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Le thonier des tempêtes

De
200 pages
L’extraordinaire épopée d’un des derniers dundees à voile qui effectuait la pêche au thon sur la côte Atlantique, entre les deux guerres. Ce drame humain d’un bateau de l’île d’Yeu, inspiré d’un fait réel, ne laisse aucun répit au lecteur aux prises aux caprices funestes des hommes et de l’océan. Ce roman puissant constitue un témoignage extrêmement documenté du monde des travailleurs de la mer, luttant pour leur vie au large des côtes de Vendée, Bretagne et du Golfe de Gascogne.
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Attaqués par un sous-marin!
— Vaindieu! T’auras pas deux fois cette chance-là! s’exclama P’tite Patte, le patron du Café Maritime, en posant ses bouteilles de rouge sur la table, à côté de la lampe à pétrole qui fumait. — Des boches maladroits!… répondit, en haussant les épaules, le jeune homme aux yeux clairs, au milieu d’un groupe de marins-pêcheurs le verre à la main, le verbe haut et la casquette en arrière. Dans la nuit étoilée, il en arrivait d’autres sur le quai de Port-Joinville. Ils entraient à la queue-leu-leu dans la grande salle de la buvette. La nouvelle s’était faufi-lée de maison en maison, comme les courants de flots entre les rochers. — Les Legrand l’ont échappé belle… Ils arrosent ça chez P’tite Patte… Allons-y! Il paraît qu’Amand, le novice, aura la croix de guerre… — Je paie ma tournée! lança d’une voix enrouée le
« héros » assis au bout du banc des rescapés. — Ouais matelot ! Tu le dois bien, acquiesça « l’Américain », doyen des inscrits maritimes, ça vaut mieux que d’avoir ton nom gravé à la date du 20 août 1917, avec une petite croix juste après! À votre santé, tous les dix, grâce à Dieu sains et saufs!
LeSaint-Jacqueset lePierre-Legrand,dundees de l’île d’Yeu, avaient quitté le port à l’aube. Le soleil frisait la dentelure sombre des bois du côté de Saint-Sauveur et dorait les crêtes vitreuses des vaguelettes. Sous petite brise de nord-est, les thoniers filant environ 5 nœuds avaient couvert une trentaine de milles sur un océan désert. Grâce à la finesse de sa carène, lePierre-Legrand,aux voiles gris bleuté, dis-tançait son blanc coéquipier. Les thons, suivant le cycle de leur migration, étaient remontés dans les eaux tièdes jusqu’au 28e parallèle. À quelques milles des voiliers, ils faisaient peut-être la sieste après avoir rejeté leurs excréments en nappes huileuses. Les Islais avaient attendu que les germons, ces thons blancs aux reflets indigo, approchent des côtes, pour commencer une courte saison de pêche. Ils crai-gnaient de s’éloigner, car les bâtiments de la Kriegsmarine, la marine de guerre allemande, guet-taient au large vapeurs et trois-mâts alliés en prove-nance des USA. Sur le pont duSaint-Jacques, assis près du guindeau, le novice Amand Legrand fixait une sonde. Son frère Martin, le mousse, regardait pour apprendre. De la guerre, qui broyait les hommes de presque
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toutes les nations, ces jeunes gens ne connaissaient que ce que leurs oncles, mobilisés dans la Royale, racontaient au cours des permissions. Du sang et des blagues. De l’horrible et des plaisirs. Les bordées dans les ports aux filles faciles et la sauvagerie des sous-mariniers allemands torpillant les paquebots neutres et mitraillant les canots de sauvetage bourrés de femmes et d’enfants. Pratiquement, le novice et le mousse se rendaient compte que le pays était en guer-re parce qu’ils rencontraient de temps en temps les torpilleurs français sur les lieux de pêche… Dans la cabine du dundee, Paul et Henri, les plus âgés de leurs oncles préparaient les lignes. Pour rendre les hameçons plus pêchants, ils les enrobaient de crins de cheval. À l’île d’Yeu, à cette époque, on éle-vait des petits chevaux noirs et blancs renommés pour leur robustesse. Mais les pêcheurs s’intéressaient sur-tout à leur robe bigarrée dont les poils aux couleurs contrastées donnaient aux crochets qu’ils habillaient des reflets attirants. Au banc de quart duSaint-Jacques, le patron se rele-va soudain. Il resta courbé, en demi-flexion, le cou tendu, regardant droit vers l’avant, au loin. Il s’excla-ma d’une voix éraillée comme le gargouillis d’une vague au fond d’une grotte. — Qu’est-ce qui lui prend, à c’t’enfant de salaud? Son mot, lorsqu’il n’approuvait pas! Dans le cas, le salaud c’était lui. L’apostrophe s’adres-sait à son fils Pierre, maître du thonier qui fonçait là-bas et dont le tapecul, la petite voile arrière, montait et des-cendait sans cesse en une gymnastique insolite.
