Le Sortilège espagnol

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" Avant de savoir parler, avant de me sentir capable de lier entre elles les sensations qui m'écorchaient, je suçais le poison de l'Espagne. La langue qui m'avait engendré cachait le maléfice des hérétiques pourchassés, des poètes assassinés.

Plus que Tanguy, mémoire de fiction, Le sortilège espagnol, parce qu'il élabore et comprime les souvenirs, renferme non pas ma vérité, mais la lente conquête d'une authenticité littéraire. Il montre le passage d'une existence invivable à une langue habitable. C'est un livre de transition, qui traverse toute ma vie.

Ce texte trahit l'Espagne par le détachement français, mais c'est pour mieux réintroduire la passion espagnole. Il marche de biais, en crabe, et il finit par tourner en rond, dessinant ce cercle au centre duquel les gitans situent leurs sortilèges. "
Michel del Castillo

Né en 1933 à Madrid, de père français et de mère espagnole, Michel del Castillo est aujourd'hui l'auteur d'une oeuvre considérable. Il a été couronné de nombreux prix littéraires dont le Prix des libraires en 1973 pour Le Vent de la nuit, le prix Renaudot en 1981 pour La Nuit du décret et, en 1992, le prix RTL-Lire pour Le Crime des pères. En 1994, il publie Rue des Archives, en janvier 1995 paraît une nouvelle édition de Tanguy et, à l'automne 1996, Mon frère l'idiot.
Publié le : mercredi 2 octobre 1996
Lecture(s) : 37
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213661032
Nombre de pages : 360
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PREMIÈRE PARTIE
Le mal d'Espagne
L'Espagne est une douleur énorme, profonde, diffuse.
Ortega Y GASSET.
1
Un livre singulier...
Je ne me propose, dans ce livre, ni de décrire ni d'expliquer l'Espagne. Le voudrais-je que j'en serais incapable, la connaissance que j'ai de ce pays n'étant pas — ou peu — transmissible.
J'y suis né, j'y ai passé toutes les années de mon adolescence, de 1945 à 1953, j'y séjourne régulièrement. Lorsqu'il m'arrive néanmoins de feuilleter l'un quelconque des guides touristiques consacrés à la Péninsule, je m'étonne toujours d'apprendre que j'ai vécu dans le voisinage d'une abbaye romane ou d'un monastère gothique. Mon ignorance — toute relative — s'explique : jamais je n'ai visité l'Espagne comme un touriste désireux de s'instruire. Ni les monuments, ni les musées n'éveillent ma curiosité. Je les fréquente, certes, mais dans un état d'esprit différent de celui du voyageur. Dans les témoignages du passé, je cherche avant tout la confirmation de certaines intuitions qui ont source dans ma personnalité. Ni devant l'Alhambra ni devant les toiles de Vélasquez et de Goya, je ne saurais demeurer un simple spectateur. Ces œuvres ne font pas que parler à mon intelligence et à mon imagination ; elles s'adressent directement à ma mémoire la plus profonde, celle où mes ancêtres continuent de vivre en moi. Le dialogue que j'entretiens avec l'Espagne ressemble à celui de deux époux, depuis longtemps unis. Fait de mille détails inexprimés, tissé de sous-entendus, c'est un dialogue d'initiés.
Je ne pense donc pas que ce livre puisse servir aux millions de touristes qui visitent l'Espagne ou qui, suivant l'expression consacrée, la « font » en deux ou trois semaines.
À qui saurait-il d'ailleurs être d'un quelconque profit ? Mon unique désir, en l'écrivant, a été de coucher sur le papier quelques réflexions, une poignée de souvenirs et d'expériences personnelles.
C'est le 3 octobre 1953, jour où j'ai quitté l'Espagne pour venir me fixer en France, que j'ai commencé de songer à ce livre.
On se tromperait pourtant en croyant que ces pages expriment le regret d'un exilé. En choisissant de vivre en France, je ne m'exilais pas.
Descendant par mon père d'une famille stéphanoise et nantaise, je me suis considéré, depuis l'enfance, comme étant français. Toujours je me suis senti, en Espagne, hors de mon élément naturel. Ma seule méprise fut d'imaginer que je viendrais en France à bout de mes contradictions. Car c'est, paradoxalement, à partir de mon installation à Paris que je me suis mis à prendre conscience de la profondeur de mes attaches avec l'Espagne.
Ce phénomène est d'ailleurs trop banal pour que je m'y attarde.
Je me suis mis à passionnément aimer l'Espagne quand j'ai cessé de souffrir de ses faiblesses. Oubliant ses petitesses, je n'ai plus voulu me souvenir que de sa grandeur. J'ai soupiré après elle, je l'ai embellie dans mon esprit, je l'ai refaite à la mesure de mes rêves.
Plus tard, j'ai enfin réussi à la voir telle qu'elle est et à comprendre cela même qui me la rendait haïssable quand j'y vivais.
De ces différents états d'esprit, le présent livre garde l'empreinte.
