Le taxi des derniers mots

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Il se disait qu'il était le vide dans la coquille, un vide n'intéressant personne, n'alimentant aucun débat, aucune conversation. Il se disait que tous les détenus étaient le vide dans la coquille et qu'un coup de hache dans cette coquille aurait mis fin à cette absurdité sans qu'une goutte de sang n'en jaillisse. Son visage devenu pâle s'étirait vers le bas, rongé par la lassitude, la résignation n'avait pas, quant à elle, fait son chemin et restait invisible à l'oeil nu. Pourtant, comme il avait répondu à son geôlier qu'ici, l'âge n'existait pas, il pensait que la sanction lui rendait ses yeux d'enfant impressionnable et neutralisé, tant il la jugeait humiliante, dure comme une trique et inflexible. "Condamné à la peine de mort" ne frappait pas moins fort qu'une matraque...
Publié le : vendredi 10 juin 2011
Lecture(s) : 98
EAN13 : 9782748110661
Nombre de pages : 122
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www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comLetaxidesderniersmots© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1067-6(pourle fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-1066-8 (pourle livre imprimé)EvaDumange
Letaxidesderniersmots
ROMANI
Accusé, levez-vous ! Le jury vient de délibé-
rer… Lentement, le juge a déplié la petite feuille
blanche, puis il a ajouté : l’accusé est reconnu cou-
pable de l’assassinat de Laurent Meyer. En vertu des
pouvoirs qui me sont conférés, je vous condamne à
la peinecapitale parinjection. »
Théodore et, Marius récemment incarcéré,
étaient assis l’un à côté de l’autre, à même le sol
dans la salle de sport. Théodore venait de faire sa
connaissance et il avait décidé de lui raconter ses
premiers instants à l’intérieur de la prison. Ca
sentait le caoutchouc et la sueur, ses paroles se
perdaient dans l’espace inoccupé entre le sol et le
plafond réunis pour entreposer de faux sportifs.
Théodore poursuivit son monologue un ballon de
basket entre les genoux :
Voilàmaintenantunanquejevisdanscetrou
glacial et que je ne parle à personne. Le souvenirde
cefameuxjourmerevientenmémoireseulementau-
jourd’hui. Jen’avaisjamaisvouluyrepenser…Trop
pénible.
Sous le coup de la condamnation, je me suis
senti flotter dans les airs, je ne voyais plus rien, je
ne pensais plus. Je n’entendais même pas mon avo-
catqui gesticulaitprèsdemoi. Jeme suisassisetj’ai
alors compris qu’un mur s’écroulait à tout jamais.
6Eva Dumange
Les gendarmes sont venus me chercher immédiate-
ment, je me suis laissé faire, les menottes m’étrei-
gnaient les poignets. Mon regard s’est porté sur la
salled’audience,àlarecherchedelasilhouettedema
femme,maiselledevaitêtredéjàsortie,peut-êtreen
larmes… »
Il sort de la salle d’audience, saute, en se co-
gnantletibia,dansunfourgonqu’ill’emmènedans
sa nouvelle demeure. Il photographie des yeux des
murs lisses et pâles qu’il ne reverra plus jamais. Un
monde à part, des couleurs ternes et peu de bruit.
Uneverdurequitentedes’imposerdanscetezone
où seuls de jeunes arbres revêches y survivent. Une
bâtissequiouvresaportetelleunegueuleaffaméeet
qui stocke des quantités de viandes pour passer l’hi-
verrassasiée. Legrincementdesportesquis’ouvrent
c’est comme une machinerie en effervescence et in-
humaine. Un monument dont on aura peut-être
honteplustardouquientreradanslepatrimoinena-
tionalpourtémoignerdel’Histoire. Unmonument
quiavaledeshommesetrecracheleurdépouille. On
commence par dépouiller Théodore de tout ce qui
lui est cher comme son alliance. Il se dit qu’il la
récupèrera plus tard. Sa cellule est minuscule, qui
par ses murs trop rapprochés empêche toutes pen-
séesdecirculerdefaçoncohérente. Ellesseheurtent
aux murs, aux bruits des détenus voisins. Onaime-
raitbienpousserlesmursmaislestoucherc’esttrop
durlepremierjour.Ilfautattendredecomprendre.
