Le voleur de chiens

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Le narrateur se fait licencier, ce qui le conduit rapidement à vivre dans une caravane miteuse en compagnie d'un certain Joseph. Arrivé là, il est en droit de penser qu'il est mal parti dans la vie et que si une idée ne lui vient pas presto, il va toucher le fond du gouffre. Il décide alors d'enlever des chiens et de les restituer contre rançon à leurs maîtres éplorés. Une idée lumineuse qui lui vaudra soixante millions d’ennemis : « Après tout, le chien, c’est un peu le symbole de l’homme ». Comme en plus, il est amoureux d'une fille dont il n'a pas l'adresse, ça ne va pas être facile de devenir heureux…
Publié le : vendredi 3 mars 2006
Lecture(s) : 70
EAN13 : 9782748166385
Nombre de pages : 163
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Le voleur de chiens
Olivier Liébaut
Le voleur de chiens





ROMAN






Le Manuscrit
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© Éditions Le Manuscrit, 2006

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ISBN : 2-7481-6639-6 (fichier numérique)
EAN : 9782748166392 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6638-8 (fichier imprimé) 8166385 (fichier imprimé) OLIVIER LIÉBAUT










Pour commencer, il faut commencer. C’est le plus
difficile. Les histoires n’ont pas de commencement. On
peut remonter sans fin en arrière, jusqu’à la nuit des
temps, sans tomber sur la source de nos
comportements. Alors, on arbitre : tel jour, telle heure.
On décrète que c’est à cet instant que tout a
commencé…
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PREMIÈRE PARTIE


Cette fois, ça y était. J’avais reçu ma lettre. On a beau
s’y attendre, ça remue. Monsieur X…, rue d’Y…, la
conjoncture économique, quelques investissements
décevants aussi, disons-le, se referment comme des
lames de ciseaux et pour vous, à notre grand regret, la
messe est dite. Voilà. Discuter ne mènerait à rien.
Disparais, chose gluante !

Bien sûr c’est dur, mais à la troisième gorgée de bière,
je ne regrettais déjà plus cette décision qui me privait de
quoi au juste ? D’un de ces gagne-pain, comme taillés
sur mesure pour les vauriens de mon espèce. A trop
sécher l’école, voilà le genre de bon coup qu’on se
dispute, la vie durant, avec les moins que rien et les
foutriquets de tous poils. Ce job, c’était un pensum, huit
heures par jour, avec d’épouvantables temps morts, que
j’affrontais, la mâchoire serrée, presqu’à glisser de ma
chaise en me demandant comment diable j’allais bien
tenir jusqu’à la cloche du soir. D’un autre côté, puisque
cela devait mal finir, j’aurais volontiers lâché la première
salve. La leur claquer au nez, cette porte que je prenais
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dans la gueule. Question de fierté. Allons. Parenthèse
refermée. Ça aurait fait deux ans le mois prochain. Je
pourrais me demander comment j’en suis arrivé à me
contenter de si peu, mais c’est la question sœur de la
question sans réponse : vous savez, le commencement
de l’histoire, la nuit des temps… Quand les choses ont-
elles commencé à mal aller ? Je n’y étais pas, mais dès le
début, sans doute. Moi, dans ce chantier, je ne suis pas
remarquable. Je fais comme tout le monde, je m’adosse
à des murs qui cèdent, je trébuche, je me rattrape
comme je peux, je glisse. « C’est la vie ! », dit quelqu’un.
Un con, mais bon, il n’a pas tort, il n’a pas tort. Je me
relève, je prends appui sur un trompe-l’œil. Je valdingue
à nouveau.

Impossible aujourd’hui, la trentaine tassée, de me
souvenir en détail du chemin parcouru en zigzag depuis
l’adolescence.

Il y a des mois que le bruit courait ; des mois à
s’observer, à dénombrer les auditeurs, à prêter l’oreille
aux ragots de cafétéria. Je participais peu à cette
agitation. Je me faufilais entre les groupes, je ne prenais
pas part aux conversations. Je me contentais d’être là,
discret, jouant de ma vacuité supposée. Cependant, dans
ce contexte de nerfs à fleur de peau, un silence mal
dosé, une échappée en pas chassés dans un couloir
devient vite un indice de traîtrise. On a tôt fait de glisser
d’un camp dont on ne se savait pas partie prenante, vers
un autre dont on ignorait l’existence. Il faut tout
maîtriser : ses sourires, comme ses mouvements
d’humeur. Une expression peut signifier n’importe quoi
comme son contraire. La ruse est partout suspectée. La
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raison se perd dans les non-dit, les sous-entendus et la
trouille qui noue les tripes. Franchement, moi, je n’avais
pas peur, j’avais même du mal à comprendre l’emprise
que prenait ce sentiment sur mes collègues. Il faut voir
comme des gens, pourtant raisonnables, se mettent à
transpirer, les yeux affolés dans les orbites, à la moindre
menace sur leur emploi ! On dirait qu’on va les arracher
à leur destin. Sans blague, qu’est-ce qui peut bien les
attacher à leur usine puante, à leur bureau crasseux ? Ils
s’y croient prédestinés, au travail chez Dugenou &
Frères ? Ici plutôt qu’ailleurs, voilà leur credo. Et ça
couine, ça se lamente, ça se donne en spectacle. On
croirait des animaux cernés par les flammes. Quand on
pense aux mille choses à faire, aux mille lieux où bien
vivre, à toutes les plages de sable fin qu’on voit dans les
catalogues.

