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Le voyage de petit Jules

De
545 pages
Veuf, et retraité depuis peu, Jules Bougon décide de réaliser un vieux rêve qu’il partageait avec Madeleine, son épouse : se rendre à Paris, y revoir quelques cousins éloignés et surtout se payer un peu de bon temps. En compagnie de Jésus-Christ, son fils aîné et de la fille de celui-ci, il entreprend ce voyage qui aurait dû être sans histoires. Hélas, rien ne se déroulera comme il l’avait prévu... Les Bougon Ricard sont les descendants des Rougon Macquart. Jules Bougon est le fils de Buteau et son voyage n’est qu’un prétexte pour aller à la rencontre des héritiers de Gervaise, d’Aristide Sacquard et d’Eugène Rougon, de Nana et de Claude, le peintre maudit de «L’œuvre » et de tant d’autres encore...
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contact@manuscrit.comLe voyage de petit Jules© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0625-3 (pour le fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-0624-5 (pour le livre imprimé)Gilbert Cucchietti
Le voyage de petit Jules
Les Bougon Ricard
ROMANCHAPITRE 1
Jules Bougon, dit « Fouan le troisième »,
dit
«Julot»,ditsurtout«PetitJules»,enraisondelape-
titessedesataille,ouvritlentementunepaupière,lareferma,pourlarouvrirpresqueaussitôt. Ilouvritalorsle
deuxièmeoeil,
attendituncourtinstant,avantd’étirer
longuementsesvieuxmembres,toutengourdisdesommeil. Unevilainegrimacevinttordresonvisageridéet
cuitparlegrandair,avantdesetransformerensourire,
ce qui n’eût pas manqué de surprendre les gens qui le
connaissaient,carPetitJulessedéridaitrarement. Mais
cematin,danssonempâtementdelourdetorpeur,ilse
rappelait obscurément avoir quelques raisons de se
réjouir. Aumoinsuneentoutcas. Illaissaencorecouler
un long moment d’immobilité avant d’étirer de
nou-
veau,l’unaprèsl’autre,sesmembresnoueux,cherchant
envaind’oùluivenaitcetteenviedesourire,inaccoutuméechezlui.
Devait-ilenrechercherl’originedansles
souvenirsdelaveille,auxcontoursencorebienimprécis?
oualorsétait-elledueaurêvequ’ilvenaitd’achever, qu’il semblait en mesure de reconstituer dans le
désordre de ses idées mais dont les images
s’évanouissaient dès qu’il s’en approchait ? Quelle qu’elle fût,
cette cause inconnue et surprenante ne laissait pas
de
ledérouter,del’intrigueret,presquemême,del’irri-
ter,aupointdejugerquelaquestionétaitdepeud’importance. Dans un bâillement, il décida de la mettre
decôté,pensantquelaraisondecesourirefiniraitpar
7Le voyage de petit Jules
lui revenir quand il ne la chercherait plus. Il suffisait
parfoisdesipeudechosespourensoleillerundébutde
matinée.
Etdureste,laplupartdutemps,lorsqu’ilétait
parvenuàidentifierlemotifdesoncontentement,cela
luiinspiraitsur-le-champunsentimentcontraire,tellementlachoseenquestionétaitinsignifiante.
Il était tout à fait bien réveillé maintenant. Ses
petits yeux vifs de fouine, ronds et mobiles, balayèrent
d’un aller-retour l’espace qui s’offrait à lui ; de la
fenêtre,oùlespremièreslueursdel’aubecommençaient,
àtraverslesvoletsentrebâillés,d’éclairerlachambrette,
au plafond dont il connaissait la moindre fissure par
cœur. Depuis le soir, rienn’avaitbougé. Letic-tac du
vieux réveil manifestait à ses côtés une présence
apaisante.
Etcependant,pensaPetitJules,cebruitprésentait en vérité un caractère effrayant. Car enfin, à bien
y réfléchir, cet objet des plus banals était un ennemi,
un valet au service de cet adversaire inlassable, qui ne
vouslaissaitjamaisderépit, sanscesseà vousharceler :
le temps. Le temps qui, jour après jour, vous
affaiblissait et finissait par vous faire courber le dos et vous
mettre à genoux. Il lui semblait, à écouter cette
respirationmécanique,d’apparenceinoffensive,entendrela
résonance sinistre de son propre pas, et se voir aller,
en clopinant, sur le chemin, à la rencontre de sa mort
prochaine. Etàchaquesecondequ’égrenaitleréveil,la
route allait en s’élargissant.
