Le Voyage de Narcisse

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— Et comment suis-je mort? demande-t-il d'un air amusé. — D'une overdose d'estime, répond très sérieusement la copie de Narcisse au volant du véhicule qui vient de décoller du sol et qui vole à présent à basse altitude, frôlant les branches d'arbres géants aux feuilles dorées. Narcisse ouvre sa fenêtre et en cueille une au passage. La saisissant du bout des doigts, il la ramène à lui mais la feuille se désintègre comme par enchantement. Il balaye d'un geste sec le petit tas de poussière devenue noire sur sa jambe de pantalon en tweed clair, ce qui a pour effet d'étaler la tache qui s'incruste dans le tissu. Narcisse est très agacé. Un nuage sombre passe sur son front et lâche quelques gouttes de pluie qui viennent glisser le long de ses joues.
Publié le : jeudi 1 octobre 2015
Lecture(s) : 1
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342042702
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342042702
Nombre de pages : 130
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Du même auteur
La Deuxième vie d’Hippolyte Bontampis, Roman, Mon Petit Éditeur, 2011
Isabella Marques LE VOYAGE DE NARCISSE
Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur : http://www.monpetitediteur.com Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d’auteur. Mon Petit Éditeur 14, rue des Volontaires 75015 PARIS – France IDDN.FR.010.0120626.000.R.P.2015.030.31500 Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015
À Sara.
*** En mélangeant doucement le sucre dans sa tasse de café, Si-bylle regarde sans trop la voir la foule de passants qui s’agitent devant elle. Elle remarque une grande brune qui ralentit à sa hauteur, fouillant d’un geste nerveux son sac à main. Agacée, la femme ne trouve pas ce qu’elle cherche. Elle relève le nez, par-court du regard la terrasse où se trouve Sibylle, puis s’approche de celle-ci d’un pas décidé. C’est une très belle femme : un mè-tre soixante quinze, mince, l’allure élégante, le visage bien fait. D’un ton sec, la brune lui demande du feu. Elle tient une ciga-rette fine, au filtre blanc, entre deux doigts aux ongles vernis, à quelques centimètres de ses lèvres. Sibylle remarque la bouche pulpeuse, peinte en rouge vif, s’ouvrant légèrement sur une dentition parfaite. Elle s’excuse du temps qu’elle met à retrou-ver son briquet dans le fouillis de son sac. Enfin, elle sort l’objet, un petit Bic noir, qu’elle tend à la brune. Cette dernière ne fait aucun mouvement pour s’en saisir et reste figée dans l’attente. Sibylle bafouille à nouveau quelques excuses en allu-mant la cigarette d’une main hésitante. La brune inspire une grande bouffée et recrache la fumée vers le ciel dans une longue expiration. À nouveau, elle se penche vers Sibylle mais cette fois en arborant un large sourire, puis la remercie avant de s’éloigner dans un bruit de talons. Sibylle suit du regard la jolie silhouette qui finit par se fondre dans la foule. Elle imagine une scène dans laquelle la femme se serait assise à sa table pour faire con-naissance. Sibylle, plus audacieuse que dans la réalité, lui aurait dit : « Vous êtes pressée ? » Ce à quoi la belle brune aurait ré-pondu : — Non, pas du tout. — Alors asseyez-vous, je vous en prie. Je peux vous offrir un café ou autre chose ?
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La femme aurait accepté volontiers. Elle lui aurait raconté sa vie, une vie extraordinaire, une vie d’actrice, ou de riche héri-tière plutôt… Le serveur l’interrompt dans sa rêverie : il a fini son service et il doit encaisser. Sibylle quitte à regret la belle héritière. Elle sort de sa poche un petit tas de pièces jaunes, essaye de faire l’appoint mais elle n’a pas assez. Elle adresse un sourire gêné au garçon qui lui retourne un regard froid et impatient. La jeune femme le rassure : elle a un billet de dix euros dans son porte-feuille. Stoïque, le serveur ne bronche pas, se saisit du billet tendu, lui rend la monnaie en faisant claquer les pièces sur le plexiglas de la table, puis continue sa ronde, plateau à la main, vers les tables voisines. Sibylle vérifie l’heure sur son téléphone portable : neuf heures et quart. Elle doit se dépêcher si elle veut être bien placée dans la salle de conférence. Pendant près de dix minutes, elle erre dans les couloirs du bâtiment avant de trouver enfin le grand amphithéâtre où doit se dérouler la conférence. Elle s’installe en hâte au milieu d’un rang presque vide, puis dépose son sac et son manteau sur le siège à côté d’elle. Trois rangs la séparent de la scène. La salle est loin d’être remplie. Une petite centaine de personnes sont disséminées ça et là, ayant bien pris soin de mettre le plus de distance entre elles. Sibylle jette un regard à sa plus proche voi-sine de gauche, quatre sièges plus loin. Une femme d’une bonne soixantaine d’années. Ses cheveux grisonnants remontés en chignon, des lunettes fines sur un petit nez droit, de taille moyenne à en juger par la hauteur de son buste. Son chemisier est d’une étoffe violette, scintillante, où se reflètent les éclaira-ges de la salle. Elle tient sur ses cuisses un cahier de notes et de sa main droite joue avec son stylo, le mordillant parfois, ou le faisant tourner dans les airs comme un bâton de majorette. S’agitant sur son fauteuil, la femme se tourne vers Sibylle et lui adresse un signe poli de la tête, auquel la jeune femme répond en affichant un sourire gêné.
