Le Vieux de la montagne

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Saint Louis qui réside en l’an 1250 à Saint Jean d’Acre (actuel Israël) a envoyé de toute urgence son écuyer Guillemin vers le royaume de France, car il s’y produit des désordres qui pourraient être le résultat d’une attaque terroriste. Près de cent mille jeunes bergers saccagent la si riche Picardie et marchent sur Paris, menés par un mystérieux prêcheur charismatique (cet événement historique fut appelé la "croisade des pastoureaux"). Ne serait-il pas une créature des Assassins? Guillemin est chargé de mettre fin à cela. Mais il ignore qu’un navire chargé de dangereux Assassins et d’armes terrifiantes comme le feu grégeois l’a suivi depuis Acre. Ils ont mission de faire régner la plus abjecte des terreurs dans le royaume de France pour obtenir une abdication du roi en faveur d’ennemis immensément puissants. Qui? Le Vieux de la Montagne, leur chef, qui dirige tout depuis sa forteresse d’Alamut, au nord de l’Iran, a toutefois commis une erreur. Celle de mettre dans son armée de terroristes la belle, sensuelle et terriblement dangereuse Roxane qui est éperdue d’amour pour Guillemin. Natif de Paris, Guillemin va employer toutes les ressources de sa ville pour contrer la terreur en utilisant, entre autres, les talents si particuliers de ses anciens amis de la cour des miracles.
Publié le : jeudi 12 avril 2012
Lecture(s) : 120
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782748383249
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EAN13 : 9782748383249
Nombre de pages : 606
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Du même auteur



La loi des Assassins, 2010
Philippe Comeyne










LE VIEUX DE LA MONTAGNE


















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2012



Résumé de la première partie :
« La loi des Assassins » : l’orient



Tout débute le 13 mai 1250, jour où Saint-Louis débarque à Saint-Jean
ed’Acre avec les misérables restes de sa chevalerie. Après l’échec total de la 7
croisade, suite à la désastreuse bataille de la Mansourah, en Égypte, les Ma-
melouks ont capturé le roi ainsi que toute son armée et ont fini par les
libérer contre une énorme rançon. Le roi est parti se réfugier dans le
royaume de Jérusalem.
Du haut des remparts d’Acre, Guillemin et son ami Tarek suivent ce
spectacle. Tarek est devenu l’ami de ce jeune croisé parti suivre la croisade
sans vraiment savoir pourquoi. Mais Tarek est le chef militaire pour Acre de
la terrifiante secte terroriste des Assassins et Guillemin apprend de lui beau-
coup à leur sujet.
Lorsque le sanguinaire chef suprême des Assassins, Le Vieux de la Mon-
tagne, s’en prend au roi Saint-Louis, celui-ci découvre le procédé hors code
chevaleresque qu’est le terrorisme. Ses barons qu’on assassine dans l’ombre
grondent. Il n’a alors pour seule ressource qu’à faire appel au seul à les bien
connaître : Guillemin. Fils de taverniers parisiens qui survit misérablement à
Acre, celui-ci va être mené de force devant le roi qui finira par l’adouber
chevalier et même à en faire son ambassadeur pour aller rencontrer le terri-
fiant Vieux de la Montagne dans son énorme forteresse d’Alamut, près de la
lointaine Téhéran.
Cherchant à découvrir les secrets de cette tanière maléfique, en fouinant
la nuit, Guillemin va être surpris par la plus redoutable des tueuses des As-
sassins : la sublime et sensuelle Roxane. L’affrontement sera rude, mais il en
résultera, pour l’un comme pour l’autre, des sentiments impliquant la trahi-
son de leur camp.
Menés par Tarek, les attentats spectaculaires vont semer l’angoisse dans
le royaume de Jérusalem. Ces attentats deviennent progressivement de
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masse en utilisant le redoutable feu grégeois et vont même jusqu’à embraser
la flotte génoise dans le port d’Acre et à faire périr des centaines de parois-
siens dans une église. C’est la terreur !
Manœuvrant dans l’ombre, les tout puissants Templiers utilisent en fait
les Assassins, leurs alliés de toujours. Dans quel but obscur et pourquoi la
terreur est-elle manipulée par le Temple ?
Guillemin, par ruse, parvient à annuler les effets de cette terreur et parait
sur le point de mener le jeu.
Mais, venue d’urgence du royaume de France, une missive de la mère du
roi, la régente Blanche de Castille, parvient à Saint-Jean d’Acre par galère. Il
se passe en Picardie des évènements inquiétants : des dizaines de milliers de
très jeunes bergers se sont mis à suivre un prédicateur charismatique (On a
appelé cet événement bien historique « La croisade des Pastoureaux »).
Après avoir ravagé Amiens et des villages par dizaines, ils sont près de cent
mille à marcher sur Paris pour l’anéantir !
Ne seraient-ce pas les premières manifestations de la guerre de la ter-
reur à l’intérieur même du royaume de France ? Ce moine charismatique, ne
serait-il pas le Vieux de la Montagne en personne ?
Comprenant que c’est maintenant son royaume qui est menacé, Saint-
Louis envoie le seul spécialiste qu’il ait. En dépit de ses protestations, Guil-
lemin est embarqué et part pour le royaume de France. Il ignore, que sur
une galère des Templiers, le suit l’armée de la terreur qui s’apprête à frapper
à mort le royaume. Le vertigineux dessein hégémonique des Templiers est
sur le point de s’accomplir, mais il faut pour ça que les barons, le clergé et le
peuple de France doutent de leur roi en étant plongés dans la terreur.
8 LE VIEUX DE LA MONTAGNE


9


Roman, invention ou réalité ?



Cet ouvrage est un roman, mais est-ce à dire que tout y est inventé ?
Pas du tout ! De nombreux personnages et tous les lieux sont tout à fait
historiques !
Les Assassins sont une organisation islamique médiévale ayant existé en-
tre 1080 et 1255. Ils s’appelaient eux-mêmes en leur langue de Perse
les « Assâsiyouns » (les « fondamentalistes »), les croisés les nommè-
rent « Assassins » et en langue Arabe, ça se traduisait par Al Qâ’ida.
Ils furent incontestablement les inventeurs du terrorisme organisé.
Guillemin, le héros, est un personnage tout à fait historique. Jehans de
Joinville, compagnon du roi Louis IX (ou Saint-Louis), qui fut à ses
côtés lors de la croisade en Égypte et sa captivité par les Mamelouks,
puis durant son long séjour dans le royaume de Jérusalem de 1250
à 1254, dicta ses mémoires à des clercs. Il offrit l’ouvrage en 1309 à
l’arrière petit-fils de Saint-Louis : Louis X dit le Hutin (le querelleur) :
« Livre des saintes paroles et bons faiz nostre roy saint Looys » où il
parle de Guillemin :

LXXX : Guillemin, mes nouveaus varlez, vint trenchier devant moy, et
pourchassa de la viande à l’enfant tant comme nous mengeames. Mes vallez
nouveaus me dist que il m’avoit pourchacié un hostel tout delez les bains, pour
moy laver de l’ordure et de la sueur que j’avoie aportée de la prison. (La pri-
son, chez les Mamelouks, au Caire)

Donc, Guillemin est un débrouillard qui semble fort bien connaître Saint
Jean d’Acre.

LXXXI : Après ces choses je requis à Guillemin, mon nouvel escuier, qu’il
me rendist compte ; et si fist-il ; et trouvai que il m’avoit bien dommagié de dix
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livres de tournois et de plus. Et me dist, quant je li demandai, que il les me ren-
deroit quant il pourroit. Je li donnai congié, et li dis que je li donnoie ce que il
me devoit, car il l’avoit bien deservi. Je trouvai par les chevaliers de Bourgoingne,
quant il revindrent de prison que c’estoit li plus courtois lierres qui onques fust :
car quant il falloit à aucun chevalier coutel ou courroie, gans ou esperons, ou au-
tre chose, il l’aloit enbler, et puis si li donnoit.

Joinville congédie Guillemin (qui a pris du « galon » car il est devenu
écuyer) et apprend par les chevaliers de Bourgogne que, si celui-ci est effec-
tivement un débrouillard, il a aussi la réputation d’un fin roublard. (courtois
lierres)
Frère Yves le Breton est tout aussi historique :
XC : Li roys renvoia ses messaiges au Vieil, (Le Vieux de la Monta-
gne, chef des Assassins) et li renvoia grant foison de joiaus, escarlates,
coupes d’or et frain d’argent ; et avecques les messaiges y envoia frère Yve le Bre-
ton, qui savoit le sarrazinnois. (= l’Arabe).
Bien d’autres personnages faisant partie de ce roman sont d’évidence
historiques tels Blanche de Castille, Thomas Béraud le Maître des
Templiers, Roncelin de Fos le très mystérieux précepteur du Temple
pour la provence, le poète Rutebeuf ou le turbulent Enguerand de
Coucy. Les noms et professions des « figurants » sont tirés du recen-
sement de Paris de 1292 et ils ont donc vraiment existé.
Les lieux : L’essentiel de cette histoire se déroule dans le Paris du
XIIIe siècle et si certains endroits sont évidents tels Notre Dame ou
la sainte Chapelle (à peine achevées à l’époque), d’autres ont au-
jourd’hui disparu qui faisaient pourtant partie du paysage parisien
médiéval : le palais royal de la cité, le sinistre Châtelet avec ses geôles
et sa morgue, la tour du « pet au Diable », l’enclos du Temple, le port
de Grève, les ponts bâtis de maisons et lieux d’une formidable activité
(ainsi que de « bouchons » épouvantables – déjà), l’Hôtel Dieu ou en-
core la faune très étrange de la cour des miracles…
11 LE VIEUX DE LA MONTAGNE

12 LE VIEUX DE LA MONTAGNE

13 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
eParis au XIII siècle
Année 1251, milieu du XIIIe siècle, règne de saint Louis et c’est la pé-
riode qu’on a appelée le « beau moyen âge » car il y faisait bon vivre avant
que ne débute la période la plus sombre avec la guerre de cent ans (1337-
1433), la peste noire (1353-1355) qui fera 25 millions de victimes en Europe
– la population du royaume de France passera de 16 à 8 millions
d’habitants en deux ans ! – ainsi que les famines à répétition.
En ces années 1250, la prospérité est exceptionnelle, les cathédrales
poussent partout (la richesse est donc importante), les progrès des techni-
ques agricoles sont décisifs, l’explosion démographique est impressionnante
(la population de Paris est multipliée par 8 en 70 ans !) et un réchauffement
climatique global améliore encore les rendements agricoles : des moines
chroniqueurs de l’époque parlent de fraises mûres à Noël à Strasbourg ainsi
qu’au Luxembourg (les cultures en serre n’existaient pas !) et de vendanges
fin Juin. Le secteur au nord de Paris (autour de l’actuelle Argenteuil) est
alors la première région viticole du royaume. Il faut ajouter à tous ces fac-
teurs, un début de « mondialisation » avec le commerce international né des
croisades (à partir de 1100). Exportation vers l’orient des draps de Flandre,
des émaux de Limoges, etc et importation de colorants, de tapis, de soie, de
joyaux, d’épices…
La cité de Paris en 1251
Paris est alors de très loin la plus grande ville d’occident avec 200 000
habitants alors que d’importantes cités comme Bruges n’en comptaient que
40 000 et Londres à peine 30 000. En orient, Byzance (aujourd’hui Istanbul)
la surpasse avec près de 500 000 habitants et Bagdad avec près d’un million.
Depuis Philippe Auguste (vers 1200), c’est définitivement la capitale d’un
royaume dont les contours plutôt mouvants sont loin de ceux d’aujourd’hui.
Durant l’époque romaine, Lutèce fut une importante ville gallo-romaine,
mais aucun vestige purement gaulois n’y fut jamais trouvé. (Il semble que la
ville gauloise était Nanterre). Après la chute de Rome (vers 400 après J.-C.),
la tribu des Parisii donna à Paris son nom. Ce sont donc les parisiens qui
donnèrent à Paris son nom et non le contraire !
14 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
La Seine et plein d’îles

Carrefour routier majeur traversé par un fleuve assez calme, Paris était
facilement ravitaillée. La toute puissante confrérie des nautes (mariniers)
donna même ses armoiries à Paris qui sont celles de nos jours. Si Paris ne
compte aujourd’hui que les deux îles de la Cité et Saint-Louis, en 1251 il y
en avait alors sept. La pointe ouest de l’île de la Cité était entourée de trois
îlots et l’actuelle île Saint-Louis était divisée en deux. À l’ouest se situait l’île
Notre Dame qui servait d’aire d’entraînement aux archers et à l’est était l’île
« aux vaches » car on y laissait se reposer les troupeaux venus de loin avant
de les mener à l’abattoir de la grande boucherie (en tout, l’homme médiéval
avait un immense souci de la qualité et il en allait de la viande comme du
reste). Il y avait enfin l’île Louvier qui ne fut rattachée à la rive droite
qu’après 1800 et correspond à la partie au sud de l’actuel boulevard Mor-
land.
15 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Des ports, des ponts et des moulins

En 1251, l’île de la Cité était reliée à la rive droite par le « Grand Pont »
(actuel pont au Change) et une passerelle piétonnière, les « Planches Mi-
bray » régulièrement emportée par les crues (devenue le pont Notre Dame,
bien plus tard).
Elle était reliée à la rive gauche par le « Petit Pont » qui a toujours gardé
ce nom durant plus de 2 000 ans. Les deux ponts étaient bâtis de maisons.
Le dessous de ces trois ouvrages comportait un nombre considérable de
moulins à eau servant à moudre le blé. Ils étaient, pour l’essentiel, propriété
des moines de saint Magloire qui les louaient aux meuniers. Dans chaque
cas, une seule arche était laissée libre pour la navigation (Une seule sur qua-
torze pour le grand pont ! Hors de question de tenter le passage en état
d’ivresse !). Et puis il y avait les moulins-bateaux : barges à fond plat, arri-
mées à la berge, comportant une ou deux roues à aube avec une meule
d’environ une tonne située au-dessus du niveau de flottaison. Cela chavirait
donc facilement pour couler aussi vite ! Il y en avait environ 70 concentrés
au nord des îles de Paris, sur moins de 700 mètres. Ce qui devait constituer
un cauchemar pour les nautes livrant leur marchandise dans les ports ! (Ces
moulins ne disparurent qu’au XIXe siècle) Les ports étaient nombreux sur la
rive droite, la plupart spécialisés : port aux foins, port aux vins, port au blé,
port au bois, port aux poissons, etc. Plus quelques ports généralistes comme
le grand port de Grève (actuelle place de la Mairie). C’est de là que vient le
terme « être en grève ». Mais en ces temps cela désignait ceux qui attendaient
16 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
là du travail (pour décharger). Aucun de ces ports ne possédait alors de quai,
c’étaient des ports d’échouage et ils étaient quasiment tous en amont du
grand pont pour éviter le danger que constituait de viser la bonne arche. Les
parisiens ont toujours privilégié la force motrice de la Seine et rares étaient
les moulins à vent qui n’inspiraient pas confiance. Le pain, aliment de base, a
toujours été réputé pour sa qualité à Paris. La plus haute qualité était le
« pain de Chilly » et la plus basse en était le « pain reboud » (raté) donné aux
pauvres et à l’Hôtel-Dieu. Tout le grain arrivant à Paris devait être stocké à
la halle au blé en la rue de la Juiverie et c’est pourquoi cette rue comportait
l’essentiel des talemeliers (boulangers) de la ville.
Embouteillages, bruit et senteurs vigoureuses.
En 1251, Paris était déjà une ville avec d’horribles embouteillages quoti-
diens. Pour aller d’une rive à l’autre, il fallait franchir l’étroit et long goulet
sous le grand Châtelet (près de 30 mètres) puis les deux ponts étroits car
bordés de boutiques à l’étal abaissé durant la journée.
17 LE VIEUX DE LA MONTAGNE

Comme les deux ponts n’étaient pas sur le même axe, il fallait donc né-
gocier au moins deux coudes à l’intérieur de l’île de la Cité aux rues étroites
(moins de 6 mètres). Tout cela avec des attelages dont l’essieu avant ne fut
pas articulé avant le XVIIe siècle. Pour compliquer le tout, au débouché du
petit pont, il y avait le petit Châtelet où était perçu un péage ! Les injures et
les rixes étaient incessantes que les sergents du Châtelet (lointains et vagues
ancêtres de la police municipale) venaient régler à coups de gourdin avant
d’encaisser les inévitables amendes.
En bord de Seine, devant le grand Châtelet, étaient installées de nom-
breuses tanneries dégageant d’« exquises » senteurs. Derrière le Châtelet était
la grande boucherie servant d’abattoirs, de vente de viande en gros et au
détail. La grande boucherie abattait, chaque semaine, environ 3 000 animaux
(moutons, porcs, bœufs, veaux). L’essentiel du sang s’écoulait dans la rue –
18 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
non pavée – où il se mélangeait à la terre. C’était certes biodégradable, mais
au prix de senteurs immondes. Et entre deux, il y avait le lugubre Châtelet
avec ses 14 geôles, toutes spécialisées, mais bondées avec un niveau
d’hygiène égal au zéro absolu. La zone du Châtelet avait donc tout pour être
invivable : les embouteillages, le bruit et des senteurs abominables.
La pollution
La Seine était épouvantablement polluée à cause des tanneurs (pollution
biochimique), mais aussi car c’était le moyen idéal de se débarrasser de tout :
abats de la grande boucherie, cadavres d’animaux et d’hommes (pollution
biologique). Faire inhumer dans la fosse commune coûtait très peu, mais la
Seine était gratuite ! Et puis la procédure de divorce n’existait pas, les berges
en étaient boueuses et glissantes, alors… L’eau des puits était également très
dangereuse car les fosses de latrines en étaient souvent trop proches. La
consommation de vin puis de bière était donc très abondante car bien plus
sûre.
Dans les rues, pour la plupart non pavées, s’accumulaient les déchets ain-
si que les cadavres d’animaux non consommables (chiens, rats). Le matin on
vidait son pot de chambre par la fenêtre. Saint-Louis reçut ainsi un jour sur
la tête le contenu de celui d’un étudiant. L’incident était courant et il était
plus prudent de raser les murs (« tenir le haut du pavé »). Que ceux qui se
plaignent aujourd’hui de la pollution automobile se disent que c’est là un
parfum exquis par rapport à la senteur du Paris médiéval ! C’était certes
« écologique », mais totalement insoutenable pour un nez d’aujourd’hui,
même celui d’un écologiste intégriste !
Ce n’étaient là aucunement des spécificités parisiennes, toutes les villes
médiévales d’occident étaient affligées des mêmes maux : embouteillages,
bruit, pollution et horrible puanteur. Mais Paris était cinq fois plus impor-
tante que les plus grandes autres villes et cela y prenait donc des proportions
gigantesques.

En 1251, après l’échec de sa croisade en Égypte, le roi Louis IX (futur
saint Louis) est resté en orient, dans ce qui subsiste du royaume de Jérusa-
lem où il s’emploie à améliorer les fortifications des villes/ports. Il n’en
repartira qu’en 1254. Durant son absence, c’est sa mère, Blanche de Castille,
19 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
qui assure la régence du royaume de France comme elle l’a déjà fait durant
sa minorité.
Les Templiers qui n’ont rien pu faire pour conserver Jérusalem aux chré-
tiens en 1178, lorsque Saladin reprit la ville, ont leur « siège social » au
niveau mondial à Paris, dans le vaste Enclos du Temple.
Ce milieu du XIIIe siècle est marqué par l’avancée inexorable des Mon-
gols qui terrorise autant le monde islamique que les chrétiens. La période
1250-60 est marquée, au Moyen-Orient, par une succession confuse
d’alliances et de trahisons (Musulmans-Chrétiens) jusqu’à ce que le déferle-
ment Mongol ne soit définitivement brisé par les Mamelouks sur le Jourdain
en septembre 1260 (bataille d’Aïn Jalut).
20


Chapitre 1.
La croisade des pastoureaux



Pays de Bray entre Amiens et Paris – 29 avril 1251,
peu après Pâques
1Les rudes cahots du chariot bâché tiré par deux roncins faisaient dodeli-
ner la tête de Lothar. La route d’Amiens à Paris était défoncée de fondrières
qui ralentissaient la progression du gigantesque convoi. Exaspéré par la len-
teur du cheminement, le jeune homme aux cheveux blonds leva
rageusement les pans de la bâche vers l’avant pour contempler
l’impressionnant spectacle. Par-dessus les douces collines boisées, le chemin
2qui s’étendait à perte de vue était couvert de près de cent mille pastoureaux .
Cette immense foule marchait vers le sud et s’étirait le long de la route sur
plus de 4 lieues (16 km) devant le chariot de Lothar et sur près de 2 lieues
(8 km) derrière.
Devant, marchaient les plus purs, la plupart n’avaient pas douze ans et
beaucoup venaient juste d’atteindre cinq ou six ans. Ils étaient vêtus d’une
cape brune, étaient couverts du chapeau à très large bord des pèlerins et
chantaient des cantiques. Ceux-là étaient saisis d’une intense ferveur mysti-
que qu’avait allumée en eux le « Maître de Hongrie » et marcheraient jusqu’à
Jérusalem qu’ils étaient persuadés de délivrer pour rendre les Lieux Saints à
la chrétienté.
Derrière ce premier groupe gris et brun, d’abord mêlés aux premiers,
puis peu à peu distincts, venaient des adolescents aux habits plus colorés
pris dans des villages pillés en route. Ils étaient à peine plus âgés que les
premiers et formaient une grande quantité de couples que Jacob, le « Maître

1 Roncins = solides chevaux de labour, de trait ou de bât.
2 Il s’agit de la « croisade » des pastoureaux de 1251. Pastoureaux = jeunes bergers,
enfants de paysans.
21 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
de Hongrie », avait unis à la chaîne dans une parodie de sacrement de ma-
riage de son invention. Fiers d’être soudain considérés avec respect, comme
des adultes, les plus âgés d’entre eux pouvaient s’adonner librement et ou-
vertement aux jeux de l’amour qu’ils découvraient et pratiquaient de-ci, de-
là, au bord même de la route ou dans les champs. Ils avaient saisi
l’opportunité d’une brutale émancipation mêlée à l’attrait de la prodigieuse
aventure de la Croisade vers cet orient mythique regorgeant de richesses
fabuleuses offertes à tous. Et puis, outre de gagner la rémission de leurs
pêchés, n’étaient-ils pas la véritable « armée de Dieu » comme le leur avait
révélé le Maître dans ses discours enflammés ? Beaucoup d’entre eux por-
taient sur leur épaule une hache ou un gourdin. Cela leur servirait, comme à
Amiens, pour traquer et châtier le clergé et la chevalerie que Dieu avait pu-
3nis de leur orgueil en leur ôtant Jérusalem .
La fin de l’immense convoi était constituée d’une tout autre population.
On y trouvait la lie de la société médiévale, les détrousseurs, tire-laines,
coupe-jarrets, bandits de toutes sortes et prostituées. Aucun mobile religieux
ou si peu n’avait motivé ces hordes d’un âge bien plus élevé que celui des
autres. L’attrait du butin facile glané lors des pillages ayant lieu sur le chemin
de la « croisade » avait attiré ces rapaces. C’est dans ce groupe, en fin du
convoi, que se trouvaient le plus grand nombre de chariots, tous volés dans
les villages traversés et qui s’emplissaient d’un butin hétéroclite.
Pour franchir un point donné, le convoi entier mettait plus de huit heu-
res.
Lothar jura de nouveau et ôta son épaisse pelisse de fourrure pour enfiler
4un vêtement plus léger. En cette fin d’Avril, le début d’année était estival et
l’air bourdonnait déjà d’insectes. Entre ses épaules figurait un tatouage re-
présentant un poignard, c’était la marque des terrifiants Assassins du Vieux
de la Montagne.
Le jeune homme blond souleva une nouvelle fois la bâche pour obser-
ver, loin devant, l’énorme chariot du « Maître de Hongrie ». Ce porc devait,
comme toujours, être en train de ripailler avec quelques prostituées à

3 Prise par les croisés en 1099, Jérusalem avait été reconquise par Saladin en 1187.
4 L’année commençait à Pâques jusqu’à l’ordonnance du 9 août 1564 où Charles
er9 décida qu’elle commencerait désormais le 1 janvier. Cela simplifiait beaucoup car
dans certaines villes, l’année commençait le 25 décembre, dans d’autres, le
25 mars, etc. En 1622, le pape Grégoire 15 généralisa cela à l’ensemble du monde
catholique et jamais initiative papale ne fut destinée à connaître un tel succès !
22 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
l’intérieur de son vaste chariot meublé d’épais tapis et de moelleux coussins.
C’était pourtant lui, Lothar, qui avait déniché en Hongrie ce moine cister-
cien défroqué possédant l’art de savoir déchaîner l’enthousiasme des foules
avec sa voix rauque et puissante ainsi qu’avec son physique de vieux pro-
phète à la longue barbe blanche. Le plan qui avait germé dans l’esprit de
l’Assassin était un modèle d’originalité pour prendre la royauté de France à
5la gorge. Lorsque Lothar s’était rendu à Alamut , le grand « Sheikh de la
Montagne » avait approuvé ce plan qui entrait parfaitement dans son projet
de répandre la terreur dans le royaume de France pour forcer Louis IX (fu-
tur saint Louis) à céder à ses exigences et accepter une régence des
Templiers.
Parti des villages de Flandre et doté d’un charisme magnétique, Jacob de
Hongrie haranguait la jeune population pour le suivre en « croisade ». Il
brandissait un rouleau scellé à la cire rouge qu’il prétendait avoir reçu de la
Vierge Marie en personne, laquelle disait-il, lui donnait mission de rassem-
bler l’armée des purs qui allaient libérer Jérusalem car Dieu était déçu du
clergé et de la chevalerie corrompus et arrogants. Les âmes candides et frus-
tes des très jeunes paysans, des pastoureaux, avaient été séduites et ils le
suivaient en masse. Les bergers quittaient leurs troupeaux et les laboureurs
délaissaient leur charrue pour suivre cet étrange personnage (tout cela est
historique !). Après les villages, ils avaient obtenu des résultats encore plus
spectaculaires dans les villes, en commençant par Saint-Omer et ils étaient
plus de cinquante mille en arrivant à Amiens. La population d’Amiens les
avait reçus avec enthousiasme et crainte. Les violentes diatribes de Jacob
contre le clergé, ses richesses et l’arrogance des barons trouvèrent immédia-
tement un écho enthousiaste auprès de l’ensemble du peuple et même des
bourgeois.
La chasse aux clercs avait aussitôt commencé. Des prêtres et des moines
furent bastonnés et quelques-uns battus à mort ou pendus par les pastou-
reaux déchaînés. Les ribauds qui suivaient pillèrent les trésors des églises
ainsi que les maisons des plus riches bourgeois et des prélats. Pour faire
bonne mesure on tua aussi, bien sûr, quelques juifs et on pilla leurs maisons.
Lothar avait prévu d’anéantir la ville pour démontrer son pouvoir, mais

5 Alamut = le « quartier général » des Assassins, situé dans l’actuel Iran, il s’agit
d’une forteresse du IXe siècle, dans la montagne (à 2,000 m d’altitude), à 80 km au
sud de la mer Caspienne et 100 km au nord ouest de Téhéran. Site restauré et visi-
table, objet de fouilles archéologiques.
23 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Jacob qui avait commencé à échapper à son contrôle avait prématurément
donné le signal du départ « vers Jérusalem », à l’immense rage de l’Assassin.
Ils étaient maintenant presque cent mille et marchaient vers Paris où la
régente Blanche de Castille serait contrainte de céder aux exigences que lui
présenterait Lothar de la part du Vieux de la Montagne, sous peine de voir la
plus grande cité d’occident détruite. Il avait prévu de faire d’abord, à Beau-
vais, une démonstration de sa puissance destructrice pour impressionner la
souveraine, mais il s’était brusquement trouvé confronté à des problèmes
imprévus. Fort de son extrême charisme, Jacob s’était créé une garde per-
sonnelle d’une centaine d’adolescents armés jusqu’aux dents et fanatisés. Il
s’était rendu inaccessible et n’en faisait plus qu’à sa tête. À Amiens, Piet, l’un
des six géants flamands qu’avait recrutés Lothar pour lui servir de garde
personnelle, avait voulu forcer la nouvelle protection du « maître de Hon-
grie » pour l’amener de force devant l’Assassin qui devait lui dicter ses
instructions. Piet dominait par sa stature et sa puissance n’importe lequel des
adolescents qu’il pouvait étendre raide d’un simple revers de son énorme
bras. Piet avait juste négligé qu’ils étaient plus de cent et ils l’avaient réduit
en charpie. Il fallait maintenant qu’avant d’arriver à Paris, Lothar parvienne
à retrouver le contrôle de sa créature à qui son incroyable succès était monté
à la tête.
Un autre imprévu venait gripper la merveilleuse machine de terreur qu’il
avait conçue. Un imprévu qui était la conséquence même de sa réussite.
Contrairement à ce vieux fou de Jacob, peu lui importait que les populations
les acclament ou se dressent contre eux. Ils étaient maintenant une masse
telle qu’il n’était plus possible de les arrêter. Même les milices armées des
ghildes ou des prévôtés seraient balayées en quelques instants ! Seulement,
cette masse éclaterait et se disperserait en quelques heures si elle venait à se
trouver affamée ! Et aucune ville, hormis l’énorme Paris, ne pouvait accueil-
lir si soudainement près de cent mille bouches supplémentaires ! Il avait
6donc dû renoncer à anéantir Beauvais .
Il s’assit sur le tabouret installé devant le tonneau arrimé au plancher du
chariot cahotant et reprit le décodage du message qui venait de lui être ame-
né par un chevaucheur venu de Paris. La minuscule missive en code était
arrivée d’Alamut à Paris par pigeon voyageur et elle émanait du Vieux de la

6 Au XIIIe siècle, Beauvais comptait moins de 10 000 habitants et l’arrivée de près
de 100 000 individus aurait donc immédiatement provoqué une famine majeure.
24 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Montagne lui-même. Elle l’informait que deux attentats sans précédent dans
l’Histoire du monde avaient semé la terreur parmi les chrétiens d’orient.
L’un avait ravagé par le feu la flotte génoise dans le port de Saint-Jean
d’Acre (actuelle Akko, en Israël) et l’autre commis aussi à l’aide du feu gré-
geois avait fait périr près de cinq cents paroissiens dans une église de cette
7ville . Un groupe d’une soixantaine d’Assassins s’était embarqué à Acre et
voguait en ce moment vers le royaume de France pour y répandre la terreur.
L’action avec les pastoureaux n’était donc que le début de cette guerre d’un
genre nouveau. Un rendez-vous lui était fixé au nord de Paris, afin de ren-
contrer un envoyé du grand sheikh d’Alamut qui lui donnerait des
instructions concernant ce qu’il devrait exiger de Blanche de Castille.
Lothar relut le message décrypté qui était en persan puis il souleva la bâ-
che à l’arrière du chariot pour demander une torche et brûla soigneusement
le document avant d’observer au loin les colonnes de fumée s’élevant des
villages pillés, dévastés et vidés de leur jeunesse partie suivre l’« armée de
Dieu qui allait libérer Jérusalem ».

