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1. Le héron Il était sec jusqu'à en être cassant et il portait sur lui en permanence un sourire rempli de suffisance qu'elle n'arrivait plus à supporter . Avec cette expression qui ressemblait à une grimace et terminait chacune de ses phrases, il exprimait tout ce qu'il ressentait pour les autres : un mépris croissant et une volonté de détruire . Et elle ne voyait plus en lui que cet orgueil monstrueux qui se dissimulait derrière ce rictus de plus en plus fréquent . C'était pourtant un bel homme mais il se desséchait de jour en jour et cette sécheresse le rendait laid à ses yeux . Il avait su tirer partie du talent de quelques artistes et s'était fait une petite fortune en les faisant travailler pour lui . Par chance, il avait été là au bon moment et il continuait à s'en féliciter. Il affichait sa réussite sociale dans un raffinement de tous les instants et il aimait recevoir des gens un peu paumés qui se laissaient séduire facilement par son goût des belles choses . On buvait chez lui du meilleur vin, on y trouvait tout ce qui était à la mode et on s'émerveillait de ses trouvailles . On y rencontrait de nouvelles têtes à chaque fois, les unes plus pensantes que les autres . Cela tendait à donner de lui l'image d'un être généreux, vivant en harmonie avec ses contemporains, toujours prêt à discuter et à partager sa conception d'une société libérale et anticléricale . Mais cette générosité légendaire n'était qu'une façade qui lui permettait de mystifier ses naïves victimes, et il ne fallait pas s'y fier car celui qui entrait dans son univers ne pouvait être que sa proie . Éva savait par expérience qu'il était difficile d'échapper à ses griffes sans en garder des traces indélébiles . Elle avait appris à ses dépens qu'une haine profonde gangrenait ce cœur avide de reconnaissance et de pouvoir et qu'il ne fallait pas en attendre la moindre parcelle d'humanité . Depuis qu'elle avait pris conscience de ça, elle ne pouvait plus ressentir que du dégoût pour cet homme qu'elle
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avait tant admiré . Harold Berthier était son cousin et son aîné de dix ans . Il avait trouvé en elle dès l'enfance une oreille soumise à toutes ses tyranniques extravagances . En échange de quoi, il lui racontait des histoires qui la faisaient rêver, et l'arrachait ainsi à sa solitude en la laissant dans l'émerveillement le plus total pendant des semaines entières . Mais ce que Éva prenait alors pour l'imagination débordante de son cousin n'était en fait qu'un plagiat grossier des histoires qu'il avait lues au pensionnat . Et déjà, à cette époque-là, les histoires qu'il racontait se terminaient mal,car Harold se plaisait à rajouter quelques détails cruels dans le but de choquer l'esprit de sa jeune cousine qui finissait souvent par être terrorisée . Si elle lui pardonnait toujours ses tortures mentales et ses débordements sadiques, c’est parce qu'elle avait trouvé en lui son seul ami . Et quand il n'était pas là, elle l'attendait . Un jour, Harold ramassa les miettes de pain qui restaient sur la table à la fin du repas et il les mit dans un petit sac en plastique. Il profita de ce que toute la famille était occupée autour de la vaisselle pour s'en aller tout seul . Éva le laissa partir en premier, puis elle le retrouva dans le square voisin où il était allé déposer les miettes . Il attendit patiemment que les fourmis viennent les chercher. Elles arrivèrent effectivement, en file indienne comme des tribus d'esclaves affamés, et il les regarda faire leur travail appliqué, avec compassion . Elles portaient les miettes avec difficulté mais surtout avec toute l'obstination du monde, lâchant puis reprenant à plusieurs reprises leur butin encombrant sans se décourager. Harold les aida à porter leur lourd fardeau en les soulageant avec des allumettes . Éva imita Harold qui, décidément, avait toujours de bonnes idées pleines de générosité . Elle était enthousiasmée par ce nouveau jeu, mais au bout d'une heure, il sortit une loupe de sa poche, et fit griller les fourmis une à une, méticuleusement, en utilisant la
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lumière du soleil . Elle n'en revenait pas . Comment pouvait il être si cruel? Ce n'était plus qu'un petit point lumineux brûlant sur leur tête noire, qui se transformait en une fumée morbide et une crépitation insupportable . Des dizaines de points lumineux allumés méthodiquement, les uns après les autres . Des dizaines de petits corps carbonisés, et une odeur de massacre . Tout ça sans la moindre pitié . C'est ce jour-là qu'elle surnomma son cousin le héron . Elle était alors persuadée que les hérons se nourrissaient de fourmis, et les grandes jambes d'Harold avaient encouragé la comparaison avec l'échassier . Ce surnom qu'elle lui donna resta caché au fond de son cœur, car il lui permit de détester Harold en silence quand il la faisait trop souffrir . Elle écrivait sur lui sans avoir à le nommer : H. comme Harold, H comme Héron . Par la suite, elle se sentit souvent comme une de ces fourmis face à un héron toujours plus fort et plus calculateur car il jouait de la fascination qu'elle éprouvait pour lui, et il la prit, elle aussi, pour cible de ses jeux destructeurs . Il avait démoli plusieurs fois ce qu'elle avait essayé de construire, en laissant à chaque fois des ruines autour d'elle . Mais il gardait toujours un air de ne pas y toucher qui aurait convaincu la terre entière de sa bonne foi . Et il fallut à Éva beaucoup de temps pour comprendre qu'il avait agi avec elle comme avec les fourmis du square, et qu'elle n'avait rien été de plus pour lui qu'un insecte à mettre dans sa collection .
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