Le vol d'une mouette quand le vent souffle

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Tout commence par une amitié. Clarisse, Célia et Nelly forment un trio inséparable. Un jour, Célia trouve enfin une stabilité dans sa vie, un job qui lui plaît et lui donne envie d’évoluer. Mais depuis, elle s’éloigne peu à peu. Très vite, Clarisse s’interroge et refuse de laisser Célia prendre de la distance. Jalousie démesurée ou crainte justifiée ? Elle décide quoi qu’il en soit de mettre sa vie entre parenthèses et de mener l’enquête pour protéger son amie, quitte à tout bouleverser...


Publié le : vendredi 8 janvier 2016
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EAN13 : 9782334058902
Nombre de pages : 368
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ISBN numérique : 978-2-334-05888-9

 

© Edilivre, 2016

 

 

À Antoine. Ma plus belle histoire, c’est me conjuguer chaque jour à tes côtés.

À Cécilia et Kellie. L’encre qui colore mes journées.

À ma famille et mes amis. Mon inspiration, avec ses bonheurs et ses ratés.

– Prologue –

Vendredi 28 mars 2014

Il y a des histoires qu’il faut extérioriser, qu’on ne peut pas garder enfouies au fond de notre mémoire. Pour s’en libérer, on peut les coucher sur papier, les graver noir sur blanc en se confiant à un ami attentif et taciturne, « vous », qui vous laissez conter toutes ces aventures. Aujourd’hui c’est à mon tour de vous raconter une histoire. Cela fait maintenant cinq jours que les journaux ne cessent de parler des tribulations de ces derniers mois. Avec des titres plutôt accrocheurs je dois bien leur accorder. Du constat généralisé « Cabinets de conseil : nouvelles sectes modernes ? », à l’accusation personnalisée « CcK : du conseil à la manipulation ! », en passant par le jeu de mot bien trouvé « CcK Conseil, des cracks aux chocs ! » jusqu’à pousser l’extrapolation à son maximum avec des dossiers spéciaux sur les nouvelles méthodes de management, « Enquête. Quand le salarié devient un pion ». Les journalistes se délectent de ce sujet qui tourne en boucle sur toutes les chaînes et dans la presse depuis les récentes révélations. D’autant que le thème colle parfaitement aux blocages actuels de la société. Et pourtant, ils n’ont aucune idée de tous les évènements qui se cachent derrière les quelques éléments qu’ils racontent dans leurs reportages. Ils s’attardent sur la dernière péripétie, sans avoir connaissance des épisodes précédents, ceux qui ont bouleversé mon existence. Il y a des moments dans une vie où tout ce que vous avez construit peut être remis en cause. Vous êtes alors confrontés à un dilemme, tout balayer et recommencer, ou vous battre et conserver ce à quoi vous tenez. Il n’y a pas de bonne réponse, simplement une voie adaptée à chacun d’entre nous. C’est un défi que j’ai dû relever il y a peu, celui de préserver une amitié, un amour, une carrière, toute une vie. À la fin de ce récit, vous serez en mesure de juger si, selon vous, j’ai pris les bonnes décisions. Au fil des pages, vous vous forgerez une opinion sur moi, sur mes actes passés et présents. J’ai écrit ces lignes sans retenue, comme une mise à nue. Je vous laisse les découvrir.

Tout a commencé un soir de juin 2013…

Neuf mois plus tôt…

– 1 –

– Les filles, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer… Vous êtes prêtes ?

Ça y est, j’ai trouvé un job !

– C’est génial ! Tu vas faire quoi ?

– Vous avez devant vous une nouvelle consultante de chez CcK Conseil.

Célia venait de nous rejoindre Nelly et moi dans l’appartement que j’occupe avec mon compagnon depuis maintenant trois ans. Situé au 8ème étage d’un ancien immeuble des années 60, nous avons fait de ce 3 pièces un véritable petit nid douillet. Passée la porte d’entrée, on s’engage immédiatement dans un petit couloir, passage sur les trois pièces principales de l’appartement. La cuisine, spacieuse et aérée grâce à son bar ouvert sur le double salon, un espace à vivre cosy, suivi d’un coin chambre plus intime. C’est à l’automne 2011 que nous nous sommes installés près de Daumesnil, dans le 12ème arrondissement de Paris. Un quartier que j’adore, vivant et calme à la fois, passant des rues commerçantes animées et peuplées, à des endroits plus isolés et tranquilles.