7 Voir la première partie de l’histoire dans « La loi des Assassins », du même auteur,
même éditeur.
25 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Le donjon du temple


D’anciens documents attestent de son existence, déjà en 1200. Il ne fut pas conçu
comme ouvrage militaire. C’était ni plus ni moins que la « salle des coffres » et la compta-
bilité de la « banque » qu’était l’ordre du Temple. La partie principale mesure 10 m de
côté et possède des murs de 2 m d’épaisseur. L’ouvrage fut transformé en prison en 1792
pour y emprisonner la famille royale et le jeune Louis 17 y périt. Il fut démoli en 1809
(donc sur ordre de Napoléon 1er). S’il existait encore, ce serait assurément une attraction
etouristique majeure de niveau mondial ! Il serait situé juste à l’arrière de la mairie du 4
arrondissement. (gravures de Hoffbauer)
26


Chapitre 2.
Le donjon du temple



L’enclos du Temple – Paris – Le même jour.
eAu 4 niveau du donjon du Temple, ils étaient neuf. Neuf comme les
fondateurs de l’Ordre des Templiers, à Jérusalem, 131 ans plus tôt. Ils repré-
sentaient la plus haute hiérarchie de la branche secrète de l’Ordre du Temple
qui dominait l’ensemble de la seule organisation médiévale s’étendant sur
tout le monde connu, de l’Écosse à la Palestine et du Portugal à la Pologne.
Provenant de leurs innombrables terres et de leurs activités bancaires, leur
8revenu annuel dépassait les 110 millions de livres .
Les neuf Templiers qui étaient réunis dans cette salle carrée de cinq toi-
ses (10 m) de côté, au plafond voûté, détenaient un pouvoir qui dépassait
largement celui de l’ensemble des souverains en supposant que ceux-ci fus-
sent jamais capables de s’accorder. Ce pouvoir était resté jusque-là discret,
mais ils avaient maintenant décidé d’utiliser leur toute-puissance pour gou-
verner le monde en éliminant les souverains ou en faisant d’eux des pantins
dociles.
9Thomas Béraud, le grand maître réel des « Pauvres Chevaliers du Christ
et du Temple de Salomon » (les Templiers) se tenait debout à l’extrémité de
la longue table où les huit autres étaient assis.
— Je vous ai réunis ce jour pour vous parler de notre avenir
d’hégémonie mondiale. Un message est arrivé du Vieux de la Montagne à

8 Le revenu de royaumes comme la France ou l’Angleterre ne se comptait qu’en
millions de livres.
9 Renaud de Vichiers (de Vichy) est alors le grand maître officiel du Temple et
reste à St Jean d’Acre aux côtés du roi de France dont il est l’ami. Il n’est pas impli-
qué dans les activités du « Temple Secret » qui contrôle en réalité l’ensemble de
l’Ordre du Temple.
27 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Alamut qui m’informe que son armée de la terreur débarquera très bientôt à
Aigues Mortes avant de se répandre comme pestilence dans tout le royaume.
Demain, je rencontrerai celui dont le code est « l’Épervier » qui mène
l’opération des pastoureaux, afin de lui communiquer la liste précise des
concessions que devra accorder Blanche de Castille pour faire cesser la des-
truction de ses villes et villages par ces gueux de pastoureaux et épargner
Paris.
10— Ne risque-t-elle pas de lever l’ost pour exterminer cette merdaille
qui bien qu’innombrable n’en est pas moins pauvrement organisée et ar-
mée ? demanda un commandeur chauve à la barbe rousse.
Thomas Béraud eut un sourire cruel.
11— Le roy est parti en orient en emmenant avec lui le grand sceau qui
seul permet de sceller les décisions importantes. « Madame Blanche » est
impuissante. L’ost ne peut être rassemblé et puis même si elle le pouvait,
Paris ne serait plus que ruines fumantes avant même qu’elle ait pu assembler
une poignée de barons. Contrairement à ce que j’en escomptais, cette opéra-
tion des pastoureaux est un extraordinaire succès. Près de 100 000 petits
gueux marchent en ce moment même vers Paris. La régente, cette débau-
chée de Castille, sera obligée de céder ou de voir anéantir sa bonne ville !
— J’ai moi aussi une excellente nouvelle à vous annoncer ! intervint
Roncelin de Fos, le précepteur de Provence, avec son accent chantant méri-
dional. Vous savez tous que, depuis bien des mois, j’œuvre pour que, dans
un premier temps, Henri III d’Angleterre devienne l’unique souverain de
France et d’Angleterre sous notre total contrôle. Ce souverain faible et in-
compétent est violemment contesté dans son royaume par ses barons menés
12par Simon V de Montfort , le comte de Leicester. Or, je suis maintenant en
contact avec Simon qui verrait d’un fort bon œil d’obtenir un compromis
avec Henri III sous la forme d’une régence intermédiaire exercée par les
Templiers !

10 L’ost = l’armée réunie selon le mode féodal car les barons doivent « service
d’ost » à leur suzerain suprême. À son appel, ils étaient censés amener à leurs frais
leurs vassaux, leurs troupes à pied et tout l’équipement pour une durée limitée à 40
jours. Une procédure lourde et lente.
11 Roy : prononciation de l’époque = « roué » (Bien rouler le « r »)
12 Simon V : À ne pas confondre avec son père, Simon 4 de Montfort, qui extermi-
na les barons du midi pour devenir comte de Toulouse, durant la croisade contre les
Cathares.
28 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Une ovation enthousiaste éclata autour de la table.
— Bien sûr, reprit Roncelin d’un ton badin, ce sera à nous de faire en
sorte que cette situation reste permanente. Nous obtiendrons un compromis
identique pour le Saint Empire Germanique en pleine querelle de succession
entre les Hohenstauffen et les Habsbourg depuis que nos alliés, les Assas-
sins, ont si discrètement éliminé le grand Frédéric II.
13— À propos de discrétion ! gronda le turcopolier à la peau cuivrée. J’ai
vu d’étranges mendiants qui se relaient devant le portail de l’enclos du Tem-
ple et qui poussent même l’audace jusqu’à s’aventurer en nos murs. Ne
seraient-ce pas des espions ?
— Si fait ! hurla Roncelin de Fos. Ce sont les espions de la régente, de
Blanche de Castille ! Cette chienne nous hait et veut notre perte, sa chancel-
lerie tient un dossier pour pouvoir un jour nous accuser des pires infamies !
Il faut revenir sur notre vote et décider de sa mort ! En la faisant exécuter
par nos alliés, les Assassins, nous supprimerons la menace qu’elle fait peser
sur nous, forcerons le roy à revenir en son royaume et nous céder la régence
sous la pression du peuple, du clergé et des barons terrorisés. L’élimination
de Blanche de Castille doit être notre objectif prioritaire !
— Nous avons déjà voté contre une telle action, frère Roncelin ! inter-
vint avec douceur et respect Thomas Béraud. Nous tenons au principe de ne
pas attenter à tête couronnée de France. Pour en revenir à ces espions qui
grouillent tout autour et jusqu’en l’enclos du Temple, il est à craindre qu’ils
puissent suivre notre frère Roncelin jusqu’en Angleterre auprès d’Henri III
ou de Simon de Montfort, puisqu’il s’y rend très souvent. Devant ce danger,
nous sommes donc convenus, lui et moi, qu’il se retire en un lieu où l’on ne
songera jamais à l’espionner, un lieu qui n’est pas au Temple, mais qui est
commodément situé plus près du royaume d’Angleterre. L’un de nos navi-
res, le « Buszarde du Temple » et son équipage, qui relie habituellement
14l’Angleterre au continent sera laissé à sa disposition exclusive compte tenu
de l’importance de sa mission.

13 Turcopolier = l’un des hauts dignitaires du Temple, chef des « turcopoles »,
turcs, arabes et perses. Cette cavalerie était armée d’arcs, une arme vile et méprisable
pour les Templiers qui n’usaient que de l’épée et de la lance.
14 Les Templiers avaient trois navires assurant, pour la Manche seulement, un ser-
vice de « ferries » privé et régulier : le Buscart, le Templère et le Buszarde du
Temple. Cela donne une idée de la richesse, de l’organisation et de la puissance de
l’Ordre du Temple.
29 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Quand débutera la terreur des Assassins dans le royaume de France ?
— Après qu’ils soient arrivés car ils voguent actuellement sur le « Bonne
Aventure », l’une de nos galères qui a quitté Acre en Mars. Je dois rencontrer
leur chef dont le nom de code est « Loup » pour connaître leurs plans plus
précisément. Parmi l’armée des Assassins qui arrive, il y a aussi « scorpion »
15qui n’est autre que celle que le peuple d’en deçà des mers appelle « la
tueuse de la nuit » et qui a commis le carnage de l’église Saint Michel en
Acre. Il est prévu que ces tueurs seront vêtus en Templiers et seront héber-
gés, pour commencer, dans nos commanderies.
— Des mécréants Assassins, dont une femelle, vêtus en Templiers,
quelle déchéance ! tonna le frère à la barbe rousse, Sven de Bornhölm.
— Lorsque j’étais à Alamut, j’ai pu voir et m’entretenir avec un groupe
de ces tueurs Assassins prêts à venir outremer (donc, en Europe). Par les
16cornes de Baphomet , je jure que ces jeunes guerriers étaient tous devenus
de parfaits Templiers. Ils sont blonds, ont les yeux clairs et le Vieux de la
Montagne éduque certains de ses hommes, dès leur plus jeune âge, à être
Templiers. Ils parlent, lisent et écrivent le latin et le grec ainsi que la langue
de France et d’au moins un autre pays d’occident. Ils connaissent par cœur
les évangiles et les règles du Temple, qu’elles soient officielles ou secrètes.
Et puis ce sont des combattants exceptionnels qui sont formés à tuer de
toutes les manières imaginables.
— Je confirme, j’y étais aussi ! déclara Roncelin de Fos.
— Et « scorpion », cette femelle de l’Enfer, sera elle aussi un Templier ?
ironisa le turcopolier.
— Je l’ignore, je suppose que les tueuses procéderont autrement, peut-
être sous des habits de nonne ? sourit Thomas Béraud. Les Assassins ne
manquent pas d’imagination lorsqu’il s’agit de tuer
— Comment ! Il y a donc toute une horde de femelles tueuses ? Ils sont
peut-être les alliés les plus fidèles du Temple depuis toujours, mais ces As-
17sassins sont décidément les fils du Sheitan ! rugit le turcopolier sarrasin
avant de cracher au sol en signe de mépris, aussitôt imité par d’autres.

15 « En deçà des mers » = l’Orient et « outremer » = l’Europe, dans le jargon des
Templiers. Leur vision du monde se faisait à partir de Jérusalem, là où était né
l’Ordre du Temple.
16 Baphomet = le dieu du Temple secret et celui des Assassins.
17 Le Sheitan = le Diable, en Arabe.
30 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Paix, mes frères ! clama le grand maître. Il ne s’agit pas de « hordes »,
mais juste de trois ou quatre femelles hautement expérimentées dans l’art de
tuer et nul ne se méfiera de femelles. Après avoir rencontré l’« Épervier »
pour lui communiquer nos instructions au sujet de l’affaire des pastoureaux,
je rencontrerai « le Loup » et sa meute.
Blason de Thomas Béraud

* * *
Les assassins ou encore Al qâ’ida
L’« ordre » des Assassins n’est nullement une invention romanesque. Ils ne fu-
rent pas les inventeurs du terrorisme qui existe depuis l’Antiquité, mais il leur
revient l’invention de l’organisation du terrorisme à une échelle qui ne fut plus éga-
lée ensuite, avant la fin du XXe siècle !
Origine du terme « Assassins » : Hassan Ibn al-Sabbah, le fondateur, vers
1080, appelait dans sa langue de perse ses fidèles, les Assâssiyouns d’après l’adjectif
persan assâssas qui signifie « fondamental », c’étaient donc les « fondamentalistes ».
Les croisés prononçaient cela « Assassins » et c’est entré dans le vocabulaire interna-
tional. Dans l’autre langue de la région qui est l’Arabe, cela se traduit par Al-
Qâ’ida dont le nom existait donc déjà avant le XIIe siècle ! (Il n’y a aucune conti-
nuité historique entre l’Al-Qâ’ida de jadis et l’actuel, hormis le nom, ce qui n’est
sûrement pas un hasard).
31 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
La genèse : Leur fondation revient à un érudit formé à l’université du Caire et
nommé Hassan Ibn al-Sabbah, vers 1080-1090. Il fut appelé Chayr al-Jabal (Sheikh
de la montagne) ou le « Vieux de la Montagne » et établit son quartier général dans
la vieille forteresse d’Alamut datant de 840, à 100 km au nord-ouest de Téhéran
et 80 km au sud de la mer Caspienne, dans les montagnes de l’Elbrouz, à 2 000 m
d’altitude. (Près de la ville de Qazvin).
La naissance de la secte des Assassins est totalement indépendante de l’arrivée
des croisés, en 1099.
D’abord chi’ites ismaéliens, les Assassins se rallièrent aux préceptes de l’imâm
Nizâr et devinrent donc Nizârites, adeptes d’un islam très ésotérique qui professe le
Bâtin ou le côté secret des choses. Nizâr, en bute à l’hostilité des autres imams,
trouva refuge à Alamut où il eut le tort d’entrer en désaccord avec Hassan Ibn al-
Sabbah et finit emmuré vivant dans les souterrains de la forteresse d’Alamut. Has-
san se proclama dès lors Sultan (chef temporel et religieux). Hassan fit un jour
décapiter ses propres fils en haut du donjon d’Alamut car ils s’étaient enivrés en
enfreignant les lois de l’Islam. Contrarier Hassan était assurément une bien mau-
vaise idée !
Leurs méthodes : Les Assassins inventèrent l’attentat-suicide car ils exécutaient
leurs victimes, personnages éminents – à l’arme blanche – en un endroit public (rue
ou mosquée) et attendaient en souriant que les gardes les tuent tout en clamant des
imprécations. Cela dans le but de terroriser tous ceux qui assistaient à leurs actions.
Ils étaient donc, très concrètement, les premiers vrais terroristes de l’Histoire. Ils ne
commettaient jamais d’attentats « aveugles » comme de nos jours, mais des actions
ciblées extrêmement préparées contre de hauts dignitaires.
Leur organisation très hiérarchisée était remarquable. Ils avaient près d’une cen-
taine de forteresses (et pas des moindres !) dont un bon nombre dans le djébel
Ansaryié près de la côte de l’actuelle Syrie. Ces forteresses leur servaient de camps
d’entraînement pour leurs féddaviés (qui a donné « feddayns ») dont on peut évaluer
le nombre à environ 50 000. Ils communiquaient à l’aide d’un code secret sophisti-
qué par pigeons voyageurs, très rapidement. (En gros, ils avaient donc déjà internet
et le téléphone portable !)
Leurs tueurs étaient recrutés très jeunes et longuement formés à tuer de toutes
les manières possibles y compris par les poisons dont ils devaient maîtriser la fabri-
cation. Ils étaient entraînés à se glisser près de leur victime, même au sein des
forteresses les plus étroitement gardées.
La formation incluait la médecine, l’astronomie, les mathématiques, les langues
et les religions. Il est ainsi arrivé que des Assassins deviennent moines dans des
monastères chrétiens pour y attendre des années l’ordre de frapper. (on appelle cela,
aujourd’hui, une « couverture » ou une « cellule dormante », mais ils l’avaient aussi
inventé !) Ils avaient TOUT inventé dès le XIIe siècle en matière de terrorisme ! Ils
32 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
rançonnaient les émirs du moyen orient, le roi de Hongrie et jusqu’au très puissant
empereur germanique Frédéric II qui préféra les payer plutôt que de risquer sa vie.
L’organisation disposait donc, aussi, de finances considérables d’autant plus que de
puissants et richissimes commanditaires – y compris chrétiens ! – payaient une
fortune à ces grands professionnels de la mort subite pour éliminer un « gêneur ».
La formation incluait un « passage au Paradis ». Il y avait dans la forteresse
d’Alamut un jardin extraordinaire. Le tueur en formation était drogué (hashish ou
opium) et ennivré. Dans le jardin, lui étaient servis des plats et des vins délicieux
tandis que les « houris du Paradis » s’occupaient de lui (En réalité de jolies prosti-
tuées particulièrement expertes). À son réveil, le Vieux de la Montagne expliquait au
jeune tueur que s’il mourrait en suivant ses ordres, il irait dans ce Paradis pour
l’éternité. Un peu ce qui est aujourd’hui expliqué aux auteurs d’attentats suicide, la
« démonstration » en moins.
Lorsque le Vieux de la Montagne quittait – très rarement – le donjon de sa sinis-
tre forteresse d’Alamut, il avait une forte escorte de ses meilleurs Assassins et était
précédé de l’un d’eux brandissant une hache de guerre danoise au long manche
planté de couteaux qui clamait « Place, laissez passer celui qui tient la mort des rois
entre ses mains ! ». Théâtral, mais nulle vantardise ! Le Vieux de la Montagne pou-
vait réellement faire exécuter qui il voulait, partout dans le monde, même gardé par
toute une armée.
Leur « palmarès » (pour ne citer que quelques cas célèbres)
- Le 28 avril 1192, le marquis Conrad de Montferrat, candidat favori au trône
du royaume de Jérusalem, soutenu par le roi de France Philippe Auguste
fut exécuté par deux Assassins vêtus en moines dans une ruelle de Tyr. Ce
meurtre fut très probablement commandité et payé par Richard Cœur de
Lion. (Pourquoi Henri de Champagne, le neveu de Richard, aurait-il décrit
une scène très impressionnante à laquelle il assista dans l’une des sinistres
forteresses des Assassins s’il n’y était venu pour « passer commande » ?
Leurs forteresses n’avaient vraiment rien du village de vacances !). La scène
impressionnante fut que sur un simple geste du Vieux de la Montagne
deux de ses féddaviés se laissèrent tomber du sommet du donjon en cla-
mant des imprécations, puis un troisième se trancha la gorge. Cela
montrait que les Assassins étaient prêts à tout sur un simple signe de leur
maître.
- Le comte Philippe de Montfort fut tué dans sa chapelle à Tyr. Affaire
commanditée par Baybars, le sultan des Mamelouks du Caire (pourtant
ennemis jurés des Assassins !) par un Assassin prétendant être désireux de
se convertir au christianisme.
33 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
- Le comte Raymond de Toulouse et de Tripoli fut liquidé en 1152 par les
Assassins très probablement commandités par son épouse Hodierne de Jé-
rusalem qu’il s’apprêtait à répudier en raison de ses infidélités notoires !
- L’essentiel de leurs victimes était des musulmans, des émirs par dizaines
dont l’attabeg (régent) Buri égorgé dans sa forteresse de Damas en Mai
1131 avant que sa tête ne soit publiquement exposée. Preuve que d’être
terré dans la forteresse réputée la mieux gardée d’Orient ne protégeait au-
cunement des Assassins !

Leur spécialité était l’infiltration. Ils infiltraient un ou plusieurs de leurs tueurs, si
longuement formés, dans la garde rapprochée d’un puissant personnage. Là, ils
attendaient les ordres du Maître pour procéder à l’exécution.
Les Assassins et Saladin : La volonté de Saladin (d’origine Kurde – Al Malik
an-Nâsir Salah ad Dîn Yussuf) était, à partir de 1169, d’unifier l’Islam, tous les mu-
sulmans sans exception, y compris les nizârites ! Or les Assassins étaient tout sauf
unifiables et Saladin devint aussitôt leur principale cible. Rien que durant l’année
1175, il subit deux tentatives dont il ne sortit que blessé car portant en permanence
une côte de maille (20 kg !). Il faisait répandre de la farine sur le sol de sa tente pour
déceler les tentatives ayant eu lieu. Il retrouva un matin, à son réveil, sur son lit à
côté de lui, une galette empoisonnée ainsi qu’un mot disant « Tu es en notre pou-
voir ». Il n’y avait nulle trace de pas dans la farine et sa garde, pourtant triplée, avait
été égorgée ! Un grand classique de la méthodologie des Assassins. De quoi terrori-
ser les esprits les plus inflexibles comme Saladin ! Il finit par conclure un accord
avec les Assassins : ils cessaient leurs tentatives pour le tuer et en échange, il les
laissait en paix ! Leur « diplomatie » était très efficace !
Afin d’obtenir cet accord, le brillant Rachid al-Din Sinan, le chef de la branche
syrienne des Assassins, eut recours à une démonstration terrifiante. Un émissaire
des Assassins obtint une entrevue avec Saladin. Il déclara qu’il avait à parler de
choses si secrètes que seules les oreilles de Saladin pouvaient entendre. Saladin fit
sortir tout le monde de la salle du trône, mais édifié par ses précédents « contacts »
avec les Assassins, il garda près de lui ses deux meilleurs gardes du corps, fidèles
entre les fidèles. Il dit : « Parle, car ces deux-là sont comme mes fils, eux et moi ne
formons qu’un ». L’émissaire des Assassins s’adressa alors à ces gardes du corps et
leur dit « Que feriez-vous si notre Maître vous ordonnait de tuer Saladin ? ». Les
deux gardes brandirent à l’instant leur sabre contre la gorge de Saladin en clamant
« Dis nous la volonté du maître et nous l’exécuteront ». La démonstration était
suffisante. À la fois terrifiant et remarquable dans l’organisation secrète ! Saladin dut
éprouver un terrible moment de solitude ! C’est exactement comme si, aujourd’hui,
un chef terroriste était capable de prendre le contrôle total de la garde rapprochée
34 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
du Président des États-Unis ! Cette action fut menée par Rachid Al-Din Sinan (1134
– 1193), le chef de la branche Syrienne des Assassins.
Les Assassins et l’Islam : Au départ, ils furent chi’ites ismaéliens (version
ultra-simplifiée ici car les errances religieuses des Assassins sont complexes !) et leur
adoption de la doctrine nizârite du Bâtin ainsi que leur habitude de l’attentat politi-
que ne les rendaient pas vraiment fréquentables pour le reste de l’Islam. De plus, en
eaoût 1164, le 4 « Vieux de la Montagne », Hassan II, proclama la Qiyama lors
d’une cérémonie grandiose sur la terrasse d’Alamut. Les Assassins renonçaient à la
Shariah, pouvant ainsi boire de l’alcool, manger du porc et se livrer aux pires débau-
ches. La prière s’effectuait le dos tourné vers La Mecque. Les Assassins devinrent
donc les pires hérétiques de l’Islam.
Leurs ennemis : Les Assassins avaient pour ennemi quasiment tout le Moyen-
Orient, mais personne n’aurait jamais osé se déclarer ouvertement leur ennemi tant
ils étaient craints. Les Turcs Seldjoukides et les Mongols étaient ceux qu’ils visaient
le plus car perçus par les Assassins comme les envahisseurs.
Leurs amis : leurs alliés les plus fidèles furent toujours les Templiers et dans
une moindre mesure les Hospitaliers. Ils combattirent les Seldjoukides au cours des
mêmes batailles, au coude à coude avec les Templiers. On pense que leur fusion
culturelle fut telle que c’est la fréquentation des Assassins qui induisit chez les Tem-
pliers certaines déviances religieuses qui leur valurent le bûcher. Paradoxalement, ce
sont les Assassins qui payaient tribut au Temple (2 000 pièces d’or par an) et à
l’Hôpital, ce dont leur ambassadeur se plaignit auprès de Saint Louis comme le
raconte Joinville, témoin direct des faits, en 1250, à Saint Jean d’Acre. (« Livre des
saintes paroles et bons faiz, notre roy Saint Looys » écrit vers 1302). Si les Assassins
ne touchèrent jamais à un Templier, il arriva à ces « paisibles moines » de liquider un
Assassin ! Comme un ambassadeur des Asssassins qui s’en retournait vers Alamut
en portant l’exonération de leur tribut aux Templiers accordée par le roi de Jérusa-
lem.
Le « Vieux de la Montagne » : Ce nom, issu à l’origine de la traduction de
Chayr al-Jabal, fut soigneusement entretenu durant environ un siècle par les Assas-
sins, maîtres – aussi – en communication, afin de renforcer leur terrifiante
réputation. Après la disparition de leur fondateur, ils entretinrent la légende selon
laquelle plus d’un siècle après c’était toujours le même homme qui était leur maître
et était donc doté de la vie éternelle.
Leur fin : Ces génies du crime qui ne rataient jamais leur cible échouèrent pour-
tant dans toutes leurs tentatives (une quarantaine !) pour tuer Mangu, le khan des
35 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Mongols (petit fils de Gengis Khan). En 1256, ceux-ci prirent Alamut qu’ils rasèrent
avec son exceptionnelle bibliothèque d’environ 200 000 ouvrages. Les Mamelouks
en profitèrent aussitôt pour réduire les forteresses des Assassins dans le djébel An-
sariyé et la dernière, Maissyiaf, tomba en 1272. Tout le Moyen-Orient se mit alors à
traquer les derniers Assassins, tellement craints durant si longtemps, dont un certain
nombre parvint à trouver refuge dans les montagnes du nord de l’actuel Pakistan
(l’histoire ne cesse de bégayer !) et y poursuivirent un temps leur petit « commerce »
à échelle réduite.
D’autres, capturés par les Mamelouks dans le djébel Ansariyé, furent réduits à
l’état de tueurs à gage pour le compte du sultan du Caire. Celui-ci fit même établir,
au XIVe siècle, par le grand érudit maghrébin Ibn Battuta une « grille tarifaire »
(autant pour le meurtre d’un roi, autant pour un émir, etc). Mais réduire les Assas-
sins à des salariés payés « à la pièce » n’était pas une bonne idée. La mystique du
Vieux de la Montagne avait disparu et les Assassins se diluèrent dans les méandres
du temps.
Le fils de Rukn al-Din Khur Shah, le dernier « Vieux de la Montagne », fut pro-
tègé par les ultimes fidèles, grands experts en clandestinité, et caché des Mongols,
des Seldjoukides et des Mamelouks qui le traquaient. Cet enfant-imam, Shams al-
eDin Muhammad (XIII siècle), donna la lignée des imams ismaéliens jusqu’à l’Aga
eKhan puis Ali Khan (XX siècle). Ali Khan, prince play-boy, eut une fille avec
l’actrice Rita Hayworth et périt dans un accident de voiture dans le Bois de Boulo-
gne en 1960, mettant fin à une dynastie vieille de huit siècles.
Après leur fin : Dans son « Livre des Merveilles », Marco Polo raconte qu’il
passa, en 1273, dans la région d’Alamut où les habitants vivaient toujours dans la
crainte des terribles Assassins dont certains rôdaient encore dans le secteur. Il dit
avoir été très soulagé de quitter cette très inquiétante région. Marco Palo parle de
ceux qu’on nommait aussi « Les ombres qui marchent » ou encore « Les danseurs
des sables ».
Au XXe siècle : ce n’est plus un Persan, mais un Saoudien, nommé Ben Laden
qui ressuscita le « Vieux de la Montagne » et Al Qâ’ida.