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— Vous permettez ? lance la sexagénaire en pointant son stylo vers la place voisine de Sibylle. — Euh, oui… bien sûr, je vous en prie, répond Sibylle en regrettant déjà cette faiblesse. La femme se contorsionne, se glisse difficilement le long des dossiers de la rangée, pour finalement se laisser tomber bruyamment dans le creux du siège. Elle pose sa main sur le bras de Sibylle et lui murmure sur un ton de confidence, pre-nant un air complice : — Vous êtes venue pour Belamant, je parie… Sibylle lui répond par un oui bref du bout des lèvres, tout en se demandant pourquoi diable la malchance l’a faite asseoir au même rang que cette bavarde. Après un court silence, la sexa-génaire reprend de plus belle : — C’est incroyable ! Ils ne peuvent jamais être à l’heure ! La dernière fois, ça a démarré avec plus d’une heure de retard. J’ai dû partir avant la fin. Ce n’est pas parce que je suis retraitée que je peux perdre mon temps. J’ai un programme extrêmement chargé, vous savez ! Entre mes activités sportives, culturelles et caritatives : un véritable agenda de ministre ! Elle a appuyé sur les mots « extrêmement » et « véritable », articulant de façon exagérée les syllabes et faisant traîner les voyelles. Sibylle aimerait changer de place mais, par peur de paraître incorrecte, elle reste, se renfrogne et prie intérieurement pour que l'animateur annonce au plus vite la première intervention. Une longue table recouverte d’une nappe blanche s’étire sur toute la longueur de la scène. À intervalles réguliers, correspon-dant à chaque dossier de chaise, des petits chevalets blancs indiquent en lettres noires le nom des participants. Sibylle compte les chevalets. Il y en a dix. De son rang, elle peut lire les noms. Elle s’arrête sur celui pour qui elle est là : Narcisse Bela-mant. Par quelle ironie du sort porte-t-il ce nom si approprié ?
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Est-ce justement son nom qui a fait de lui ce qu’il est ? D’une certaine manière, cet homme n’avait pas d’autre alternative que de devenir un bellâtre séducteur. Ce qui ne colle pas du tout, de l’avis de Sibylle, avec le personnage d’écrivain philosophe. Elle consulte son programme. Belamant doit intervenir à dix heures, juste après le quart d’heure de la séance d’ouverture. Celle-ci n’a toujours pas commencé alors qu’il est déjà neuf heures cinquante. De nombreuses personnes s’agitent entre la scène et le premier rang, leur téléphone portable collé à l’oreille. On se lève, se rassoit, une hôtesse passe déposer des bouteilles d’eau et des verres sur la table. On peut sentir des ondes de nervosité qui rendent l’ambiance dans la salle de plus en plus électrique. Vers dix heures cinq, une femme monte sur scène, se glisse derrière le pupitre planté à gauche de la scène et, se pen-chant vers le micro, annonce le retard imprévu de Monsieur Narcisse Belamant. Le programme en sera quelque peu modi-fié : le Professeur Hans Krüger, de l’Université de Potsdam, interviendra en premier lieu. Sibylle n’en peut plus de sa voisine envahissante. La sexagé-naire vient d’entamer un long monologue sur Marx, les dérives du communisme vers le totalitarisme stalinien, comment Trots-ki aurait pu sauver la Russie, voire l’Europe tout entière… Malgré son souci de ne pas la vexer, Sibylle finit par prétexter une envie pressante. Elle se lève précipitamment, faisant tom-ber la moitié du contenu de son sac entre les sièges. Maudissant intérieurement cette journée qui commence très mal, elle ras-semble ses affaires, remonte le rang le plus discrètement possible, puis s’échappe de la salle presque en courant. De toute façon, ce Krüger, qui s’est lancé dans un long exposé, est d’un ennui mortel, et elle se dit qu’elle ne rate pas grand-chose. Entrant dans les toilettes pour dames, elle tombe nez à nez avec la grande brune à la cigarette rencontrée plus tôt à la bras-serie. Elle est si surprise qu’elle en laisse à nouveau tomber son
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