Le Vent sur la vallée

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Après la disparition de leurs parents, Pierre, Marion et François obtiennent une ferme en exploitation. Contre vents et soucis, la fratrie réussit peu à peu à s’adapter à cette vie nouvelle. Le mariage de Pierre avec Euphrasie va pourtant pousser Marion, ne trouvant plus sa place dans la maisonnée, à partir se louer à la Farelle, la ferme d’Alexandre Lacoste, jeune veuf à la recherche d’une servante. Marion reconnaît aussitôt cet homme. Il est l’auteur d’une scène de meurtre dont elle fut le seul témoin et qui la hante depuis son enfance…


La notoriété de Marie de Palet s’est développée à l’heure de la retraite, lorsqu’elle a abandonné son stylo rouge d’institutrice pour sa plume d’écrivain. Lozérienne de racines et de coeur, elle met en scène sa province d’origine dans ses livres, dans lesquels elle dévoile sa connaissance intime du monde paysan d’autrefois. Un succès mérité jamais démenti.


Publié le : samedi 1 mars 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913600
Nombre de pages : 189
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Extrait
Nuit de Noël

LA NUIT ÉTAIT D’UN NOIR d’encre et de gros nuages laissaient, par instants, tomber quelques gouttelettes qui se perdaient dans l’obscurité et s’y noyaient. Ils marchaient d’un bon pas car il ne fallait pas arriver en retard à la messe de minuit. Le père tenait fermement la main de Marion et tentait d’éclairer le chemin avec une lanterne tempête. Ils avançaient, presque courbés en deux pour donner moins de prise à la pluie et au vent. La mauvaise cape dont il avait recouvert sa tête et ses épaules le protégeait à peine. La fillette était enveloppée d’un long manteau qui descendait jusqu’à ses sabots fourrés de paille fraîche. Du haut de ses huit ans, elle écarquillait les yeux dans cette sombre nuit pour apercevoir le chemin que pourtant elle connaissait bien, mais elle n’y voyait goutte…

Cette route, elle la prenait souvent pour aller de Nojaret, où elle habitait, jusqu’à Badaroux, la capitale à ses yeux d’enfant. Devant eux, son frère Pierre, un grand garçon de treize ans, marchait avec Casimir et Théophile, les domestiques ; Louise, la servante, les suivait. Tous portaient un sac de jute sur la tête. La pluie n’avait pas l’air de gêner les trois jeunes hommes qui allaient à l’avant. On entendait, malgré le vent, les éclats de rire de Casimir qui ne pouvait se retenir à l’écoute des blagues éculées que Théophile racontait à longueur de journée. Ils avaient quitté la chaleur de la cuisine vers 10 heures où veillait la mère avec Eugénie qui pourtant avec ses onze ans n’avait pu les accompagner à cause de sa santé précaire. Le petit François de quatre ans dormait dans son lit.
Le chemin était long. Après avoir franchi le pont qui enjambait le Lot, avoir gravi une forte montée, descendu une pente rendue glissante par la pluie, ils arrivaient en vue du village serré autour de son clocher. Des lumières brillaient dans toute la campagne et se dirigeaient vers Badaroux d’où montait le joyeux tintement des cloches qui réveillait toute la nature endormie. De Pelgeire et de plus haut encore, de faibles lumières marchaient vers l’église et cette manifestation de vie rassura l’enfant qui serra un peu plus la main de son père en disant :
– Ils viennent aussi à la messe de minuit ?
La phrase se perdit dans le vent et le père occupé à lutter contre les éléments ne répondit pas. La petite fille se tut et regarda les lueurs qui tremblotaient dans le paysage alors qu’ils entraient dans le village. De part et d’autre de la route qu’ils suivaient, les maisons formaient un mur chaleureux et quelques fenêtres éclairaient un instant leur passage. À côté de l’église, l’auberge se vidait de ses occupants qui avaient passé la veillée auprès de Gustine et de son mari Octave, l’oncle et la tante de Marion. Gustine venait de mettre tout le monde dehors pour se préparer pour la messe.
À l’entrée de l’église, les deux domestiques et Pierre s’effacèrent pour laisser entrer le père le premier. Ils se débarrassèrent tous de leurs capes ou de leurs sacs et pénétrèrent dans le lieu saint illuminé par une profusion de bougies. Vincent Roman et sa fille se dirigèrent vers le milieu de l’église où se trouvaient les places de la famille, les autres se tassèrent dans une des chapelles vers le fond. On y voyait comme en plein jour. Vincent sentait l’humidité peser sur ses épaules, elle faisait passer des frissons dans son dos.
Les messes n’en finissaient pas… Après la première chantée par les chantres et les chanteuses, le curé avait recommencé une messe dite basse puis une autre encore. Un parfum d’encens inondait l’église et de l’humidité s’élevait de tous les habits mouillés qui séchaient. Enfin, l’Ite missa est libéra la foule qui s’égailla sur la place. Certains tentèrent quelques mots, mais la plupart partirent rapidement vers leurs villages plus ou moins éloignés.