Depuis des mois, la direction avait mis en branle ses
relais pour nous faire comprendre à demi-mot que les
affaires allaient mal. On les croyait sans peine !
Comment les choses auraient-elles bien été, avec une
telle bande d’incapables aux commandes ? Inutile de
prendre des mines de croque-mort, de pencher la tête
dans les couloirs ! On voyait bien que la barre vous avait
échappé et qu’il ne vous restait plus que cet ultime
recours. Les marchés internationaux, la crise asiatique,
les pays émergents, la concurrence et ses millions de
dollars jetés sur la table, tout cela est hors de votre
contrôle, ce sont pour vous des tuiles dont un mauvais
génie vous bombarde du haut du toit !
En désespoir de cause, il ne restait plus que ça. La
stratégie du sacrifice. Belle stratégie que celle du
capitaine qui jette à l’eau son équipage ! Pendant ce
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temps, les victimes complotaient à voix basse pour ne
pas faire partie de la prochaine charrette, ou, quand
c’était foutu, que leur tour était venu, ils mugissaient
comme des veaux qu’on traîne à l’abattoir. La plupart
étaient prêts à tout pour gagner quelques mois de répit.
Et vous croyez qu’ils cherchaient une autre place, qu’ils
profitaient du sursis pour assurer leurs arrières ? Rien du
tout, ils attendaient la prochaine liste, les épaules en
dedans, prêts à se livrer à nouveau à leur petit jeu
masochiste.

Les auditeurs, avaient été choisis pour leur nom, le
plus indiscutable qui soit. Moi, je n’y connaissais rien,
mais c’est ce qui se murmurait. Des anglo-saxons. Donc
neutres, et mieux que ça : se foutant de nous comme de
leur première paire de bretelles, organisés, ramifiés, une
armée de professionnels qui vous emballent n’importe
quoi, en trois parties trois sous-parties, tamponnées,
signées par le Partner ad hoc. Après quoi, rapport
d’expert en poche, le nettoyage peut commencer. C’est
gravé. On y est presque contraint. C’est l’audit qui le dit.
Bien sûr, la farce c’est que l’auditeur ne fait que mettre
en forme ce qu’on lui avait demandé en se dandinant, la
queue entre les jambes. Vers la fin, on ne voyait plus
qu’eux dans les couloirs ; ça grouillait d’auditeurs. Sûr
que ça coûte des millions, une telle débauche ! Mais
bon, il faut croire que les millions à force d’en perdre,
on ne les compte plus.

Nous avons été reçus à nos entretiens préalables au
licenciement. C’est la procédure habituelle quand il n’y a
pas de représentants du personnel. Ils avaient bien
organisé des élections quelque temps auparavant mais
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personne ne s’était présenté. C’est le chef du personnel
qui m’avait reçu. Il n’avait plus un poil de sec. Il pensait
peut-être que j’allais l’agresser ou l’insulter, voire lui
catapulter un lourd dossier à la tête. Je l’ai laissé
argumenter, me donner les explications auxquelles
légalement j’avais droit. Nous avons pensé, dit-il, que,
vue la conjoncture, comme nous l’avons exposé dans la
lettre, enfin la lettre de convocation, nous pourrions
peut-être redresser la barre mais à condition de faire des
efforts, et l’effort qui vous est demandé à vous
monsieur X…, c’est de foutre le camp, de vous sacrifier
plus exactement, pour que les autres survivent ; mais ce
sera dur pour eux aussi, et, peut-être bien que dans
quelques mois tout le monde aura subi le même sort. Il
est donc inapproprié et, en tous cas, prématuré de
gémir, finit-il en substance. Pendant ce temps, je le
regardais sans rien dire. J’étais tenté de lui demander
comment ils allaient faire pour me remplacer, car
finalement mon travail c’est le fond du bidon, la lie dont
personne ne veut. Ça m’aurait intéressé de savoir ce
qu’ils avaient prévu. Mais ça m’ennuyait de poser des
questions, de remettre en selle le gnome à double foyer
en face de moi, surtout qu’à l’évidence, ils n’avaient rien
prévu pour me remplacer, vu qu’ils avaient toujours
ignoré ce que je faisais. Je n’ai rien dit. Pas un mot. Je
souriais, c’est tout ; lui, il transpirait. Ses grosses lunettes
glissaient sans cesse sur son nez. Il bafouillait de plus en
plus. Ses mains tremblaient. A la fin, il parlait pour lui, il
ne me posait plus de questions. Puis, il s’habitua un peu
à mon silence et reprit un peu d’assurance. « Ce n’est
pas moi qui ai provoqué cette situation. Personne n’est
responsable. »
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Je me demande comment les autres récipiendaires se
sont débrouillés. Se sont-ils laissés entraîner dans une
conversation sur la perversité des marchés financiers ?
Ont-ils fait du scandale ? Moi au moins, je lui ai flanqué
la trouille. A la fin de l’entretien, je me suis avancé vers
lui, très près, toujours en souriant. J’ai cru qu’il allait
tourner de l’œil. Ce ne serait pas la première fois qu’un
chef du personnel se ferait trucider par un employé
licencié ! Ah, c’est la faute de la bourse ? des raiders sur
les marchés asiatiques ? Tiens, une décharge de
chevrotine en pleine poire ! Fais passer le message ! Il
dégoulinait. A cet instant, j’aurais fait le moindre geste,
j’aurais vaguement toussé, il serait tombé de sa chaise.
Mais je n’ai pas un mauvais fond. J’ai quitté la pièce
simplement. Sans rien dire.


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