Ce soir-là, Célia nous avait annoncé qu’elle avait trouvé un nouvel emploi, Nelly et moi étions ravies de l’apprendre. Célia est une belle femme typée méditerranéenne, de grands yeux noirs, des cheveux bruns coiffés en carré plongeant, les hanches plantureuses qu’ont souvent les hispaniques. Elle a une forte personnalité, elle est dynamique et pleine d’entrain. Elle fait partie de ces personnes passionnées, qui lorsqu’elles se lancent dans une aventure, le font sans aucune retenue. Toujours souriante et très sociable, elle n’en reste pas moins une femme émotive qui, pour se protéger, évite les relations trop intimes. Elle ne fait confiance qu’à très peu de monde mises à part Nelly et moi et elle fuit les hommes et les amours sérieux pour éviter d’en souffrir. Bâtissant ainsi sa vie personnelle au creux d’un tourbillon instable, et par voie de cause à effet, sa vie professionnelle sur le même modèle. Avec Nelly nous sommes plus mesurées. Nous avons toutes les deux trouvé l’amour et la stabilité. Nelly a rencontré Devran il y a maintenant sept ans. Dans le RER A. Drôle d’endroit pour trouver l’âme-sœur me direz-vous, et pourtant… Un dimanche, en pleine journée, Devran et Nelly se sont retrouvés assis côte-à-côte dans un des wagons. Devran avait demandé à Nelly de lui emprunter son téléphone portable, il s’était séparé du sien récemment puisqu’il allait partir quelques temps à l’étranger. Le premier contact était créé, et pendant toute la durée de son séjour, Devran a échangé de nombreux mails avec Nelly. C’est ainsi qu’ils ont appris à se connaître de façon virtuelle. Puis, ils se sont retrouvés sur Paris et ont commencé à construire leur vie à deux. Très vite ils se sont installés ensemble, dans un petit appartement de Puteaux. Ils font partie de ces couples faits l’un pour l’autre, ceux qui disposent de cette aura quand on les voit. Premier amour pour l’un comme pour l’autre, ils ont rapidement trouvé leur équilibre et l’ont toujours conservé. Entourés de leurs amis, ils se suffisent pourtant à eux-mêmes. Les parents de Nelly se sont installés dans le sud de la France, tandis que ceux de Devran vivent dans leur pays natal, en Turquie. Ils ne côtoient leur famille que quelques fois par an et tracent leur chemin côte-à-côte, sans modèle précis, au fil de leurs envies et de leurs besoins. Quant à Lucas et moi, tout a commencé il y a quatre ans, une amourette d’été qui s’est rapidement transformée en une relation sérieuse. On croit souvent que se rencontrer dans un cadre de vacances entraîne un désenchantement au retour à la réalité, ça n’a pas été le cas pour nous deux, bien au contraire. Le plus surprenant c’est qu’à cette époque j’étais décidée à faire une pause avec les hommes. Après deux relations sérieuses et quelques histoires sans lendemain, j’avais envie de me retrouver et je suis partie en vacances deux semaines avec ma famille. Notre club était situé dans le sud-est de la Turquie, à Ortakent, près de Bodrum, le Saint-Tropez turc. Mon séjour a débuté en famille, nous avions prévu de faire le tour des richesses culturelles du pays. Notre première destination fut Éphèse, l’une des plus anciennes et des plus importantes cités de l’époque hellénistique. Nous avions commencé la visite par le quartier culturel et religieux du site pour remonter vers son centre administratif. C’est ainsi que nous avons découvert tour à tour, la bibliothèque de Celsus, l’une des plus belles illustrations de l’architecture romaine, le temple d’Artémis, érigé en l’honneur de la déesse protectrice de la cité, qui fut aussi l’une des septièmes merveilles du monde, mais également l’un des plus grands théâtres de l’Antiquité, qui surplombe la cité et nous offre une vue incroyable sur l’ensemble du site. Le soleil était éclatant ce jour-là, et la chaleur presque étouffante. Nous cherchions constamment un coin d’ombre pour nous abriter, ce qui, en plein après-midi, était difficile à trouver. Mais malgré les conditions météo, nous étions émerveillés par le lieu, qui a été incroyablement bien