Franchement agacé cette fois, il reprit son tour
d’horizon, en s’attardant sur les détails. La pénombre
régnait dans la pièce mais il n’avait nul besoin de
lumière,tellementtoutluiétaitfamilier.
Sonregards’arrêta sur la vieille photo jaunie, en portrait, de son
arrière-grand-tante, « lagrande» commeon disait. La
photographierendaitdefaçonétonnantelaméchanceté
qui était en elle et qu’elle portait sur la figure, comme
on affiche les cicatricesde la petite vérole. Lorsque ses
8Gilbert
Cucchietti
yeuxvenaientseposersurceportrait,PetitJulessefai-
saitlaréflexionqu’ilauraitdûledécrocherdepuislongtemps. S’il ne l’avait jamais fait, c’était bien sûr parce
qu’ilavaitd’autreschatsàfouetter,maisaussietsurtout
par la force de l’habitude, cette force étrange qui vous
paralysait. Ilyavaitainsideschosesquel’onfinissaitpar
neplusvoir. Etpuis,ilauraitfallureblanchirlesmurs
ou alors accrocher un autre cadre à la place. Et quoi
mettre? Avantdedétachersonregard,PetitJulessefit
cette autre remarque que la ressemblance avecsa sœur,
Laure,n’avaitfaitques’accentueraveclesannées.
Par une association d’idées, ses yeux se portèrent
ensuitesurlalourdearmoireennoyeràdeuxbattants,
toute chevillée, qui faisait face à son lit. Il en avait
héritédesonpère,Buteau,quilui-mêmelatenaitdusien,
le vieux Fouan, le frère cadet de « la grande »,
justement. Ah celui-là ! Un drôle d’animal à ce qu’on
racontait dans le village. Sec et teigneux, on le disait
aussidurquesasœur,maisPetitJulesn’avaitjamaiseu
à s’en plaindre, au contraire de « la grande » qui le
terrorisait. On le disait pingre également, à un degré
telqu’ilétaitdifficiledel’imaginer,dumoinstantqu’il
avaiteudequoicarsavieavaitbienchangéunefoisqu’il
eut partagé l’ensemble de ses biens entre ses trois
en-
fants-Hyacinthe,FannyetButeaumoyennantlepaiementd’unerentequ’iln’avaitperçuequelespremières
années. Petit Jules ricana. Avait-on idée d’être aussi
bête? Etait-ceseulementpermis? Cen’estpasluiqui
seseraitlaissédépouillerdelasorte,quitteàtraînerses
propres enfants devant un tribunal, s’ils avaient laissé
passer une seule échéance. Ah, pour ça non ! Il fallait
bien mal le connaître pour espérer de sa part pareille
faiblesse. Lui n’aurait toléré aucun retard. Aucun !
Il
s’interrogeaunbrefmomentpours’assurerqu’iln’existait pas de possibilités qu’il se conduisît ainsi un jour,
pour aboutir à cette conclusion que non,
décidément.
Ilnevoyaitguèredeprobabilitépourquecelaluiarrivât. Ou alors… si, il y en avait bien une, mais encore
9Le voyage de petit Jules
fallait-il qu’il perde l’entendement, ce qui, il est vrai,
n’était pas chose à écarter car personne ne pouvait se
prétendreàl’abridelamaladieoudelasénilité. Grâce
à Dieu ! la tête était encore solidement posée sur les
épaules. Detouteévidence,cen’étaitpluslecasdeson
aïeul lorsqu’il avait pris sa décision, aux conséquences
aussi tragiques. Petit Jules ne voyait pas d’autres
explications. Mais d’imaginer, pour la première fois de
son existence, qu’il n’était pas à l’abri d’une fin aussi
sordide, l’effraya. Que le Seigneur tout puissant le
préserve d’une telle issue ! car son grand-père était
mort dans la misère la plus noire, isolé de tous.
