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Le voyage de Joseph-Alexandre

De
237 pages
Joseph-Alexandre qui est un noble fortuné réalise avec brutalité qu'il ne sait pas ce qu'est la vie. Il s'enfuit. Au cours d'un "voyage initiatique" où l'anodin tutoie le profond et l'humour tutoie le désespoir, il va se dénuder dans tous les sens du terme puisqu'il est sauvé in extremis alors qu'il fait de l'apnée, complètement nu, dans une rivière. Il fouillera les poubelles, il voisinera la misère et le désespoir mais il établira de puissants liens relationnels avec d'autres personnages ou avec des animaux. C'est notamment via la sensualité que le personnage découvrira que la vie relationnelle est la caractéristique qui définit le mieux la vie.
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ROMAN







Le Manuscrit
www.manuscrit.com



© Éditions Le Manuscrit, 2006
www. manuscrit. com
communication@manuscrit. com

ISBN : 2-7481-6961-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748169614 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-6960-3 (livre imprimé)
Le Manuscrit ISBN 13 : 9782748169607 (livre imprimé)
www.manuscrit.com













CHAPITRE 1


Joseph-Alexandre criait à tue tête sur les quais du
port de Cannes :
– Je suis parfaitement à jeun, à jeun, je suis
complètement à jeun. J’ai laissé Jeff. Ne me quitte pas,
Jeff. Eh bien ! j’ai quitté Jeff. J’ai laissé ma femme avec
Jeff. Pouuuuu. J’ai laissé qui déjà ? Je suis parfaitement à
jeun !

Dans le petit matin de la fin de juin, devant une mer
plus plate que si on l’avait repassée, les braillements de
Joseph-Alexandre qui prétendait s’allier le souffle de
Jacques Brel n’effrayaient même pas les mouettes qui
avaient commencé à dévorer les reliefs des repas de
riches jetés à l’eau par dérision ou ivresse.
Bien que l’aurore se soit annoncée, sur beaucoup de
bateaux, les lumières étaient allumées pour permettre au
« petit peuple » de nettoyer les vomissures des riches.

Joseph-Alexandre se présenta à l’entrée de trois
embarcations, où il fut courtoisement remis sur la
bonne route, avant de trouver Marcel devant son yacht.
Il continuait à brailler :
9

– Petit bateau, vient-t-à moi car c’est pas moi qu’irai-t-à
toi.
– C’est par ici, monsieur, dit Marcel en s’avançant.
– Lucien, mon bon Lucien, amarre mieux le bateau car
ça tangue trop fort.
– C’est Marcel, monsieur, et vous n’êtes pas encore sur
le bateau. Voulez-vous que je vous guide, monsieur ?
– Me guider, Lucien, me guider vers le soleil, me guider
vers les îles ? Mais je suis capitaine, Lucien, je suis
capitaine et complètement à jeun. Parfaitement à jeun.
Mais arrête ce tangage. Arrête de me bercer, Lucien.

Joseph-Alexandre vomit alors copieusement sur les
chaussures de Marcel.

Une énorme voiture, emplie de musique tapageuse et
de chants horriblement discordants approchait du yacht.
– Mais c’est Joseph-Alexandre ! Pourquoi nous as-tu si
lâchement quittés ?

Trois femmes et deux hommes descendirent de la
voiture. Anne-Marguerite, l’épouse de Joseph-Alexandre
s’avança sans chercher à cacher la main du jeune
militaire qui lui caressait les fesses.

– Je ne pouvais plus danser. Et puis je ne voyais plus
rien dans ce brouillard. Et puis, j’étais trop à jeun. Oui,
parfaitement et complètement à jeun. Alors le fard qui
te coule sur la figure m’a donné un haut le cœur. Car j’ai
un cœur. Vous m’écœurez. Je suis écœuré par tous et
notamment par ma femme. Où est Manuela ? Lucien, il
faut aller me chercher Manuela que je lui fasse l’amour.
10

Tous partirent d’un grand rire. Anne-Marguerite
embrassa goulûment son militaire.
Marcel était parti réveiller la jeune cuisinière.
Le personnel du yacht était habitué à ces fantaisies
qui se renouvelaient presque toutes les nuits.