36 LE VIEUX DE LA MONTAGNE


Vue actuelle des ruines de la forteresse d’Alamut dévastée par les Mongols en 1256 puis par
le tremblement de terre de 2004. Site restauré par le gouvernement iranien, visitable et objet de
fouilles archéologiques. Plus récente découverte : les sinistres souterrains servant d’entrepôts, de geôles
et d’ateliers d’alchimie. Dans le patois local « Alamut » signifie « Nid d’aigle ». Comme on le
distingue à l’arrière-plan à gauche, la forteresse était entourée de nombreux autres fortins plus petits
et de tours de guet. À droite, les restes du donjon circulaire que le Vieux de la Montagne ne quit-
tait quasiment jamais, plongé dans l’étude de son extraordinaire bibliothèque (env. 200 000
manuscrits !) ou ordonnant à quelques tueurs prosternés devant lui l’exécution d’un personnage
important.
37


Chapitre 3.
Le grau du roi



erAigues Mortes – 1 mai 1251.
18— C’est ce qu’on appelle « le Grau du Roi », commenta Ange le Corse
en désignant le passage entre la mer et l’immense étang séparés par une
langue de terre couverte de roseaux.
— Nous voici enfin dans le royaume de France ! s’écria joyeusement
frère Yves le Breton, le moine franciscain. Tu n’es donc pas heureux de
retrouver ton pays, Guillemin ? Tu l’as tant pleuré !
— Bof ! soupira le chevalier accoudé au bastingage de la galère royale en
contemplant d’un regard maussade la vaste étendue d’eau de l’étang de
Psalmodi.
— Cnut, le capitaine de notre galère semble aussi grognon que tu l’es !
Et les rameurs sont bien moins enthousiastes qu’à notre départ de Saint-
Jean d’Acre.
— Il y a de quoi ! rit le Corse. Ils ont perdu la prime promise
19par Madame Blanche s’ils revenaient avant la fin de Mars. Un mois de
retard ! Mais, j’ai gagné mes paris avec les marins de ce navire !
— Forcément, on a passé près d’un mois à attendre dans des ports que
des tempêtes s’apaisent, à Rhodes, à Santorin, puis à Messine.

18 Le Grau du Roi = le passage reliant l’étang de Psalmodi, bordant Aigues Mortes,
à la mer. (Grau : languedocien issu du latin « gradus » = passage). Le passage « du
roi » car c’est par là que passèrent, en août 1248, les milliers de navires de la flotte
ede Louis 9 partant pour la 7 croisade vers l’Égypte. Ce passage est ensablé depuis
longtemps.
19 Madame Blanche = expression populaire pour désigner la régente de France,
Blanche de Castille.
39 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Au moins étions-nous alors sur terre bien ferme ! grommela som-
brement Guillemin que le mal de mer n’épargnait que depuis qu’ils avaient
quitté Messine.
En longeant les côtes de la Corse, Ange avait renoncé à nager vers son
île, pourtant fort proche, comme il l’avait annoncé. Il invoquait qu’il était
fatigué, qu’il avait horreur des chèvres, que de devenir gardien de ces bêtes
ne l’intéressait pas et qu’il avait toujours rêvé de connaître Paris où il avait
des cousins. Frère Yves avait ri en entendant ces prétextes car il avait depuis
longtemps compris que le Corse avait en réalité décidé de lier son destin à
20celui du chevalier qu’il avait connu en de si dramatiques circonstances .
— Tu sembles être guéri du mal de mer, sourit le moine, en s’accoudant
lui aussi au bastingage. Ça te sera plus agréable pour retourner où est resté
ton cœur, à Acre. Tu verras, tu seras de retour en orient avant la fin de l’été,
tu pourras épouser cette grande pécheresse de Rosamonde, retrouver tous
tes amis et cette…
— Et qui ? Demanda le chevalier en se redressant et en fixant frère Yves
d’un air de défi. Précise ta pensée, moine !
— Et retrouver aussi ta « tueuse de la nuit », votre maîtresse à Rosa-
monde et à toi. Débauché et traître ! Tu partages ta couche avec deux
femelles dont l’une n’est autre que la tueuse des Assassins qui a fait périr par
le feu des centaines de bons chrétiens et détruit une église, cette belle per-
sane nommée Roxane ! Tu finiras excommunié !
— Et toi, moine, tu vas finir dans les eaux de cet étang ! Je vais te passer
par-dessus bord si tu continues à radoter !
— Au moins, ai-je réussi à te rendre vie, sourit malicieusement le fran-
ciscain avant de désigner, plus loin sur l’étang, un superbe envol de milliers
de gros oiseaux roses au long cou.
— Ce n’est pas le Vieux, j’en suis certain ! déclara Guillemin en se re-
dressant pour suivre du regard l’immense nuage de flamants roses alors que
la tour de Constance apparaissait vers l’avant de « la Réale ».
— Qu’est-ce qui n’est pas le Vieux ?
— Dans cette affaire des pastoureaux qui ravagent la Picardie, je ne crois
pas que leur guide, celui qui se dit « maître de Hongrie », soit le Vieux de la
Montagne. Mon intuition me dit que ce n’est pas lui. Pourquoi le Vieux qui

20 Voir l’ouvrage qui précède : « La loi des Assassins », du même auteur, même
éditeur.
40 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
ne sort pratiquement jamais du donjon de sa sinistre forteresse d’Alamut se
serait-il soudain découvert des talents de rassembleur de gamins Flamands et
Picards, à des milliers de lieues de son repaire ? Non, décidément, cette idée
est stupide, ça ne peut pas être lui.
— Tu crois que les Assassins ne sont pas derrière cette affaire ?
— Aucune idée ! Comme nous sommes les seuls chrétiens connus à
avoir rencontré le Vieux de la Montagne, le roy nous a mis au service de sa
mère, la régente Blanche de Castille, pour identifier et éliminer le « maître de
Hongrie ». Il nous a littéralement fait jeter à bord de « la Réale » qui est partie
si vite que je n’ai même pas pu aller embrasser ma Rosamonde !
— Il n’en reste pas moins que les Assassins s’en prennent au roy de
France depuis l’année dernière. Ils ont commencé par exécuter des cheva-
liers au hasard dans tout le royaume de Jérusalem pour créer un climat de
terreur. Puis, depuis le mois de Décembre, ils en sont venus à commettre
des attentats spectaculaires qui font de nombreuses victimes en utilisant le
21feu grégeois . Ça, tu l’avais prédit au roy, tout comme tu lui avais prédit
qu’ils l’attaqueraient au sein même de son royaume, ce qui a peut-être déjà
commencé avec cette étrange croisade des pastoureaux. Tes intuitions sont
toujours parfaites ou bien faut-il plutôt y voir la qualité des informations que
te fournit ta belle tueuse sanguinaire sur ceux de sa secte ?
Piqué au vif, Guillemin se redressa et lança au moine un regard mauvais
avant de s’accouder de nouveau au bastingage en paraissant s’intéresser aux
manœuvres d’accostage.
— As-tu songé, frère Yves, qu’on ignore toujours pourquoi les Assassins
se sont lancés dans cette guerre d’un genre nouveau contre notre roy ?
— Le Vieux de la Montagne nous a exprimé sa demande lorsque nous
nous sommes rendus en ambassade dans son repaire d’Alamut. Il veut que
le roy lui donne des forteresses qui appartiennent aux Hospitaliers et aux
Teutoniques, dont le Krak des Chevaliers, rien que ça ! Mais aussi les châ-
teaux de…

21 Le feu grégeois : « l’arme la plus secrète » du moyen âge. Utilisée en lance-
flammes naval par les Byzantins à partir de 670, puis par les sarrasins sous forme de
grenades incendiaires. Très curieusement, les croisés ne se sont jamais vraiment
intéressés à copier cette arme qui les terrifiait pourtant tellement. Des essais furent
faits en France en remplaçant le naphte par de l’huile d’olive… bien moins efficace,
mais ça « pimentait » les sièges de châteaux forts.
41 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Foutaises ! Le Vieux de la Montagne adore brouiller le jeu. Il y a autre
chose là derrière ! Le Temple est derrière tout ça ! Depuis leur création, il y a
plus d’un siècle, les Templiers ont toujours entretenu de très suspectes rela-
tions avec les Assassins. Et qui ai-je vu en discussion avec le Vieux lorsque,
durant la nuit, je me suis laissé descendre le long du donjon d’Alamut ? Un
Templier ! Que t’a signalé l’abbé du monastère de Mar-Matta, dans le dé-
sert ? Des groupes de Templiers de type nordique qui partaient d’Alamut et
que nul n’avait jamais vu passer dans l’autre sens. Et qui a pris la maison de
Rosamonde d’assaut pour m’exécuter ? Neuf Templiers ! Toujours les Tem-
pliers ! Et puis, en quittant le port de Saint-Jean d’Acre, j’ai vu un Assassin
nager vers le « Bonne Aventure », l’une des galères des Templiers !
— Mais, tu ne m’as jamais raconté ce dernier détail !
— J’étais trop malade en mer ! jeta le jeune homme qui n’avait nulle en-
vie de préciser que l’Assassin qu’il avait vu nager vers la galère du Temple
n’était autre que sa bien aimée Roxane, la terreur de Saint Jean d’Acre !
— Tu as raison, mais ce ne sont peut-être que de malheureuses initiatives
locales dues à Renaud de Vichiers, leur grand maître ?
— Quel fabliau vas-tu imaginer là ? grogna Guillemin en haussant les
épaules. Tu sais pourtant qu’avant de trépasser l’un des assaillants Templiers
qui étaient venus m’estriller, Geoffroi de Clairac, a fait d’étranges révéla-
tions. Il a dit que Renaud de Vichiers n’est qu’un pantin et que c’est Thomas
Béraud le véritable maître du Temple qui dirige tout depuis Paris. C’est aussi
à Paris que les Templiers ont voté l’ordre de m’occire et un certain frère
Roncelin de Fos, qui semble être un personnage éminent au sein du Temple,
participait à ce vote. Dis-moi pourquoi les Templiers contre lesquels je n’ai
jamais rien fait décident et au plus haut niveau, de voter ma mort ? Et ils
décident de m’éliminer justement au moment où je commence à infliger des
revers aux Assassins, c’est quand même étrange, non ?
— Mais alors pourquoi ne sont-ce pas les Assassins que tu gênais tant
qui ont cherché à te trucider ? Pourquoi les Templiers ?
— Peut-être parce les Assassins agissent pour le compte des Templiers
que j’ai gênés. Or je dispose de certaines « relations » au sein de l’Ordre des
Assassins qui ont sans doute refusé cette tâche, obligeant ainsi les Templiers
à l’accomplir eux-mêmes.
— Toujours ta Roxane ! Et, mais oui, je l’oubliais, il y a aussi ce sarrasin
si courtois et si cultivé, Tarek ! Le chef de l’Ordre des Assassins pour Saint-
Jean d’Acre est ton meilleur ami. Un sarrasin ! Je suis d’accord avec toi, les
42 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Assassins semblent être aux ordres des Templiers. Mais alors pourquoi les
Templiers s’en prennent-ils ainsi au roy de France ?
— C’est ce qu’il nous faut découvrir !
Guillemin suivait distraitement la mise en place de la passerelle pour des-
cendre sur le quai d’Aigues-Mortes.
— Au moins pourrons-nous profiter ce soir d’un bon bain dans une
confortable auberge ! J’en connais d’excellentes dans cette ville que j’ai repé-
rées lors de mon départ pour l’orient. Il y en a une qui fait un fabuleux pâté
de lapin, frère Yves !
— Alors ça, ça m’étonnerait ! grommela sombrement le Corse qui ob-
servait une troupe d’hommes d’armes qui attendait au bout du quai.
Ce même quai où Guillemin s’était trouvé plus d’un an auparavant en
compagnie des chevaliers de Bourgogne qui partaient pour la croisade du
roy Louis, en Égypte. Ils s’étaient arrêtés à Paris, dans la taverne familiale de
« la Pomme de Pin » en l’île de la Cité, en quête d’un palefrenier pour
s’occuper de leurs nombreux chevaux. Le jeune homme avait trouvé sédui-
sante l’idée de les accompagner pour une belle chevauchée jusqu’à Aigues
Mortes. Mais, une fois dans le tout nouveau port, créé exprès pour cette
croisade, le jeune homme avait été fasciné par les récits qu’il entendait à
propos du fabuleux royaume de Jérusalem et il avait décidé d’embarquer
aussi. Un peu pour faire comme les autres, mais aussi à cause de la rémission
de tous les pêchés promise par le pape pour un séjour en croisade d’au
moins un an. Le curé de sa paroisse de la Madeleine, en l’île de la Cité, ne
cessait de le menacer des Enfers tant son âme était noire !

En cet instant, il eut l’horrible impression de tirer un trait sur son récent
passé en orient, qui s’était montré à la fois si tumultueux mais, aussi si doux
en amour et en amitié.
— Je ne retournerai pas à Acre ! dit-il sombrement.
— Tu viens de décider ça ?
— Non, c’est une intuition. Nous passons au service de Blanche de Cas-
tille et l’on dit que cette femelle est terrifiante. C’est bien parce qu’il craint sa
mère que le roy reste en orient, non ? Là, il peut enfin régner car en son
royaume c’est elle qui a toujours exercé réellement le pouvoir.
— On le dit, répondit frère Yves qui semblait distrait par ce qui se pas-
sait derrière Guillemin.
43 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Celui-ci se retourna pour découvrir une troupe de cinq cavaliers en hau-
22 23 24bert et camail avec un tabard azur portant les mêmes armoiries qui se
répétaient sur le petit fanion fixé au bout de leur lance. Devant eux et
s’avançant à pied, en tenant son cheval par la bride, venait un individu à la
chevelure blonde. Il souriait d’un air jovial et paraissait un homme de com-
mandement, mais qui devait adorer rire comme l’indiquait son regard.
25— Jacques Quénède , écuyer de la régente de France et capitaine de sa
garde ! dit-il d’un ton rieur, en esquissant une légère courbette. Tu es le che-
valier Guillemin, jeune homme ? Et toi, tu dois être frère Yves le Breton, je
suppose ? Vous êtes les envoyés du roy pour nous dire qui est ce vieux grip-
peminaud (=hypocrite et sournois) de « maître de Hongrie ». Ça fait un mois
que je vous attends ! Les pastoureaux approchent de Paris.
Guillemin nota qu’il avait un net accent déjà entendu chez ceux venant
d’Écosse. Ce Quénède devait donc faire partie de la fameuse garde écos-
26saise des souverains de France. Leur chef portait traditionnellement le titre
de « premier homme d’armes de France ». Le jeune homme regarda les ar-
moiries qui figuraient sur son tabard, sur celui de ses hommes et sur les
fanions de leurs lances. Elles étaient divisées en deux, en diagonale. La partie
supérieure était d’azur semé de lis d’or tandis que la partie inférieure était
« de gueules » (rouge) avec de petits châteaux d’or (jaune) à trois tours. Les
armes de Castille ! Cela indiquait clairement que ces hommes étaient au ser-
vice de la couronne de France, mais plus particulièrement à celui de la
régente, Blanche de Castille.

22 Haubert = la côte de mailles avec manches. Poids = entre 15 et 25 kg.
23 Camail = capuche en mailles d’acier qui fait partie du haubert.
24 Tabard = vêtement d’étoffe porté au-dessus du haubert, sur lequel étaient les
armoiries permettant ainsi aux chevaliers de se reconnaître dans une bataille ou en
tournoi. Le tabard qui allait jusqu’au genou n’était constitué que de deux pans reliés
par une lanière à la ceinture. Sous le soleil d’orient, le tabard était indispensable pour
éviter de transformer le haubert en grille-pain.
25 Quénède = ancienne prononciation franque de « Kennedy ».
26 L’origine de la garde écossaise remonte à l’an 882 lorsque des nobles écossais
vinrent se mettre au service du roi de France, Charles III. La garde écossaise
n’exista officiellement qu’en 1425 (Sous Charles VII) et ne disparut qu’avec la fin
des Bourbons en 1830. La garde écossaise du roi de France exista donc durant près
de mille ans !
44 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Les bagages furent chargés sur deux mules tandis que deux autres étaient
déjà bâtées avec l’équipement de route de la petite troupe. Ils avaient aussi
six roncins de rechange. Le jeune homme remarqua que tous les chevaux
étaient de magnifiques bêtes de grande valeur.
— Allons-y ! ordonna Jacques en enfourchant son cheval. Nous avons
encore tout juste le temps pour un bivouac avant la nuit !
— Quoi ! hurla le moine. On n’a pas pu se baigner depuis Messine et
l’on n’a mangé que de la viande et du poisson salés ! Pouah ! Et l’on ne nous
laisse même pas nous décrasser, avoir bon repas et dormir dans un vrai lit
bien sec ! Que sont ces mœurs de Mongol ?
— Comme vous voulez, frère Yves, vous nous rejoindrez à Paris, après
votre bain ! sourit l’Écossais. Mais, ce n’est pas moi qui prendrai le risque
d’expliquer à Madame Blanche, que vous avez traîné dans des auberges
avant d’aller éteindre le grand péril des pastoureaux !
— Eh bien, ça promet ! grommela Guillemin déjà installé en selle, avant
de regarder Ange qui se tenait misérablement assis sur une bite d’amarrage
et paraissait tout triste de n’être pas convié à suivre ses amis.
— Allez viens, le Corse ! cria le jeune homme. Je crois que j’aurais en-
core besoin de toi. Et puis ne dois-tu pas aller voir tes cousins de Paris ?
Viens ! Je suppose que nous irons vers Lyon pour remonter la vallée du
Rhône ?
— Eh non ! Nous traverserons l’Auvergne. La route est difficile, mais ça
nous fait rester en terre de France car la vallée du Rhône est en terre
27d’Empire . Il nous faut respecter l’itinéraire prévu car ainsi Blanche… par-
don, Madame Blanche peut envoyer des chevaucheurs à notre rencontre
pour de nouvelles instructions.

En quittant la ville d’Aigues Mortes, ils passèrent au pied de l’imposante
28tour de Constance , énorme cylindre coiffé d’une tour plus mince portant

27 Empire = il s’agit du Saint Empire Romain Germanique dont le brillant souve-
rain, Frédéric II de Hohenstauffen vient de s’éteindre à la fin de 1250. Une paix un
peu tendue règne alors entre l’Empire Germanique et le royaume de France. (à
cause de la bataille de Bouvines en 1214)
28 Tour de Constance = 30 m de haut pour 20 m de diamètre. Les fameux rem-
parts d’Aigues Mortes n’existaient pas encore. Ils furent construits entre 1272 et
1310 en intégrant la tour de Constance. Louis IX fit d’urgence aménager un port à
45 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
un phare à son sommet. Une question tourmentait Guillemin et il se rap-
procha de l’Écossais qu’il trouvait décidément sympathique.
— Dis-moi, Jacques, la régente est-elle aussi terrifiante qu’on le dit ?
En réponse, il éclata de rire et administra une claque amicale dans le dos
du jeune homme.
— Tu as peur, hein ? Et tu as raison ! Mais elle peut s’avérer redoutable
pour bien d’autres motifs que ceux que tu crains ! Tu verras ! C’est une
femme qu’on ne peut plus oublier après l’avoir rencontrée !

Aigues Mortes pour y embarquer, en 1248, son armée pour la croisade en Égypte
(Marseille était en terre d’Empire).
46


Chapitre 4.
L’armée des Assassins



erPrès de St Denis, au nord de Paris – 1 mai 1251
Lothar, l’« épervier » s’immobilisa, en alerte. De chaque côté de l’étroit
sentier, ils étaient quatre et l’un d’eux lui fit signe d’avancer. Tous portaient
une longue cape blanche sur laquelle figurait la croix pâtée rouge de l’ordre
du Temple. Bien que le message codé qu’il avait reçu du Vieux de la Monta-
gne s’abstînt de préciser qui serait l’interlocuteur secret qu’il allait
rencontrer, il n’était pas surpris de découvrir qu’il s’agissait d’un Templier.
Et même d’un Templier ayant un rang élevé dans cet Ordre car il était pro-
tégé par une garde conséquente. Il passa entre les gardes et poursuivit son
ascension de la petite bute.
Au centre d’une clairière, se tenait un Templier portant un mince collier
de barbe bien taillée. Lothar le reconnut immédiatement car il l’avait déjà vu,
29jadis à Alamut. C’était Thomas Béraud, le très mystérieux grand maître du
Temple secret, l’homme qui était plus puissant que le plus puissant des sou-
verains ! Il le salua d’un petit signe de tête d’une surprenante courtoisie de la
part d’un personnage si considérable.
— Qui es-tu ? demanda-t-il.
— Je suis l’épervier et tu dois me donner les ordres du grand sheikh de la
montagne.
— C’est bien toi qui as mené les hordes de pastoureaux depuis la Flan-
dre ?

29 Thomas Béraud reste pour les historiens le plus énigmatique de tous les grands
emaîtres du Temple. On ignore jusqu’à l’origine de ce 19 grand maître : anglais,
champenois, danois, génois… ? Fort étrangement, il fut le seul dans l’histoire du
Temple, à devenir le grand Maître alors que son prédécesseur, Renaud de Vichiers,
était toujours vivant et « abdiqua ».
47 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Oui, c’est moi, seigneur.
— Remarquable réussite ! Il te reste maintenant à en récolter les fruits ! Il
lui tendit un petit rouleau de vélin. Voici ce que tu exigeras de la régente
lorsque tu la rencontreras.
Lothar déroula le message et le parcourut avant d’émettre un sifflement.
— Rendre à Henri III d’Angleterre la Normandie, le Poitou, l’Anjou, le
Maine et le Limousin ! Rude affaire ! Et pourquoi un tel cadeau au roy
d’Angleterre ?
— Cela nous regarde, ton maître et moi ! Il faut que Blanche de Castille
accepte le principe d’un tel traité que nous ferons ensuite signer au roy
Louis, à Saint-Jean d’Acre.
— Et si elle refuse ?
— Alors, Paris sera anéanti !
Tournant les talons, Lothar se sentait dépité par l’enjeu qui venait de lui
être dévoilé. Toute cette merveilleuse opération, tous ces mois passés dans
le froid, les brumes et l’humidité des Flandres pour n’offrir que des terres à
un roi falot ! Lui qui pensait négocier de puissantes forteresses d’orient ! Il
était dépité, mais inquiet car il savait que sa créature, le « maître de Hon-
grie », avait échappé à son contrôle.
Au large d’Aigues Mortes – 4 mai 1251
Un puissant vent chaud du sud gonflait enfin les voiles du « Bonne Aven-
ture » qui filait vers les côtes du Languedoc. Au sommet du grand mat
flottait la bannière noire et blanche des Templiers, portant en lettres pour-
pres la devise « VAVCENT ». Assis en tailleur, par six rangées de neuf, sur
le château avant de la longue galère, tous vêtus de la même tenue noire, ils
écoutaient l’homme debout devant eux qui, chaque matin depuis leur départ
d’Acre, leur prodiguait directives et conseils. Comme toujours lors de cette
sorte de rituel, les rameurs s’entassaient vers l’arrière des rangées de bancs
de nage. Là, ils jouaient aux dés ou dormaient, trop loin pour entendre. Juste
au-dessus d’eux, derrière la rambarde du château arrière, se tenaient trois
chevaliers du Temple qui observaient le groupe assis à l’autre bout du na-
vire.
— Ces Assassins sont créatures diaboliques, déclara le plus grand des
trois, à la longue barbe noire d’une voix très grave. Ils me font froid dans le
48 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
dos et il faut espérer que notre maître, Thomas Béraud, sait ce qu’il fait en
amenant cette armée démoniaque dans le royaume de France.
— Ce sont des suppôts de Satan ! tonna le plus jeune d’entre eux après
avoir craché dans la mer en signe de mépris. Ces impies utilisent même des
femelles comme guerriers ! Et elles sont redoutables, nous les avons vues
combattre chaque jour lors de leur entraînement qui suit toujours le prêche
de leur chef.
— Ça va bientôt commencer et je ne me lasse pas du spectacle ! Ils les
font combattre nus et le corps enduit d’huile, comme les Grecs de jadis.
Ajouta le plus petit avec l’œil brillant. Que ces trois tueuses sont donc bel-
les ! Même dans les meilleures « maisons » de Venise jamais je n’en ai vu de
si belles ! Surtout la grande brune aux longs cheveux, la Persane. Et quelle
combattante ! Contre les deux autres malefilles (=méchantes femmes) ou
contre les hommes, c’est toujours elle qui l’emporte !
— Elle porte bien son surnom de « scorpion », grommela le troisième.
— Heureusement qu’il y a Mathilde ! ricana le grand barbu en désignant
d’un mouvement du menton le groupe assis à l’avant du navire.
— La brune aux cheveux courts qu’ils appellent « faucon » ? Une belle
30godinette , une garçzonière !
— Elle n’a jamais fait payer ! plaida le plus petit. Mais quelle ardeur,
quelle imagination ! On dit que les Assassins ont de nombreuses forteresses
où on les forme. J’aimerais bien pouvoir me glisser dans celle où ils ensei-
gnent à leurs tueuses ces jeux-là.
— Je l’ai surprise avec des hommes d’équipage et même avec les ra-
meurs ! Elle ne cesse jamais.
— Dommage que ce soit la seule des trois à être généreuse de son corps.
31La Persane me fait rêver et la belle lentilleuse aux longs cheveux blonds
aussi.
— La lentilleuse est la femelle du « loup » et c’est sans doute pour cette
raison qu’ils l’appellent la « louve ». Elle partage la couche de leur chef, celui
qui leur parle, là-bas.
— Nous serons à quai avant la fin du jour, déclara Tarek en persan d’une
voix puissante pour couvrir les rafales de vent. Je rappelle que vous débar-

30 Godinette = dépravée. Garçzonière = fille publique qui aime « jouer » avec les
garçons.
31 Lentilleuse, lentilleux = se disait alors de quelqu’un avec des taches de rous-
seur.
49 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
querez durant la nuit par groupes de trois, équipés en Templiers. Une fois à
terre, vous recevrez vos chevaux ainsi qu’une bourse bien garnie avant de
vous diriger vers la ville du royaume de France que je vous ai assignée. Là,
vous vous établirez comme les plus parfaits des habitants car vous avez tous
lettres patentes et recommandations portant les sceaux les plus prestigieux.
Les faussaires d’Alamut ont produit des merveilles ! Puis, vous sèmerez la
terreur jusqu’à ce que la mort vous emporte. Seize d’entre nous, y compris
moi-même et les trois femelles avons pour objectif Paris. Et n’oubliez pas,
dans douze des villes du royaume, tout doit commencer le même jour…
— Au solstice d’été ! clama tout le groupe d’une seule voix, à la grande
satisfaction du « loup ».
— C’est ça, la terreur débutera le 20 juin et les actions suivantes auront
lieu chaque…
er— Le 1 et le 15 de chaque mois, la mort frappera partout à la fois !
— Bien, le grand sheikh a mis sa confiance en vous ! Il a étendu son bras
par-delà les montagnes et les mers et vous serez sa main et sa dague. Et puis,
rappelez-vous, nous devons tirer les leçons de nos échecs et en particulier de
celui de « scorpion » que nous avons longuement étudié.
— Oui et je me demande toujours pourquoi « scorpion » n’est pas en
train de se dessécher en haut d’un pal devant la porte d’Alamut ! lança Ma-
thilde, le « faucon ».
Retenant fermement Roxane par le bras, Tarek vit flamboyer son regard.
Mathilde, tout juste sortie du stade final de la si longue formation des Assas-
sins, n’avait encore jamais commis d’attentat. Elle jalousait terriblement
Roxane qui était devenue une légende au sein de l’Ordre et que les croisés
avaient baptisée la « tueuse de la nuit ». Depuis leur départ d’Acre, Mathilde
n’avait cessé de provoquer la belle persane qui, au grand étonnement de
Tarek, ne réagissait pas.
— Je poursuis ! reprit le « loup ». Le chevalier Guillemin a réussi à annu-
ler complètement l’effet de terreur de l’incendie de l’église Saint-Michel en
Acre ! Et la faute n’en revient pas à « scorpion » car personne n’aurait pu
32prévoir telle fourberie ! Il a fait clamer par tous les encanteurs d’Acre que
c’était un accident ! C’est pourquoi il faut que vos attentats soient désormais
marqués du sceau des Assassins et ne puissent en aucun cas être imputés à

32 Encanteur = crieur public. Cela remplaçait alors les actualités, le journal officiel
et la publicité.
50 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
un accident ou aux habituelles exactions de la truandaille ! (=truands, bri-
gands) Il faut que le moindre sujet de France sente sa vie et celle des siens
menacée, qu’il soit grand seigneur, religieux, bourgeois ou paysan. Qu’ils
voient l’impuissance de leur roy, qu’ils se révoltent et se soulèvent en masse
car ils n’auront plus d’autre possibilité que de pousser leur souverain à abdi-
quer et à se plier aux exigences de notre grand sheikh.
— Et pour faire cesser la terreur, le roy de France sera contraint
d’accepter qu’une autorité puissante et prestigieuse comme les Templiers
exerce une régence durant un temps. Le roy périra d’une terrible maladie
durant cette régence. Ajouta Roxane d’un ton placide.
Tarek la regarda avec stupeur et respect. Comment avait-elle pu déduire
ce que le vieux de la Montagne ne lui avait révélé que dans un murmure
alors qu’ils étaient seuls dans sa bibliothèque du donjon d’Alamut ? En plus
d’être une splendide beauté et une redoutable guerrière, la jeune femme
disposait aussi d’une remarquable intelligence.