Pe-
titJulesétaitrestéledernier,l’uniquelienquiraccrochaitlevieuxFouanàlavie,quandcelui-cin’étaitplus
qu’uneombretraverséeparunsouffleténucommeun
fildelune. Commeunvieuxchiens’attacheàsonjeune
maître, il s’était attaché à l’enfant, et en retour, il faut
le dire, Petit Jules lui rendait bien cette affection. Il
recherchait la compagnie du vieil homme, au
demeurant peu bavard, mais il se retrouvait dans son
caractèretaciturne.
Toutcomme,ilaimaitàvenirseblottir
contreluietrespirercetteodeurâcreettenacedetabac
grisquil’enveloppaitetquiimprégnaitsapeauetlarecouvrait comme un vêtement invisible. Et cependant !
S’iln’avaitdû conserver deluiqu’un souvenir, un seul
souvenir, ce n’est pas cette odeur qui eût surgi en
premier des profondeurs de l’oubli, mais un regard.
Celui effroyable et désespéré que lui avait adressé le vieux
Fouan un soir où, commeà son habitude, il
étaitvenu
lechercheràlasortiedel’écolepourleraccompagnerà
lamaison,lelaissantàl’entréeducheminquiyconduisait,decraintedesefaireattraperparButeau. Ilpuisait
à cette source la volonté de vivre et dans l’attente de ce
court moment, la résignation de voir tomber
l’obscurité,l’obstinationd’attendrequ’unnouveaujourselève
et la patience que s’écoulent lentement les heures qui
le ramèneraient devant la grille de l’école, dès le
lendemain. Ce soir-là, Petit Jules avait feint, poussé par
10Gilbert Cucchietti
Laure,del’ignorer. «Laissez-ledonc,vousl’embêtezà
lafin»avaitditLaure,«Vousm’embêtez»avaitrépété
Petit Jules et il avait repoussé avec mépris cette vieille
main,toutagitéedetremblements,poursejoindreaux
autresgarnementsdesonâgeetcouvrirsongrand-père
de quolibets. Et tandis que cette bande de petits lutins
sautillantsavaitforméunerondesinistreautourdelui,
en chantant une comptine, le vieux Fouan avait perdu
sonéquilibreàvouloirs’ensaisird’un;unefoisàterre,
bientropfaiblepoursereleversansaide,quelques-uns
lui avaient encore lancé de la terre et de la boue. Petit
Jules était au nombre de ceux-là. C’est en se baissant
pour ramasser un projectile qu’il avait croisé le regard
incrédule du vieil homme qui le fixait avec une
intensitéqu’iln’avaitjamaisretrouvéedepuisdansnulautre
regard. Peuàpeu,ilavaitouvertlamain,commesiune
forceincoerciblel’avaitcontraintàcegesteetlapoignée
degravieravaitrouléàterre,doucement.
LevieuxFouanétaitmortpeudetempsaprès.
PetitJulesn’avaitplusjamaisoubliénicevisagesouilléde
boue,nicombienlesenfantspeuventêtrecruels. Ilavait
alors huit ans. Longtemps, ce regard avait peuplé ses
nuitsdecauchemars. Biendesannéesplustard,ilétait
encore tourmenté par le remords de son attitude, par
cettepenséed’avoirtrahiuneamitié,davantagequepar
celle d’être à l’origine de la disparition prématurée de
songrand-père. Car,sitelétaitlecas,ileûttrouvéune
véritable consolation à l’idée d’avoir abrégé ses
souffrances. Non, ce quile hantait, c’était ce sentiment de
s’êtremalconduitpourlapremièrefoisdesajeunevie.
Dumoins,n’avait-ilpassouvenancedel’avoirfaitavant.