Manuela prit la main de Joseph-Alexandre et lui dit
avec calme et douceur :
– Venez, monsieur.
– C’est çà, montons tous sur le rafiot enchaîna le
frère d’Anne-Marguerite qui étreignait les deux
prostituées récupérées dans la boîte de nuit.

Manuela était souvent réveillée à la naissance de
l’aube par un caprice de son maître. Depuis six mois
qu’elle travaillait sur le yacht, Joseph-Alexandre s’était
entiché d’elle quand il était ivre et l’obligeait à se lever
pour l’accompagner dans sa cabine. La première fois,
elle avait été très effrayée mais sa condition sociale ne
pouvait que la rendre soumise. Pourtant ils n’avaient
jamais eu de rapports sexuels. Elle avait vite compris
qu’en raison de sa forte ébriété, elle n’avait pas de réel
tracas à se faire. Il lui tripoterait les seins, lui passerait
maladroitement deux à trois fois la main dans
l’entrejambe mais n’arriverait pas à la déshabiller et
s’endormirait lourdement. Comme les autres fois, elle
attendrait un petit quart d’heure, puis regagnerait son lit
où, si tout allait bien, elle pourrait profiter encore d’une
à deux heures de sommeil.

Ce matin là, elle ne réussit pas à se rendormir. Elle
pensait à sa situation sur ce yacht où elle avait été
engagée comme cuisinière alors qu’il y avait déjà cinq
11

personnes en cuisine, près du tiers de l’ensemble de tout
le personnel du yacht. Et de la cuisine on en faisait peu !
Deux ou trois fois par mois, il y avait réception et il
fallait alors mettre les petits plats dans les grands.
L’expression la fit sourire intérieurement car, comme
ses collègues, elle ne faisait pas beaucoup plus que de
mettre le couvert. Lors des réceptions, des extras
venaient sur place et apportaient tout le nécessaire pour
reconstituer les banquets des plus grands restaurants du
sud de la France ou du nord de l’Italie. Ils venaient
d’ailleurs toujours de ces restaurants où le moindre
potage coûtait plus cher qu’une bicyclette. La bicyclette
était la référence usuelle, l'unité de coût, que Manuela
utilisait pour évaluer certaines prestations. Longtemps
elle en avait rêvé à cette bicyclette mais n’avait pas eu
l’argent pour l’acheter. Maintenant l’argent était là mais
que faire d’un vélo sur un yacht ?

Lorsque les festivités étaient terminées, c’est à dire
quand les invités quittaient le navire où s’enfermaient
dans les cabines et que le jour pointait, elle faisait la
vaisselle et aidait au ménage.
À part ces quelques réceptions, les journées se
déroulaient avec une grande régularité mais sans grande
fatigue pour le personnel. Monsieur et madame se
levaient vers quatorze heures et émergeaient
progressivement de leur brouillard en buvant plusieurs
cafés noirs. Pas de croissant ni quelqu’autre
accompagnement, ils avaient trop la nausée. Ils
retournaient faire une sieste jusqu’à dix huit heures,
heure sacrée de la plus grande manifestation culinaire
habituelle du yacht : la collation. Le menu qui devait
changer chaque jour était basé sur les fruits de mer.
12

Mais quels qu’ils soient, crus, cuits ou mijotés, ils
devaient être présentés sur des lits d’algues, de fleurs et
de glaçons harmonieusement disposés. La collation était
accompagnée de vins blancs secs servis en petite
quantité. À dix neuf heures ils quittaient tous la table et
allaient se préparer pour la sortie nocturne dont le
départ était immuablement signalé par un coup de
trompe aux alentours de vingt et une heures. Ils ne
revenaient qu’au petit matin le plus souvent
accompagnés de nouvelles rencontres et imbibés
d’alcool.

Le comte Joseph-Alexandre et la comtesse Anne-
Marguerite étaient immensément riches. Ils étaient les
uniques héritiers de deux familles franco-italiennes qui
avaient arrangé leur mariage comme le point oméga de
leurs vies aristocratiques. En additionnant les trésors
artistiques et les placements financiers des deux
dynasties, il y avait l’assurance de la pérennité. Cela
faisait maintenant quinze ans qu’ils étaient mariés et ils
n’avaient toujours pas d’enfant. De manière
inconsciente pour tous, parents ou grands parents
privés de progéniture, cette absence de successeur (on
n'imaginait pas qu'une fille puisse naître en p remier)
était un véritable cancer muet.