— Ah ! Les combats vont commencer ! déclara le grand Templier à la
barbe noire. Mais, comme toujours, ce sont les hommes qui vont s’affronter
d’abord. Je parie dix deniers sur la défaite de celle qu’ils appellent « faucon »
contre « scorpion » car elle l’a visiblement contrariée tout à l’heure et elle va
payer.
— Je ne relève pas ton défi, répondit lugubrement le plus jeune, « scor-
pion » gagne toujours, c’est lassant !
51


Chapitre 5.
Place de la vallée de misère



Paris – Rue Saint-Denis – 4 mai 1251.
Il avait l’impression de faire partie d’un monstrueux jet de vomi qui se
déversait dans la rue Saint-Denis vers la Seine. Un jet dont les éclaboussures
débordaient sous la pression du flot principal dans les ruelles perpendiculai-
res en paquets de centaines de pastoureaux qui se trouvaient
involontairement éjectés et cherchaient à regagner la masse. Lothar était
englué dans le flot des dizaines de milliers d’adolescents et de gamins qui
33s’écoulait lentement dans la plus large artère de la capitale. Respirant diffi-
cilement, il sentait bien qu’il marchait sur les corps de ceux qui avaient eu le
malheur de trébucher pour finir piétinés. Le moindre mouvement relatif par
rapport à cette masse lui était impossible, il n’était qu’un minuscule organe
d’un être monstrueux qui s’étirait depuis bien au-delà de la porte Saint-Denis
jusqu’en l’île de la Cité.
La croisade des pastoureaux avait atteint Paris et s’y répandait telle la
pestilence.
De chaque côté de cette rue très commerçante, toutes les boutiques et les
maisons avaient été soigneusement barricadées. Aux fenêtres des étages en
encorbellement se montraient parfois les visages de quelques parisiens terri-
fiés. Le flot paraissait à présent quasi-immobile à l’approche du long
étranglement sous le grand Châtelet.
Lothar laissa fuser un long chapelet de jurons. Comme il avait été sot de
tenter de rester à côté du petit chariot étroit sur lequel sa garde de jeunes
fanatiques avait installé le « maître de Hongrie » pour entrer dans Paris ! Il

33 6 m de largeur, au grand maximum, selon les endroits car la rectitude était alors
une notion plutôt vague. La rue St Denis était donc une rue vraiment très large pour
l’époque.
53 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
avait bien vu l’ordre qu’il leur avait adressé d’un simple geste de la main
pour maintenir l’Assassin à l’écart. Puis il avait été happé et englué par
l’immense foule des enfants en pleine fureur mystique, dans l’impossibilité
de s’échapper de ce flot qui braillait des cantiques.
Il fut irrésistiblement entraîné vers la droite alors que le passage sous le
34 35Châtelet s’ouvrait sur le côté gauche de la rue St Denis . Ses pieds tou-
chant à peine le sol, la masse l’emporta dans la minuscule ruelle Pierre-aux-
36Poissons qui faisait moins d’une toise (2 m) de large et contournait le Châ-
telet. Compressé jusqu’au bord de l’étouffement le flot jaillissait sur la petite
place de la Vallée-de-Misère avant de s’agglutiner de nouveau dans la ruelle
du même nom afin de se mêler au troupeau débouchant du passage sous le
Châtelet pour s’engouffrer sur le « grand pont ».
Ce vieux fou de Jacob était-il déjà dans le palais de la Cité à discuter avec
la régente ? Quelles âneries pouvait bien débiter cet idiot alors que
l’« épervier » avait des choses tellement capitales à dicter à la souveraine ?
Les corps de deux moines pendus étaient accrochés le long de la façade
de l’une des maisons du grand pont. La chasse aux religieux avait déjà com-
mencé. Vers l’arrière, des fumées montaient, de plus en plus nombreuses, le
long des rues Saint-Denis et Saint-Martin. L’église Saint Mérri commençait à
flamber et Saint-Jacques de la Boucherie était pillée.
Le « grand pont » vibrait dangereusement sous cette masse gluante en
mouvement. Le faîte des maisons qui le bordaient paraissait se rapprocher et
s’éloigner. Des craquements sonores et des coups terrifiants provenaient
d’en dessous car la Seine, en pleine crue, charriait en abondance des troncs
d’arbres que plus personne n’arrêtait en un tel jour, la population se terrant
par crainte de la folie des pastoureaux. D’énormes troncs fonçant tels des
projectiles dans les flots tumultueux avaient percuté des moulins à nef dont
certains en avaient brisé leur amarre pour aller se coincer dans les grandes
roues des moulins sous les arches du grand pont. La fureur de la Seine pa-

34 Le passage sous le Châtelet reliant l’extrémité de la rue St Denis au Grand Pont,
faisait 28 m de long sur 3 à 4 m de large.
35 L’extrémité de la rue St Denis finissant au Châtelet, s’élargissait devant la grande
boucherie pour former « l’apport Paris », place de marché se tenant trois jours par
semaine.
36 Cette venelle contournait le Châtelet et passait à l’emplacement de la façade de
l’actuel théâtre du Châtelet. Son nom provenait des étals de pierre sur lesquels
étaient vendus des poissons d’eau douce.
54 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
raissait répondre à celle des hommes et secouait follement ces épaves qui
cognaient comme de gigantesques marteaux dans les moulins en les dislo-
quant inexorablement.
37Le poids de la miche de pain allait beaucoup diminuer dans les jours à
venir.
Paris commençait à payer un prix exorbitant à la rage aveugle de ces en-
fants si pauvres.
Au large d’Aigues Mortes – Au même moment.
— La lentilleuse a perdu, c’est celle qu’ils appellent le « faucon » qui
l’emporte cette fois ! Vous me devez chacun six deniers ! cria joyeusement le
plus jeune des trois Templiers.
Depuis le château arrière, ils regardaient avec un extrême intérêt les deux
superbes tueuses des Assassins qui luttaient nues, leurs corps brillant de
l’huile dont elles avaient été soigneusement enduites.
Après un bref combat Mathilde la brune aux cheveux courts, était age-
nouillée sur les bras écartés de Béatrice la blonde aux longs cheveux étendue
sur le sol et qu’elle étranglait de ses mains.
Béatrice, la « louve », tapa du plat de la main sur le pont en signe de red-
dition et leur chef, Tarek, qui servait d’arbitre, fut obligé de saisir Mathilde
par les cheveux et de la tirer en arrière pour l’obliger à arrêter. Deux Assas-
sins enduisaient d’huile le corps de Roxane qui s’était mise nue pour le
combat par lequel elle devait affronter la gagnante du précédant combat.
— Je m’acquitterais volontiers de cette tâche ! soupira le Templier à la
38longue barbe noire. Je mise une livre sur « Scorpion », en trois patenôtres ,
qui tient ?
Ses compagnons haussèrent les épaules en signe de dédain alors que les
deux jeunes femmes nues, le corps luisant d’huile, se tenaient maintenant
face à face, jambes écartées et mains prêtes à agripper. Elles tournaient len-
tement en un large cercle. D’un mouvement fulgurant et spectaculaire,
Roxane effectua soudain la prise qui lui avait valu son nom de code de

37 Le prix du pain était fixé par édit royal, c’était le poids qui variait donc selon les
aléas économiques.
38 Trois patenôtres = trois « notre père » : comme le temps de récitation de cette
prière est assez constant, cela représentait une évaluation de durée claire pour tous.
55 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
« Scorpion ». Prenant appui sur ses mains, elle propulsa vers le haut ses lon-
gues jambes écartées en ciseau qui se refermèrent autour du cou de Mathilde
pour l’emprisonner et l’étrangler. Pendue par ses jambes, Roxane refermera
ses bras autour des cuisses de son adversaire pour l’immobiliser et la faire
tomber. Les deux corps enlacés se répandirent bruyamment sur le pont alors
que Mathilde criait en tentant vainement d’écarter les cuisses de la Persane
qui l’étouffaient impitoyablement.
Tarek, ayant jugé le combat non terminé, les adversaires se relevèrent.
Tournant de nouveau l’une en face de l’autre, les deux femmes guettaient
la moindre opportunité pour saisir leur adversaire. Mathilde avait lentement
reculé jusque contre le bastingage lorsque, surgissant du groupe des Assas-
sins qui suivaient le combat d’un regard d’experts, une dague vint se planter
en vibrant dans l’épaisse rambarde tout près d’elle. La jeune femme qui
d’évidence attendait ça s’en empara et avança sur Roxane avec un sourire
meurtrier.
— Je vais te saigner ! rugit elle en laissant transpirer toute sa haine pour
celle qui, outre la renommée, possédait un corps parfait.
— Arrête ça, « Faucon » ! hurla Tarek en s’avançant pour la désarmer
lorsque Roxane l’arrêta d’un geste tout en reculant contre le bastingage.
À plusieurs reprises, elle évita avec souplesse la lame qui sifflait en pas-
sant à moins d’un pouce de son ventre. Après avoir paré un nouvel assaut
d’une Mathilde déchaînée qui cherchait à tuer, elle tira de son logement un
lourd cabillot de bois dont elle asséna un coup sec sur le poignet de son
adversaire qui en lâcha son arme. Sans perdre un instant, Roxane saisit le
poignet endolori de Mathilde pour la faire brutalement pivoter, la plaquer
contre elle en entourant son cou de son bras et la tenir par les cheveux.
— Non ! Pas ça Roxane, on a besoin d’elle ! hurla Tarek en voyant qu’il
ne suffisait plus que d’un très léger mouvement de la Persane pour tuer
Mathilde en lui déboîtant les cervicales et c’était exactement ce qu’elle
s’apprêtait à faire.
Roxane regarda Tarek avant de sourire et de relâcher très légèrement sa
prise. Elle caressa sensuellement les petits seins de Mathilde.
— Tous les hommes de ce vaisseau te parlaient et rêvaient de moi tandis
que tu leur servais de putain, n’est-ce pas ? murmura-t-elle en faisant crier de
rage Mathilde qui tomba lorsqu’elle la repoussa avec mépris.
56 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Quel plaisir j’aurai un jour de t’entendre hurler entre les mains de ton
vieil ami, le bourreau de Mayssiaf ! siffla, venimeuse, « Faucon » étendue sur
le pont.
L’ignorant, Roxane se retourna face au vent et ferma les yeux en écartant
les bras.
— Ce fut notre dernier combat, enfin ! dit-elle avec un évident soulage-
ment.
— C’était donc si dur ? demanda Tarek. Tu as pourtant toujours gagné à
en devenir exaspérante, mais je comprends qu’un peu de repos puisse être le
bienvenu.
— Mais non, le problème est l’huile ! Ce n’est pas facile de la retirer. Je
n’ai plus de chiffons propres, alors j’espère que le vent sera efficace !
— Pourtant, il paraît que c’est excellent pour la beauté de la peau car, en
mer, le sel la dessèche beaucoup ! Ça dessèche au moins autant que pour
certaines relations à bord ! Tu ne t’es pas vraiment fait une amie de Mathilde
durant ce voyage ! Elle te hait mortellement !
— Si j’ai gagné une farouche ennemie, j’ai peut-être aussi gagné un nou-
vel ami, n’est-ce pas ? dit-elle en regardant Tarek et en appuyant son propos
par un clin d’œil.
Tarek lui sourit en retour et ils s’accoudèrent côte à côte sur le bastingage
au-dessus de la base de l’éperon de la galère.
— Tu as beaucoup changé, Roxane, depuis que tu es éprise de Rosa-
monde et de Guillemin et que tu ne cherches plus systématiquement à
m’amener dans ta couche !
Cela fit rire aux éclats la jeune persane.
— Je te faisais peur, avant ?
— Oui, avec Rosamonde vous êtes les deux plus belles femmes de tout
l’orient ! Céder à tes avances qui furent jadis incessantes aurait perdu mon
âme ! Être pris d’amour pour toi et ainsi tomber en ton pouvoir doit mener
tout homme à sa perte !
— Ainsi, tu crois que Guillemin est perdu ?
— J’en suis persuadé ! C’est un homme fini car il t’aime. Mais, puisque
nos relations se sont améliorées, je pense qu’il serait bon que je te confie des
secrets te concernant.
— Secrets agréables, j’espère ?
— Je crains que non.
57


Chapitre 6.
Notre Dame de Paris



Paris – Île de la Cité – 4 mai 1251.
Dans la rue de la Barillerie étaient les portes du palais royal, solidement
fermées en ce jour. Des pastoureaux s’entassaient là en braillant frénétique-
ment des cantiques tandis que des milliers d’autres parcouraient la ville dans
une implacable chasse aux religieux.
En apprenant que les grilles du petit Châtelet situé au débouché du Petit
Pont avaient été fermées et étaient gardées par un important contingent de
gardes royaux lourdement armés, Lothar comprit que le piège de Blanche de
Castille s’était refermé. Elle avait réussi à démembrer la horde immense des
pastoureaux en trois groupes car il y avait désormais ceux qui avaient franchi
le Petit Pont avant sa fermeture et qui se trouvaient vingt à quarante mille,
isolés sur la rive gauche, impitoyablement traqués par les étudiants de
l’université. Vingt mille autres pastoureaux erraient dans les ruelles de l’île de
la Cité, incapables de rejoindre les premiers et qui attendaient fiévreusement
que leur « maître de Hongrie » ne ressorte de son entrevue avec la régente.
Et puis, il restait sur la rive droite des milliers de truands et de prostituées
qui pillaient et saccageaient. Des fumées d’incendies s’étalant le long des
rues Saint-Denis et Saint-Martin indiquaient que Paris commençait à être
mis à rude épreuve par leurs exactions.
L’Assassin avait réussi à se rapprocher de l’entrée du palais, mais il aban-
donna l’idée de se glisser à l’intérieur afin de tenter de s’immiscer dans
l’entrevue inepte qui devait être en cours. Les portes du palais étaient fer-
mées et il y avait un grand nombre de gardes devant et derrière ainsi qu’en
haut des murs derrière lesquels s’élançait vers le ciel la haute et mince sil-
houette de la Sainte-Chapelle. Il était capable de se glisser au travers du
dispositif de garde le plus serré qui soit mais de quelle utilité lui serait de se
retrouver dans un vaste dédale de bâtiments et d’y passer bien trop de temps
59 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
avant de pouvoir localiser où se trouvaient la régente et ce vieux foldingo de
Jacob ?
Au moins la manœuvre effectuée par la régente en fermant les grilles du
petit Châtelet obligerait-elle l’immense nuée des pastoureaux à éclater et
poursuivre leur « croisade » vers plusieurs villes différentes. Avant d’arriver à
Paris, le maître de Hongrie avait admis à Lothar qu’il était nécessaire de
scinder cette troupe devenue bien trop immense et qu’aucune ville hormis
Paris n’était plus en mesure de nourrir par le pillage.
Le regard de l’« Épervier » fut soudain attiré par deux adolescents qui
sortaient du groupe de la garde personnelle de Jacob massé devant les lour-
des portes closes du palais royal. Tout en discutant avec animation, ils
descendirent la rue de la Barillerie avant d’obliquer soudain sur leur gauche
dans un très étroit passage où deux hommes ne pouvaient se tenir de front.
Ce goulet était appelé l’« huis St Éloi » et donnait accès à la « ceinture St
39Éloi ». Lothar qui tenait là l’occasion de régler un problème les suivit dis-
crètement. Mathieu et Yvain étaient les « conseillers » que le maître de
Hongrie écoutait le plus. Lothar qui avait, depuis le début, des informateurs
dans l’entourage immédiat de Jacob, savait que ces deux-là étaient ses pires
ennemis. C’est eux qui avaient influencé le vieux fou pour qu’il ne suive plus
les directives de l’Assassin. Ils avaient tous deux à peine seize ans, ce qui ne
les avait pas empêchés de reconnaître en Jacob un juteux fonds de com-
merce dont ils s’étaient empressés de s’assurer le total contrôle. Ils
ignoraient toutefois ce qu’était vraiment Lothar. Un Assassin, une ombre
qui marche.

39 L’origine du prieuré St Éloi (Sous l’actuelle préfecture de police) remonte à l’an
er635 lorsqu’Éloi, le grand argentier de Dagobert 1 (Le « bon St Éloi » de la chan-
son) décida de fonder devant le palais un monastère de 300 moniales. Celui-ci fut
dissous par le pape Pascal II, en 1107, suite à un affreux scandale (pourtant pas si
rare, en ces temps) qui ferait pleurer de bonheur bien de nos rédacteurs en chef : les
nonnes qui avaient changé leur « objet social », tiraient de gros revenus et vivaient
fastueusement du plus vieux métier du monde. Leur principale clientèle n’était autre
que la garnison et les nobles du palais royal, juste en face ! Douze moines de
l’Abbaye de Saint-Maur des Fossés furent donc installés à St Éloi et l’imposant
2espace (12,000 m ) fut loti pour devenir le quartier le plus vivant et le plus commer-
cial de la très vivante île de la Cité. On put même y voir une galerie marchande
avant la lettre. Propriétaires fonciers, les moines en tiraient de gros revenus par la
location des commerces.
60 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Après avoir contourné l’église St Éloi en franchissant son parvis, le
« Préau des moines », ils traversèrent tout ce quartier aux nombreux com-
merces fermés et solidement barricadés en ce jour. Ils franchirent la rue de
la Juiverie pour s’engouffrer dans la rue Neuve-Notre-Dame où tous les
commerces du livre (parcheminiers, relieurs, enlumineurs, marchands de
sceaux et libraires), étaient clos un tel jour. Lorsqu’ils débouchèrent sur le
40parvis de Notre-Dame, la gigantesque construction parut les écraser. Par-
41tant à l’assaut du ciel, l’immense façade colorée montrait clairement la
richesse et la puissance de l’Église. Exceptionnellement, ses lourdes portes
en étaient closes.
Mathieu et Yvain furent soudain attirés par un appel discret venant de la
42venelle du Sablon, entre l’Hôtel-Dieu et l’échoppe d’un marchand de
sceaux. Un chanoine de Notre-Dame se tenait là, dans l’ombre. Son attitude
craintive indiquait qu’il avait conscience de risquer sa vie en restant dans les
rues parcourues par des groupes de pastoureaux excités traquant des reli-
gieux à massacrer. Une bande de gamins âgés de cinq ou six ans défilait dans
une procession improvisée devant la cathédrale. Effrayé, le chanoine se
recula un peu plus dans l’ombre de la ruelle tandis que l’« Épervier » en pro-
fitait pour se glisser à moins d’une toise (2 m), plaqué dans le profond
encadrement de la porte barricadée du marchand de sceaux.
Vêtus de longues capes brunes et du chapeau à l’immense rebord des pè-
lerins, juste devant la cathédrale, une cinquantaine de gamins suivaient à
présent l’un d’entre eux qui tenait une perche au bout de laquelle était fixé
un crucifix en argent, pillé dans une église. Ils braillaient un vibrant Salve
Regina.
— Voici la somme convenue avec messire l’évêque ! déclara le chanoine.
En échange les pastoureaux ne toucheront pas à l’enclos canonial et aux
églises, n’est-ce pas ?
— Non, ça ne va pas ! tonna Mathieu. Il nous faut le double ! Une
bourse pour chacun ! Sinon, les habitants se joindront à nous pour piller ton
quartier et vous massacrer tous. Les chanoines sont riches, arrogants et dé-
testés, tu le sais bien. Le double, vite !

40 Le parvis de Notre Dame faisait alors moins de 40 m de profondeur.
41 Comme pour toutes les autres cathédrales, la façade de Notre Dame était fine-
ment peinte.
42 L’Hôtel-Dieu était à l’origine de l’autre côté du parvis, à droite de Notre Dame,
au sud.
61 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Jetant des regards affolés en tous sens, le chanoine tira de la grande po-
che de sa bure une seconde bourse dont Yvain s’empara d’un geste rapace.
Lothar en avait assez entendu, ces deux jeunes charognards se servaient de
la machine de terreur qu’il avait conçue pour en tirer profit en rançonnant
les religieux. Cela expliquait pourquoi les carnages avaient été aussi limités à
Amiens et pourquoi sa machine de terreur s’était grippée. Il était facile de
remédier à ça !
Yvain le vit en premier et s’apprêta à le congédier avec mépris en pen-
sant que Lothar espérait stupidement quémander une part du butin. D’un
geste fulgurant l’Assassin lui trancha la gorge et alors que le premier était
encore debout, Mathieu connut le même sort. Sottement, le chanoine se mit
à hurler « au murdrier » et il en périt à l’instant.
Repoussant du pied les corps dans la venelle, Lothar empocha les bour-
ses. Cela alimenterait toujours son trésor pour payer ses hommes de main.
Les Flamands ne plaisantent jamais avec l’or !
Tout en essuyant soigneusement la lame de sa dague à la lame incurvée, il
43revint vers la rive de la Seine par le port St Landry où il pourrait voler une
barque qui lui permettrait d’assurer leur évasion à Jacob et à lui si jamais
cette fourbe régente bouclait l’île de la Cité comme elle avait déjà commencé
de le faire au Petit Pont.
Le palais épiscopal – 4 mai 1251.
Afin de mieux voir vers le parvis, il entrebâilla un peu plus la fenêtre
pourvue de carreaux en losanges de verre blanc reliés par une armature de
44plomb. Vêtu d’une cape de vair , l’évêque de Paris, Renaud III Mignon de
Corbeil, avait froid, il mourrait de froid en dépit de la température presque
caniculaire de ce début de Mai. Le feu ronflant dans la cheminée de sa bi-
bliothèque du premier étage du palais épiscopal, ne parvenait pas à le
réchauffer car la peur le glaçait ! Jamais telle chose n’était arrivée ! Cent mille
jeunes paysans venaient de déferler sur Paris et excités par un moine héréti-
que, ils massacraient impitoyablement les religieux ou religieuses qu’ils
trouvaient. Et comme si cela ne suffisait pas, ce suppôt de Satan de « Maître
de Hongrie » célébrerait comme à son habitude des mariages et procéderait

43 Port St Landry : vers l’emplacement de l’actuel quai aux Fleurs.
44 Vair ou « petit gris » = fourrure d’écureuil de Russie.
62 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
à des baptêmes ! N’étaient-ils pas, en cet instant même, en train de se re-
grouper pour prendre le palais épiscopal d’assaut ? Il savait bien que la
population se joindrait à eux tant était grande la détestation d’un clergé im-
mensément riche et toujours méprisant. Finir en martyr n’était pas sa
vocation. Et pourquoi les Templiers avaient-ils donc refusé de lui fournir
une troupe pour renforcer la poignée de sergents du chapitre de Notre-
Dame ? Il avait donc confié à l’un de ses chanoines, mission de négocier
avec cette engeance afin qu’ils les épargnent.
Son regard fut soudain attiré par un groupe de ces enfants de l’Enfer qui
débouchait de la rue de la Régraterie. Il se signa et joignit les mains pour
prier. Ils étaient une douzaine d’adolescents dont deux tiraient par le cou le
corps sanguinolent d’une nonne qui avait été battue à mort. D’après les
lambeaux qui restaient de ses vêtements, ce devait être une religieuse du tout
proche Hôtel-Dieu. Cette folle s’était-elle hasardée à l’extérieur en un tel
jour ou bien le pillage du plus grand hôpital de l’occident avait-il commen-
cé ? L’évêque se détourna en frissonnant et tourna frénétiquement les pages
du gros livre magnifiquement enluminé qui reposait sur son lutrin. Il lui
fallait relire ce qu’avait dit saint Jean à propos de l’Apocalypse. L’antéchrist
arrivait et la fin des temps approchait ! Il s’agissait assurément de la cin-
quième trompette annonçant la nuée des sauterelles mauvaises comme
scorpions.
63


Chapitre 7.
Orléans



Le Grau du roi – 4 mai 1251.
— Ta sœur est morte ! jeta rapidement Tarek.
Roxane prit une profonde inspiration.
— Comment est-ce arrivé ? Ce n’est pas le maître qui l’a… ?
— Non, bien sûr ! Tu sais que notre grand sheikh avait toujours un in-
formateur qui surveillait ta sœur à Ispahan car elle aurait été la première à
payer si jamais tu avais trahi ou échoué. Il a su qu’elle avait péri ainsi que ses
45enfants lors d’une terrible épidémie . Je n’étais pas censé te dire ça car tu es
maintenant libre et…
— Et tu crains que je n’en profite ? Pourquoi ferais-je ça ? Rosamonde et
Guillemin sont en orient. Et lors de mon attentat de l’église Saint-Michel en
Acre, puisque je n’allais plus jamais les revoir en partant pour l’occident, j’ai
tout fait pour qu’ils me haïssent en croyant que j’étais l’auteur de cette hor-
reur. Je voulais n’avoir aucun regret avant de tout quitter.
— Et tu as fort bien fait car la seconde nouvelle est que Guillemin est
déjà là !
D’un mouvement du menton, Tarek désignait la direction de la terre.
— Il est à Aigues Mortes ? demanda la jeune femme soudain radieuse.
— Non, je suppose qu’il est déjà en route vers Paris. Là où nous allons !
Je l’ai moi-même vu monter à bord de la « Réale » en compagnie de frère
Yves. Or, j’ai appris ensuite que la galère royale était devant nous, en route
pour le royaume de France.
La jeune femme sourit en réalisant soudain l’origine du coup de sifflet
qui l’avait alertée à Acre au moment où l’étrave de la « Réale » allait la percu-

45 La peste noire n’est apparue en occident qu’un siècle plus tard, à partir de 1347,
mais des épisodes locaux surgissaient déjà à intervalles réguliers en Perse, un siècle
plus tôt.
65 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
ter. Elle était maintenant certaine que c’était Guillemin qui l’avait sauvée.
Alors, peut-être ne la haïssait-il pas ? Tout était soudain changé et c’est pro-
fondément songeuse qu’elle se rhabilla. Paris allait être un tournant dans sa
vie !

Le sergent de la prévôté d’Aigues Mortes venait de quitter le « Bonne
Aventure » après avoir perçu les taxes de port et Tarek fit monter toute sa
troupe sur le pont afin d’inspecter les détails de la tenue de chacun. Leur
chevelure dissimulée par le camail, les trois femmes étaient elles aussi deve-
nues de parfaits Templiers. Débarquant par petits groupes de trois, les
Assassins chargeaient leurs bagages sur des mules avant d’enfourcher leurs
chevaux pour entamer le voyage jusqu’à leur ville de destination.
Vers Orléans – 11 mai 1251.
Ils venaient de passer Montargis et avançaient vers Paris lorsqu’une
troupe de six cavaliers aux armes de France et de Castille arriva à leur ren-
contre. Les chevaucheurs apportaient les ordres de la régente qui les
faisaient bifurquer vers Orléans. Chevauchant de part et d’autre du sergent
nommé Thibault qui avait mené le groupe venant de Paris, Guillemin et
Jacques Quénède l’écoutaient et l’inondaient de questions.
— Ces pastoureaux ont-ils ravagé la rue de la Juiverie ? demanda Guil-
lemin d’un ton inquiet en songeant à la taverne familiale.
— Pas plus qu’ailleurs. Des boutiques et des maisons ont été pillées
comme partout, mais c’est la truandaille qui marchait à l’arrière de l’immense
armée des enfants qui a commis les choses les plus horribles, surtout chez
46les bénédictines de Saint-Pierre de Montmartre .
— Tu dis que tu as assisté à l’entrevue qu’a eue Madame Blanche avec ce
« maître de Hongrie », que s’y est-il dit ? demanda l’Écossais.
— Avait-il un accent de Perse ? ajouta Guillemin en pensant au Vieux de
la Montagne.
— Je n’ai jamais entendu l’accent de Perse, mais ce chapon maubec
(=langue de vipère) s’exprimait fort bien en langue de France avec l’accent
de Germanie. Il a raconté ses sornettes disant que la vierge Marie était venue

46 L’abbaye St Pierre de Montmartre fondée en 1147 disposait du droit de haute et
basse justice.
66 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
lui donner mission de lever une immense armée de pauvres afin d’aller bou-
ter les sarrasins hors des Lieux Saints et que…
— Comment a réagi Madame Blanche ?
— Elle avait comme seule idée en tête qu’ils partent de Paris et se dis-
persent. Elle a réussi. Le peuple et les pastoureaux sont convaincus que la
régente leur a donné son appui. Madame Blanche a patiemment écouté les
bêtises de ce Jacob avant de lui dire qu’elle l’approuvait mais qu’il lui fallait
diviser son armée qui était devenue trop immense pour pouvoir être ravitail-
lée. Puis elle lui a annoncé qu’elle mettait une flotte de 26 navires à sa
disposition pour qu’il emmène ses pastoureaux jusqu’en Acre afin de libérer
Jérusalem.
— Non ? s’écria Jacques d’un air outré. Elle ne va quand même pas les
aider ?
— Sacrée Madame Blanche ! s’exclama Thibault en se claquant les cuis-
ses de rire. Cette flotte qui n’a jamais existé les attend soi-disant à…
47Bordeaux, chez le roy d’Angleterre ! Elle a fait cadeau des pastoureaux à
Henri III ! En fermant les grilles du petit pont et en convainquant ce « maî-
tre de Hongrie » elle a fait éclater l’énorme troupe car une partie s’en est
allée vers Rouen, le plus gros avec le vieux fou est parti vers Orléans et une
forte troupe à qui elle a fait croire qu’Henri III les transporterait en orient
48s’est dirigée vers les ports de la Manche pour rallier le royaume
d’Angleterre. Les pastoureaux ont quitté Paris très vite. Depuis deux semai-
49nes, Madame Blanche avait reçu Robert de Sorbon à plusieurs reprises et
elle l’a convaincu d’expliquer aux étudiants de l’université que les pastou-
reaux étaient une menace pour les études et les livres. Sur la rive gauche, les
étudiants s’en sont pris très violemment aux pastoureaux et c’est pourquoi
ils ont rapidement quitté la ville pour marcher vers Bordeaux.