C’est tout juste si Théodore ose s’asseoir sur le lit,
il ne veut pas l’entendre grincer. La fenêtre est si
hautepourlui,qu’ildoitsemettresurlapointedes
pieds. Ilvoudraitbiennepassentirsesarticulations,
ne pas sentir ses muscles. Il se poste devant le mi-
roir: «Théo,jeteprésenteThéoletueur,l’abomi-
nable », « Enchanté Théo. T’inquiète pas, tu t’en
sortiras,tut’enestoujoursbientiré.»,«Espérons
quetuasraison!»,«Evidemment,j’airaison! Tu
7Le taxi des derniers mots
vasvoir,onvatouslesavoir…»Théodorenesaitque
fairedesesbrasballants,ilsedemandesic’estbien
à lui, ce corps, ces cheveux, ces mains tueuses. Ce
jour là, il est sourd. Ses oreilles bourdonnent pour
mieuxl’isolerdansuneoubliette. Bercédansladou-
ceur du coton, une sorte de brouillard l’entoure, il
ne sait plus quelle dimension il habite. Ce qui l’ha-
bitepourlemoment,c’estlaHonte. Ilécriraitbien
àsafamille,maispourdirequoi? Pourdiredesba-
nalités, de plates excuses qui l’enfonceraient davan-
tage ? Non, finalement, il va attendre. Une longue
attenteseprépare…L’apprivoisementduTempsqui
nesertàrien. Toutcoule. Cen’estpasbonsigne: Il
n’y a rien à approfondir d’une clepsydre qui se vide
comptant le Temps, tranquille. Rien ne semble vi-
vantautourdelui. Pasmêmelesdétenusqu’il aper-
çoit entre deux barreaux et qui ne l’ont pas trop re-
marqué. Ilvaapprendresurletas,labonneconduite
pénitentiaire. Il apeurd’ailleurs, mêmes’ilneveut
passe l’avouer. L’inconnului a toujourssemblé in-
digne d’exister. Sans intérêt et surtout cruel : Il est
nésansavoirlamoindrechancedetoutsavoir,etavec
ce handicap, il s’attendait à tomber dans quelques
pièges. En voilà un beau spécimen de ce qui repré-
sentel’inconnu: laviecarcéraleaucoulisdepeinede
mort. Ilesttombédanscepiègequinelaissequepeu
de place à la stratégie pour s’en sortir, peu de place
pour donner le meilleur de soi-même. Le meilleur
passéàlamoulinetteaumomentduverdict. Etmême
s’ilrestedesmiettes,celles-cirisquentfortdeman-
quer de Temps pour réunir leurs forces.
Finalement, il sort de sa cellule pour aller
manger dans le réfectoire avec les détenus de son
étage. Il a l’air d’un petit bleu de sixième. Il re-
trouve l’odeur de bouffe industrielle suffocante
qui se répand dans toute la salle. Il se sent déjà
écœuré. Il s’assied et regarde un peu avec qui il se
trouve. Il croyait trouver des détenus identiques,
8Eva Dumange
il les découvre tous différents. Il se croyait excep-
tion, il se découvre identique ; aucune caricature
n’est possible. Le repas vite avalé, les détenus se
dispersent pour profiter au mieux de leur temps libre.
Les uns à la salle de sport, les autres dans la salle
audiovisuelle. Théodore choisit la bibliothèque.
Il se balade entre les rayons, choisit un livre. Le
feuillète. Regarde autour de lui. Il se souvient de
cesfichesdelecturesqu’ilétudiaitenprimaire,dont
la difficulté était matérialisée par des couleurs. Il se
rappèle qu’il avait étudié « Le Vieil Homme et la
Mer » de Hemingway, et qu’il avait haït le pêcheur.
