Le tourneur de lin

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Le bief écumant courait au fond de la vallée, ramassant sur son passage de noirs paquets de glaise, des mottes informes fracassées contre les pierres et se désagrégeant dans le ressac boueux. Parfois les alluvions s'agglutinaient en formant un monticule qui déviait le courant, alors les eaux devenaient grosses et sournoises, et elles donnaient à la vallée une figure de clown triste et vieux dont le maquillage serait à moitié parti. La charrette avançait dans la bruine froide de ce matin d'Avril, poussée opar le vent qui s'engouffrait dans le labyrinthe des montagnes délavées, la neige partait en larges bandes piquées et sales. Un ciel anthracite voilait les sommets. Tu vois ça, eh bien c'est de la neige pour de longs jours, dit l'homme sur un ton las.
Publié le : mercredi 15 juin 2011
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EAN13 : 9782748106664
Nombre de pages : 179
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Le tourneur de lin
© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2748106679 (pour le fichier numérique) ISBN: 2748106660 (pour le livre imprimé)
Stéphan Vieu
Le tourneur de lin
ROMAN
On donnait autrefois au village une fête étrange, et chaque vieillard avait encore, en dépit d’une mé moire souvent défaillante, altérée par le courant dévas tateur du temps ou la volonté opiniâtre et inconsciente d’oublier, le souvenir de ces journées d’août, écrasantes de chaleur, qui annonçaient ce pourquoi des dizaines d’hommes venus des bourgs voisins, allaient se mesurer dans un antique exercice, ignoré du reste du monde et que les techniques modernes ne tarderaient pas à faire disparaître. Les hommes s’y préparaient longtemps à l’avance, le vainqueur pouvait être sûr qu’on ne man querait pas d’apprécier son art, que son allure altière ne laisserait personne indifférent ; de toute manière il fal lait bien de la dextérité pour emporter ce concours aussi exigent en adresse et en force. Le héros d’un jour se fai sait remarquer auprès du beau sexe et l’on ne comptait plus les unions célébrées dans la vieille église, entre le vainqueur et l’un des plus jolies filles du pays. L’enjeu étant de taille, les plus jeunes en particuliers s’y prépa raient tout l’hiver, dans le silence épais d’une grange dé labrée, amas de poutres vermoulues et de torchis, bour rée de bottes de paille craquante. Ils essayaient leur bâton sur un bout de travée, munis d’un canif pour l’affiner et le débarrasser de la moindre imperfection, noeud ou embryon d’une ancienne branche. Car il fal lait que le bâton, d’une taille de cinq mètres de long environ, ait un tracé absolument parfait, qu’il soit légè rement concave sur toute la longueur, afin d’en obtenir la meilleure efficacité. Le manche épais se tenait ferme dans la paume de la main, le reste devenait de plus en plus étroit jusqu’à l’extrémité, le bâton présentait ainsi une grande souplesse qui lui donnait l’extraordinaire faculté de ployer et non de casser. Les hommes dans la force de l’âge aimaient ce concours pour y avoir exhibé leur adresse au crépuscule de l’adolescence, s’adonnant ainsi à une sorte de rite initiatique destiné à faire d’eux des adultes capables aux yeux de tous, de travailler dur au
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champ et de fonder leur propre foyer. La fête honorait les participants qu’on attifait de l’habit traditionnel, une chemise bleue charrette en toile grossière ; autour du cou, un foulard rouge vif. Ils buvaient et mangeaient jusqu’à n’en plus pouvoir, flirtant souvent pour la pre mière fois avec les désagréments d’une méchante cuite. Certains, la quarantaine révolue, emportaient la vic toire dans cet exercice difficile, on se félicitait alors de voir l’expérience mettre en échec la jeunesse fougueuse, débordante de vitalité mais aussi dispersée qu’un trou peau de jeunes étalons. Pour ces vainqueurs à la vigueur déclinante, la victoire avait une signification hautement symbolique, leur nom nourrissait les discussions, leur assurant une longévité extraordinaire, capable de tra verser plusieurs générations. Chaque vieillard avait ja dis concouru, et s’il en était un qui avait fait résonner son nom dans tous les clochers des alentours, à l’heure de sa jeunesse, le curé ne manquait pas, à l’occasion de son départ pour l’autre rive, d’évoquer les exploits du défunt, lui rendant ainsi le plus bel hommage qu’un homme du pays ait pu souhaiter. Pour les habitants du village et des bourgs avoisinants, la fête qui se déroulait juste après la Saint Jean, marquait la fin des grosses cha leurs de l’été ainsi que les premières manifestations d’un automne attendu pour la douceur qu’il amène. Des pe tits matins nimbés de brume, ça et là quelques touches hésitantes de givre donnant à la campagne aux heures matutinales, une teinte laiteuse. Les festivités commençaient par le concours qui se déroulait sur les parcelles des exploitations les plus proches du village, mais il n’était pas rare qu’en raison d’un trop grand nombre de participants, on aille sur les fermes plus éloignées, transformant ainsi la campagne en vaste de terrain de fête puisque les spectateurs sui vaient les jeux en aménageant des stands où l’on pouvait aussi bien se sustenter que se livrer à des jeux, comme la
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pêche miraculeuse ou encore le tir aux fléchettes. Mo ment de détente, de retrouvailles, les discussions rô daient invariablement autour de la récolte et du bétail. Puis il y avait le lin, bien sûr, on était là pour ça ! On l’avait vu pousser tout le printemps, fleurir la campagne avec ses petites têtes d’un bleu presque violet, qui termi naient les tiges graciles. Sous le vent de la côte qui char riait l’odeur âcre et salée du large, le lin ployait, don nant la furtive illusion de l’ondoiement de la mer. La floraison durait un mois, et le spectacle saisissant qu’elle offrait alors, transfigurait le pays au point que quelque fois, certains interrompaient leur travail pour regarder, juste pour regarder avec de l’émerveillement au fond des yeux.