47 Depuis le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec le roi d’Angleterre, en 1152,
l’Aquitaine et donc Bordeaux sont terre du royaume d’Angleterre avec lequel les
relations sont loin d’être amicales. En 1251, c’est « la guerre froide ».
48 Des groupes de pastoureaux atteignirent l’Angleterre où les barons, avertis de ce
qui s’était passé en France, les exterminèrent sitôt débarqués.
49 Robert de Sorbon : 1201-1274. Fondateur de la Sorbonne, chapelain et confes-
seur de Louis IX. C’est Blanche de Castille qui, par un acte du 21 octobre 1250,
donna à Robert de Sorbon une maison ayant appartenu à Jean d’Orléans et les écu-
ries contiguës de Pierre Pique l’Âne situées dans la rue Coupe Gueule devant les
Thermes pour en faire « la demeure des pauvres écoliers ». Ce furent les touts pre-
miers bâtiments du collège de la Sorbonne.
67 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Bordeaux est bien loin, remarqua Guillemin. Que se passera-t-il d’ici
là ? Je suppose que même si la régente a feint de leur donner sa bénédiction,
les pastoureaux ne cesseront pas pour autant de tout dévaster sur leur pas-
sage.
— Les ordres de Madame Blanche sont de démanteler cette troupe. Il en
reste environ 40 000 qui vont vers Orléans. Il faut les en chasser. Quant au
« maître de Hongrie », il ne doit plus jamais représenter une menace.
— C’est très clair ! répondit Jacques Quénède.
Orléans – 12 mai 1251.
Chevauchant un peu en avant du reste de la troupe, Guillemin mit pied à
terre. Du haut de la petite bute, on voyait toute la ville d’Orléans. Des fu-
mées d’incendies commençaient à s’élever au nord de la ville, du côté où
entrait un interminable cordon de pastoureaux semblable à la migration
d’une fourmilière.
— Ils ont encore gagné en folie de destruction, remarqua Thibault. Ils
étaient trois fois plus nombreux en arrivant dans Paris et pourtant les des-
tructions étaient moindres que ce que je vois là.
— Ôtez vos pourpoints et hauberts pour enfiler des hardes avant que
nous n’entrions dans la ville ! ordonna Guillemin. Quant à toi, frère Yves,
fais comme eux et ôte cette bure pour enfiler quelque guenille car les pas-
toureaux bastonnent à mort les moines. Nous entrerons en ville pour nous
mêler à eux et approcher ce maître de Hongrie.

L’église Saint Aignan était bondée de hordes de pastoureaux déchaînés
qui s’étaient tus dès que le maître de Hongrie était monté en chaire et s’était
mis à prêcher. Sa voix rauque et puissante fascinait ces gamins dont beau-
coup portaient sur l’épaule une lourde hache au tranchant encore maculé du
sang des religieux qu’ils avaient impitoyablement massacrés. Faisant
s’envoler ses larges manches en brandissant le rouleau scellé de cire rouge
qu’il disait que la Vierge lui avait remis, Jacob de Hongrie appelait mainte-
nant ses pastoureaux à détruire Orléans. Il comparait cette ville à Sodome et
Gomorrhe et Dieu ne supportait plus sa présence sur Terre.
— Détruisons ! scandaient en cœur les milliers de gamins à la fin de cha-
que phrase de leur maître.
Cela ressemblait maintenant à une terrifiante cérémonie barbare et c’en
était vraiment une.
68 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Ce vieux fou de Jacob avait vraiment un don exceptionnel pour enflam-
mer une foule et l’entraîner jusqu’au délire meurtrier. Sa longue barbe
blanche qui lui descendait jusqu’à la ceinture masquait heureusement la lon-
gue balafre qu’il avait au travers de la gorge. Alors qu’ils sortaient tout juste
de Paris, Lothar l’Assassin avait surgi dans son chariot et avait feint de
commencer à l’égorger, ce qu’il rêvait visiblement de faire. Non seulement le
Maître de Hongrie avait-il gâché l’opportunité de l’entrevue avec Blanche de
Castille pour l’homme du Vieux de la Montagne, mais ce foldingo s’était
laissé manœuvrer par cette femelle diabolique. Lothar lui avait donc démon-
tré ce qui l’attendait si, à l’avenir, il ne suivait pas ses instructions à la lettre.
Le froid de l’acier parcourant lentement sa gorge avait retourné les entrailles
du vieux Jacob qui en était maintenant pris de violents flux de ventre
(=diarrhées). Ces Assassins étaient vraiment des créatures surgies des abî-
mes infernaux !
Jacob s’en tenait donc à ce qui lui avait été ordonné et déchaînait la haine
non plus seulement contre les religieux, mais contre la ville d’Orléans qu’il
50fallait anéantir totalement. Sortant de l’église Saint Aignan bondée, des
gamins hurlaient les directives du maître aux milliers d’autres attendant de-
hors, qui se dispersaient et partaient détruire. Ils entassaient au hasard,
devant des maisons, des tas de paille et de la buissonade (=feuillage sec et
branchages) qu’ils enflammaient. D’autres armés de béliers improvisés dé-
fonçaient des portes d’habitations avant d’entrer en brandissant leur hache
pour en exterminer les occupants. La ville résonnait de hurlements de ter-
reur et d’agonie. Partout, aux branches des arbres, étaient pendus des
moines et des nonnes qui avaient été traqués jusqu’à l’intérieur même de
leurs monastères.

50 Église Saint Aignan d’Orléans = ancienne église Saint Pierre aux Bœufs rebap-
tisée d’après l’évêque Aignan dont les prières évitèrent qu’Attila ne détruise la cité
en 451. Plus tard détruite par les Normands, elle fut reconstruite sous Robert le
Pieux en 1029. Les rois de France sont abbés laïcs de Saint Aignan et doivent y
venir en pèlerinage. Elle fut démolie en août 1804. On voit encore une portion de la
nef dans la cour de l’immeuble du n° 1 du cloître Saint Aignan.
69


Chapitre 8.
La folie des pastoureaux



Orléans – 12 mai 1251.
— Non, ce Jacob n’est pas le Vieux de la Montagne ! déclara catégori-
quement Guillemin.
— Je confirme ! ajouta frère Yves.
Leur petit groupe s’était introduit dans l’église par la sacristie dévastée et
avait péniblement réussi à se frayer un chemin au travers de la masse hur-
lante. Ils se trouvaient à présent à moins de dix toises (20 m) du haut jubé
où prêchait le maître de Hongrie qui semblait en transe. Ses imprécations
reprises en cœur résonnaient lugubrement sous les voûtes. Guillemin cher-
cha à se reculer car le prédicateur aux yeux fous ne cessait de regarder dans
sa direction alors qu’il promettait à présent de faire des miracles car, disait-il,
la Vierge lui en avait donné le pouvoir.
Le chevalier comprit soudain que ce n’était pas lui que Jacob regardait,
mais, non loin, un homme aussi grand que lui, avec la même chevelure en
grandes boucles blondes et qui semblait adresser au maître de Hongrie des
ordres par signes.
— Toute cette folie ne semble pas être l’œuvre des Assassins ! cria frère
Yves.
— Pas sûr ! grommela Guillemin en fendant péniblement la foule en di-
rection du jeune homme blond.
Il avait surpris le regard glacial de tueur qu’il connaissait bien.
Parvenu derrière lui, il s’assura que Jacques Quénède, le moine, Ange et
les deux sergents l’avaient suivi et il leva la main vers l’arrière du pourpoint
de l’inconnu. Il l’abaissa brusquement et, durant un instant, ils purent tous
observer le tatouage en forme de poignard que l’homme portait sous la nu-
que, juste entre les épaules. La marque des Assassins du Vieux de la
Montagne !
71 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
L’homme se retourna brusquement et son regard s’emplit de rage en dé-
couvrant le petit groupe qui avait échappé à son attention. Il comprit
immédiatement pourquoi ils étaient là. Le grand jeune homme blond qui lui
ressemblait devait être l’écuyer du roy dont le grand sheikh de la Montagne
lui avait parlé. Surgissant de sa manche, l’éclair d’une lame d’acier fendit l’air
pour tuer. Du sang gicla et un adolescent hurla en se tenant l’épaule.
— Mais, tu es foldingo, Lothar ! cria-t-il.
Dans la bousculade générale, son coup dévié, l’Assassin avait raté sa ci-
ble. Paraissant nager dans la foule des enfants, Lothar se dirigea vers la
sortie de l’église, aussitôt talonné par Guillemin.
— Josef ! À moi ! Tue ! Tue ! hurla le tueur à l’attention du seul de ses
hommes de main Flamands qu’il avait pris la précaution de faire venir avec
lui dans l’église.
Tel un sanglier qui charge, le géant fendit la foule des enfants en ayant
son énorme masse d’arme levée, prête à faire éclater le crâne de celui qui en
voulait à son maître. Jailli de la masse, le Corse paraissait minuscule en
s’accrochant sur le dos de l’immense Josef dont il se mit à frapper frénéti-
quement le torse de sa dague. Cherchant maladroitement à atteindre son
adversaire rivé à son dos en frappant aveuglément de sa masse derrière lui, le
géant commença à tituber avant de se mettre à tournoyer et de s’abattre sur
le sol. Retombant souplement sur ses jambes, Ange leva les bras en signe de
victoire, acclamé par des dizaines de gamins qui visiblement n’aimaient pas
les gardes de l’Assassin qui les terrorisaient.
— Hé, chevalier ! hurla-t-il à l’attention de Guillemin qui partait en cou-
rant, aux trousses de l’Assassin. Tu vois, tu as bien fait de m’amener, je suis
ton Ange… gardien !
Mais le chevalier ne l’entendait plus. Ils avaient quitté l’église et il courrait
aussi vite qu’il le pouvait derrière l’Assassin qui dirigeait donc ce mouve-
ment des pastoureaux depuis le départ. C’était lui le véritable conducteur de
toute cette folie. Il vit l’homme escalader avec une aisance déconcertante un
long mur haut de 2 à 3 toises (4 à 6 mètres) en se servant de la moindre
aspérité.
D’un bond fantastique, il lui saisit la cheville et le fit chuter. Tandis qu’il
se relevait en jurant en persan, le regard de l’homme du Vieux de la Monta-
gne lui fit peur. Il s’avança sur lui dans l’intention d’éliminer ce suiveur trop
acharné.
72 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
51Sa miséricorde en main, le chevalier fit appel à sa mémoire. À Saint
Jean d’Acre, Tarek, son grand ami et chef des Assassins pour la ville, lui
avait enseigné les subtilités du combat à la manière de ces anges de la ter-
reur.
La lame siffla à moins d’un pouce de son visage tandis qu’il effectuait
très souplement un brusque mouvement en arrière. Puis l’Assassin enchaîna
52les attaques en poussant un hurlement sauvage. Il frappait surtout de taille
parvenant à faire reculer Guillemin jusqu’au début de la ruelle.
Il para trois attaques fulgurantes enchaînées et au lieu de continuer à re-
culer comme le cherchait l’Assassin, il réussit à s’en rapprocher en
empêchant ainsi les grands coups de taille avec une longue lame
qu’affectionnaient ces formidables combattants. Profitant de ce que le bras
de Lothar était emporté par son dernier coup dans le vide, il bloqua son
coude de sa main gauche tandis que son bras droit se détendait en un fulgu-
rant coup d’estoc. Sa lame s’enfonça dans le torse de l’Assassin, à hauteur du
cœur, jusqu’à la garde. Le regard incrédule, Lothar lâcha son arme et com-
mença à s’affaisser lentement.
— L’idée des pastoureaux était brillante ! murmura Guillemin en
s’attirant un pâle sourire du mourant. Tu as réuni la plus grande armée qui
fut jamais en ce royaume.
Alors qu’il s’affaissait mort sur le sol, Ange surgit près de lui essoufflé.
53— Par les manes de Sainte Foy , tu as réussi à estriller ce démon !
Venant de la place, devant l’église, retentirent d’horribles clameurs.
— Mortecouille, les pastoureaux égorgent le bon peuple d’Orléans ! rugit
Ange tandis que le chevalier partait en courant dans cette direction.

51 Miséricorde = très longue dague effilée ainsi dénommée car celui à qui on
l’appliquait sous la gorge était censé demander « miséricorde ». Fine lame de 30 à
40 cm de longueur, tranchante comme un rasoir.
52 Frapper de taille = en coup de faux. Frapper d’estoc = piquer.
53 Sainte Foy = Sainte très renommée à cette époque. Martyrisée à Agen, par les
romains, en 303, son squelette fut dérobé en 866 par un moine de l’abbaye de
Conques qui, située sur la route de Compostelle, était en grave panne de reliques
pour attirer les pèlerins. Sa célébrité, arrivée en Espagne avec les pèlerins de Com-
postelle, fut plus tard exportée en Amérique par les conquistadores pour y donner
les nombreuses villes nommées « Santa Fé » = Sainte Foy.
73 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Mont Saint Michel – 12 mai 1251.
La cellule aux murs blanchis à la chaux était lumineuse. Voisine des ap-
partements de l’abbé du Mont Saint Michel, elle était éclairée par deux
petites fenêtres avec des carreaux de verre renforcés de plomb qui don-
naient vers le sud, vers la terre. La cape blanche des deux Templiers barbus
contrastait avec la bure noire du bénédictin glabre et tonsuré qui les guidait
avant de se retirer discrètement.
— Changez-vous dès à présent, frère Roncelin, déclara Thomas Béraud
d’un ton respectueux. Il y a là, sur le lit, une bure de bénédictin. Un frère de
54ce mont viendra vous tonsurer dès le matin, ainsi plus personne ne pourra
savoir que l’abbaye abrite un Templier.
— Je vous remercie, frère Thomas, répondit Roncelin de Fos avec son
fort accent provençal. Votre idée de me cacher ici est excellente, jamais les
espions de la régente ne penseront à venir surveiller ce lieu. D’ici, je pourrai
aller et venir entre France et Angleterre, en toute discrétion.
— Notre « Buszarde du Temple » est déjà à quai à Avranches avec tout son
équipage, à votre entière disposition. Trois hommes devenus de véritables
bénédictins assurent aussi votre protection jour et nuit au sein même de
l’abbaye.
— Ce sont des Assassins ! Je n’aime guère ces démons, leur regard me
fait peur.
— Rassurez-vous, mon frère, ils sont vos anges gardiens et il n’existe pas
de combattants plus redoutables qu’eux au monde ! N’oubliez pas que l’un
d’entre eux est l’enlumineur du scriptorium de l’abbaye et cela fait des an-
nées que le Vieux de la Montagne l’a placé en cet endroit afin d’exécuter les
personnages qu’il lui désignait. C’est un remarquable tueur et, en cas de
besoin, il est maintenant à vos ordres.
— Que je sois toujours tenu au courant des moindres développements
pour les pastoureaux ! Dans dix jours, je rencontre Simon de Montfort près
de Hastings et je sais qu’il ne lui déplairait pas d’entreprendre la même opé-
ration en Angleterre pour contraindre Henri III à accepter une régence de
transition assurée par le Temple.

54 Les Templiers, moines qui avaient pour vocation d’être des guerriers n’étaient pas
tonsurés, mais portaient les cheveux très courts à la manière militaire de nos jours.
Suivant – en principe – les règles monastiques de saint Benoît, les Templiers étaient
donc des bénédictins.
74 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Magnifique projet ! s’exclama Thomas Béraud enthousiaste. Mais ce
Simon de Montfort deviendra ensuite fort encombrant.
— Ne vous inquiétez pas, frère Thomas, les Assassins savent admira-
blement s’occuper des personnages devenus encombrants, non ?
Orléans – 12 mai 1251.
Sur la place se déroulait un effroyable carnage. Des cavaliers lourdement
armés taillaient et transperçaient des milliers de gamins. Ceux-ci ripostaient
habillement à l’aide de frondes et de haches, éventrant des chevaux de leur
dague. Débridée, exacerbée par la peur, la rage des pastoureaux avait atteint
son paroxysme. Dans un coin de la place, des milliers d’entre eux entou-
raient le maître de Hongrie et l’entraînaient vers la fuite. Jacques Quénède
l’avait lui aussi aperçu et hurlait des ordres pour qu’on le saisisse. Mais ses
cavaliers, arrivés de Paris et si opportunément surgis en renfort étaient de-
venus ivres de tuerie. L’Écossais trépignait, hurlait, jurait et pietinait son
chapeau. En vain, car une immense masse de gamins s’éloignait, entourant
un chariot et braillant des cantiques.
75


Chapitre 9.
55Villeneuve sur Cher



Rives du Cher – 15 mai 1251.
Cela faisait trois jours qu’ils suivaient de loin la colonne des pastoureaux.
Chevauchant en tête, venaient Jacques Quénède et Guillemin avec deux
sergents pour transmettre leurs ordres, juste derrière eux étaient Yves le
Breton et Ange le Corse. Encore derrière venait la masse impressionnante
des 200 cavaliers portant les armes de France et de Castille. Ils étaient tous
lourdement armés avec une lance et une arbalète en bandoulière et for-
maient une redoutable armée en marche. Exécutant les ordres de Jacques
Quénède, des groupes de quelques dizaines de cavaliers s’en détachaient
parfois pour fondre sur les pastoureaux alors qu’ils s’apprêtaient à piller un
village ou pour maintenir aussi dispersée que possible la colonne des en-
fants.
En empêchant les pastoureaux de piller, ils les affamaient en ne leur lais-
sant que ce qu’ils pouvaient trouver dans les champs. Déjà, toute la
truandaille s’était éparpillée, n’ayant plus de butin à amasser. Seuls les plus
jeunes et donc les plus fanatiques continuaient obstinément à suivre le maî-
tre de Hongrie en restant persuadés d’aller libérer Jérusalem.
Arrêtés au sommet d’une colline, Guillemin et l’Écossais se concertaient
en dirigeant des groupes de cavaliers pour forcer les pastoureaux à franchir
un gué afin de passer sur la rive sud du Cher. Cette manœuvre destinée à les
détourner de la ville de Bourges eut pour résultat de scinder encore en deux
la colonne des pastoureaux. Ceux qui demeuraient sur la rive nord du Cher
continuèrent vers Bourges, les autres ainsi que le chariot du maître de Hon-
grie étant désormais chassés vers le sud. Jacques Quénède et Guillemin

55 Villeneuve sur Cher est un bourg à quelques kilomètres au Sud-Ouest de Bour-
ges.
77 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
décidèrent de ne garder avec eux qu’une trentaine de cavaliers et de poursui-
vre la traque du groupe qui était avec le vieux Jacob de Hongrie. Le gros de
la troupe continua la poursuite des quelques milliers de pastoureaux qui
marchaient sur Bourges avec l’ordre de les disperser le plus possible et s’il le
fallait, de tailler en pièces ceux qui pénétreraient dans la ville. Le paroxysme
de la fureur des pastoureaux qu’avait subi Orléans, ne se renouvellerait plus.
— Comme leurs chants sont devenus lugubres ! constata le jeune
homme.
— C’est bien naturel, répondit l’Écossais. Ils étaient près de cent mille en
entrant dans Paris, le monde leur appartenait et ils ne sont plus que quelques
milliers, affamés et pourchassés. Nous avons brisé leur rêve à jamais !
— Ça recommencera forcément un jour, tant que ce monde restera si in-
56juste .
Villeneuve sur Cher – 16 mai 1251.
L’opportunité qu’ils guettaient se présenta en début d’après-midi. Une
charge des cavaliers dispersa le millier de pastoureaux qui continuait à escor-
ter le chariot du maître de Hongrie cahotant péniblement sur un mauvais
chemin. Un cavalier en déchira la bâche de son épée et un autre y jeta une
torche qui le transforma en brasier. Sur un ordre de Guillemin, trois hom-
mes s’emparèrent du vieux Jacob s’enfuyant à travers champs et ils
l’emmenèrent dans une grange située dans une boucle du Cher, juste en face
du bourg de Villeneuve.
Frère Yves offrit au vieillard une gourdasse de vin et ils attendirent que
Jacques Quénède les rejoigne après avoir établi un cordon de gardes tout
autour du petit bâtiment. Il fit sortir les cavaliers qui étaient entrés dans la
grange en prenant l’arbalète de l’un d’eux. Attendant avec patience que le

56 Une seconde croisade des pastoureaux eut lieu en 1320, en Aquitaine, qui s’en prit
surtout aux juifs. Déjà, en 1212, partie de Cologne, en Germanie, la « croisade des
enfants » menée par un certain Nicolas âgé de 12 à 13 ans entraîna 20 000 gamins
par-delà les Alpes. Seuls 7 000 arrivèrent de l’autre côté, en Italie et aucun en orient.
En 1212, en France, Étienne de Cloyes âgé de 13 à 15 ans entraîna 6 000 jeunes
fanatisés jusqu’à Marseille où deux armateurs acceptèrent de les embarquer vers
l’orient pour en réalité les vendre comme esclaves aux musulmans de Bougie (Algé-
rie).
78 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
flot des imprécations haineuses du vieillard se tarisse enfin, ce fut Guillemin
qui posa la première question.
— Sais-tu ce qu’est devenu Lothar ?
Le maître de Hongrie parut déconcerté par la question.
— Il a disparu depuis Orléans, j’ignore ce qu’il est advenu de lui.
— Je l’ai tué.
Le vieux Jacob resta stupéfait tandis que l’Écossais hochait la tête d’un
air appréciateur. Le jeune homme semblait savoir d’instinct l’art d’interroger
un prisonnier en commençant par le déstabiliser.
— C’est l’Assassin qui te donnait des ordres ?
— Non ! Je n’obéis qu’aux ordres de la Vierge Marie ! hurla le maître de
Hongrie en brandissant son éternel rouleau de parchemin.
Guillemin l’attrapa au vol et tandis que Jacques maintenait le vieux qui
criait au sacrilège, il brisa le sceau et déroula le parchemin pour découvrir un
texte en latin écrit dans une ancienne calligraphie. Il tendit le document à
frère Yves qui le déchiffra sans problème.
— Mais ce n’est qu’une simple patenôtre ! (=la prière du « Notre Père »)
s’exclama le moine.
— C’est écrit par la Vierge dans un langage secret que je suis le seul à
comprendre ! Ôtez vos mains impies de cet objet sacré !
Une gifle sonore de l’Écossais lui fit brutalement pivoter la tête.
— Réponds, vieux fou ! Tu recevais tes ordres de l’Assassin, de ce Lo-
thar ?
— Oui ! répondit piteusement le vieux Jacob. C’est lui qui voulait que je
rende mes pastoureaux toujours plus agressifs et assez méchants pour dé-
truire une cité entière en massacrant tous les habitants sans exception.
— Tu es un vrai moine ?
— Bien sûr ! J’ai été moine cistercien de l’abbaye de Szávasziget en Hon-
57grie et je prêchais dans les ruines de Buda lorsque Lothar qui est lui aussi
une sorte de moine, m’a emmené prêcher en Flandre. C’est lui qui me disait
ce que je devais prêcher. Il a été fort fâché à Paris de ne pouvoir lui aussi
s’entretenir avec Madame Blanche qui est personne fort courtoise.
— Sais-tu ce qu’il voulait tenter d’imposer à la régente ?

57 Buda, est la partie de Budapest sur la rive droite du Danube, Pest est sur la rive
gauche. La ville fut détruite par les Mongols en 1241.
79 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Je l’ignore totalement ! sourit le maître de Hongrie avec un air fourbe
avant de placer craintivement son bras devant son visage en voyant Jacques
qui levait de nouveau la main pour le frapper.
— Non, arrêtez ! J’ignore vraiment ce qu’il voulait dire à Madame Blan-
che ! Je pense que les Templiers lui avaient remis un message pour elle.
Ils se regardèrent, stupéfaits de voir ressurgir de nouveau le puissant or-
dre des moines guerriers.
— On découvre que derrière la croisade des pastoureaux il y a les Assas-
sins du Vieux de la Montagne. murmura frère Yves. Et comme toujours,
derrière eux, il y a les Templiers !
— Explique ! jeta impatiemment Guillemin.
— Juste avant d’arriver à Paris, lorsque Lothar est parti en chevauchant,
58j’ai pressenti que ce bisclavret allait encore ourdir quelque diablerie et j’ai
demandé à Yvain, l’un de mes petits disciples très rusé de le suivre.
L’Assassin est allé rencontrer l’un des maîtres du Temple qui lui a remis un
document qui a paru l’étonner.
Ils continuèrent à l’interroger et le vieux Jacob ne fit plus aucune diffi-
culté pour raconter, avec même une certaine fierté, tout son parcours depuis
la Hongrie.
— Ainsi, tu as fait tout ça pour que le Vieux de la Montagne te récom-
pense d’une terre dans la fertile vallée d’Alamut ? conclut Guillemin.
— Un domaine et de belles esclaves ! Doutes-tu, chevalier, que le puis-
sant maître d’Alamut ne tienne sa promesse ?
— Oh non, à sa manière le Vieux de la Montagne est un homme de pa-
role ! Tu aurais juste trouvé ton domaine un peu étroit et avec deux pieds de
terre par-dessus ton corps !
Un choc sonore retentit soudain juste avant que le maître de Hongrie ne
s’écroule, le cœur transpercé d’un carreau d’arbalète. Jacques Quénède
abaissa son arme après avoir tiré.
— En vie, il demeurait un extrême péril ! commenta l’Écossais en sor-
tant de dessous son pourpoint une missive qu’il s’apprêtait à placer dans le
vêtement du vieux Jacob lorsque Guillemin la saisit pour la lire. Il émit un
sifflement.
— Cornes de bouc ! C’est le sceau du Sultan du Caire !

58 Bisclavret = loup-garou (origine bretonne).
80 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Le texte étant écrit en sarrasinnois (=en arabe), il le tendit à frère Yves
qui savait lire cette langue.
— C’est incroyable ! s’exclama le moine. Par cette missive, le Sultan
du Caire remercie celui qu’il appelle « grand maître lumineux de Hongrie » et
lui promet une récompense de 15 000 dirhams d’argent lorsqu’il aura
conduit en Égypte quelques milliers de jeunes esclaves chrétiens nommés
pastoureaux. Il le félicite pour s’être converti à la religion de Mahomet, etc.
Les yeux arrondis de stupeur, le jeune homme rendit la missive à Jacques
qui la replia et la glissa bien en évidence dans la ceinture du cadavre du maî-
tre de Hongrie.
— Je ne comprends plus ! murmura Guillemin. Le Vieux de la Monta-
gne, les Templiers, mais que vient donc faire le Sultan du Caire dans cette
affaire ?
59— Ça évite que ce foldingo de Jacob ne devienne un martyr ! Lorsque
les pastoureaux reviendront le chercher, avant ce soir, ils trouveront cette
lettre. Bien sûr, ils ne la comprendront pas car ils ne savent déjà pas lire la
langue de France, ni le latin. Mais ça les intriguera beaucoup et il se trouvera
bien, un jour, un moine érudit comme frère Yves qui pourra leur traduire ce
document. Inutile de commenter ce qu’en penseront les pastoureaux ! À
l’avenir, ça refroidira les têtes brûlées avant de recommencer à suivre en
masse un prédicateur qui prétend les emmener libérer Jérusalem !
— Mais, comment avez-vous obtenu cette lettre du Sultan ? demanda
frère Yves.
— Allons, voyons, cette lettre n’a jamais connu l’Égypte ! C’est brillant !
s’exclama le jeune homme. C’est un faux !
— À la demande de Madame Blanche, ça fait une dizaine d’années que
l’habile Eléazar me produit des faux qui ont un aspect plus vrai que les
vrais !
Se penchant à la porte de la grange, Jacques Quénède appela deux de ses
hommes afin qu’ils emportent le corps du maître de Hongrie pour le laisser
près de l’épave calcinée de son chariot.