Ill’avaittrouvé,àl’époque,misérablesursonbateau
ets’étaitditqu’ilauraitdûêtreplusambitieux,qu’il
auraitmoinscrevédefaim. EtThéodores’étaitjuré,
alors, de gravir toutes les marches de la hiérarchie
dansl’espoird’être… aucentredumonde? Cesoir
là, il pense aussi à son ami Benjamin. Aura-t-il le
courage de lui rendre visite en le regardant dans
les yeux ? Le visage de Théodore tire comme s’il se
rétrécissait, ses paupières se font lourdes, son visage
devient bois.
Au réveil, le matin, il croit défaillir en voyant
son uniforme, les murs de sa cellule bleus. Un en-
droit d’un bleu indéfinissable allait être désormais
son quotidien. Le bleu banal, pacifiste ou symbole
des marginaux… Il faudra se faire une raison, et
la mort est encore loin. Pas question de se laisser
abattre. Il doit s’en sortir.
Marius,l’interrompitdanssonmonologue:
« Tu as revu ta famille depuis ?
PéniblequestionqueThéodorenesutpasélu-
der :
«MafemmeetmonfilscadetMathieunesont
venusquetroisouquatrefois. Maisjereçoissouvent
la visite de mon fils aîné Grégoire et celle de mon
ami Benjamin. Ma traîtrise a dû mortifier mes en-
fants… »
9Le taxi des derniers mots
Une sonnerie retentit. Marius, qui ne s’était
pas exprimé, ne souhaitait plus du tout parler ni
écouter. Ils restituèrent le ballon de basket au gar-
dienetretournèrentdans leurcelluleaveclesautres
détenus du deuxième étage.
Première scène : les gens en ont eu assez. Ils
ont fini par être las de ne pas être pris au sérieux,
de n’être que le commun des mortels qui poussait
des cris de colère sur les ondes radio. Un jour,
ils se sont demandé à quoi ça servait de s’époumo-
ner sur toutes ces ondes volatiles qui traversent des
corpsbienau-dessusdeslois.Onlesagavéspourles
rendre fous et abrutis. Ils n’ont pas trop osé pour-
tantprendrelesarmes. Onnesaitjamaisoùçamène.
Onlaissaitcegenred’actionsauxpluscourageuxqui
finissaient par payer tout seul leur mauvais caractère
en prison.
Seconde scène : La République s’est prise
pour une funambule surdouée en tentant même
des sauts périlleux. Elle retombait toujours sur
ses pieds. Même les chutes parvenaient à se faire
oublier. Et puis un jour… Rébellion au sein de
son organisation. Nouvelle République. Nouveau
programme. Nouvellestêtes. Pourfairecroireàune
vraie démocratie, un référendum fut proposé pour
lerétablissementdelapeinede mort, sujetdéjàtrès
envoguesurlemarchédespropositions. Levotefut
favorable au retour de la peine de mort à cinquante
etunpourcent. Là,cefutledébut d’unemultitude
de manifestations dans les rues, en particulier de
ceux qui s’étaient prononcé contre. Les opposants
trouvaientcrueld’obligerlescondamnésàpatienter
un minimum de cinq années avant leur exécution.
A cette remarque, le Ministère de la Justice avait
répondu que ce délai prévoyait « la réouverture
de certains dossiers éventuellement ambigus, évi-
tant ainsi une erreur judiciaire irrévocable ». Il
10Eva Dumange
avait ajouté que, puisque le risque d’erreur était
quasi-inexistant, que le peuple avait voté en faveur
de la peine de mort, il apparaissait souhaitable de
conciliertoutcelaenhumanisantdavantagelemilieu
carcéral, grâce à un effort financier considérable
du gouvernement. Cette réponse avait déchaîné les
passions car celle-ci sous-entendait plus que jamais
l’imperfection de la justice. Le débat demeurait
vif et irrésolu et les manifestations toujours plus
animées.