conservé. Et même si nous ne pouvions pas réellement visualiser la cité telle qu’elle devait être à l’époque, les vestiges nous donnaient une approximation de la grandeur des monuments, et c’était impressionnant. Quelques jours plus tard nous sommes partis en croisière pour la journée. Nous avons longé les côtes turques en faisant plusieurs haltes en mer où nous en profitions pour nous rafraîchir. La journée était exceptionnelle, un vent léger soufflait sur le bateau rendant l’atmosphère bien plus légère que lors de notre visite à Éphèse. Nous avons dégusté de la truite fraîchement pêchée et cuite au grill, dans une ambiance conviviale et musicale. Ce n’est qu’à la moitié de notre séjour que Lucas est arrivé dans le club. La première fois que je l’ai vu, j’étais assise au bar de l’hôtel. Il était midi, il est arrivé près du bar, il arborait un short de bain rouge sur lequel étaient dessinées de grandes fleurs hawaïennes blanches. Je me souviens de la première impression qu’il m’a faite, il avait l’air d’un playboy et toujours en accord avec ma décision de rompre quelques temps avec les hommes, j’avais volontairement fait mine de l’ignorer. Mais il faut bien avouer qu’il ne m’avait pas laissée indifférente. Lucas est un beau brun aux yeux marron foncés, au regard vif et profond, du haut de son mètre quatre-vingt, il a un corps de nageur, taillé en V et un sourire charmeur qui m’avait tout de suite donné l’impression d’être destiné à toutes les jolies filles qu’il croisait. Il est venu m’aborder le premier soir, nous flânions dans le Club avec ma sœur cadette, Joséphine. Il était accompagné d’un ami. Ils se sont présentés, nous avons bavardé. Il connaissait bien le club et ses alentours, il y était déjà venu quelques années auparavant, il avait alors sympathisé avec la fille du patron de l’hôtel, une jeune femme charmante et humble, qui lui avait offert un séjour pour deux personnes en pension complète cet été-là. Nous avons passé toute la soirée ensemble, il m’a emmenée dans l’une des rues les plus animées de Gumbet, lieu de fête incontournable situé à quelques kilomètres de Bodrum. Un endroit étonnant, une ambiance survoltée, des musiques de tous les genres se mélangeaient en un brouhaha rythmé et enchanteur. Nous avons dansé et flirté toute la soirée. Une fois rentrés à l’hôtel, nous sommes allés nous allonger sur la plage. Lucas avait trop bu et était incapable de tenir une conversation censée. Ce qui me convenait tout à fait, j’étais épuisée par notre soirée agitée. Nous sommes restés plus d’une heure allongés sur le sable, j’étais blottie contre lui, je regardais le ciel étoilé. Notre silence était naturel, à cet instant nous n’avions pas besoin de parler, le contact de nos corps, notre présence suffisaient. Puis, à partir du lendemain, nous nous sommes découverts peu à peu. J’ai passé le plus bel été de ma vie, jonglant entre ma vie familiale et amoureuse, vacant à mes occupations estivales, la plage, la piscine, les jeux d’animation, les repas, les siestes crapuleuses et les balades en bord de mer. Lucas et moi n’avions pris aucun engagement l’un envers l’autre et jouissions simplement de l’instant présent. C’est à notre retour sur Paris que nous avons officialisé notre union, nous avions appris à nous connaître dans un cadre idéal, bercés par le tempo des vacances, le soleil et la plage, nous attendions d’en apprendre davantage sur notre vie quotidienne pour nous fixer réellement. À l’époque je vivais seule dans un appartement situé à quelques kilomètres de la gare de Houilles dans les Yvelines. Lucas me rejoignait le week-end, les semaines passaient vite, nous travaillions tous les deux, moi dans le cadre de ma formation en apprentissage, lui depuis plus d’un an dans une concession automobile, et nous nous retrouvions pour deux jours de bonheur sans faille. Après une année d’allers-retours entre Paris et le 78, nous avons décidé de nous installer ensemble. Notre choix s’est porté sur cet appartement dans lequel nous nous sommes projetés immédiatement.