Mais il y avait encore autre chose de plus pénible et de
plus désagréable : cette sensation étrange et confuse
que tout ce qui lui était arrivé de mauvais au cours de
son existence avait commencé à cet instant précis, plus
exactement était dû à cet instant précis. Il y avait ainsi
troisou quatresouvenirs,commecelui-ci,qui
luiinspiraientcesentimentet,trèscurieusement,cen’étaient
11Le voyage de petit Jules
pas toujourslesoccasionsoùil s’étaitleplusmal
comporté. Dureste,iln’auraitsudéfiniravecprécisionquel
était le point commun qui reliait ces souvenirs les uns
aux autres. Le regard de son grand-père était le
premier, mais il y avait aussi, par exemple, cette fois où
en rentrantdes champs, un soir d’hiver, il avait trouvé
un vagabond couché dans l’encoignure de la porte de
la grange. Son premier réflexe avait été de le faire
déguerpir, on ne sait pas ce que ces gens-là ont dans la
tête,maisils’étaitabstenudelefaire,sesouvenantavoir
entendu à la radio qu’une terrible vague de froid allait
s’abattresurlepaysdanslesheuresàvenir. Seulement,
il n’avait rien fait de plus. Un moment, il avait eu la
tentationdeluiapporter unbolde soupechaude pour
lui réchauffer l’estomac, mais dans sa famille, on
l’auraitregardéd’undrôled’œil:
personnen’auraitcompris. Oupeut-êtrequ’ilsefaisaitdesidées,quetoutau
contraire…Maislàn’étaitpaslaquestion. Laquestion
était ce qu’il avait pensé. Quant à ouvrir la porte de la
grange,commel’intentionluienétaitvenue,pourqu’il
s’installe ou qu’il mette le feu…
Pour une fois, la météo ne s’était pas trompée :
au matin, la terre était blanche. Dans la nuit, le
thermomètre avait chuté de plusieurs degrés au-dessous de
zéro. Mais,devantlagrange,iln’yavaitpluspersonne.
Et cette autre fois où…
PetitJuless’ébrouarageusementpourchasserloin
de son esprit cette superstition idiote. Allons bon !
Voilà que ça le reprenait. Allait-il se laisser tracasser
par ces souvenirs jusque sur son lit de mort ? C’était
lepasséettouslesregretsdumonden’ypouvaientplus
rien changer. La belle affaire ! Allons, le diable
viendrait-il le tirer par les pieds pour lui faire expier ces
quelques fautes ? D’autant que si on allait par-là, il
aurait eu bien d’autres raisons de le faire ! Et d’autres
que lui à saisir ! D’ailleurs, en ce qui concernait cette
vieille histoire, il n’était alors qu’un enfant qui n’avait
pas conscience de la portée de ses actes. Et puis enfin,
12Gilbert Cucchietti
dansuncascommedansl’autre,PetitJulesnesesentait
pas responsable : tout de même, ce n’était pas lui qui
avaitpoussélevagabondsurlesroutesetlevieuxFouan
avait bien cherché ce qui lui était arrivé : quand on est
assez stupide pour lâcher ce qu’on possède, on n’a que
cequ’onmérite,lemonden’estpasfaitpourlesfaibles.
Ce qui ne manquait jamais de le surprendre,
c’étaitlanettetéaveclaquelle il gardaitenmémoireces
souvenirslointains,alorsqu’ilavaitparfoisdu malàse
rappelerdecequ’ilavaitfaitlaveille.
Ungargouillementdanssonestomaclesortitdesa
songerie. Ilpritalorsconsciencequesadamnéejambe
lui faisait un mal de chien. C’était comme ça tous les
matins d’hiver : tant que sa vieille carcasse n’était pas
chauffée,lemoindremouvementluiarrachaituncride
douleur. C’étaitcommesionl’avaittranspercéavecdes
aiguillesàtricoter,chaufféesàblanc. Etquandletemps
était à l’humide comme aujourd’hui, c’était pire
encore. Une véritable torture. Sabonnehumeurinitiale
avaitdisparupourlaisserplaceàunvisageserrécomme
unenoix: sonvisagehabituel. Dehors,oneûtditque,
enfoui dans la moelleuse couverture de nuages, le pâle
soleildejanvieravaitrenoncéàselever.