Troisième scène : naissance d’un pénitencier
réservé aux condamnés à mort. Une équipe d’ingé-
nieurschevronnésavaitmisenplacetoutunsystème
électroniqueetinformatiqueàladispositionduper-
sonnel, lui-même programmé pour chaque situa-
tion. Tout était prévu.
Lesprisonniersbénéficiaientd’installationsde
loisirs et pouvaient circuler librement à l’intérieur
du bâtiment. La journée d’un détenu se divisait en
plagededemi-heures. Unedemi-heurepourchaque
repas, une pour la douche, une autre le matin pour
lesvisites. L’après-midi,uneheureétaitréservéeaux
loisirs ou aux éventuelles visites. Le temps libre -c’est
ainsiquelesgardienslenommaient-donnaitl’illu-
sion de se couper du monde carcéral en permettant
auxdétenusdelireàlabibliothèque,d’écouterdela
musique, de regarder un film (la direction refusait
l’outilinformatiquequiluireprochaitd’avoirbeau-
coup trop d’adeptes, ce qui aurait troublé la tran-
quillitédupénitencier),parcontre,lesportétaitvi-
vement encouragé de même que les travaux manuels
et l’écriture. Aucun accès à l’extérieur, telle qu’une
cour, n’avait été prévu.
Théodore avait voté contre la peine de mort.
Sans pouvoir se justifier. D’ailleurs, il n’y trouvait
aucun intérêt. Son opinion lui semblait évidente,
viscéralement, face à cette mise à mort organisée.
Et dès l’application de cette mesure, il s’était senti
11Le taxi des derniers mots
commeuntaureaucondamnédans unearènerongé
par une colère ventripotente et insatiable. Il savait
que Marius, journaliste d’origine ivoirienne, parta-
geait son opinion etil voyait en lui unéventuelami.
Lesautresdétenus,Théodorelesméprisait,illesju-
geaitbrutauxetconsidéraitqueleurmilieusocialne
leur accordait pas le moindre intérêt. Il leur repro-
chaitunecertainecomplaisance. Théodoredétestait
lacomplaisance. Pourtant,lui-mêmesecomplaisait
à passer des heures à les observer, comme un cher-
cheur observe l’évolution d’un cobaye atteint d’une
maladie énigmatique. Il se faisait un petit journal
desesremarquesmaisserendaitàpeinecompteque
la haine l’alimentait. Une sorte de petit mouroir
dans un mouroir. Il couchait ses mots de haine en
gestationdepuissonincarcérationdansuneécriture
fiévreuse et obstinée. Il reprochait à son voisin, en
face, d’affectionner de petites manies qui ne le me-
naientnulpartetquidonnaientàcethomme,par
leur absence de but et d’issue, une absurdité d’au-
tomate l’enracinant ainsi dans l’inutilité de sa vie.
Théodore n’aimait pas non plus cet entassement de
corpsdansleréfectoire,quigraillaientsanshonteen
seluisantlementon. Cetteabsenced’élégancelere-
butait. Pourtant, sans se mentir à lui-même, le bi-
lan de son emprisonnement, de son repli, se révéla
bien décevant. Il dutserendreàl’évidencequetout
ceTempsécouléàpartagerlamêmeviequetousces
hommessansrepère,n’avaitétéqu’unlivreviergeoù
seuls quelques soubresauts de ses humeurs noircis-
saient une dizaine de lignes.
Lorsque Théodore retrouva ses murs, il se re-
tournaverssonmiroirqu’iln’avaitpasvraimentré-
examiné depuis son premier jour. Il s’en approcha,
s’immobilisa quelques minutes. Il craignait son re-
flet et cru défaillir. Ses cheveux avaient blanchi et
il en avait perdu une quantité certaine. Il se serait
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