Les parents avaient prélevé les capitaux nécessaires
pour vivre des retraites sereines dans leurs châteaux
respectifs de telle sorte que Joseph-Alexandre et Anne-
Marguerite pouvaient disposer à leur gré de leur
immense fortune. Bien conseillés, malgré l’entretien de
leur immense yacht et de leur château en Suisse, malgré
leurs dispendieuses virées nocturnes et le paiement très
13

correct de leur centaine de serviteurs, ils ne touchaient
qu’aux intérêts de leurs placements.

Les cousins et cousines venaient régulièrement leur
rendre visite pour s’assurer qu’un descendant n’était pas
en chantier et que leur futur héritage était correctement
entretenu.

Le comte et la comtesse n’avaient jamais travaillé de
leur vie.

Manuela se leva. Le sommeil décidément ne voulait
pas revenir et ce soir était un des jours exceptionnels. Il
y aurait une trentaine d’invités à dîner sur le bateau. Elle
prit son petit déjeuner à la cuisine avec les autres
personnels qui étaient déjà debout. Il fallait bien lessiver
les sols et astiquer les dorures avant l’apparition de
quatorze heures. Tous les membres du personnel étaient
bien conscients d’être privilégiés et tenaient à le rester.
Aussi l’entretien du yacht était parfait malgré son
immensité. Il dépassait de deux longueurs le second
plus grand bateau attaché au ponton ; il possédait vingt
deux cabines dont huit, des suites princières, étaient
réservées aux propriétaires et à leurs invités. Elles
s’étendaient sur toute la surface du pont médian et sur
la moitié du pont supérieur. Une immense salle de
séjour dont les piliers étaient recouverts de feuilles d’or
constituait le centre vital du navire ; elle permettait, de
par sa position sur le pont supérieur, de découvrir
l’horizon de tous les côtés. Les cabines pour le
personnel et les cuisines se trouvaient rassemblées sur le
pont le plus bas, près des moteurs. Ce yacht était l’un
des plus somptueux de la flotte de plaisance mondiale.
14

Le cuisinier en chef composait son menu pour la
collation. Il fallait l’harmoniser avec le dîner dont le
restaurant monégasque qui en avait la charge ce jour là
lui avait donné la composition. Manuela suggéra de
forcer sur les huîtres dont la capacité à décoincer la
gueule de bois était bien connue. L’un des cuisiniers,
avec son accent marseillais, lui demanda si ce n’était pas
plutôt pour leurs vertus aphrodisiaques que Manuela
faisait la suggestion. Peut être était elle insatisfaite des
performances du comte ? La jeune cuisinière leva les
épaules sans répondre. En réalité, les bruits se
transmettaient vite de cabine en cabine et tous avaient
deviné l’absence de relation sexuelle. D’ailleurs Manuela
qui avait vingt six ans n’avait jamais eu de telle relation
avec qui que ce fut. Parfois elle en éprouvait un peu de
tristesse, mais elle avait dû s’occuper de sa mère très
malade puis avait eu cette place sur le yacht après qu’elle
soit morte. Comment rencontrer l’âme sœur dans ce
milieu si fermé ?
Elle amasserait un pécule pendant deux ans encore
puis irait voir d’autres cieux où un mari devait sûrement
l’attendre.
Il ne resterait qu’à trouver les cieux en question mais
c’était si loin dans le temps qu’elle se refusait à y
réfléchir. Elle savait que des couples non légitimes
s’étaient formés parmi le personnel, ils se cachaient car
ils craignaient confusément que ce lien pourrait mettre
leur situation en péril. Ce qui était certain c’était qu’il ne
fallait pas avoir d’enfant. Justement Manuela
n’envisageait pas une véritable liaison amoureuse sans
qu’elle puisse s’épanouir par la naissance de petits. Ces
petits que le comte et la comtesse n’avaient pas réussi à
avoir et n’auraient sans doute jamais étant donné leur
15

mode de vie pensa Manuela. Et puis la quarantaine était
maintenant loin derrière eux. ! !