Je sais ce que vous vous dites. Vous êtes en train de vous demander pourquoi je vous raconte tout ça. Vous trouvez que je m’égare et préféreriez que j’aille droit au but. Et vous avez raison. Mais ces éléments que vous estimez peut être n’être que des détails me permettent en réalité de planter le décor. Et de vous amener à vous faire une idée sur les personnes que vous allez rencontrer à travers ce récit. Et finalement, au fil de votre lecture, vous découvrirez comment j’ai bouleversé toute ma vie par amitié. Nous étions chez moi quand Célia nous a annoncé qu’elle avait trouvé un nouvel emploi. Et à cet instant, nous étions loin de nous douter à quel point cette nouvelle allait chambouler nos vies.

– 2 –

Je regrettais que Célia ne s’ouvre pas davantage aux autres. Elle s’était renfermée sur elle-même, Nelly et moi étions ses seules amies. Elle cumulait les histoires légères et furtives avec des hommes loin d’être dignes d’elle. Mais le fait qu’elle ait enfin trouvé un travail qui lui plaisait était déjà un grand pas en avant. Célia n’avait connu qu’un seul véritable amour dans sa vie, son premier, elle en était folle amoureuse. Seulement ce dernier avait préféré mettre fin à leur relation pour une amourette de quelques mois avec une autre femme qu’il avait rencontrée sur son lieu de travail. Elle avait été dévastée par cette rupture, avait mis plus d’un an à s’en remettre véritablement, et s’était fermée à toute autre relation sérieuse depuis. C’est à cette époque que nous sommes devenues amies toutes les deux, j’ai été profondément touchée par cette jeune femme pleine de caractère et pourtant si fragile. Nous nous sommes rencontrées en troisième année de licence, pendant nos études supérieures à Dauphine. Au départ, nous faisions partie d’un groupe d’amis totalement opposé. Jusque-là j’avais toujours été d’un naturel solitaire, je ne ressentais pas forcément le besoin d’être entourée. J’avais eu de nombreux camarades de classe au cours de ma scolarité, des relations plus ou moins proches, mais jamais viables sur le long terme. Je ne gardais pas contact d’une année sur l’autre avec les personnes que je côtoyais au quotidien. Pourtant, je ne sais si c’est le changement d’environnement, l’âge ou simplement les gens que je fréquentais à cette période, mais j’ai commencé à m’attacher sincèrement à plusieurs membres de ma promo cette année-là. Nous passions tout notre temps ensemble, la journée pendant les cours, en soirée autour d’un verre, le week-end, chez les uns, chez les autres ou dans les locaux de Dauphine, pour réviser. Mais comme tout groupe mixte filles-garçons, très vite nos rapports ont soulevé les passions. Nous étions un subtil mélange entre Friends et les Feux de l’amour. C’est au bout de quelques mois que les histoires ont commencé à naître. Et de fil en aiguille, j’ai quitté le groupe auquel j’appartenais, laissant de côté des personnes que je ne voulais plus fréquenter, mais également d’autres avec lesquelles j’aurais bien fait encore un bout de chemin. Encore une expérience ratée. Mais c’est aussi ce qui m’a permis de me rapprocher de Célia.

Avant de vous raconter tous les détails de cette histoire, et dans l’objectif que vous ne me preniez pas pour une folle au fil de votre lecture, j’aimerais que vous saisissiez l’importance de mon amitié avec Célia. Nous avons créé des liens très forts depuis notre rencontre, et c’est ce qui explique que je n’ai pas hésité à prendre des risques parfois inconsidérés tout au long de cette aventure. Je suis certaine que vous aussi avez fait des choses complètement démesurées pour les gens que vous aimez. Alors ne perdez pas de vue que tout ce que j’ai fait ces derniers mois était dirigé par ce sentiment profond de venir en aide à ma meilleure amie.

Vous connaissez certainement le concept d’effet papillon, qui explique comment le battement d’ailes d’un papillon pourrait déclencher une tornade à l’autre bout du monde. En y réfléchissant, je pense que le bouleversement que j’ai connu ces derniers mois a débuté il y a quatre ans. Je me souviens très bien d’une journée en particulier. Le jour où j’ai su que Célia ferait désormais partie de ma vie.