59 Il semble que de lointains ancêtres de 007, au service de Blanche de Castille, aient
procédé à un « habillage » du cadavre du maître de Hongrie. La rumeur a vite pré-
tendu qu’il était converti à l’Islam et avait pour but de conduire des dizaines de
milliers de pastoureaux en esclavage en Égypte, ce qui s’inspirait de ce qui était
réellement arrivé en 1212.
81 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
60— La croisade des pastoureaux est terminée ! déclara-t-il alors qu’ils re-
tournaient vers leurs montures.
— Et maintenant je m’en retourne à Saint-Jean d’Acre ! s’exclama Guil-
lemin en remontant à cheval. La mission que m’avait confiée le roy est
achevée et j’ai grande hâte d’épousailler enfin ma Rosamonde !
— Mais, c’est hors de question ! firent en chœur l’Écossais et Frère Yves
le Breton qui ajouta : Le roy t’a demandé de venir te mettre au service de la
régente.
— Désolé mon garçon ! trancha Jacques Quénède. On poursuit vers Pa-
ris car Madame Blanche a bien insisté pour que je t’emmène. Dans de
nombreuses lettres, le roy lui a parlé de toi et elle tient à te rencontrer. Ra-
conte-moi plutôt qui sont ces si redoutables et mystérieux Assassins.

60 Des groupes de pastoureaux poursuivirent leur route de pillages. Quelques mil-
liers atteignirent Bordeaux (Terre du roi d’Angleterre) où le redoutable Simon V de
Montfort, venu exprès d’Angleterre, les extermina. Seuls quelques centaines réussi-
rent à s’embarquer à Marseille pour saint Jean d’Acre. Le mouvement fit un temps
tâche d’huile en Allemagne et en Italie mais sans y atteindre l’ampleur connue en
France.
82


Chapitre 10.
Le Vieux de la Montagne



Paris – 20 mai 1251.
— On approche de Paris qu’on doit voir du bord du plateau, là-bas,
s’exclama joyeusement Jacques.
— Ça puire ! pesta Ange avec les naseaux frémissants. On dirait qu’il y a
des tanneries là-bas !
— Il y a des tanneries… aussi ! rit Guillemin.
Tandis que les 200 cavaliers disparaissaient par-delà le rebord du plateau,
il s’était arrêté avec Jacques au sommet d’une petite éminence et regardait au
loin en direction du couchant.
— Voyez ! Paris ! commenta Guillemin en désignant la ville qui
s’étendait à moins de trois lieues (12 km) de là.
À l’intention de frère Yves et d’Ange, il pointa les sites les plus remar-
quables à cette distance. L’immense Notre Dame et au nord de l’île de la
Cité, le grand bras de la Seine aux flots rougis par le soleil couchant dispa-
raissait presque complètement sous le fourmillement des barges de transport
et des moulins flottants.
Forteresse d’Alamut, au sud de la mer Caspienne –
Au même moment.
Bien que l’été soit proche, le vent aigre de la Caspienne continuait à mu-
gir lugubrement entre les tours et le donjon de la sinistre Alamut. Au
deuxième étage du donjon était la bibliothèque, centre du pouvoir absolu de
celui qu’on appelait le Vieux de la Montagne, le maître de la terreur.
Comme toujours la vaste pièce était obscure, même en plein jour, la lu-
mière extérieure n’entrant qu’avec parcimonie par les deux hautes et étroites
83 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
fenêtres. Cinq ou six cierges piqués au sommet de chandeliers en bronze
éclairaient le visage du Vieux que seuls quelques rares initiés connaissaient
61sous son nom de Mohammed III . Assis en tailleur sur un épais tapis de
Perse, il restait immobile et paraissait méditer dans les lourdes fumées de
l’encens. Sa barbe était longue de la largeur d’un poing, selon les préceptes
de l’Islam de Perse. Une religion qu’il avait jadis suivie avant le nouveau
culte de Baphomet créé et partagé avec les Templiers afin d’unifier l’orient
et l’occident sous une seule et même religion, celle des Maîtres. Des poils
blancs parsemaient cette barbe noire, formant depuis le menton une sorte
de V inversé. Mais ce qui frappait le plus chez le seigneur de la terreur était
son regard dans lequel transparaissait une infinie bonté.
Assis en face de lui, son fils Rukn al-Din Khur Shah, quasiment son so-
sie, attendait patiemment que le redoutable « sheikh al djebel » daigne lui
faire part de la raison pour laquelle il l’avait fait convoquer. En dehors du
moindre signe d’un sentiment quelconque, cet interminable silence indiquait
que le maître de l’ordre des Assassins était en proie à la colère et méditait
d’effroyables sanctions.
Khur Shah sentit soudain un frisson lui parcourir l’échine. Serait-il
l’auteur d’une faute considérée comme impardonnable ? Le fait d’être le fils
du Vieux de la Montagne ne le mettait nullement à l’abri des sanctions les
plus radicales. Le fondateur de l’Ordre des Assassins, Hassan ibn al-Sabbah,
n’avait-il pas, en l’an 1118, fait conduire ses deux fils, Muhammad et Hus-
sein, au sommet du donjon d’Alamut pour les y faire décapiter car ils
s’étaient enivrés en enfreignant les règles de la Shariah islamique ? Tous les
interdits religieux étaient à présent levés depuis la Qiyama proclamée par le
Vieux de la Montagne, Hassan II, en 1164 qui avait fait des Assassins des
62hérétiques de l’Islam . La fureur du seigneur d’Alamut provenait donc
d’une autre cause.
— J’ai douté de ton opération des pastoureaux débutée dans le royaume
de France. prononça en persan le Vieux de la Montagne de sa voix douce et
mélodieuse plus semblable à celle d’un poète qu’à celle qu’on aurait attendue
du tout puissant chef de l’Ordre des Assassins.

61 Mohammed III (1221-1255) fut l’avant-dernier « Vieux de la Montagne », maître
des Assassins. Il est réputé pour avoir été le plus violent et cruel de tous. On
l’appelait aussi « Alladin » (Ala Al-Din).
62 Tout cela est rigoureusement historique.
84 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Khur Shah demeura de marbre. Celui qui aimait à s’appeler le sheikh des
sheikhs, avait donc dû recevoir des nouvelles d’occident.
— Sais-tu que les pastoureaux étaient presque 100 000 à entrer dans Pa-
ris ? Cent mille ! Puis ils ont à moitié détruit la ville d’Orléans. C’était une
remarquable opération, mon fils ! Seulement…
— Seulement ?
— On vient de me décoder le message arrivé de Paris par pigeon voya-
geur. Lothar est mort, on l’a tué.
— Il faut confier cette opération à Tarek, au « loup » qui vient d’arriver à
Paris. Il est suffisamment fin et intelligent pour reprendre le contrôle du
« maître de Hongrie » !
— Le « maître de Hongrie » est mort aussi ! Sans son extraordinaire cha-
risme qui pouvait entraîner des dizaines de milliers d’enfants à devenir des
hordes barbares, tout est fini. Je n’ai fait qu’une erreur qui fut de laisser vivre
ce chevalier Guillemin. Il a déjà fait échouer l’effet de terreur de nos plus
spectaculaires attentats menés à Acre. C’est lui qui a tué Lothar et le maître
de Hongrie. Il est décidément notre pire ennemi.
— La solution est simple, nous avons maintenant tous les tueurs qu’il
faut au sein même du royaume de France, alors…
— Non ! La solution n’est pas si simple !
Le Vieux de la Montagne avait prononcé cette dernière phrase d’un ton
qui tranchait soudain et Khur Shah sentit le danger.
— Nous avions déjà conclu que ce Guillemin était intouchable car pro-
tégé par nos meilleurs éléments au sein même de notre Ordre, murmura le
Vieux de la Montagne. Son départ d’Acre a semblé résoudre le problème de
son élimination, ce fut une grave erreur, j’en conviens. Nous courons le
risque que notre homme en charge de l’occident, Tarek, qui est son meilleur
ami, désobéisse à un tel ordre. Il en va de même pour notre meilleure
tueuse, Roxane. Il a beaucoup trop d’amis chez nous. C’est même pour cela
que le roy avait choisi ce fils de taverniers pour en faire un chevalier et nous
combattre ! Et puis, vouloir l’éliminer est un faux problème ! Sans Blanche
de Castille, il n’est plus rien. Fais donc savoir aux Templiers qu’ils doivent
absolument reconsidérer leur position à l’égard de la régente de France. Elle
doit mourir car c’est elle qui est au cœur de tous nos problèmes en occi-
dent !
Des volutes de fumée d’encens dissimulèrent un instant le visage du
Vieux de la Montagne, puis il reprit de sa voix douce.
85 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— J’ai aussi fait masser plus de troupes dans notre forteresse de Mayssiaf
qui est proche du Krak des Chevaliers, la gigantesque forteresse des Hospi-
taliers, à l’intérieur de laquelle j’ai maintenant deux hommes sûrs qui nous
faciliteront la capture de cette place imprenable. Sans le roy pour les unir, les
croisés laisseront ce beau fruit mûr tomber entre mes mains. De là nous
pourrons attendre sereinement les Mongols !
Khur Shah hésita un long moment avant de déglutir et de s’exprimer
d’un ton incertain.
— Depuis notre spectaculaire attentat de l’église Saint-Michel en Acre,
nous avons été contraints de changer de stratégie à cause de ce maudit che-
valier. Nous sommes revenus aux meurtres aveugles et individuels de nobles
de la cour du roy. Cela maintient un climat de peur permanente dans l’orient
chrétien…
— Dans tout l’orient, qu’il soit chrétien ou musulman ! Le seul nom des
Assassins fait trembler les puissants comme les faibles. Mais la peur est sur-
tout dans les villes, je veux que la terreur règne aussi dans les campagnes.
Ciblez chaque nuit une exploitation agricole ou un village et massacrez-les
tous sauf un ou deux qui pourront ensuite raconter partout ce qu’est la ter-
reur venue d’Alamut.
— Bien, grand sheikh, il en sera fait selon ta volonté, dès demain.
— Comment se fait-il que nos pertes soient si élevées lors de nos récents
attentats dans les villes ?
— Ce Thomas, le capitaine de la garde royale, a reçu du roy des forces
considérables et il utilise les méthodes perverses inventées par ce maudit
chevalier.
— Le mois dernier ta meilleure tueuse a été immédiatement éliminée
63alors qu’elle sortait à peine de la forteresse de Qadmous où tu leur fais
dispenser un enseignement si… spécial. Il avait fallu plus de dix années pour
faire d’elle une arme redoutable et elle a été stupidement gâchée, comme
tant d’autres.

63 Qadmous est l’un parmi la dizaine de châteaux que tenaient les Assassins dans en
Syrie, dans le djébel Ansaryé, un véritable émirat d’une cinquantaine de kilomètres
de diamètre dans la chaîne des montagnes arides parallèles à la côte de l’actuelle
Syrie, au sud-est du port de Latakié. Cet « émirat » était situé à près de mille kilomè-
tres de leur quartier général d’Alamut, au sud de la mer Caspienne. De manière
dispersée, ils disposaient de plus d’une centaine de forteresses dans tout le moyen
orient. Quadmous et les autres formaient la « branche syrienne.
86 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Ce n’était que son deuxième attentat et elle a été capturée alors qu’elle
s’enfuyait après avoir égorgé deux chevaliers et estrillé une putain dans une
étuve. Afin de montrer à son peuple que les Assassins ne peuvent frapper
impunément, le roy l’a fait brûler vive dans les fossés entre les remparts de
Saint-Jean d’Acre. Elle a voulu imiter la formidable Roxane, mais les temps
ont bien changé, les hommes de la garde royale sont maintenant partout et
savent piéger nos tueurs remarquablement vite.
Khur Shah se tut tout en étudiant avec crainte le visage de son père. Sa-
vait-il que la tueuse capturée à Acre avait parlé ? Avait-elle parlé entre les
mains du bourreau ou spontanément ? Deux caches de pots à feu grégeois
et d’armes avaient été trouvées par la garde royale dès le lendemain même de
sa capture ! Même sous les tortures les plus effroyables, un Assassin devait
64garder le sourire et ne jamais parler .
— Combien en as-tu qui sont en fin de leur enseignement ?
— J’ai maintenant huit femelles qui vont bientôt venir ici, à Alamut,
pour terminer leur formation. Elles sont toutes remarquablement belles,
instruites dans toutes les sciences, surtout dans l’art de tuer et plus douées
que les putains les plus averties de Venise ou de Paris. Nos faussaires leur
ont fabriqué de beaux lignages de croisés et nos alliés Templiers leur ont
trouvé de très beaux partis à épouser pour pouvoir entrer parmi les proches
du roy et des plus puissants seigneurs de France.
— Quand partiront-elles pour le royaume de France ?
— Avant la fin de cet été.
— Attends mes ordres pour les envoyer là-bas et les plus belles de ces
femelles resteront ici. J’ai une autre mission pour elles.
— Mais, seigneur, tu as toujours détesté employer femelles !
— La pire des menaces vient aujourd’hui des Mongols. Nos feddaviés
repoussent de plus en plus souvent des avant-gardes de ces chiens le long de
la mer Caspienne ! Alors, fais en sorte que ces femelles soient capturées
dans l’un des villages dévastés lors de leurs raids absurdes. Mangu Khan sera
forcément séduit par leur extrême beauté et au moins l’une d’elles deviendra
son esclave favorite. Il en mourra !
— Bien, grand sheikh, c’était justement le plan sur lequel je travaillais
pour ta plus grande gloire.

64 Des témoignages contemporains l’attestent et ça renforçait la renommée terri-
fiante des Assassins.
87 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Le front du Vieux de la Montagne se plissa soudain d’une ride d’intense
contrariété. Bien que Rukn al-Din Khur Shah soit son fils, l’idée de le voir
lui succéder lui déplaisait viscéralement, un peu plus chaque jour. Son obsé-
quiosité dissimulait une extrême fourberie.
65— J’ai fait réaliser des travaux importants à la forteresse de Mayssiaf
dans le djebel Ansariyé, près de la côte Méditerranéenne. Nous nous y re-
plierons le temps venu, lorsque les Mongols approcheront trop d’Alamut. Et
puis, si les Mongols arrivent jusque-là, tous se ligueront contre eux, les Ara-
66bes, les Chrétiens et même ces coyotes de Turcs Seldjoukides !
— Comment, père ! Abandonner Alamut et laisser ces chiens pesteux de
Mongols souiller de leur présence la forteresse de nos glorieux ancêtres ?
C’est hors de question !
Une paupière du Vieux de la Montagne se mit à cligner nerveusement
alors que la réaction de son fils venait de lui faire prendre une terrible déci-
sion. Khur Shah, son fils, vaniteux, veule et sournois commençait à se
dresser ouvertement contre lui ! Il le congédia d’un geste méprisant tout en
réfléchissant intensément. Khur Shah serait donc exécuté prochainement et
le problème de la succession se posait donc. Il avait bien, depuis un certain
temps, l’idée d’un successeur idéal pour devenir un jour le « Vieux de la
Montagne ». Une idée dont il aimait la folle audace. Le grand sheikh des
sheikhs pourrait-il être une femme ?

65 Le château de Mayssyiaf était la plus imposante des forteresses des Assassins
dans le djebel Ansariyé (actuelle Syrie). Ses ruines impressionnantes sont visitables
comme celles de toutes les forteresses des Assassins qui sont surtout en Iran.
66 C’est effectivement ce qui finira par arriver lorsque, vers 1258, les Mongols com-
mencèrent à approcher des côtes de la Méditerranée, les ennemis mortels Persans,
Arabes, Turcs et Chrétiens s’unirent brièvement avec succès pour repousser les
Mongols. Les Mongols avaient, à cette date, déjà ravagé Alamut.
88


Chapitre 11.
L’auberge de pique-puce



Paris – 20 mai 1251.
— Peut-être pourrons-nous encore entrer dans Paris en passant par la
porte Saint-Victor, déclara Jacques Quénède en les emmenant en direction
de l’est. Cette porte est celle qui ferme le plus tard. Sinon, nous trouverons
gîte et couvert à l’abbaye de Saint-Victor qui est juste en face, hors des mu-
railles.
— Tu es capitaine de la garde et écuyer de la reine, ne peux-tu obtenir
qu’on rouvre les portes de la ville sur ton ordre ? s’étonna Guillemin.
— C’est moi-même qui ai imposé que mon ordre de n’ouvrir à personne
ne souffre aucune exception ! sourit l’Écossais. C’est toujours en obtenant
l’ouverture de ses portes par trahison qu’une ville est prise.
— Puisqu’il semble qu’elle m’attende avec tant d’impatience et que je la
rencontrerai demain, parle-moi de la régente. Les rumeurs à son sujet sont-
elles vraies ?
— Elle t’inquiète, hein ?
Haussant dédaigneusement les épaules, le jeune homme contemplait les
vastes étendues de cultures maraîchères qui s’étendaient dans les faubourgs
de Paris. De petites maisons et des amorces de bourgs semblaient y pousser
aussi vite que salades.
— Bien, alors, Blanche est née à Palencia, en Castille, en 1188 du roy Al-
phonse de Castille et d’Aliénor d’Angleterre. Elle est donc la petite-fille de la
très renommée Aliénor d’Aquitaine qui a arrangé son mariage avec le roy de
France, Louis VIII, le fils de Philippe Auguste.
— Mais… c’est donc une très vieille femme ! Elle a 63 ans !
— Attends de la voir ! Il y a des légions de damoiselles qui, à moins de
vingt ans, se damneraient pour avoir sa beauté pour le prix de son âge !
— Bon, tu en étais à son mariage.
89 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— À cause de cet interdit, le roy Philippe Auguste a été obligé d’aller ma-
rier son fils, Louis VIII, à Blanche de Castille en Normandie qui était alors
terre d’Angleterre, chez son pire ennemi !
— Ah oui ! Cette fameuse histoire du pape Innocent III qui avait jeté
67l’interdit sur le royaume de France car Philippe Auguste avait épousé
68Agnès de Méranie sans que le pape ait jamais accepté le divorce de son
précédent mariage avec Ingeburge du Danemark !
— Exactement. Mais le roy Louis VIII est mort rapidement en faisant de
Blanche de Castille la régente du royaume durant la minorité de son fils,
Louis IX. Des barons en ont profité pour se rebeller en tentant de reprendre
leur indépendance. Mais avec une ruse digne d’un très grand souverain, elle
a maté toutes ces rébellions sans utiliser la force ! Thibaut de Champagne, le
futur roy de Navarre, était le meneur de ces barons révoltés. Il est devenu
éperdument amoureux de Blanche dès qu’il l’a rencontrée, il a écrit de ma-
gnifiques poèmes à son sujet et est devenu son amant.
— C’était une liaison motivée par calcul politique ?
— Je pense que non, mais ce fut certainement par calcul que Blanche a
laissé connaître l’existence de cette liaison scandaleuse. Ça a fait voler en
éclats la coalition des barons unis autour de Thibaut qui devenait soudain
très suspect aux yeux des autres.
— Et en ce qui concerne le légat du pape ? demanda Guillemin passion-
né par les ragots de cour.
— Romano Frangipani, le cardinal de Saint-Ange, fut longtemps son
plus proche conseiller et sans doute bien plus, mais c’était surtout un bel
homme avec un esprit très fin et beaucoup d’humour. Or Blanche est une
vraie femme, très belle et ardente comme sa grand-mère Aliénor

67 Jeter l’interdit sur un royaume était l’arme la plus redoutable des papes. Ils inter-
disaient ainsi à tous les religieux du royaume de célébrer messes, mariages, baptêmes
et enterrements. Toute la vie administrative s’arrêtait donc.
68 Il s’agit là de l’un des grands mystères de l’Histoire. Philippe Auguste épousa
Ingeburge du Danemark en août 1193. Le matin même après sa nuit de noces, il la
répudia et la fit emprisonner dans un monastère. Que s’est-il passé durant cette
nuit-là ? Le roi qui n’avait rien d’un inconstant et irréfléchi savait pourtant qu’un
« divorce » lui vaudrait d’énormes problèmes avec le pape. Et des problèmes avec le
pape, il en eut ! Ce n’était pas une difformité physique intime car il suffisait de faire
examiner Ingeburge par des religieuses et le divorce eut été automatique. Alors
quoi ? Mystère !
90 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
d’Aquitaine. Et puis, elle adore agir en surprenant et en déconcertant. Dans
les débuts de sa régence, au parlement, siégeait l’évêque de Beauvais qui
propagea la rumeur selon laquelle Blanche était enceinte des œuvres d’un
amant. C’était très grave car cela laissait supposer qu’elle avait déjà des
amants alors que le roy Louis VIII vivait encore et donc, que ses enfants
pouvaient être bâtards. La dynastie risquait d’être anéantie par de misérables
ragots !
— Il suffisait à la régente de se prêter à l’examen de sages-femmes qui
auraient ainsi déclaré qu’elle n’était pas enceinte !
— Hum, pas dans son style ! Trop fade ! Elle a combattu une rumeur en
créant un événement dont tout le peuple de France fut impressionné !
— Ah, oui, c’est vrai, je me souviens. On a dit qu’elle a osé…
— Oui, elle s’est rendue à une séance du parlement vêtue d’une longue
cape fermée et là, à la stupeur de tous, elle est montée sur la table et a ôté sa
cape sous laquelle elle était nue en disant « Regardez-moi bien et dites-moi si
je suis enceinte d’enfant ! » (historique !). Je la connais bien et je sais que de
faire ça l’a infiniment amusée.
— Tu la connais vraiment… très bien, n’est-ce pas ?
L’Écossais plongea son regard clair dans celui de Guillemin.
— De toute façon, la rumeur est exacte. Depuis plus de dix ans mainte-
nant, Blanche et moi…
— Regardez ! Là-bas, sur l’autre rive, il y a une auberge hors des rem-
parts ! criait frère Yves qui les avait rejoints. Et voyez, il y a des barques de
passeurs non loin ! Nous pouvons traverser. Je meurs de faim. Quelques
bons pâtés avec le fameux pain parisien puis un bon lit, ça nous changera de
nos bivouacs. Voyez comme cette auberge semble accueillante ! J’ai grande
hâte d’une francherepue (=repas copieux) !
En guise de réponse, Jacques et Guillemin qui connaissaient Paris, éclatè-
rent de rire.
— Une auberge où l’on se fait larronner (=détrousser), peut-être même
estriller (=étriper), c’est ça ?
69— Non, mais c’est la fameuse auberge de « Pique Puce » dont on dit
qu’elle porte fort bien son nom !

69 Sur le site de cette auberge s’établit ce qui deviendra et restera le quartier de Pic-
pus.
91 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Un étrange individu qui allait vers la toute proche porte Saint-Victor
s’était arrêté devant la monture de Guillemin et lui tendait sa sébile.
— Pénitence ! Pénitence, Monseigneur ! Je ferai bonne pénitence pour
toi ! clamait-il.
Sur sa chevelure hirsute, il portait ce qui ressemblait à une couronne
d’épines. Il était torse nu et, par-dessus son épaule, il ne cessait de frapper
son dos avec ce qui ressemblait à un vague fouet.
— C’est le vieux Marcel ! chuchota Jacques à l’attention d’Ange et de
70frère Yves. Il est pénitent professionnel . Pour quelques piécettes, on lui
confie ses pêchés et il se charge de faire pénitence selon ce qu’on l’a payé et
la gravité des pêchés.
Guillemin déposa quelques piècettes dans la sébile du pénitent.
— Merci puissant seigneur ! Il examina les pièces et fit la grimace.
— Une pénitence d’une demi-journée, pas plus ! Mais beau chevalier, tu
as la peau halée de ceux qui reviennent de croisade ! Tu es jeune et tu as dû
te livrer là-bas à tous les vices ! La débauche ! C’est ça ton péché ! Ajoute
quelques pièces car ça doit mériter bien plus d’une demi-journée de péni-
tence !
— Il mérite des années de pénitence tant sont grands ses pêchés de dé-
bauche ! jeta froidement frère Yves en lançant des pièces dans la sébile.
Jacques Quénède interrompit cette étrange transaction en les hélant de se
dépêcher car les gardes de la porte Saint-Victor allaient fermer pour la nuit.

À peine eurent-ils pénétré dans Paris, que les lourds ventaux de bois se
refermèrent derrière eux avant que les gardes ne fassent coulisser trois gros-
ses poutres qui les verrouillaient durant la nuit. Jacques Quénède leur fit
mettre pied à terre et confia les montures à ses gardes pour les mener en
l’écurie du palais royal. Ils empruntèrent la « grande rue Saint Victor » pas-
sant derrière le collège des Bernardins. Avant que les chevaux ne s’éloignent,
ils récupérèrent chacun un baluchon et Guillemin prit le magnifique sabre
que lui avait offert le Vieux de la Montagne et qu’il accrocha fièrement à sa
ceinture. Avec le pourpoint en brocart de soie à ses armes, cela lui donnait
l’allure d’un prince croisé.

70 Pénitent professionnel : ce « métier » existait vraiment, mais en trop petit nom-
bre pour former une confrérie.
92 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Nous allons facilement trouver bonne et honnête taverne et auberge,
déclara l’Écossais. Guillemin, ne pourrions-nous pas aller chez ta mère, à
« La Pomme de Pin » ? Je connais bien, la cuisine y est fameuse !
— Non ! déclara sèchement le jeune chevalier avant de préciser hum-
blement : Pour partir en croisade, j’ai quitté la maison un peu vite, comme
un larron, sans même embrasser ma mère qui m’aurait retenu. C’était il y a
plus de deux ans ! Alors je voudrais y revenir seul, demain, après l’audience
avec la régente.
— Elle sera furieuse ?
Secouant sa main devant lui en gonflant ses joues, Guillemin fit com-
prendre qu’il redoutait particulièrement ce moment.
— Qu’importe ! Nous irons donc au « Chat qui pêche » ! Ça fera plaisir à
frère Yves car ils ont un pâté de sanglier absolument divin ! commenta Jac-
ques en évitant souplement un énorme cochon en balade qui portait une
clochette, indiquant ainsi qu’il était la propriété de l’abbaye de Saint Antoine.
Ils débouchèrent par la pointe de la place Maubert pour passer à côté de
l’imposant calvaire en granite des Vosges avant d’en sortir près du gibet où
71se balançaient deux corps desséchés par le temps .
En descendant les deux marches menant dans la grande salle du « Chat
qui pêche », le jeune homme sourit car pour la première fois depuis Saint-Jean
d’Acre, il remettait les pieds dans une taverne parisienne et le dépaysement
le frappa. La salle paraissait crasseuse en comparaison de l’auberge de Gün-
ther à Acre, mais le bavarois était un grand maniaque de l’astiquage et de la
cire. L’établissement était bondé d’une clientèle beaucoup moins cosmopo-
lite que le mélange de races et de langues qui faisait le charme de l’orient
chrétien.
Bernard, le tavernier, s’approcha avec un large sourire en s’essuyant les
mains avec une touaille grise de crasse.
— Soyez le bienvenu messire Quénède ! s’écria-t-il tout en détaillant les
quatre arrivants avant que son sourire ne s’efface soudain alors que son
regard s’arrêtait sur le chevalier.

71 Un pendu le restait jusqu’à ce que tous ses os soient tombés et qu’il ne subsiste
que la corde. Cela faisait partie de l’indispensable exemplarité de la peine. Les gibets
étaient donc d’un spectacle tout à fait « charmant », très riches en senteurs « délica-
tes ».
93 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Guillemin ? bredouilla-t-il, incrédule. Guillemin ! Mordiable ! Larron,
fripouille ! Même les sarrasins n’ont pas voulu de toi ! Où sont les six de-
niers que tu me dois ?
— Maraud ! Comment oses-tu t’adresser ainsi à l’écuyer de notre bon
roy ? Veux-tu passer la matinée de demain au pilori du marché Palu ? inter-
vint Jacques Quénède en prenant le tavernier par l’oreille et en faisant mine
de dégainer son épée.
— Je me disais aussi qu’il était impossible de voir Guillemin en tel affu-
blement de prince ! Si ce chevalier est l’écuyer du roy, ça ne peut pas être ce
voyou de Guillemin ! grommela Bernard en s’éloignant tandis que ses hôtes
prenaient place à une longue table devant le foyer.
Tandis que frère Yves et Ange commandaient des pâtés, une poularde,
72du pain de Chilly et du vin de Bourgogne, Jacques s’enquit en riant de
savoir si le jeune homme était vraiment parti vers l’orient en laissant de si
« terribles » dettes.
— La veille du jour où j’ai suivi les chevaliers de Bourgogne à la croisade,
il m’avait confié quelques pièces pour lui acheter de bon matin de l’ail de
Gandelu et des oignons de Bourgueil au marché Palu et j’ai oublié ! Je lui
donnerai dix deniers demain matin.
Paris – 21 mai 1251.
Après s’être baigné, Guillemin s’était vêtu de ses plus beaux atours. Il
avait mis le splendide pourpoint en brocart de soie portant ses armes que
Rosamonde lui avait offert et que le meilleur tailleur d’Acre avait confec-
tionné. À sa ceinture pendaient d’un côté le sabre, cadeau du maître des
Assassins, dans son fourreau de cuir rouge finement brodé de fil d’or et de
l’autre, la dague de Roxane.
Frère Yves et Ange lui servaient de miroir vivant et conseillaient la re-
touche de l’un ou l’autre détail.
— À présent, tu ressembles à ce que tu es, un prince revenant de croi-
sade !
— Prince, je ne suis pas !