La pluie était maintenant renforcée par d’énormes flocons qui tombaient sur le sol avec un « plof » mouillé. Vincent, son fils, sa fille, domestiques et servante reprirent en hâte le chemin du retour. Par moments, la pluie cédait la place à la neige et ralentissait leur marche. Le père avançait avec peine et se sentait une fatigue insurmontable :
– Prenez Marion, fit-il en abandonnant la main de la petite fille, et marchez devant, je vous suis.
– Pas question, répondit Casimir, on reste tous ensemble. Ce serait le coup que cette neige devienne de plus en plus épaisse et que vous ne puissiez pas rentrer !
Le patron fit un geste vague et ne répondit pas. Théophile empoigna la fillette et la haussa sur ses épaules. Pierre et Casimir prirent Vincent chacun par un bras et le traînèrent, le tirèrent plus exactement, tandis que Louise les suivait.
Il neigeait maintenant à gros flocons qui aveuglaient les marcheurs. Tant bien que mal, ils parvinrent à la maison et Vincent s’affala, sur une chaise, face au feu que Martine avait entretenu en attendant leur arrivée.

– Je vous ai préparé une soupe blanche, leur dit-elle, mais auparavant, vous feriez bien de quitter vos habits trempés.
– C’est sûr, dit Casimir.
Ils se débarrassèrent tous de leurs sacs et de leurs capes et les jetèrent dans un coin. Marion les imita mais elle avait eu le temps de jeter un coup d’œil à ses sabots posés près de l’âtre et y avait aperçu ainsi que dans ceux de sa sœur une poupée de chiffons. Dans ceux du petit François, un char en bois tiré par des bœufs assez rustiques allait ravir l’enfant à son réveil.
– Maman, maman, ne put-elle s’empêcher de crier, regardez, le Petit Jésus est passé ! Vous avez dû le voir !…
– Ah ! J’avais pas vu. Il a dû passer quand je suis montée à la chambre parce que François pleurait !… J’ai rien vu.
La fillette avait saisi sa poupée de chiffons et la serrait contre son cœur suivie du regard amusé de son frère et des domestiques. Le père, débarrassé de sa cape, tendait ses mains vers le feu. Il refusa la soupe que lui proposait sa femme, quitta ses sabots et, les pieds sur les landiers, tentait de se réchauffer. Il ne tremblait plus mais paraissait fort mal en point. Marion tombait de sommeil. Sa mère la déshabilla et la porta au lit où elle avait glissé la bassinoire avant leur arrivée. La petite, serrant toujours la poupée sur son cœur, s’endormit tout de suite dans la douce chaleur. La mère ranima les braises de la bassinoire et la posa dans le grand lit qu’elle partageait avec le père. Quand elle descendit, les domestiques avaient gagné leur chambre à droite de la cuisine et Pierre s’apprêtait à monter.

– Tu vas te coucher, dit la mère. J’ai mis le moine dans ton lit. Pose-le au milieu de la chambre.
– Bien, répondit l’adolescent. Je crois que papa s’est endormi.
Il monta l’escalier et la femme se dirigea vers son mari. Il fermait les yeux et respirait bruyamment.
– Ça ne va pas, Vincent ? demanda-t-elle.
L’homme ouvrit les yeux.
– Tiens, je crois que je m’étais endormi… Si, ça va, ça va ! Je vais aller au lit.
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