Quatre ans plus tôt…

Mercredi 28 avril 2010

Ce jour-là, je me sentais particulièrement seule. Les couloirs de l’université me semblaient plus sombres que d’habitude, plus étroits. Déjà tôt le matin j’avais pressenti de longues heures de calvaire, et j’avais eu du nez. Cela faisait quelques semaines que la situation au sein du groupe se compliquait. Je commençais à distinguer la fin de cette amitié pourtant prometteuse. Et je ne pouvais rien faire pour y échapper. J’avais passé la matinée à courir intellectuellement derrière les paroles floues et dispersées de notre prof d’aide à la décision. « L’aide à la décision », une discipline qui reste encore aujourd’hui un mystère absolu pour moi. Sur le principe, il s’agit d’une approche scientifique qui aide les organisations dans leur processus de décision. Prenons un exemple concret, un commercial doit démarcher un certain nombre de clients répartis sur une zone géographique donnée. L’aide à la décision va permettre, à travers différents outils, de définir le parcours optimal pour le commercial, afin qu’il puisse rendre visite à l’ensemble de ses clients dans un délai minimal. Et là, je vous ai perdus. C’est normal je me suis perdue aussi. D’autant que dans la vraie vie, il y a une chance sur deux pour que le client numéro 2 ait oublié le rendez-vous, que le client numéro 7 soit sur un autre site, le numéro 9, cloué au lit à cause d’une rhinopharyngite… Et que tout le parcours prévu soit décalé, aussi optimal qu’il soit. Vous comprenez mon désarroi. J’étais convaincue qu’il fallait laisser certains domaines aux personnes capables d’en comprendre les subtilités ; je n’en faisais indéniablement pas partie puisque pour moi ces notions relevaient de la science-fiction. Ce n’était pas l’avis de mon prof qui prenait un malin plaisir à m’interroger dès qu’il en avait l’occasion. C’est ce jour-là que j’ai su à quoi pourrait ressembler l’enfer : à des cours interminables d’aide à la décision où chaque fois je serai celle désignée pour subir l’humiliation de l’interrogation devant le tableau blanc, encore et encore. Le midi, nous sommes allés déjeuner tous ensemble, l’ambiance était tendue, pesante. Même le bout en train de la bande avait oublié d’emporter son humour avec lui. Pourtant on aurait bien eu besoin de ses blagues douteuses pour détendre l’atmosphère. Après cette pause déjeuner déprimante, j’étais presque contente de retourner en cours. J’ai bien dit presque. Le début d’après-midi est vite passé. Sans mauvaise surprise, ni blocages psychologiques sur certains concepts clés abordés. Je commençais à croire que le plus dur était derrière moi. Que nenni, cela ne faisait que commencer. À 17 heures le dernier cours à débuter, nous allions dévorer de la micro‑économie pendant trois heures. Cerise sur le gâteau, juste avant la pause, le prof a décidé de nous rendre les copies qu’il avait corrigées. Génial, il ne manquait plus que ça. Après le défilé de notes, j’ai appris qu’il était inutile d’envisager une carrière d’économiste. Et dire que j’aurais pu relever la France de cette crise qui s’éternise. Pas de chance. J’ai réussi à contenir les larmes le temps de sortir de la salle. Je me suis dirigée vers le fond du couloir. J’ai poussé les deux portes battantes avant de rejoindre les escaliers. Et je me suis assise quelques marches plus haut. Ce n’était pas la première fois que j’envisageais de tout laisser tomber. J’en avais assez de ne pas être à la hauteur. Je me suis mise à pleurer, à l’abri des regards. J’ai entendu les portes s’ouvrir, j’ai relevé la tête et c’est là que j’ai vu Célia, le visage tendre, et légèrement tourné sur le côté. Comme si elle venait de trouver un chaton abandonné sur le bord de la route et qu’elle ne voulait pas l’effrayer. J’ai même cru un instant qu’elle allait appeler la SPA. J’ai passé ma main droite sur mes deux joues pour effacer les traces de mon coup de blues. Nous nous connaissions peu à cette période. Je passais la plupart de mon temps avec les mêmes personnes et nous ne faisions que nous croiser elle et moi. Mais je savais que c’était une chic fille, elle avait l’air douce et attentionnée. Je me souviens qu’à cette époque je la trouvais très jeune. En même temps j’étais de deux ans son aînée. Contrairement à moi, elle avait fait un parcours scolaire sans faute. Elle me regardait, en silence. Je ne comprenais pas ce qu’elle faisait là, devant moi, à attendre quoi… un mot, un geste de ma part. J’ai fini par briser le silence.

– Qu’est-ce que tu veux ?

Le chaton a sorti les griffes, j’étais déstabilisée par sa présence, j’aurais préféré qu’elle me laisse seule. Mais ça n’était vraisemblablement pas dans ses intentions. Elle répondit, d’une voix posée.

– T’aider.

J’ai eu un rire nerveux.

– M’aider ? Pourquoi ?

Elle s’est approchée de moi et s’est installée juste une marche en dessous, le dos posé contre le mur pour pouvoir me regarder. Ma première réaction a été de penser que cette fille n’avait aucune notion de l’espace personnel dans un moment d’intimité. J’étais vraiment gênée qu’elle soit si proche de moi. Je me suis décalée légèrement sur ma gauche. C’est à ce moment-là qu’elle a commencé à me parler, à me rassurer.

– Je ne sais pas. Je t’ai vue sortir de la salle avec un air si triste que je n’ai pas réfléchi. Je voulais voir si tu allais bien.

Je la fixais, droit dans les yeux, légèrement ébahie. Je ne savais pas quelle était réellement sa motivation pour tenter de me réconforter, mais je commençais à apprécier sa présence.

– Ça va…

J’ai marqué une pause, jeté mon regard dans le vide au loin. Elle ne m’a pas interrompue, et j’ai relancé le dialogue.

– Enfin, disons que j’ai l’esprit un peu embrouillé ces derniers temps. J’ai l’impression de ne pas être à ma place ici. Je n’arrive pas à gérer la pression. Je ne suis même pas sûre d’en avoir envie d’ailleurs. Je ne suis pas comme vous.

Elle a eu l’air surprise par ma réplique.

– Comme nous ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

– J’en sais rien… Vous avez l’air tous si à l’aise. Alors que moi, chaque jour est un combat. J’ai l’impression d’être entrée dans un jeu où je suis la seule à ne pas connaître les règles.