La collation fut appréciée. Joseph-Alexandre sentait
les brumes se dissiper. Comme ils n’avaient pas à sortir
ce soir là, il s’accorda une demi-heure de peinture. Il
peignait les bateaux avec une habileté, qui sans atteindre
les superlatifs de génie que lui distribuaient sans
compter les courtisans, était tout à fait acceptable. Il
réussissait en particulier parfaitement à fondre le navire
dans son élément. Bateau et vagues ou vaguelettes selon
le temps semblaient s’étreindre ou au moins
s’embrasser. Le reste du tableau était plus sommaire de
telle sorte que dans l’intimité tous ou presque tous se
moquaient de ce peinturlureur.
Manuela était parmi les rares personnes qui avaient
repéré toute l’émotion que le comte mettait de tableau
en tableau dans cette fusion du navire et de la mer.
Sans s’en rendre compte, elle marqua un arrêt en
passant devant la toile. Le comte s’en aperçut. Dans un
souffle il lui dit : « excusez-moi mon enfant, j’étais
ivre ».
Comme si elle avait été surprise en faute pour avoir
marqué une pause, Manuela partit rapidement sans rien
répondre.
16








CHAPITRE 2


À vingt et une heures trente les premiers invités
arrivèrent. Il s’agissait d’artistes et de sportifs bien en
vue sur la croisette dont les propos risquaient d’être
plus originaux que ceux « du monde ». La comtesse les
mît à l’aise et leur proposa un rafraîchissement.
Arrivèrent ensuite les familiers, ceux qui étaient de
presque toutes les réunions et avec qui les dialogues
intéressants étaient terminés depuis longtemps. C’était la
cour du comte et de la comtesse, choisie pour les
valoriser. Arrivèrent enfin la dizaine d’aristocrates
guindés triés sur le volet parmi les plus grandes familles
italiennes. On les invitait rarement car ils avaient gardé
de la situation de leurs ancêtres une telle nostalgie que
sourire et amabilité avaient déserté de leur vie. Ils
étaient des références, des « pointures » comme on dit
dans le peuple, mais ils étaient le plus souvent
désargentés ce qui ne manquait pas d’augmenter leur
apparence renfrognée.
Anne-Marguerite mit tout son savoir-faire, qui était
remarquable, à passer cinq minutes pour accueillir ces
nobles du siècle dernier et à essayer de les mettre un peu
à l’aise. Ils discutèrent château, impôts et frais de
personnel en levant les yeux au ciel à chacune de leurs
17

phrases. Il ne s’agissait pas de les mêler sans préparation
aux artistes pour qui ils avaient un profond mépris qui
cachait mal une jalousie vis à vis de leur richesse. La
cour, qui connaissait bien son rôle, était chargée de faire
tampon tant que l’alcool n’aurait pas brisé un peu de
glace.

À vingt deux heures quinze, après le coup de trompe,
deux par deux, vieille noblesse en tête, on passa à la
salle à manger.
Lorsque la première entrée fut approchée on entendit
comme une rumeur de contentement. Ils pouvaient
bien ! Le plat exhibait du caviar mêlé de truffes et
entouré de morceaux de queues de langoustes mélangé
à une sauce sirupeuse qui dégageait un mélange
d’odeurs de Provence. Comme pour le reste du repas un
champagne rare et délicieux rehaussait toutes les
saveurs. Les conversations s’allégèrent. Tous étaient
sous le charme de ce mélange inhabituel.
La seconde entrée fut plus classique même si la
présentation avant découpe de l’énorme mérou fut
saluée d’applaudissements. Les conversations reprirent :
– Que pensez-vous, cher comte, de ces
championnats de plongée sous-marine ? Ne faut-il pas y
voir un déclin des qualités sportives traditionnelles qui
par la lutte quelle qu’en soit la forme permet de
sélectionner les plus forts. Nous sommes les fils de ces
chevaliers de la joute. Seuls les meilleurs ont survécu.
Nous en sommes les témoins vivants.
Le comte était bien ennuyé de cette entame car parmi
les sportifs invités il y avait un champion d’apnée.
Venant de ce vieux marquis le propos était bien
conforme à son idée de la noblesse. Mais il ne fallait pas
18

risquer de blesser le jeune qui de toute évidence n’avait
pas saisi la question et se la faisait répéter par sa voisine.
Avec un peu de chance, la voisine qui était l’une des
plus anciennes courtisanes réussirait à atténuer
l’agressivité du propos.