Depuis toujours le sort des paysans se liait au lin. Ils n’en faisaient pas la culture exclusive, et faisaient aussi pousser l’avoine, le blé ou le maïs sur les parcelles qui s’étendaient à perte de vue dans la campagne val lonnée et kaléidoscopique, mais le lin, les bonnes an nées, lorsqu’on en proposait un prix décent, permettait d’augmenter les revenus ; et sans garantir l’opulence, il améliorant substantiellement le quotidien. Il poussait à merveille sur cette terre exigeante en pluie, la plante en demandait encore afin de rouir une fois coupée. Le rouissage était essentiel pour isoler les fibres textiles du lin, on le travaillait ensuite dans les filatures du coin pour qu’il devienne plus tard cette fibre chatoyante aux reflets gris blanc dont on faisait de solides étoffes. Le rouissage se pratiquait en deux temps, on coupait la plante de manière à ce que les tiges s’alignent en longues bandes parallèles, les vastes pièces prenaient alors tout à coup un aspect sinistre ; un immense linceul déployé à l’horizon tendu. Il fallait attendre plusieurs semaines, laisser les pluies abondantes s’infiltrer dans les tiges afin que l’écorce protectrice se détache lentement tout en pourrissant. Au bout de quelques semaines, pour s’as surer que l’opération se déroule de manière idéale, on
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devait tourner le lin, afin qu’il rouisse de l’autre côté. C’est à cet effet qu’on utilisait de longs bâtons dont il fallait enfoncer l’extrémité au milieu de la bande, et progresser tout en soulevant les tiges que l’on renversait ensuite de l’autre côté. Un bon tourneur de lin pouvait tourner d’un seul coup, une raie de cinq à six mètres, prenant soin de tourner toutes les tiges à la fois et for mer ainsi une sorte de barrière délicate et tremblante qui s’abattait ensuite sur le côté opposé. Cet exercice apparemment simple, s’avérait souvent difficile. D’une part les mauvaises herbes poussaient très vite sur le lin couché, qu’il fallait arracher à un sol jonché de sale tés s’immisçant entre les tiges. D’autre part, le vent qui soufflait souvent par rafales insidieuses sur les champs exposés à tous les caprices du temps, faisait voler les tiges en l’air, au moment où l’on s’apprêtait à le lever. Tout l’art consistait donc à tirer vigoureusement du sol les tiges alignées, et à les plaquer au plus vite, mais avec déli catesse de l’autre côté. Le travail devait être d’autant plus parfait, qu’une fois le rouissage terminé, on mettait le lin en bottes. Cette dernière opération se déroulait fin août, à la canicule car il fallait que la fibre soit sèche. Sur les champs planaient alors des nuages de poussière noire qui s’égrenaient dans le vent ; on avait l’impression que les hommes qui s’acquittaient de cette tâche étaient de venus tout à coup des mineurs ayant passé leur journée dans les veines rameuses d’une mine de charbon. Le lin appartenait à une antique tradition, elle revivait une fois l’an à travers ce concours dérisoire et néanmoins essentiel pour assurer la pérennité d’une pratique inséparable de l’histoire du pays. Etre un bon tourneur de lin renseignait, certes, sur l’aptitude à tra vailler au champ, mais au delà de cet exercice sublimé au rang d’un art, il y avait ce sentiment partagé qu’un bon ouvrier est en même temps un être rempli de vertus, courageux, honnête et généreux. Une espèce d’idolâtrie
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