Il ne faut donc considérer cet ouvrage ni comme un guide ni comme un essai. Le premier supposerait des connaissances qui me manquent, le second exigerait un détachement que je n'ai pas atteint. J'hésite à lui accoler un sous-titre : Règlements de comptes pourrait servir, à la seule condition de donner à l'expression son double sens comptable et passionnel ; le meilleur cependant, du moins à mes yeux, serait : Journal d'une maladie.
Reflet d'une situation singulière
Être espagnol n'est pas une affaire de tout repos. Or, je ne le suis même pas pleinement.
Dans la maison de redressement où je restai quatre ans, de 1945 à 1949, mes compagnons me traitaient de franchute et de hijo de puta de gabacho, surnoms injurieux donnés aux Français lors de la guerre d'Indépendance, en 1808.
Loin de prendre ces injures pour des offenses, je les relevais avec fierté, revendiquant hautement ma qualité de Français. Oui, j'étais un franchute ; oui, je plaçais la France au-dessus des autres pays !
Ne verrait-on, dans cette réaction, que la crânerie d'un gamin fier et piqué dans son orgueil, on se tromperait à moitié.
Français, je voulais l'être en Espagne par protestation. Lire les auteurs français, afficher mon admiration pour les figures de la Révolution, proclamer mon attachement aux valeurs incarnées par la France universaliste de 1792, c'était une manière de m'opposer à la bigoterie, au sectarisme, au fanatisme enfin dont je souffrais alors vivement.
Espagnol, je le suis redevenu en France par fidélité à mes origines. Aussi, se fondant sur mon nom et sur le fait que j'ai situé beaucoup de mes livres en Espagne, certains me considèrent-ils comme un auteur étranger d'expression française. Erreur excusable, mais erreur tout de même.
Je n'ai pas eu à « choisir » de m'exprimer en français pour la bonne raison que le français a toujours été ma langue, depuis ma petite enfance. Je n'en ai pas parlé d'autre avec ma mère, jusqu'à l'âge de neuf ans. Je n'ai jamais cessé de le parler, de l'écrire durant toutes mes années d'apprentissage en Espagne
1, luttant pour ne rien laisser échapper d'un dépôt à mes yeux sacré.
Lors de mon arrivée à Paris, à l'automne 1953, je m'exprimais de façon à la fois pompeuse et fautive. Le plus simplement du monde, il m'arrivait de dire : « Si j'eusse su, madame... » et je n'étais pas peu surpris du léger sourire qui accueillait de tels propos. Mon orthographe était capricieuse, ma syntaxe sentait la poussière des bibliothèques, j'ignorais tout de l'argot. J'étais en somme un jeune Français qui avait vécu une part de son enfance et toute son adolescence à l'étranger où il avait quelque peu perdu l'usage de sa langue native. Tout naturellement, je repris ma place au lycée, puis à la faculté, menant l'existence d'un jeune bourgeois du XVIe arrondissement que rien ne distinguait des autres.
Rien ? Mes mains étaient agitées de tremblements, de bizarres insomnies me tenaient éveillé la nuit, l'obscurité me glaçait d'effroi, des cauchemars traversaient mon sommeil ; j'étais maigre, fébrile, souvent alité ; au restaurant, à la table familiale, une faim sauvage me jetait sur la nourriture dont j'avalais d'invraisemblables quantités. Le jeune bourgeois du XVI
e revenait d'un voyage fort mouvementé, et dont il se remettait mal.
Dans ces conditions, la logique eût voulu que je fisse tout pour oublier l'Espagne. Du moins peut-on admettre qu'une telle réaction eût été compréhensible.
J'en reviens cependant au jeune bourgeois qui lisait Sartre et Camus, écoutait, à la lueur des bougies, la musique de Couperin, courait les générales et les premières, fréquentait les soirées dansantes données par les élèves de Polytechnique et de Sciences Po, passait ses étés à Cannes et à Biarritz, découvrait les restaurants étoilés par le guide Michelin, manifestait, place de l'Étoile, contre M. Laniel et fondait en sanglots en apprenant la reddition de la garnison française de Diên Biên Phu, qui donc l'eût soupçonné de se sentir partout mal à son aise ? d'être sans cesse sur le qui-vive ? de traîner derrière soi une mémoire malade de souvenirs ? de s'éprouver et de se voir comme un imposteur ? Quelqu'un se fût-il levé dans l'un des salons que je fréquentais à l'époque et, désignant la porte du doigt, m'eût lancé : « Sortez d'ici, jeune homme ! » — je n'en aurais pas été surpris, tant le sentiment m'habitait de m'introduire partout en fraude. Rien ne me rassurait : ni l'aisance du foyer où je vivais — celui d'un oncle paternel — ni les photos de famille, sagement rangées dans leurs albums, où je pouvais m'assurer que ce milieu était le mien.
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