– Mon cher marquis, répondit Joseph-Alexandre je
suis tout à fait d’accord avec vous sur le fond mais il
faut aussi prendre en considération la lutte avec soi-
même. Les plongeurs réussissent à porter à un niveau
très élevé le contrôle de leur respiration et d’une
manière plus générale celui de leur corps. Il y a lutte
telle que vous la souhaitez pour faire émerger les forts
mais elle est plus personnelle, peut être un peu
mystique.
Le dernier qualificatif lui avait échappé de la bouche
mais en y repensant il était bien adapté à sa pensée, très
bien adapté même.
– Vous voulez sûrement évoquer l’apprentissage du
pouvoir avec son immense solitude. Oui, il faut que les
jeunes qui prétendent à un poste de responsabilité aient
eu une formation au self control comme disent les
assassins de Jeanne d’Arc. Mais je maintiens que les
sports de lutte sont essentiels à l’écrémage que nos
dirigeants actuels ne savent plus faire.
Un vieux noble, jusque là effacé prit la balle au
bond :
– Il est difficile en quelques années de faire un
homme. Nous sommes nés, nous autres, et avons la
certitude d’être l’élite car nous avons été triés. Le temps
a passé et repassé sur nos ancêtres et a écrasé les faibles.
Et que dire de ces femmes à qui on propose des
responsabilités ? Elles ne peuvent pas, les pauvresses,
19

inventer un monde qui leur est inconnu. Qu’en pensez-
vous, comtesse ?
Avec un peu de lâcheté et beaucoup de sens
mondain, la comtesse s’arrangea pour détourner la
question :
– Cher ami, votre analyse a une telle profondeur
qu’il est difficile d’y ajouter la moindre virgule. Nous
sommes nés et tout est dit. Sauf pour le temporel et
l’éphémère où les artistes et les sportifs sont des étoiles
à vie courte mais dont la brillance et l’éclat n’arrêtent
pas de m’émouvoir.
La comtesse, encadrée par deux magnifiques
hommes jeunes, l’un baryton de renommée mondiale et
l’autre patineur sur glace classé trois fois champion du
monde, tenait à s’assurer une nuit bien câline. Elle
attendrait plus avant dans la soirée pour savoir lequel
des deux rejoindrait son lit. Pour l’instant il fallait
ménager les deux " pré - sélectionnés" tout en tenant
son rang.
Les couverts pour le poisson avaient été retirés. On
présenta sur un grand plat un cygne blanc. En fait, il
s’agissait d’une biche qui avait été découpée et
remodelée en oiseau après cuisson et qui était
entièrement glacée d’une pâte de truffe blanchie. Les
applaudissements fusèrent à nouveau.
L’un des courtisans essaya de désamorcer la
conversation faisant l’apologie de la noblesse pour
passer sur ce qui était usuellement la cible unanime des
critiques : le gouvernement.
– Est-il exact que l’impôt sur les casinos et les
grandes fortunes risque d’être revu ?
– Ce ne sont pas les mêmes impôts mais je crains
bien que oui ! Il est désastreux de jeter à la Suisse et à
20

Monaco l’argent de la France. Car qui plus que nous
peut aider le peuple à trouver du travail ? Encore faut-il
nous laisser le faire. Si nos capitaux sont ailleurs ce n’est
pas par plaisir mais comment ne pas entamer notre
patrimoine si on subit les impôts français ?
Les hochements de tête montraient que l’unanimité
était faite là dessus. De toute évidence aucun des nobles
ni des artistes ou sportifs se trouvant autour de la table
n’avait de compte bancaire substantiel en France. Ils
avaient, comme le mot se disait à voix basse, du
« meublé » en Suisse.
La biche truffée fut servie sur un lit d’armagnac très
transparent supposé représenter le lac sur lequel nageait
le cygne. L’utilisation d’assiettes en argent augmenta
l’effet de réverbération émanant de toute la table. Si on
se penchait, la partie liquide du contenu de l’assiette
renvoyait la face du convive tel un miroir. Après
l’enthousiasme causé par la présentation du cygne qui
avait accru la salivation malgré les entrées avalées en
pleine autosatisfaction sur la noblesse, il se fit un quasi
silence autour de la table.
C’était assez comique, d’ailleurs : les convives
avançaient machinalement la tête avec la lenteur du bien
nourri et la reculaient avec brutalité quand ils
distinguaient l’image de leurs traits au fond de l’assiette.
Certains inclinèrent le récipient, d’autres y laissèrent
négligemment tomber du pain pour brouiller l’image,
mais beaucoup, comme la comtesse avaient beaucoup
de mal à contrôler la situation.
Joseph-Alexandre était penché sur son couvert et
semblait aimanté par son image. Il resta ainsi immobile
pendant cinq bonnes minutes.
21