72 Le pain de Chilly était le pain de haute qualité alors que le pain « reboud » était le
pain mal cuit donné aux pauvres ou à l’Hôtel Dieu. Mais il y avait une infinité de
qualités intermédiaires.
94 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Le franciscain balaya l’objection d’un geste désinvolte de la main alors
73qu’au clocher de saint Pierre des Arcis commençait à sonner tierce
(09 h 00), l’heure pour eux de se rendre au palais royal.
Les attendant devant la porte de la taverne, Jacques Quénède leur distri-
bua d’épaisses capes fourrées car un air glacial était tombé durant la nuit,
enveloppant la ville d’un épais brouillard. Au moment de franchir le seuil,
Guillemin mit dix deniers dans la main du tavernier courbé en signe de res-
pect obséquieux devant un écuyer du roy.
— C’est de la part de Guillemin, dit-il. Je le connais bien, il paie toujours
ses dettes !
— C’est la même voix ! balbutia l’homme en blêmissant. C’est là grande
charmogne ! Berthe ! Ma Berthe, accours prestement ! Le spectre de ce vau-
rien de Guillemin est revenu de chez les sarrasins et m’a donné dix deniers !
Va enterrer cette monnaie du Diable devant la taverne de Jacquot le Bouffi,
la malédiction du spectre retombera sur sa maison et ses clients viendront
chez nous !

73 Chaque église de Paris avait sa spécialité de sonner pour certains offices seule-
ment. Le parisien médiéval savait ainsi l’heure « à l’oreille » en se basant sur le son
caractéristique de la cloche de l’une ou l’autre église.
95


Chapitre 11.
Le palais royal de la Cité



Paris – Le palais royal – 21 mai 1251.
L’air était glacial et le brouillard masquait tout d’un épais linceul blanc au
grand dam de frère Yves qui s’était fait une joie de voir Notre Dame de plus
près en allant vers le palais. Ils franchirent le petit châtelet dont la haute
silhouette fantomatique se dressait menaçante à l’entrée du « Petit Pont ».
Les gardes qui étaient toujours de faction à l’entrée de l’étroit passage et
74percevaient le payage saluèrent avec respect Jacques Quénède, leur chef.
En traversant le petit pont, Ange et frère Yves plaquèrent leurs mains sur
leurs oreilles tellement l’intense cacophonie des cris leur semblait insoutena-
ble. Les ponts de Paris étaient vraiment les lieux les plus bruyant qui soient
au monde ! À cette heure déjà avancée de la matinée, toutes les boutiques
étaient ouvertes, leurs volets de bois rabattus vers l’avant leur servant d’étal.
75D’abord venaient des bouchers et des talemeliers , suivis vers la rive de la
76Cité des épiciers et des apothicaires en raison de la proximité immédiate du
grand hôpital de l’Hôtel-Dieu.
Un chariot chargé de barriques de vin se dirigeant vers la Cité et un autre
chargé de grosses poutres cherchant à en sortir ne pouvaient se croiser sans
que plusieurs boutiques de bouchers et de talemeliers ne referment leur étal
pour élargir la chaussée. Comme le charretier amenant les poutres refusait

74 Le payage n’était dû que par les professionnels : chariots, marchands ambulants,
montreurs d’animaux, etc. Ces derniers bénéficiaient d’une exception : ils pouvaient
payer en faisant exécuter un numéro de leur animal. C’est très précisément de cette
coutume que vient l’expression « payer en monnaie de singe ».
75 Talemelier = boulanger. Le terme « boulanger » est d’origine picarde et provient
de la « boule » de pain, il n’apparaîtra que vers la fin du XIIIe siècle.
76 Apothicaires = ancêtres des pharmaciens, mais qui, à cette époque, fabriquaient
eux-mêmes les médicaments.
97 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
de respecter la règle de priorité et que les boutiquiers n’envisageaient nulle-
ment de relever leurs étals, après l’escalade des injures, on s’acheminait
assurément vers une rixe.
77Apercevant un immense gaillard portant les armes de Paris et coiffé
d’un casque conique à l’ancienne qui se tenait nonchalamment près de l’une
des entrées de l’Hôtel-Dieu, Jacques porta ses doigts à sa bouche pour émet-
tre un sifflement strident dominant la cohue et attirer son attention.
— Oh, l’Antéchrist ! Dégage-moi ça, cornes de bouc !
— L’Antéchrist ? demanda frère Yves étonné.
78— C’est le surnom que le peuple de Paris a donné à ce sergent, sourit
Guillemin.
Afin de surmonter les cris et le vif échange d’injures de la dispute, les
marchands ambulants très nombreux devaient monter le ton et hurlaient à
présent pour vanter leurs produits.
— Cote et surcot rafeteroie ! criaient les raccommodeurs d’habits.
— Huche et banc sait bien refère ! beuglait un menuisier.
— Chandelles de coton, meilleures que les étoiles ! s’époumonait un
vieux vendeur de chandelles.
D’autres métiers, par dizaines, arpentaient le pont, chacun cherchant à se
distinguer en délivrant son message plus fort que les autres. Commerçants,
clients et passants s’interpellaient aussi à grands cris en plaisantant.
79N’ayant jamais connu une agitation aussi bruyante , le moine et Ange
lançaient de tous côtés des regards effrayés. Très nombreux étaient aussi les
boutiquiers qui dévisageaient Guillemin en fronçant les sourcils de fouiller
leur mémoire, cherchant vainement à faire coïncider leurs souvenirs avec ce
chevalier en riche apparat, à la peau brunie par le soleil d’orient et qui portait
une arme de sarrasin.
Un trompille sonneur de trompette parvint un instant à dominer la terri-
fiante rumeur ambiante pour annoncer un crieur-juré des halles. Celui-ci

77 Donc un sergent de la prévôté de Paris. Les armoiries de la ville de Paris étaient
pratiquement les mêmes que celles de nos jours. "De gueules au navire équipé
d’argent voguant sur des ondes de même, au chef cousu d’azur à un semé de fleurs
de lys d’or, qui est de France ancien".
78 Il y eut réellement, en ces temps, un sergent de la prévôté de Paris surnommé
l’Antéchrist.
79 Les chroniques racontent que des provinciaux ou des étrangers restaient au bord
du pont, n’osant s’y engager, tant le bruit semblait terrifiant.
98 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
déroula un long rouleau de parchemin pour proclamer d’une voix puissante,
bien qu’insuffisante à couvrir le bruit, toute une liste de prix pratiqués aux
halles ainsi que la mise en vente d’un commerce et l’exposition au pilori de
80Jeannette dite « beaux crocs » pour avoir « en son étal du parquet de la
marée mis poisson défraîchi ». Un attroupement s’était aussitôt formé pour
écouter et commenter ces annonces tandis qu’agitant devant eux leur cré-
celle, tels des spectres encapuchonnés, deux lépreux passaient en s’ouvrant
aisément un chemin à travers la foule.
Napée de brouillard et jouxtant les maisons du petit pont, la façade laté-
rale du grand Hôtel-Dieu était bien l’unique indice permettant de savoir que
le pont était franchi alors que commençait l’alignement des étals du marché
Palu. Dans la rue du même nom, se prolongeant par la rue de la Juiverie
traversant la Cité, s’alignaient à présent des dizaines de chariots transportant
toutes sortes de marchandises. L’altercation qui se déroulait sur le petit pont
commençait déjà à créer l’un de ces terribles embouteillages si fréquents à
Paris.
81À l’entrée du marché Palu et empiétant sur la chaussée pavée s’était ins-
tallé un carrier Corse qui taillait une meule. Le bruit sonnant de son marteau
frappant le burin qui faisait jaillir des étincelles de la pierre, agressait doulou-
reusement les oreilles. Tandis qu’Ange ne pouvait résister au plaisir
d’échanger quelques mots avec lui dans la langue de son pays, Guillemin
indiqua qu’il préférait obliquer tout de suite vers la gauche pour emprunter
la petite rue du Marché Neuf passant sur le côté de l’église Saint-Germain le
Vieux pour rejoindre le quai Saint-Michel. Ce trajet lui évitait de passer, trop
vite, trop près de la taverne familiale.
Après avoir de nouveau obliqué dans la rue de la Barillerie qui longeait le
palais royal, ils en atteignirent finalement la porte Saint-Michel où les gardes
saluèrent de nouveau respectueusement leur capitaine. À l’autre bout de la
82grande cour, une foule nombreuse entrait et sortait, allant vers la galerie
83des Merciers ou en revenant. Ils passèrent derrière le chevet de la Sainte-

80 Ladite Jeannette devait donc être édentée.
81 La rue de la Juiverie était l’une des rares rues pavées suite à l’édit royal de Philippe
Auguste.
82 Contrairement aux lieux actuels de pouvoir, tous « bunkerisés », ceux de jadis
étaient largement ouverts au public qui pouvait assez facilement apercevoir ses
souverains.
83 Le chevet = l’arrière d’une église, d’une chapelle ou d’une cathédrale.
99 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Chapelle dont la gracieuse silhouette élancée éveilla chez le jeune homme
une foule de souvenirs.
Durant la construction qui s’était déroulée en même temps que celle de
Notre-Dame à l’autre bout de l’île de la Cité, Guillemin n’était qu’un gamin
et venait chaque jour admirer, sur l’un ou l’autre des chantiers, le travail
incroyablement habile des maîtres artisans. Il adorait assister au levage et à
l’ajustage des énormes blocs de pierre taillés qui paraissaient se mettre en
place avec une précision inférieure à l’épaisseur d’un cheveu. Lorsqu’il avait
si précipitamment quitté Paris, le chantier de la Sainte-Chapelle venait de
s’achever. Les échafaudages avaient été retirés et le gracieux édifice dont la
flèche disparaissait dans le brouillard ressemblait désormais au gigantesque
reliquaire qu’il était en réalité.
84Ils contournèrent le bâtiment du trésor des chartes à côté de la Sainte
85Chapelle puis Jacques les guida à droite du grand degré pour passer en
dessous de la large passerelle de la galerie des Merciers. De ce côté, beau-
coup plus désert, se dressaient au fond, en face d’eux, les bâtiments des
appartements privés de la famille royale, sur leur gauche la Sainte Chapelle et
sur leur droite l’énorme masse des bâtiments administratifs du palais et des
86cuisines. Tout près s’élevait le vieux donjon rond, un vestige déjà désuet
des âges plus anciens.
Presque en face du vieux donjon, deux sergents armés d’une lance gar-
daient une porte massive encadrée de deux piliers sculptés représentant
chacun un roy de France. L’un des sergents ouvrit respectueusement la
lourde porte pour les laisser pénétrer dans un vestibule. Ils entraient en cet
instant dans la partie interdite du palais, celle réservée aux puissants qui
régnaient sur le royaume de France.
Guillemin songea qu’aujourd’hui les sergents s’inclinaient devant lui et
Blanche de Castille l’attendait ! Ils parcoururent des enfilades de salles et
d’escaliers pour parvenir finalement dans une antichambre dont une ban-
quette revêtue de velours cramoisi faisait le tour. Jacques les pria de s’asseoir

84 Trésor des chartes = petit bâtiment réservé aux archives royales les plus pré-
cieuses. Construit en même temps que la Sainte Chapelle pour servir de sacristie…
85 Grand degré = large escalier en éventail qui, depuis la grande cour du palais,
menait à la galerie des Merciers reliant le palais au niveau haut de la Sainte-Chapelle.
86 Le donjon du palais de la Cité se dressait environ une centaine de mètres der-
rière la tour de César (qui existe toujours à la droite de sa jumelle, la tour d’Argent).
Il fut démoli au XIVe siècle.
100 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
tandis qu’il se glissait par une haute porte. Il revint rapidement, passant son
visage et son bras par la porte pour leur faire signe de le rejoindre.
Ils se faufilèrent par l’entrebâillement pour pénétrer dans une grande
pièce sombre aux splendides voûtes. L’Écossais les pria du geste de
s’installer sur un banc, à côté de l’entrée.
— Nous sommes dans la salle du Conseil ! leur murmura-t-il en
s’asseyant près d’eux.
La salle était éclairée par quatre hauts chandeliers sur pied portant cha-
cun six chandelles et les lueurs de troncs d’arbres entiers flambant dans
l’immense cheminée devant laquelle s’étirait la longue table chargée de dos-
siers. Six hommes âgés, richement vêtus étaient assis à cette table et
discutaient avec animation de questions financières concernant des dizaines
de milliers de livres. En bout de la table, une haute cathèdre finement sculp-
tée tournait le dos aux nouveaux arrivants qui ne pouvaient voir sur
l’accoudoir qu’un coude vêtu de blanc de la toute puissante Blanche de Cas-
tille.
— Il suffit ! clama-t-elle sèchement en tapant du poing sur la table. Mes-
87sire Boileau nous assure que les habitants du grand pont, qui sont surtout
88des changeurs de monnaies , ne prétendent pas délaisser leurs habitations
durant la construction d’un nouveau pont mieux bâti et je sais qu’il en est de
même pour les moines qui sont propriétaires des moulins en dessous !
Qu’on ne me fasse plus perdre mon temps à débattre de la reconstruc-
tion de ce pont ! Mais je veux qu’on prenne acte de la volonté de ses
habitants et que les survivants ne viennent pas se plaindre auprès de moi
89lorsque ce pont sera emporté par une prochaine forte crue ! Sortez à pré-
sent, le conseil est terminé pour ce jour.
Guillemin fut frappé par la voix claire de la régente qui était celle d’une
jeune femme. Elle avait gardé l’accent de Castille qui était très net et lui
donnait une note chantante bien charmante. Mais c’était aussi la voix de
quelqu’un d’habitué à commander et qui ne souffrait d’aucune contradiction.
Apparemment, Blanche de Castille s’exprimait beaucoup avec son corps car

87 Étienne Boileau = futur prévôt des marchands (très vaguement l’équivalent
d’un maire) et auteur du « Livre des 101 métiers » paru en 1268.
88 D’où le nom qui lui est resté de pont au change. Ce regroupement voulu par le
pouvoir royal servait au « contrôle des changes ».
89 Le grand pont sera effectivement emporté par une crue en 1280. Il sera rebâti
doublé d’un pont parallèle dédié aux moulins et appelé « pont aux meuniers ».
101 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
ses mains, longues et fines, allaient et venaient en appuyant ses propos ainsi
que sa tête qui apparaissait parfois sur le côté du dossier de la cathèdre, coif-
fée d’un chaperon blanc posé sur une mentonnière de fine soie. Tandis que
les membres du conseil quittaient la pièce, elle leva le bras et d’un élégant
basculement autoritaire de la main fit l’invite de s’approcher en s’adressant
derrière elle. Jacques alla reculer la lourde cathèdre.
Blanche de Castille se leva et se dirigea vers eux en souriant. Elle était en-
tièrement de blanc vêtue et avait la démarche un peu déhanchée d’une jeune
femme cherchant à séduire. Stupéfait, le jeune homme regarda vers Jacques
Quénède en songeant « Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas elle ! ». Il
avait devant lui, une femme qui n’avait guère plus d’une trentaine d’années
mais pas une femme de 63 ans ! Cette femme à l’aspect si jeune ne pouvait
être la toute puissante régente que le peuple appelait affectueusement « Ma-
90dame Blanche » et qui régnait déjà lorsqu’il était né ! Quelques mèches de
cheveux très bruns dépassaient de dessous sa mentonnière. Bien plus petite
que lui, elle s’arrêta devant Guillemin en levant la tête pour continuer à le
fixer intensément. Arrachant brutalement le jeune homme à sa stupeur, un
fort coup de coude de frère Yves le rappela à ses devoirs et il mit un genou à
terre devant sa souveraine en baisant un pli de sa cotte blanche tandis que
ses compagnons faisaient de même.

90 Guillemin est né en 1231 et a donc 20 ans. Blanche de Castille exerça la régence
dès 1226 alors qu’elle avait 38 ans. En 1251, elle a 63 ans.
102


Chapitre 12.
Blanche de Castille



Paris – Palais royal de la Cité – 21 mai 1251.
Il marchait derrière Blanche de Castille qui avançait rapidement. Il lui fal-
lait agrandir ses enjambées tandis qu’ils traversaient les jardins du palais sous
un véritable tunnel de fleurs poussant sur des treillis de bois. Alors qu’ils
sortaient du palais, elle avait, d’un signe impérieux de la main, enjoint aux
autres de demeurer sur place tandis qu’elle continuait seule avec Guillemin.
Celui-ci avait noté qu’aussitôt que celle qui régnait sur le royaume était appa-
rue dans ses jardins, la multitude de jardiniers s’occupant des potagers et des
immenses jardins d’agrément avait disparu comme par enchantement.
Alors qu’ils parvenaient sous une large pergola circulaire servant
d’intersection à deux allées, la régente s’arrêta brusquement en se retour-
nant. Emporté par son élan, le jeune homme la percuta et dut l’enlacer pour
la retenir et l’empêcher de tomber. Elle passa ses bras derrière la nuque du
chevalier qui, horriblement gêné, rougissait violemment. Elle rit d’un rire
cristallin de jeune fille sans chercher à se redresser.
— C’est si agréable d’être tenue dans les bras d’un beau chevalier ! mur-
mura-t-elle d’un ton sensuel avant de se redresser à regret.
Elle désigna un banc de marbre recouvert de petits coussins multicolores
et ils s’y assirent.
— Tu plais beaucoup aux femmes ! Je le sais ! dit-elle d’un ton catégori-
que. Je sais déjà beaucoup de toi ! Le roy, mon fillot, me parlait de toi dans
toutes ses lettres. Il est très satisfait de ce que tu as fait en orient et il ne sait
pas encore que tu as mis fin si vite à cette folie des pastoureaux ! Par contre,
il lui a fallu faire de gros efforts pour fermer les yeux sur ta vie dissolue avec
bien des femmes ! J’ai pris soin de l’élever dans une grande ferveur reli-
gieuse… un peu trop, je crains. Mais, ta vie dissolue n’est peut-être pas
103 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
totalement de ta faute, après tout ? Parle-moi de ces terrifiants Assassins.
D’où viennent-ils ? De la truandaille de Jérusalem, de Damas ou du Caire ?
— Que nenni, majesté ! Leur créateur, vers les années 1080 s’appelait
Hassan ibn al Sabbah et c’était un prodigieux érudit ayant fait ses études à
l’université du Caire en compagnie du grand philosophe, mathématicien et
91astronome Omar Kayyâm . C’était donc, au contraire, un homme remar-
quable, très instruit, qui a fondé la secte de ces tueurs implacables qu’il
nomme en persan ses Assâssyouns, que les croisés ont traduit par Assassins
92et que les Arabes nomment Al Qâ’ida .
Durant plus d’une heure, Guillemin indiqua tout ce qu’il savait à propos
des Assassins et répondait aux innombrables questions de la régente.
— Mais, tu les admires, dirait-on ?
— J’en conviens. Leur organisation, leurs méthodes et leur réussite sont
remarquables. Ils sont terrifiants et admirables !
— J’aime la manière que tu as de me regarder, sourit Blanche de Castille.
— C’est que vous êtes une très belle femme, majesté ! Et puis vous res-
semblez étonnamment à…
— À qui ? Dis ! Elle lui donna un petit coup de poing impatient sur
l’épaule. Ressemblerais-je à une certaine Persane, une tueuse de ces Assas-
sins ?
— Ah, vous savez ça aussi ?
— Dis-toi que je sais tout de toi ! Parle !
— Vous ressemblez incroyablement à Roxane. Il s’abstint de préciser
que cette ressemblance comportait quand même une différence de plusieurs
décennies.
— La plus belle guerrière de ces Assassins qui brûle nos églises ?
— Mais avec le chaperon et la mentonnière, c’est toutefois difficile à as-
surer car je l’ai toujours vue avec les cheveux libres.

91 Le plus célèbre ouvrage d’Omar Kayyâm est le Rubayat. Un exemplaire unique
(provenant peut-être de la fabuleuse bibliothèque d’Alamut) gît aujourd’hui, depuis
près de 100 ans, à 4 000 m au fond de l’Atlantique, dans l’épave du Titanic. Il venait
d’être acheté aux enchères à Londres pour 405 £. Sa couverture était sertie de plus
de mille joyaux.
92 Tout à fait authentique. Ils avaient vraiment déjà TOUT inventé en matière de
terrorisme !
104 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Après avoir lancé un rapide regard autour pour s’assurer que personne
ne les voyait, la régente ôta d’un geste sa coiffe et laissa ruisseler les longs
cheveux qu’elle avait toujours remarquablement bruns.
— Comme ça ? demanda-t-elle le regard brillant.
— C’est… c’est incroyable ! balbutia-t-il alors que, sans même le réaliser,
ses mains se posaient sur les épaules de la souveraine qui se laissa aller
contre lui et un instant ses lèvres se posèrent contre celles du chevalier,
avant qu’elle ne se lève d’un bond en rougissant violemment.
— Tu… tu pourrais être mon petit-fillot ! murmura-t-elle en posant sa
main devant sa bouche d’un air consterné.
— Je ne le suis pas ! Et quelle importance, tu es si belle. Pardon, majes-
té ! Vous êtes si belle et…
— Mécréant ! siffla-t-elle sans pouvoir s’empêcher de sourire tendre-
ment. Tu étais sur le point de te marier avec une chrétienne, tu es l’amant
d’une tueuse impie et je passe sur bien des détails. Et tu serais prêt à ajouter
une vieille reine à ton… harem ? Débauché !
— Je suis navré, majesté, mais je ne puis empêcher mon regard de réagir
à la beauté d’une femme. Pardonnez-moi.
— Tu es dangereux ! C’est à moi de prendre garde à mes tentations ! Le
roy m’a écrit que tu es le seul chrétien à avoir espionné une de leurs céré-
monies si spéciales. Est-ce exact ?
— Oui, je l’ai observée en me tenant caché, mais je fus repéré et…
— Et tu fus poursuivi par l’une de ces houris qui était en train de donner
du plaisir à un nouveau tueur ? Frère Yves en a parlé au roy qui me l’a écrit.
Je me suis fort intéressée à tes aventures, sais-tu, chevalier ? C’est bien plus
passionnant que « Lancelot » de Chrétien de Troyes.
— Oui, cela se passait sur les toits de la forteresse d’Alamut, par une nuit
de grand vent.
— Celle qui t’a poursuivie, ne serait-ce pas Roxane ? Ça, je le devine car
tu n’en as parlé à personne. Raconte-moi ce qui s’est passé. Parle-moi de
cette Roxane à qui je ressemble ! Ah, si on me craignait comme elle pour
avoir tranché des gorges, cela me faciliterait la tâche avec mon conseil ! Je
veux mieux la connaître !
— Plus tard, majesté, il me faut d’abord votre accord pour étudier avec
messire Quénède comment renforcer votre sécurité.
— Je te donne cet accord. Tu crois qu’ils sont déjà ici, à Paris et qu’ils
ont l’intention de me tuer ?
105 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Je crois qu’ils sont déjà là et chercheront assurément à vous tuer, ma-
jesté. Votre trépas forcerait le roy à revenir d’orient pour diriger son
royaume sur lequel vous régnez actuellement et cela ferait aussitôt reprendre
l’anarchie dans le royaume de Jérusalem. Les Assassins sauront profiter de
ce désordre, ils n’attendent que ça ! Ils rêvent de s’emparer de certains châ-
teaux des croisés.
— Hum… C’est tout à fait logique !
93— Jusqu’à présent, le roy Louis est le seul à ne pas leur avoir cédé et
n’avoir pas traité avec eux. L’empereur d’Allemagne, Frédéric II, leur payait
un tribut car il craignait qu’ils ne le fassent exécuter dans son palais de Sicile.
Il en est de même pour le roy de Hongrie, le sultan du Caire, le calife de
Bagdad et pour des dizaines d’Émirs. On dit même que le roy d’Angleterre,
Richard Cœur de Lion, les a payés pour tuer son adversaire devenu roy de
Jérusalem en étant soutenu par Philippe Auguste, le marquis Conrad de
Montferrat qui périt sous les coups de deux Assassins vêtus en moines, dans
une ruelle de Tyr, en avril 1192. Ils sont devenus les grands spécialistes du
meurtre des puissants et savent les terroriser. L’Émir de Téhéran leva un
jour une puissante armée pourvue d’énormes balistes pour assiéger Alamut,
la détruire et faire empaler le Vieux de la Montagne. Un matin durant le
siège, à l’aube, dans sa chambre de son palais de Téhéran gardée par plus
d’une douzaine de ses soldats, il s’éveilla pour retrouver ses deux chiens
égorgés près de sa couche et un message tenu par un poignard planté dans
94l’oreiller à côté de lui . Par ce message, le Vieux de la Montagne lui disait
qu’il avait eu la bonté de l’épargner, pour cette fois. L’Émir rappela aussitôt
son armée et plus personne n’a jamais osé s’en prendre à Alamut.
— Qui sont leurs ennemis ?
— Un peu tout le monde car tous craignent les Assassins plus que le
Diable. Quant à leurs alliés, là réside le plus terrifiant des mystères ! Depuis
toujours ils sont très étroitement liés aux Templiers.

93 Le futur Saint-Louis fut le seul à mépriser les menaces du Vieux de la Montagne
qui semble en avoir été tellement stupéfait qu’il n’insista pas. En fait, le roi fut très
rusé en renvoyant le débat qu’il avait avec le très inquiétant émissaire des Assassins
(scène décrite par Jehans de Joinville) à discuter avec le maître des Templiers, les
alliés des Assassins, mais qui ne pouvait décemment pas trahir le roi. Les Templiers
étaient les seuls que craignaient les Assassins.
94 Voir « La loi des Assassins », du même auteur. Anecdote par ailleurs authentique.
Procédé classique des Assassins.
106 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Guillemin vit le visage de Blanche de Castille se durcir soudain.
— Ces mécréants de Templiers ont donc partie liée avec ces damnés !
J’aurais dû m’en douter !
— Le roy ne vous en avait pas parlé ?
— Bien sûr que non ! Je te l’ai dit, je crains de l’avoir trop éduqué dans la
religion ! Les Templiers sont des moines et il ne fera jamais rien contre eux,
mais mon instinct me dit que les Templiers œuvrent contre le royaume. Dis
ce que tu sais !
Le jeune homme lui raconta par le détail les nombreuses preuves qu’il
avait à propos de l’étroite collusion qui existait entre les Assassins et les
Templiers.
— Je suis persuadé que les Assassins sont le bras armé des Templiers,
conclut-il. J’ignore toujours, par contre, quel but ils poursuivent.
— Je pense le savoir et ce que tu viens de me révéler le confirme ! Réflé-
chis, chevalier ! Qui détient la plus grande puissance financière du monde ?
— Incontestablement et de loin, les Templiers.
— Qui peut réunir en quelques jours une armée de plus de 40 000 guer-
riers expérimentés, alors qu’il faudrait au roy plusieurs semaines pour réunir
son ost ?
— Les Templiers toujours !
— Qui peut imposer sa loi aux Templiers ?
— Ils ne dépendent que du pape.
— Oui, en principe. Le pape doit connaître les liens étroits unissant les
Templiers et les Assassins aux dons si particuliers. Si le pape s’en prenait aux
Templiers, il doit se douter que ses jours seraient comptés. Les Templiers
sont immensément puissants et de là à ce qu’ils cherchent devenir les maî-
tres absolus d’un immense empire…
— C’est fort logique, Majesté. De plus, avec l’aide si discrète et efficace
des Assassins, il leur serait facile de mettre en place un pape qui serait leur
créature.
— Ils veulent recréer le vieux rêve de l’Empire de Rome à leur profit,
mais pour ça, il leur faut que disparaisse la couronne de France ainsi que
d’autres ! Frère Yves connaît-il tout ce que tu viens de me raconter ?
— Oui, tout.
— Parfait ! Je vais le mettre au travail avec mon conseiller secret chargé
du dossier d’accusation du Temple que je constitue pour celui de mes des-
cendants qui aura la volonté et la force de remettre l’ordre des Templiers à
sa juste place. De plus, le peuple qui les déteste sera avec nous.
107 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Il faudra frapper comme l’éclair ! murmura Guillemin les yeux bril-
lants d’excitation.
Blanche de Castille rajusta tendrement l’une des mèches bouclées du
jeune chevalier avant de taper rageusement du pied.
— Ah, si seulement tu étais mon petit-fillot ! Tu aurais été, un jour, un
assez bon roy ! À condition que je puisse te marier à une princesse très laide
pour améliorer tes mœurs déplorables dignes des Mérovingiens ! Comment
crois-tu que ces Assassins vont attaquer le royaume ? Sont-ils nombreux,
des cavaliers par centaines ?
— Non, majesté, ils ne vont pas mener des charges de cavalerie, ils ne
font pas la guerre comme nous. Je pense qu’ils sont moins d’une centaine
dans le royaume. Leur but est de faire régner la terreur afin que le roy soit
pressé par ses barons, l’Église et son peuple de céder à leurs demandes. Je
pense qu’ils utiliseront même le feu grégeois comme ils l’ont fait à Acre ! Il
faut que je commence par inventorier avec Jaques Quénède les endroits
prestigieux de Paris les plus sensibles au feu grégeois.
— Rentrons maintenant ! déclara la régente en se levant et tandis qu’ils
repartaient par l’allée en tunnel de fleurs, elle lui prit le bras et s’abandonna à
appuyer sa tête doucement sur son épaule. À un moment, la couverture
fleurie s’éclaircit, elle se redressa pour s’écarter un peu de lui avant de haus-
ser les épaules et de lui reprendre le bras.
— Des yeux nous observent par dizaines depuis le palais ! murmura-t-
elle. Des chambrières, des servantes et de nobles dames qui sont toujours
avides de pouvoir colporter le moindre de mes actes inhabituels ! Et là, elles
en ont de l’inhabituel ! Je suis tête nue au bras d’un jeune et beau chevalier
arrivant d’orient ! Tout Paris saura avant sexte (midi) que « madame Blan-
che » a un nouvel amant ! J’en ai l’habitude, on m’en prête un nouveau
presque chaque semaine qui sont pourtant bien peu flatteurs ! Mais cette
fois…
Elle rit tout en rougissant et s’arrêta.
— Mais toi ?
— Je me moque bien des rumeurs !
— Même auprès d’une certaine dame Marina ?
Le jeune homme pâlit soudain.
Blanche de Castille tapota vigoureusement du doigt sur la poitrine de
Guillemin à l’endroit où figuraient les pommes de pin portées sur les armoi-
ries de son pourpoint.
108 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Mais si ! Souviens-toi ! Un endroit appelé « la Pomme de Pin », tout près
d’ici. Une jolie taverne et auberge où la patronne, dame Marina, prie pour
l’âme de son fillot depuis qu’il est un jour parti comme un larron pour suivre
la croisade de mon fillot !
Ils reprirent leur marche alors qu’elle serrait son bras très fort.
— Et elle a bien raison de tant prier pour l’âme de ce mécréant ! murmu-
ra-t-elle avant de poursuivre à plus haute voix. Tu vas aller voir ta mère qui
se meurt d’angoisse à ton sujet !
— Oui, bien sûr, je l’avais prévu ! Aujourd’hui !
— Tout de suite alors ! Avant que ne se propage la rumeur que tu es
mon amant ! Va vite, car cette rumeur doit déjà approcher la rue de la Juive-
rie ! Je connais bien le fonctionnement de la rumeur populaire, je m’en sers
souvent comme d’une arme contre mes ennemis. Je retiendrai tes amis pour
le repas et te les enverrai à « la Pomme de Pin » avant vêpres (17 h 00).
— Vous… vous connaissez donc ma mère ?
95— Bien sûr ! C’est « la Pomme de Pin » qui fournit le palais en vins et
j’envoie assez souvent Jacques me ramener l’un de ses plats succulents que
mes cuisiniers ne parviennent pas à égaler ! Et puis la taverne est si propre et
bien tenue.
— Vous allez dans les tavernes ! Vous !