Elle a souri.

– Je comprends ce que tu ressens. Quand je suis arrivée à Dauphine, la première année, j’ai cru qu’ils avaient fait une erreur de casting. Je côtoyais des personnes tellement différentes, tellement plus intelligentes. Je me demandais ce que je faisais là.

C’était exactement ça. Plus les jours passaient, et plus je me disais qu’en me sélectionnant ils avaient dû se tromper de dossier.

– Mais finalement tu t’es adaptée.

– Oui. Et tu t’adapteras toi aussi.

– Ça, j’en doute. Et je suis persuadée que si les recrutements avaient lieu aujourd’hui, ils changeraient d’avis sur moi.

– Ils se trompent rarement. Tu sais, il ne s’agit pas seulement d’avoir des bonnes notes ou un bon dossier. Tout se joue sur l’entretien. Crois-moi, ils ont vu en toi quelque chose qui vaut la peine que tu te battes pour rester ici, parmi nous.

Je ne sais pas quel était son secret, mais elle est parvenue à me remonter le moral. À me convaincre de poursuivre mes efforts pour valider mon année. Elle m’a même proposé son aide pour réviser. Nous passions de plus en plus de temps toutes les deux. Elle m’a plu dès les premiers jours où nous avons appris à nous connaître. Je l’aimais d’autant plus qu’elle est venue à mon secours dans une période où elle aussi souffrait. Une peine de cœur. C’est seulement à partir de la première année de Master que Nelly est entrée dans notre duo. Petit à petit, nous formions un trio inséparable, délaissant nos premières fréquentations au profit d’une amitié plus forte. En amitié comme en amour, on commence souvent par faire des choix qui ne nous correspondent pas vraiment, ou qui concordent avec une certaine période de notre vie. Mais lorsque l’on cherche à construire des relations stables, on s’oriente naturellement vers d’autres personnes, dont les préoccupations se rapprochent des nôtres. Ces dernières années, c’est ce que Célia, Nelly et moi avons bâti, une amitié durable et complémentaire. Chacune d’entre nous pouvant compter sur les deux autres. J’étais pourtant convaincue que les relations à trois, amicales ou sentimentales, étaient vouées à l’échec. Mais ce n’est pas le cas pour nous. Aucune d’entre nous n’est laissée pour compte, nous avons toutes notre rôle à jouer dans cette relation. Si les duos fonctionnent parfaitement, Célia et moi, Nelly et Célia, Nelly et moi, toutes les trois formons une équipe de choc, pour qui rien n’est impossible. Cela faisait trois années que nous étions devenues très proches, années durant lesquelles Nelly et moi construisions notre vie de couple, notre carrière, tandis que Célia se contentait d’histoires sans lendemain et de jobs qui ne lui plaisaient pas. À la fin de nos études, Nelly s’était orientée vers un poste de chargée de recrutement. Quant à moi, je suivais mon chemin dans un domaine qui me passionnait depuis longtemps en intégrant une agence spécialisée dans la communication éthique. Célia quant à elle multipliait les petits boulots en intérim, elle s’est lancée dans la comptabilité mais le rapport avec les chiffres était trop omniprésent pour elle, elle a essayé la finance, mais la pression liée à son poste était trop élevée, l’assistanat de direction dans une société de transports : un univers beaucoup trop masculin à son goût, elle a même tenté sa chance dans la livraison de sushis. Mais après avoir frôlé l’accident de la route plusieurs dizaines de fois nous lui avions conseillé de renoncer… C’est pour cette raison que Nelly et moi étions enchantées d’apprendre que Célia s’était enfin décidée à prendre sa carrière en main. Et c’est après une soirée bien arrosée que nous avions décidé de nous retrouver le vendredi soir suivant, pour que Célia nous raconte sa première semaine en tant que consultante.

– 3 –

Vendredi 28 juin 2013

Nous avions rendez-vous chez Nelly à 19h30, je suis arrivée un peu plus tôt pour l’aider à cuisiner. Elle nous avait servi un verre pour nous donner du cœur à l’ouvrage. Pour elle un cocktail à base de Cointreau, pour moi un verre de rouge, du Bordeaux, mon péché mignon. La cuisine de leur appartement était petite mais bien agencée. Elle préparait quelques spécialités turques, des böreks au chèvre, de la soupe froide au yaourt et à l’aneth, du houmous et moi des amuse-bouches à la française, des roulés au jambon, des petits croissants au fromage frais et des toasts au foie gras. Nous avons déposé nos œuvres culinaires sur la table basse du salon et nous nous sommes installées sur le canapé. Voyant l’heure passer, je commençais à m’inquiéter de ne pas avoir eu de nouvelles de Célia.