Leréveilindiquaitseptheuresquinze. Depuisqu’ils’étaitretirédela
ferme,PetitJulesaimaitparesseraulit,maisilseserait
faitcouperunmembreplutôtquedel’avouer. Illaissait
croirequ’ilselevaitàcinqheures,commeavant,quand
il travaillait. Après un dernier instant d’hésitation, il
finitparserésoudreàabandonnerladoucetiédeurdes
draps. Il s’assit sur le rebord du matelas avec
maintes
précautions,geignantetsoufflant,jurantaprèssespantoufles dont l’une s’était sournoisement glissée sous le
lit. Dans ces moments, Madeleine lui manquait. Déjà
presquedeuxansqu’elles’enétaitallée.
Uséeparletravail,qu’ilavaitditledocteur. Foutaisesquecela! Petit
Julesavaittoujourstravaillébeaucoupplusdurqu’elleet
ilétaitencorelà,lui,solidecommeunroc! Qu’est-ce
13Le voyage de petit Jules
qu’il en savait du travail, ce bougre de jean-jean, aux
cheveux qui lui tombaient sur la nuque, recouvrant de
pelliculessonéternelblousondecuirfauve! Cen’était
pas la peine d’être allé aussi loin dans les études pour
proférer des calembredaines pareilles. En réalité, le
sang lui avait tourné,voilà cequ’elleavaiteu. Un
souvenir attendritraversalatêteblanchiedu vieilhomme.
C’estvraiqu’ellen’étaitpasfainéante. Levéepeu après
lui, elle se couchait toujours en dernier, sans qu’il ne
sûtjamaiscequ’elletraficotaitdanslacuisine. Elleétait
sanscesseenactivité,mêmependantlesrepas. Parfois,
illuidisait:
«Maisassieds-toidonccinqminutes,sacrébête!»Maisnon! Ellemangeaitdebout,toujours
pressée. Pourlàoùçal’avaitamenée.
Sonregards’embruma. Ils s’apprêtaient à fêter leurs noces de platine.
Quarante-cinqansdeviecommune,toutdemême. On
ne les effaçait pas aussi facilement, comme un trait de
crayond’unsimplecoup de gomme.
Un crucifix en bois tout simple que Madeleine
avait tenu à suspendre au-dessus de leur tête et qu’il
n’avait pas eu le cœur de décrocher et deux tables
de
chevet,soigneusementencaustiquées,venaientcompléterlemobilieraustèreetquasi-monacaldelachambre.
Debout,ils’étiraencoreunefoisenfrissonnant.
Ilavaitmalàlajambe. Etaudos. Etauxépaules.
Foutue vieillesse. Une envie pressante lui fit hâter le pas.
Il se dirigea vers le cabinet de toilette, retenant d’une
mainlepantalondesonpyjamaàrayurequiglissaitsur
sesfessespointuesetosseuses. Ilmaugréa: c’étaitdonc
dit: ilfaudraitqu’ilsefasseopérer.
Maissefaireopérer,parqui? Aquifaireconfiance?
Tousdescharlatans, cesdocteurs, toutjuste bonsàvousprendrevotre
argent. A l’occasion, il se promit d’en parler à l’un de
sescousins,quiétaitmédecin. Aprèstout…L’évocation
desoncousinPascalramenaàl’instantlesouriresurses
lèvres. Il venait de se rappeler ce qui le poussait à être
d’aussi bonne humeur, ce matin au réveil. Une sacrée
bonneidéequiluitrottaitdanslatêtedepuisdesannées,
14Gilbert Cucchietti
qu’il avait envisagédemettreà exécutiondu tempsque
Madeleine était encore en vie, la repoussant d’un mois
sur l’autre, d’une année sur l’autre sans parvenir à la
concrétiser. C’était leur projet. Ils en parlaient
souvent, comme d’une certitude et pour eux, c’était chose
acquise. Ilsuffisaitdetrouverlemoment. EtMadeleine
s’en était allée, toute seule. Mais, à présent qu’il avait
misdel’ordredanssesaffaires, plusrienne le retenait
et il s’était décidé. Il en ferait l’annonce à ses enfants,
cedimanche,lorsdel’anniversairedesafille,Clarisse,
qui fêtait ses cinquante ans.