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Le grand-père Legrand qui barrait leSaint-Jacques avait 70 ans. On l’appelait Petite Foule, parce qu’il était né dans l’ouest de l’île près du phare de ce nom. Pour remplacer un jeune père de famille mobilisé, il avait repris du service. Il tira sur la pointe de sa longue moustache à la mode Belle-Epoque, et rouspéta : — Qu’est-ce qui lui arrive? Il n’est pas dans une « mate »! Cette manœuvre du tapecul était utilisée pour aver-tir un bateau ami que le poisson donnait… Amand se pencha par-dessus le bordé. — La « menusse » ne saute point; les mouettes ne plongent pas; les germons ne sont pas là… Y a autre chose! Le grand-père et son petit-fils qui portaient le même prénom, se regardèrent. Ils se ressemblaient. Le novi-ce était la réplique de son aïeul, en un demi-siècle plus jeune. Même regard droit, aux yeux bleu-vert comme la mer un jour serein autour de la Pointe-des-Corbeaux; même nez aquilin; même charpente trapue, encore incomplètement étoffée chez le jeune homme. Et cette fière façon qu’ils avaient de donner un coup de menton en avant lorsqu’ils affirmaient! Le vieux Legrand était resté longtemps fidèle au cabotage, une tradition de l’île d’Yeu. Mais les chemins de fer avaient réduit peu à peu les marins transpor-teurs au chômage. Il n’avait pas tardé à abandonner son caboteur fatigué pour faire construire un des pre-miers dundees de Port-Joinville. Il l’avait baptisé le Pissot, tout simplement parce qu’ainsi se nommait le
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village où il était allé habiter après son mariage avec une Bretonne venue travailler à l’usine de conserve Amieux récemment installée sur l’île. De cette union étaient nés huit enfants, dont Pierre, père d’Amand le novice. Là-bas, le voilier gris bleuté mettait brusquement cap au sud, vent de trois quarts arrière. À la barre du Saint-Jacques, le vieux cracha sa chique usée par-des-sus bord pour héler ses fils par l’écoutille : — Hé, v’nez voir les simagrées de la « Bougeotte »! Pierre avait été affublé de ce sobriquet en héritage de sa mère, la Bretonne, qui possédait le goût du chan-gement, des voyages, du rêve… Sur le Pierre-Legrand, la Bougeotte discutait ferme avec ses trois frères : Philippe, Marcel et Jean. Le qua-trième de ses fils, Roger, les regardait bouche bée, un peu inquiet. Il avait douze ans, c’était son premier embarquement. La Bougeotte, avant de devenir patron, avait écouté le chant des sirènes, en l’occurrence les récits de ses oncles d’Armor qui faisaient carrière dans le commer-ce. Embarqué sur un trois-mâts à destination de Philadelphie, il n’était revenu que deux ans plus tard à l’île d’Yeu. Il fallait l’entendre raconter dans les cafés de Port-Joinville comment son navire avait coupé en deux une baleine agonisante après un combat contre des espadons… comment il avait failli haler à bord trois serpents de mer, des venimeux, maillés dans la chaî-ne… comment il avait élevé au vin rouge un cochonnet de Polynésie, etc. Le pire de ses souvenirs? Le détroit de Timor!
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