– Il est déjà 20 heures, mais qu’est-ce qu’elle fait ?

– Elle a dû être retenue au bureau, ne t’inquiète pas.

– Je ne m’inquiète pas. C’est juste que je la trouve bizarre ces derniers temps.

– Bizarre ? Comment ça ?

– Je ne sais pas trop, elle est distante.

– Mais non, tu te fais des idées ! Elle s’adapte à son nouveau boulot, c’est normal.

– Tu penses que ce poste va lui convenir ?

– Alors là… Aucune idée. Avec Célia on ne peut jamais vraiment savoir. Mais elle a l’air particulièrement optimiste cette fois-ci, alors suivons-la !

Mon téléphone venait de sonner. C’était Célia.

– Tiens… quand on parle du loup ! « Oui Célia ? D’accord, aucun souci, ne t’inquiète pas on t’attend. » Elle sort du boulot, elle sera là dans une demi-heure.

– Tu vois, pas de raison de s’affoler.

Célia est arrivée et nous a raconté sa première semaine chez CcK Conseil, elle était enchantée. Son emploi du temps était chargé. Elle nous a expliqué qu’en tant que consultante elle avait deux casquettes. La première consistait à remplir ses missions auprès d’un des clients de la société. En tant que prestataire externe, elle l’accompagnait dans la gestion d’incidents divers. La seconde était de participer au développement du cabinet. Dès son embauche, il lui avait été fortement recommandé, si elle souhaitait évoluer au sein de l’entreprise, de participer au développement du cabinet, en répondant à des appels d’offre pour gagner de nouveaux contrats, en mettant en relation le responsable des ressources humaines avec des candidats potentiels, mais également en s’impliquant dans de nombreux projets internes. Dès sa première semaine elle s’était engagée à développer la veille concurrentielle dans le secteur de la gestion financière avec un groupe de consultants qu’elle avait rencontré à la réunion générale. Chaque mois, la Direction organisait une journée durant laquelle certains managers et membres de la Direction faisaient un point sur les gros projets en cours, la stratégie et les objectifs. Chacun pouvait également prendre la parole pour aborder un sujet en particulier. Ces journées étaient aussi l’opportunité de présenter aux nouveaux arrivants, quand il y en avait, la société, ses activités, ainsi que les différentes offres proposées aux clients. CcK ne recrutait pas plus d’une dizaine de consultants par an. Pourtant ils avaient les moyens d’en embaucher bien plus, mais les dirigeants tenaient à garder une société à taille humaine. Enfin, des entrevues plus informelles se déroulaient autour de collations diverses et variées pour que tout le monde puisse discuter. Célia nous raconta cette journée.

Lundi 24 juin 2013

Lundi matin, Célia s’éveille, étonnamment sans l’aide de son réveil. Lorsqu’elle allume son téléphone portable il est 8h15, elle avait pourtant programmé son réveil à 7h30. C’était le cas, mais pour le lendemain. La réunion générale commence à 9 heures, il ne lui reste que quinze minutes pour se préparer. 8h16, elle prend une douche, l’eau est glacée, elle ouvre à fond le robinet gauche, l’eau chauffe, un peu trop, cette fois-ci elle se brûle. 8h18 elle sort de la douche, attrape sa serviette et commence à se sécher, avant de remarquer qu’elle a oublié de se rincer les cheveux. 8h20, elle retourne sous la douche, se rince et en ressort complètement stressée. 8h23, elle prépare sa brosse à dents et commence à se coiffer, bien entendu, elle s’emmêle les pinceaux et finit par mettre du dentifrice dans ses cheveux. 8h25, elle sort de la salle de bains en courant, manque de glisser sur le parquet, passe un tantinet trop près du pied de son armoire. Se cogne. Grogne. S’assied par terre. Souffre. Souffle. Se relève et reprend son rythme effréné. 8h28, heureusement elle a eu la présence d’esprit de préparer ses affaires la veille, elle se félicite de sa clairvoyance. Elle met ses sous-vêtements, enfile son collant. Trop vite. Elle le file. Grogne. Elle ouvre son tiroir, en sort une autre paire, qu’elle enfile, plus soigneusement. 8h30, elle finit de s’habiller sans encombre, retourne dans la salle de bains une dernière fois pour se maquiller, marche dans l’eau qu’elle n’avait pas essuyée en sortant de la douche. Grogne. 8h32, elle évite de justesse de se crever l’œil droit en dessinant le contour avec son crayon noir, elle allonge ses cils avec son mascara. Éternue. Grogne. Recommence. 8h35, elle prend sa veste, ses clés, son sac et ses chaussures, ferme son appartement, met ses chaussures, dévale les escaliers à toute vitesse en enfilant sa veste. Elle manque une marche, se rattrape de justesse à la rambarde. Son cœur palpite. Elle sort de son immeuble en courant en direction de l’arrêt de métro Argentine. 8h45, elle rentre dans le couloir de la ligne 1, entend la sonnerie de fermeture des portes, coure encore, pas assez vite. C’est trop tard, la porte se referme devant elle. Elle reprend son souffle en regardant le ver mécanique s’engouffrer dans le tunnel. 8h48, elle entre dans le wagon en face d’elle, il est plein, elle se retrouve coincée entre un homme d’un certain âge à l’hygiène douteuse et une jeune femme d’une trentaine d’années beaucoup trop parfumée, les senteurs l’envahissent et lui font tourner la tête. Elle essaye de bouger mais sa veste est bloquée entre les deux portes automatiques. À chaque arrêt, elle descend du wagon, poussée par une avalanche humaine déchaînée, puis elle remonte, se retrouve toujours collée à cet homme à l’odeur âcre, elle tourne la tête, finalement elle préférait le trop-plein de parfum. Elle attend avec impatience l’arrêt George V. 8h56, ça y est, elle est arrivée, la libération, enfin. 8h57, elle sort au croisement des Champs-Élysées et de la rue George V dans laquelle elle se dirige. Quelques mètres encore. 9h01, elle arrive au siège du cabinet, elle appelle l’ascenseur, monte au troisième étage, se recoiffe devant le miroir et se présente à l’accueil.