Anne-Marguerite engagea la conversation avec le
baryton. Elle n’était pas une musicologue avertie mais
connaissait les potins et c’est sur ce terrain qu’elle
chercha des informations nouvelles. Le baryton,
impressionné par le luxe du yacht et de la table n’hésita
pas à fournir une foule de menus détails croustillants
sur la vie intime de ses amis artistes. Il pensait, par ces
interstices, pénétrer un peu ce monde qui l’éblouissait.
Anne-Marguerite lançait également des hameçons sur sa
droite vers le monde du patinage qui lui était tout à fait
étranger mais ses réflexes mondains ne tardèrent pas à
trouver chez le sportif une passion pour les bateaux et
spécialement les voiliers sur lesquels elle pouvait tenir
tête hardiment deux heures pleines.
Alors qu’Anne-Marguerite avait la tête très haute
pour éviter le miroir et la tournait presqu’à chaque
minute de gauche à droite avec emphase et en fermant
les yeux, Joseph-Alexandre regardait son assiette,
regardait son épouse, puis regardait à nouveau son
assiette. Il ne répondait même plus aux banalités que ses
voisines lançaient pour faire redémarrer la conversation.
Il était devenu obnubilé par l’image de sa figure
recouverte d’armagnac ; il ne la quittait que pour lancer
vers la comtesse des regards où colère et dépit étaient
curieusement mêlés.
Brutalement Joseph-Alexandre se leva et clama très
fort pour que toute la table l’entendît bien : « je ne suis
pas bien, bonsoir, continuez sans moi ».
Et il s’éclipsa avec vélocité pour profiter de l’effet de
surprise qu’une telle attitude, tellement contraire aux
règles de société chez les gens du monde, n’avait pas
manqué de susciter.
22

Anne-Marguerite se leva deux minutes plus tard et
promit de revenir très vite.
Le comte était dans sa cabine et remplissait une valise
de vêtements.
– Joseph-Alexandre, que se passe-t-il ? Êtes-vous
indisposé ? Que fait cette valise ?
– Oui, répliqua-t-il, la bouche contracturée par un
rictus, je suis indisposé par votre tête. Je suis indisposé
par votre superficialité qui dégouline sous vos
vêtements. Je suis indisposé par votre visage masqué,
par votre refus continuel de la réalité, de ma réalité. Je
me suis vu dans ce miroir d’alcool et j’ai compris que je
devais fuir. Lorsque je vous regardais refuser votre
image, j’ai compris qu’avant tout je devais vous fuir.
Oui, ce monde qui est le vôtre et que par habitude j’ai
cru également mien me donne plus de nausée qu’une
magistrale cuite à l'armagnac. Je ne peux plus vous
supporter, Anne-Marguerite, car vous représentez à
vous seule toute la laideur du monde.
– Ah ! Mon Dieu ! Quelle méchanceté. Vous êtes
devenu fou, mon ami !
– J’ai dit laideur, je me suis trompé, pour exprimer la
laideur il faut exister. Or vous n’existez pas. C’est une
ombre façonnée par des siècles d’habitudes qui s’est
implantée en vous. Non, vous n’avez aucune réalité ni
aucune consistance et ce soir le miroir m’a dit avec
force que je devais vous quitter à jamais. Il m’a dit que
la vie est courte et qu’elle le serait encore plus si je
continuais à tricher avec elle.
– Vous pensez que je triche ?
– Oui, Anne-Marguerite, vous trichez du matin au
soir et du soir au matin et ceci depuis votre p etite
enfance. Vous n’êtes pas vivante, vous êtes un agrégat
23