95 La taverne de « la Pomme de Pin » en la rue de la Juiverie a vraiment existé et
fut très réellement une « institution » parisienne durant près de sept siècles ! Le très
célèbre poète François VILLON, en 1456, légua par dérision, dans son fameux
« Testament », la taverne « du trou de la Pomme de Pin » à l’un de ses compagnons
de beuverie, maître Jacques Raguier, tout en léguant ses braies (pantalon) à un
membre du parlement de Paris. Contrairement à Rutebeuf, « politiquement correct »
qui, deux siècles plus tôt, appelait à la croisade dans ses poèmes, on voit que Villon
était plutôt irrévérencieux. C’était, de plus, un vrai brigand qui participa au « casse »
de l’université, fit partie de la redoutable bande des « coquillards » et un criminel qui
n’échappa que de justesse au gibet avant de disparaître à jamais. (Il eut la mauvaise
idée de tuer un chanoine pour une rivalité amoureuse). Au XVIIe siècle, la Pomme
de Pin servait d’antre à tout le ghota des arts : Racine, Boileau, La Fontaine, Mo-
lière, Luli, etc. Le propriétaire d’alors s’appelait Charles Gruÿn qui put prendre le
nom de ses terres : des Bordes et fit ériger un magnifique hôtel particulier dans l’île
Saint-Louis, l’hôtel Lauzun. Cette taverne straversa près de sept siècles et finit avec
tout le quartier sous les pioches haussmanniennes vers 1850.
109 LE VIEUX DE LA MONTAGNE

— Oui, je vais dans certaines tavernes, moi ! Dernièrement, il a bien fallu
que je choisisse les vins pour le palais et il est vrai qu’en sortant de « la
Pomme de Pin », j’ai eu besoin de m’accrocher au bras de l’un de mes chance-
liers pour revenir dignement jusqu’au palais. Tout Paris en a aussitôt fait un
amant de plus ! Il est vieux, gras et rougeaud, ce n’était guère flatteur. Va
vite, à présent et reviens demain, je veux que tu me parles encore de celle à
qui je ressemble !
Elle le retint par le bras, lui enlaça la nuque de ses bras et pressa longue-
ment ses lèvres contre les siennes.
110


Chapitre 13.
À la pomme de pin



Paris – 21 mai 1251.
Lorsqu’il sortit du palais, il était encore rêveur suite au tendre baiser de la
régente du royaume de France. Il continua machinalement par la rue de la
Draperie toujours grouillante de monde et ne remarqua même pas tous ceux
qui venaient le regarder de près.
— Mais si, je te le dis, c’est bien ce vaurien de Guillemin qui est revenu
de chez les sarrasins !
— C’est pas possible ! Je te dis que c’est un prince qui lui ressemble, ja-
mais ce voyou de Guillemin ne serait aussi finement vêtu !
Alors qu’il tournait dans la rue de la Juiverie, il ne prêta aucune attention
96à un gamin assis sur un bute roue qui détala à toutes jambes en
l’apercevant. Il regarda machinalement l’église Sainte Madeleine sur sa gau-
che et se sentit soudain affamé par la délicieuse odeur de pain frais qui
émanait des nombreux talemeliers de la rue. Sur sa droite, l’activité de la
grande Halle aux Blés était ralentie à cette heure. Il s’immobilisa soudain en
97apercevant l’enseigne nouvellement posée de « la Pomme de Pin ». Comme
pour toutes les tavernes, un cerceau entourait une plaque de bois jaune où
figurait une pomme de pin rouge. C’était nouveau tout comme le fait que les
deux boutiques voisines, celle d’un talemelier et celle d’un pelletier avaient

96 Bute roue = bornes de pierre de 80 à 100 cm de hauteur, légèrement penchées
vers l’extérieur de la chaussée, dressées contre les façades des bâtiments, placées
environ tous les deux mètres, qui évitaient que les roues des chariots ne viennent
creuser et abîmer les façades et les portes. À moins de n’être que des venelles très
étroites, toutes les rues étaient jalonnées de bute roues, jusqu’au début du
XXe siècle.
97 La mode des enseignes est apparue au milieu du XIIIe siècle.
111 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
maintenant disparu pour servir à l’agrandissement de la taverne familiale.
L’ambition de sa mère avait encore trouvé matière à s’exprimer ! Il s’arrêta
au pied de l’escalier en pierre qui menait à l’entrée. C’était son grand-père
qui avait voulu que, contrairement à toutes les tavernes où il fallait descen-
dre une ou deux marches, le plancher de sa taverne soit nettement plus haut
que le niveau de la rue. Cela la mettait à l’abri des habituelles crues de prin-
temps de la Seine.

Dissimulés sous les plis d’une large capuche bordée de vair, d’immenses
yeux attentifs suivaient, depuis la rue du Marché Palu, les moindres gestes
du chevalier tandis qu’une voix marmonnait discrètement, en persan, au sein
de l’épouvantable brouhaha « Alors, mon chevalier qui faisait l’admiration
de tout Saint-Jean d’Acre est à présent mort de peur de se retrouver devant
sa mère ? »

Au moment où il posait le pied sur la première des marches qu’il avait si
souvent parcourues durant son enfance, Guillemin sourit en voyant sortir le
gamin qui avait détalé en l’apercevant au début de la rue quelques instants
auparavant. Sa mère avait posté ses « espions » et savait donc qu’il arrivait !
Lui qui avait rêvé de provoquer une très grande surprise en survenant dans
sa magnifique tenue de chevalier de retour de croisade, c’était fichu ! Était-
ce dû aux origines vénitiennes de sa mère, car les Vénitiens étaient les maî-
tres en utilisation d’espions ? Elle était d’une habileté diabolique à être
informée toujours avant tout le monde !
Lorsqu’il poussa la porte, il fut frappé par le silence pesant qui régnait
dans la salle maintenant fortement agrandie. La pièce était emplie de clients,
98certains finissaient de déjeuner, d’autres jouaient aux dés ou à l’Alquerque ,
mais tous étaient étrangement silencieux et le regardaient à la dérobée. Il
s’avança en saluant les clients et reconnut l’agréable odeur du savon à l’huile
de lin que Marina, sa mère, utilisait chaque soir pour astiquer le plancher de
la taverne. Jusqu’au jour de son départ, c’était lui qui lavait le sol à l’aide de
ce savon en pâte noire qu’amenaient des marchands de Flandre.
N’apercevant nul personnel, il s’installa à une table près de l’immense che-
minée. Il songea soudain que d’entrer dans le donjon d’Alamut pour y

98 Alquerque : l’un des nombreux jeux de plateau de l’époque, comme tous les
autres originaire d’orient.
112 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
rencontrer le Vieux de la Montagne lui avait paru moins inquiétant que cet
instant. Sur la table, quelques deniers probablement laissés par des clients
précédents, occupèrent nerveusement ses doigts. La clientèle comportait de
nombreux marchands, surtout des Flamands venus de Bruges ou de Gant
pour vendre à Paris leur drap de qualité incomparable. Sur chaque table, les
99pots de vin en étain étaient de forte contenance . Il savait que les joueurs
utilisaient, selon la volonté de sa mère, les dés produits par le meilleur dé-
100cier de tout Paris. L’une des pièces échappa soudain de ses doigts nerveux
et tomba sur le sol. Alors qu’il se baissait pour la ramasser, des pieds chaus-
sés d’élégants chaussons de vair s’arrêtèrent devant lui. C’était elle !
Son regard remonta lentement jusqu’au visage sévère de sa mère. Âgée
de moins de quarante ans, elle était toujours jeune et jolie. Il se leva et écarta
ses bras pour l’étreindre.
— Maman ! Ma petite maman !
Elle croisa les bras dans une attitude hostile, mais il reconnut dans le re-
gard qui se voulait furieux un éclat de grand bonheur qu’elle cherchait à
dissimuler. Quoi qu’il en soit, ce n’était pas lui qui avait la maîtrise de la
situation et il se retrouva ramené quelques années en arrière, en attendant la
redoutable sanction. Marina paraissait déconcertée car ce n’était plus un
adolescent turbulent qu’elle avait devant elle, mais son fils était devenu un
homme, un chevalier et même un personnage important du royaume. Elle se
mit à tourner lentement autour de lui en inspectant son impeccable tenue
tout en hochant la tête d’un air appréciateur.
— Merci de m’avoir écrit si souvent pour me donner de tes nouvelles !
murmura-t-elle d’un ton glacial. Mon fillot s’en va sans même me le dire et
je n’ai aucune nouvelle de lui pendant des ans ! Même pas une lettre ! Rien !
hurla-t-elle en libérant d’un coup toute sa colère contenue.

99 Au moyen âge, on buvait beaucoup de vin (l’eau était souvent dangereuse). Ainsi,
les officiers des foires de Châlon en Champagne recevaient alors une part de leur
rémunération en vin, environ 2,7 litres par jour ! Les rations individuelles des fami-
liers de l’archevêque d’Arles étaient de 2,5 litres par jour en 1424 !
100 Décier = fabricant de dés. Comme pour tout métier, les déciers étaient réunis en
une confrérie. Les dés étaient fabriqués selon des normes très sévères fixées par la
confrérie et ceux trouvés aujourd’hui dans les fouilles archéologiques semblent
sortis d’une usine moderne par l’uniformité de leur fabrication, bien qu’on en ait
découvert qui étaient très habilement « pipés ». Ce « faussage » ne se voit que par
radiographie.
113 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
Dans la salle, de nombreux clients en profitèrent pour se mêler du
drame, comme cela se faisait toujours en de telles circonstances et approu-
vèrent bruyamment la colère de Marina. Mal leur en prit car elle parcourut la
vaste salle en distribuant de vigoureux coups de touaille (=torchon) sur les
têtes. Les coups qu’elle n’osait plus asséner à son prestigieux chevalier de
fils, devaient bien tomber sur quelqu’un ! Elle revint d’un pas vigoureux vers
Guillemin qui ne put s’empêcher de lever un bras devant son visage.
— Je n’avais pas d’argent pour acheter du parchemin et envoyer une let-
tre, j’ai même dû voler pour pouvoir manger ! J’ai eu très faim, tu sais ! dit-il
rapidement. Puis quand le roy m’a choisi pour combattre les Assassins, il
m’a envoyé dans le désert où j’ai effroyablement souffert de la soif et où j’ai
dû affronter des bêtes d’épouvante !
Elle jeta sa touaille sur la table comme on jette son arme et fixa longue-
ment Guillemin avant de reprendre d’une voix adoucie.
— Au bout d’un bien long moment où je t’ai cru mort ou vendu comme
esclave par les sarrasins, madame Blanche a eu la gentillesse de me lire les
lettres que le roy, son fillot, lui envoyait, lui ! Il y parlait de toi à chaque fois.
Le roy a dû avoir beaucoup de chevaliers tués en cette affreuse bataille de la
Mansourah pour qu’il soit obligé de prendre pour écuyer un voyou comme
toi ! Chaque jour, je suis allée prier la Vierge à Notre-Dame pour qu’elle te
rende ! Te rends-tu compte ? Moi, prier ! Heureusement, la Vierge n’a pas
voulu de toi et t’a rendu, ce qui n’est pas étonnant après tout.
S’arrêtant devant lui, elle le fixa en inclinant un peu la tête sur le côté,
tandis que deux grosses larmes se mettaient à rouler sur ses joues. Ils tombè-
rent dans les bras l’un de l’autre en s’étreignant longuement de toutes leurs
forces tandis que les clients se mettaient à applaudir et commander de nou-
veaux pichets de vin.
Marina s’écarta un peu en humant son fils.
— Mais, tu ne sens plus le gibier faisandé ! Tu es devenu propre en
orient ! Et tu sens même… Oui, oh ! Mais tu sens le parfum de Madame
Blanche !
Elle braqua un index accusateur vers lui et baissa la voix pour murmurer.
— Ainsi c’était donc vrai ! Tu es l’amant de la régente ! Mécréant !
Blanche de Castille avait bien raison, la rumeur galopait incroyablement
vite dans Paris !
— J’ai très faim ! cria-t-il avant de baisser la voix. Comment veux-tu que
je sois l’amant de la régente ? Je ne l’ai vue que ce matin !
114 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— C’est mon fillot ! clama-t-elle à l’attention de toute la salle. Il est de-
venu un puissant seigneur ainsi que l’ami du roy, de la reine et de Madame
Blanche ! Bertille ! Accours prestement ! Tu serviras un pichet de mon nou-
veau clairet à toutes les tables ! C’est moi qui l’offre !
La vieille Bertille sortit des cuisines où elle se terrait avec les cuisiniers et
marmitons en attendant la fin de la tempête et alla étreindre ce « sale gamin »
à qui elle avait jadis distribué tant de taloches sur la tête. Le jeune homme
étreignit ceux qu’il avait connus et salua les nouveaux qui étaient nombreux.
Marina fit asseoir son fils et s’installa à côté de lui au moment où le vieux
Robert, le chef de cuisine bourguignon déposait une grande tourte odorante
et fumante, aux parts déjà tranchées devant le jeune homme.
— Alors, raconte ! jeta Marina qui ne pouvait plus contenir sa curiosité.
Les dernières lettres du roy disaient que tu allais te marier. Ton épouse,
dame… heu… oui, dame Rosamonde est restée avec Madame Blanche, au
Palais ? Je vais la voir tout à l’heure ?
Guillemin leva discrètement les yeux au ciel. Il n’était pas tiré
d’embarras !
115


Chapitre 14.
La tour du Pet-au-Diable



101Paris – Sur le port des Templiers – 21 mai 1251.
Cela faisait depuis que none (15 h 00) avait sonné à Saint-Barthélemy que
Mathieu guettait, tapi derrière un bute roue au pied de la tour du « Pet-au-
Diable ». Il se maudissait car il s’était promis d’entamer son guet dès l’aube
afin de passer à l’action ce jour même. Seulement, hier soir, avec son com-
pagnon Wigéric, ils avaient repéré devant Notre-Dame une proie bien trop
tentante sous la forme d’un marchand de Florence richement atourné et
portant une bien grosse bourse à sa ceinture. Tandis que Wigéric faisait lever
la tête à ce sublime pigeon en lui expliquant les détails des tours de la cathé-
drale, il s’était approché et du geste précis d’un orfèvre, il avait tranché la
bourse sans même que le florentin ne le sente. Ils avaient partagé ce magni-
fique butin en se disputant violemment comme toujours, puis il avait rejoint
la taverne du « Pot d’Étain » près de la place de Grève, où il avait ses habitu-
des. Là, il avait bu un bien grand nombre de pichets de guiguet et s’était mis
à jouer aux dés en misant gros durant toute la nuit. Il s’était réveillé alors
qu’il gisait dans une venelle pesteuse alors que sexte (midi) sonnait à Notre-
Dame. Il avait beaucoup vomi, mais son estomac était toujours en feu à
cause du mauvais vin du « Pot d’Étain » et il n’avait plus une pièce sur lui.
Il ne perdait toutefois pas de vue un seul instant la grosse barge couverte
amarrée dans le port du Temple à côté de quelques autres délabrées. Toutes

101 Ce port appartenant aux Templiers était dans le prolongement de l’actuelle « rue
Vieille du Temple » qui en tire son nom, comportait une grange, une commanderie
(donc l’équivalent d’une agence bancaire) et une tour quadrangulaire nommée
« Tour du Pet-au-Diable » qui ne fut démolie qu’en 1843, servant alors de cage
d’escalier aux immeubles accolés au fil des siècles.
117 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
102portaient en haut de leur mat un gonfanon Baucent pour indiquer à tous
de passer outre car le port et ces barges étaient aux Templiers. Cela faisait
plusieurs jours qu’il avait entrepris de surveiller l’endroit depuis qu’il avait vu
cinq jeunes hommes qui n’étaient pas des Templiers venir déposer à
l’intérieur de cette barge au moins une dizaine d’arbalètes avec d’autres ar-
mes. Pour Mathieu, la vente d’une seule arbalète aux voyous de la cour des
miracles des Halles rapporterait de quoi vivre durant trois mois, s’il ne dé-
pensait pas tout au jeu.
Cette barge qui semblait amarrée là depuis des années devait contenir un
véritable trésor en armes et peut-être même, en monnaie d’or. Ces mé-
créants de Templiers étaient si riches ! Depuis qu’il avait entrepris sa
surveillance, plus personne ne s’était même approché de la barge qui sem-
blait comme toujours parfaitement déserte. Comme il était dommage qu’il
ait raté si bêtement sa surveillance de ce matin ! Mathieu s’apprêta à
s’élancer pour traverser rapidement l’étendue boueuse de la berge jusqu’à la
barge lorsqu’il s’immobilisa soudain, saisi de stupeur.
Revêtue d’une cape avec une large capuche bordée de vair, une jeune
femme merveilleusement belle à la chevelure très brune et à la peau halée
comme une Orientale progressait dans la boue du quai en direction de la
barge ! Elle avançait en un parcours aléatoire tout en évitant les flaques
d’eau boueuse pour ne pas souiller ses précieux atours, puis elle escalada la
planche servant de passerelle avant d’ouvrir la porte de la superstructure et
de descendre dans les entrailles de la grosse barge aux armes du Temple.
Mathieu s’appuya le dos contre la tour du pet-au-diable en fronçant les sour-
cils. Que cela signifiait-il ? Quel était cet étrange manège ? Puis il sourit. Oui,
ce ne pouvait être que ça ! Une bourgeoise qui venait attendre son amant
dans un endroit bien discret ! Il prit sa décision et se mit à avancer vers la
barge. Mathieu allait neutraliser la belle, ce serait là une tâche très facile. Puis
lorsque son amant qui devait être un riche bourgeois arriverait, il
l’égorgerait, lui prendrait sa bourse et ses vêtements avant de ruer le cadavre
en Seine. Viendrait ensuite la partie agréable, qu’elle le veuille ou non, il
s’amuserait avec la belle durant toute la nuit avant de repartir avec son butin.


102 Gonfanon baucent = l’étendard des Templiers, 1/3 noir et 2/3 blanc, plus haut
que large (sauf en présence du Grand Maître où il est alors carré). Pouvait porter la
mention « VAVCENT ».
118 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Bienvenue à Roxane ! déclara Tarek d’un ton aigre tandis que la di-
zaine d’Assassins devant lui se retournait pour regarder la nouvelle arrivante.
Nous sommes réunis ici depuis sexte (midi) !
— Tu m’avais donné pour mission de te rapporter les habitudes de notre
plus dangereux ennemi, le chevalier Guillemin. Il a passé la nuit à l’auberge
du « chat qui pêche » puis est parti directement au palais avec ses compagnons
où ils ont passé toute la journée, dit Roxane.
— Tu oublies de dire que tu as passé du bon temps avec un amant ! ri-
cana agressivement Mathilde avant de prendre prudemment de la distance.
— Suffit ! tonna Tarek. Nous avons passé en revue l’ensemble des ac-
tions prévues durant la nuit du solstice. J’ai décidé d’attribuer à Mathilde et à
Béatrice la mission que Roxane a imaginée, c’est mieux ainsi ! Elle est très
difficile à réaliser par une seule personne et puis j’ai décidé de mettre
Roxane en réserve. C’est la plus expérimentée de tous et la seule capable de
remplacer très efficacement n’importe lequel de ses compagnons à
l’improviste !
— Tu me mets à l’écart ? demanda la jeune femme d’un ton neutre en
abaissant sa capuche.
Cela signifiait que Mathilde et surtout Béatrice, la compagne de Tarek,
avaient intrigué pour qu’elle soit évincée de l’action principale. Elle ne
connaissait que trop bien les mœurs des Assassins pour savoir que ça ne
pouvait que signifier une probable future exécution. La remarque de Ma-
thilde était trop claire, tout le groupe, y compris Tarek, pensait qu’elle avait
repris contact avec Guillemin et les trahissait.
D’un signe de la main, Roxane imposa soudain à tous le silence tout en
désignant la petite porte au bas de l’escalier, par où elle était entrée. Elle
venait d’entendre un frôlement de ce côté et ce n’était pas un rat ! Elle ou-
vrit la porte et se faufila dans l’escalier. Une forme sombre tomba du toit de
la superstructure derrière elle alors que la pointe d’une dague se pressait
contre sa gorge.
— Reste tranquille, ma belle ! murmura une voix alors que s’exhalait une
haleine empestant le vomi et le mauvais vin tandis qu’une main fébrile
s’emparait de ses seins mais sans que ne se relâche la douloureuse piqûre de
la dague contre sa gorge.
Était-ce un espion de la régente ? Ce n’était sûrement pas un homme de
Guillemin qui n’aurait jamais employé un individu si vulgaire et si malhabile
et puis, le chevalier n’était à Paris que depuis hier !
119 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Que veux-tu et qui es-tu ? demanda-t-elle.
— Je suis Mathieu le sac à vin ! Et pour commencer, je te veux ! Tu vas
retirer tous ces riches atours, ma jolie et on va passer un bon moment tous
les deux ! dit-il tout en glissant sa main sous la cotte de Roxane pour explo-
rer le corps de la belle.
Il ne comprit jamais comment cela se passa et douta même un instant de
la réalité de la chose. Un coup sur son poignet lui fit lâcher son arme. Une
force diabolique le saisit et il se retrouva plaqué avec une brutalité inouïe la
face contre la paroi de l’escalier tandis qu’une main qui le maintenant par les
cheveux lui frappait le visage contre la surface de bois. Il sentait son nez se
briser un peu plus à chaque coup et sa bouche s’emplir de son sang.
— Alors, Mathieu, explique-moi ce que tu venais vraiment faire ici en
dehors de passer un moment avec moi dont je ne doute pas du grand bon-
heur. murmura à son oreille une voix d’une sensualité telle qu’elle ne le laissa
pas indifférent en dépit de la douleur de son visage ravagé. Du moins jus-
qu’à ce que la pointe d’une dague ne se presse contre son flanc gauche à la
hauteur du cœur.
— Je n’ai guère le temps, Mathieu ! fit la voix de la belle plus rudement
alors que, s’ouvrant juste à côté d’eux, la porte d’en bas des marches ne
laisse apparaître deux autres très belles jeunes femmes.
— Je suis tombé dans un nid de puterelles ! rit Mathieu d’une voix alté-
rée par son nez brisé et en sentant aussitôt une nouvelle poussée de la
dague.
Il débita alors à toute vitesse son histoire depuis le moment où il avait vu
des hommes transporter des armes à bord de la barge.
— Je suis certaine qu’il n’est pas un espion de la régente ou de qui que ce
soit, c’est juste un gueux, un larronneur (=voleur, brigand de bas étage) qui
en a trop vu, commenta Roxane en relâchant la pression de sa dague.
Mathilde tira la tête de Mathieu violemment en arrière en faisant rire ce-
lui-ci qui crut à un jeu coquin. La dernière chose qu’il vit fut la toiture de
tuiles rouges de la tour du pet au diable. C’est à peine s’Il sentit le trait glacé
de l’acier de la dague qui lui tranchait la gorge, il glissa à genoux et mourut
en étreignant la sublime cuisse de Roxane.
Par la porte ouverte, tous avaient suivi d’un œil placide la fin du brigand.
Furieuse en contemplant sa cotte de velours bleu maculée de sang, Roxane
ordonna rageusement à deux féddaviés de ruer le corps de Mathieu en Seine.
120 LE VIEUX DE LA MONTAGNE
— Il sera repêché avant même qu’il soit sorti de Paris et sera exposé au
103Châtelet , mais ça n’étonnera pas les sergents de la prévôté qui doivent
bien connaître ce Mathieu comme faisant partie de la truandaille. Une rixe
de plus qui aura mal fini, commenta Tarek.
— S’il a vu le chargement des arbalètes, ça signifie qu’il est dangereux de
conserver ici la totalité de notre réserve de pots à feu grégeois ! murmura
Roxane.
— J’ai compris ! rétorqua rageusement Tarek. J’ai déjà une autre cache
sûre.
— Comme elle est arrivée la dernière, Roxane repartira la dernière, ricana
Mathilde. Elle pourra ainsi connaître Paris durant la nuit, il sera presque
matines (minuit) lorsqu’elle partira !
Avec résignation, Roxane s’assit sur un tabouret. Elle éprouvait une
étrange sensation. Pour la première fois, elle ne ressentait plus les Assassins
comme étant sa famille. Était-ce parce que depuis le décès de sa sœur, le
Vieux de la Montagne n’avait plus aucun moyen de faire pression sur elle ?
Était-ce parce Mathilde et surtout Béatrice très proches de Tarek l’avaient
volontairement reléguée à un rôle subalterne et se permettaient même de lui
prendre ses projets, ceux qui étaient les plus impressionnants ? Était-ce le
fait de se trouver loin de l’orient qu’elle avait toujours connu ou bien surtout
l’extraordinaire bonheur qu’elle avait vécu à Acre avec Guillemin et Rosa-
monde ? Depuis ces moments-là, elle sentait bien qu’elle n’était plus
l’impitoyable tueuse des Assassins d’Alamut.
Paris – À la Pomme de Pin – Au même moment.
— Comment ça ? hurla Marina, rouge de colère. Tu es parti d’Acre trois
jours avant d’épousailler la femme qui allait devenir la patronne de la plus

103 Outre de nombreux cachots, une cave du Grand Châtelet faisait office de mor-
gue et les corps trouvés y restaient exposés afin que les gens puissent venir les
identifier (les « morguer ») et les faire inhummer. La durée d’exposition était fonc-
tion de l’affluence souvent élevée. Les corps non réclamés finissaient dans la fosse
commune du cimetière des Saints-Innocents. Tellement plein, (Le niveau du sol
s’était élevé de 2 m 50 au fil des siècles !) ce cimetière fut fermé pour raisons sanitai-
res en 1783 et tous les ossements furent transférés en de solennels convois
nocturnes vers les Catacombes créées pour la circonstance dans d’anciennes carriè-
res.
121

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