– Bonjour Madame, Célia Volager, je viens pour la réunion générale.

– Bonjour Célia, tu peux m’appeler Christiane et me tutoyer. Suis-moi je vais t’installer, tu es un peu en avance la réunion ne commence qu’à 9h30…

L’assistante de Direction l’installe dans la pièce prévue pour la réunion. C’est une grande salle située au bout d’un long couloir. Des tables sont dressées en « U » devant un tableau blanc. Au fond de la salle, un buffet. Après un départ quelque peu difficile, Célia parvient malgré tout à se détendre. Elle profite du petit-déjeuner. Après toutes ces épreuves, un bon café et un pain au chocolat la réconfortent. Au fil des minutes la pièce se remplit de consultants. Elle fait connaissance avec ses nouveaux collègues. Vers 9h20 l’un des co‑fondateurs de la société entre dans la salle et salue les présents. Adam Kielle est à l’origine de la création de CcK Conseil. À ce titre, il a géré des dizaines d’équipes et est un pilier, si ce n’est le pilier du cabinet, un maillon incontournable entre les consultants, les chefs d’équipe et les dirigeants. Il se présente brièvement à Célia, son parcours chez CcK Conseil, les clients chez lesquels il est intervenu et il la sollicite vivement à venir le rencontrer pour faire plus ample connaissance. À 9h30 la réunion débute : Célia observe les consultants autour d’elle, elle se sent bien parmi eux. Ils ne tardent pas à la mêler dans leurs conversations. Pendant cette journée, Célia découvre la société qu’elle vient d’intégrer, elle rencontre tous les consultants, les plus jeunes, les plus anciens, des responsables, des membres de la Direction, dans un esprit très convivial et une atmosphère détendue et familiale.

Le jeudi suivant la réunion générale, Célia a été positionnée sur une mission de gestion des incidents sur une plateforme de traitement des données clients d’un grand groupe d’assurance. Pour être tout à fait honnête je ne suis pas encore sûre aujourd’hui de savoir exactement en quoi consistait ce poste. Ce que j’en ai compris, c’est que la plateforme permettait de traiter les demandes des clients du groupe, il était donc primordial qu’elle soit disponible et constamment accessible. Or, il arrivait parfois qu’il y ait des bugs ou des indisponibilités, l’objectif était alors de traiter ces évènements au plus vite pour offrir une qualité de service optimale. Elle avait l’air épanouie sur cette mission, ce n’était qu’un début mais il était prometteur. Elle semblait avoir enfin trouvé une voie qui lui convenait, parlait de son travail avec passion et se projetait dans l’avenir. Elle se voyait déjà évoluer au sein de cette société, gagner en responsabilité, par étape et en travaillant dur.

Lundi 8 juillet 2013

Comme chaque matin depuis qu’elle a intégré CcK Conseil, le réveil de Célia sonne à 7 heures précises, puis 7h15 et 7h30. Elle adore ces quelques minutes où elle ne dort plus vraiment mais reste blottie dans son lit. Certains sont déjà prêts à combattre dès la première sonnerie, elle se demande comment ils font et pense qu’ils manquent l’un des plus agréables...

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