Saperlotte! Ilallaitenfinsepayerdubontemps,
lui qui n’avait jamais quitté Rognes. A l’exception
de ces quelques mois, après l’exode de septembre
quarante, mais est-ce que cela comptait ? Il était
passé en zone libre, du coté d’Aix-en-Provence, où
des cousins l’avaient accueilli. A son retour au pays,
il avait failli se trouver réquisitionné pour le service
du travail obligatoire, n’y échappant que d’extrême
justesse. La relation amoureuse qu’entretenait sa sœur
avec un jeune lieutenant blond de l’armée allemande
lui avait été d’un grand secours. Un garçon
sympathique que ce Herman, en dépit de l’uniforme vert
qu’il portait. Laure projetait de se marier avec lui,
plustard,quandlaguerreseraitterminée. Seulement,
rien ne s’était passé comme ils l’avaient imaginé. La
défaite de l’armée allemande avait bouleversé leurs
beaux projets. Un ou deux jours avant la libération et
l’arrivée des américains, elle était venue le supplier de
l’aider à cacher Herman, quelques mois, le temps que
l’oubli fasse son oeuvre. Mais, il s’y était refusé car, à
ce moment là, il arborait, lui, le brassard des FFI et
il se serait bien trop compromis, déjà que certains le
regardaient d’un drôle d’air. Herman avait été abattu
parlesmaquisards. Dansl’atmosphèreempoisonnéeet
délétère de l’épuration, Petit Jules avait été impuissant
à évitercedénouementtragique. Maiscela,ellen’avait
jamais voulu l’admettre. Pire encore : elle persistait à
15Le voyage de petit Jules
croire dur comme fer que c’était lui, Petit Jules, qui
avaitdévoilélacachettedesonamoureuxauxrésistants,
pour s’attirer leurs sympathies et montrer qu’il était
bien des leurs. Il n’avait jamais réussi à la convaincre
qu’il n’y était pour rien et que, s’il avait été présent ce
matin-là, c’était le simple fait du hasard. Laure, elle,
avaitététondue. Pourtoutlemonde,elleétaitdevenue
« la boche » comme on la désignait pour parler d’elle
danssondos,carpersonnenesefûthasardéàemployer
cesurnomensaprésence. Adirelavérité,personneau
villagen’avaiteuuncomportementirréprochable.
Ilenétaitrésultéunebrouilletenaceentrelefrère
et la sœur. Depuis ce jour, ils ne s’étaient plus
adressés la parole. Pour se venger de lui, elle avait répandu
toutes sortes de ragots sur son compte. A l’écouter, il
avait engraissé les casques à pointes à leur en faire
péter la panse ; elle disait aussi qu’il s’était enrichi avec
le marché noir et encore bien d’autres calomnies. Le
temps n’avait rien effacé. Lui, avec les années aurait
pardonné. Elle, jamais, qui entretenait une rancœur
féroce à son encontre. Elle avait vécu la majeure
partie de son existence dans le dégoût des hommes et de
la société. Presque une vie entière passée à cracher ce
veninquisemblaitlanourrir.
Pourtant,ilsauraientpu
biens’entendre,siseulementelles’étaitmontréeunpetitpeuraisonnable,soupiraPetitJules.
Après la guerre, il n’avait plus vraiment eu le
tempsdesongeràpartir. Ilavaitfallufaireredémarrer
l’exploitation. Les vacances, c’était du temps perdu,
voilà ce qu’il disait. C’était bon pour les autres, ceux
qui avaient le temps et qui avaient de quoi. Parce que,
n’est-ce pas, ça coûtait joliment cher, les vacances. Et
puis, est-ce que l’on pouvait s’offrir des congés quand
il fallait nourrir les bêtes, les soigner, s’occuper des
récoltes et faire marcher la ferme ? Quand il fallait
être toute la sainte journée sur les dos des ouvriers et
des journaliers qui attendaient que vous leur tourniez
16Gilbert Cucchietti
ledos,pourfainéanterouvousdévaliser?
C’estmaintenant qu’on ne pensait plus guère qu’à l’amusement !
Lui, il s’était crevé la carcasse, comme son père et son
grand-père avant lui, à travailler comme une brute !
Encore, à leur époque, oui, on semait des sous et on
récoltaitdesécus. Mais,aujourd’hui…Avecleurfoutu
marché commun, leurs montants compensatoires,
leurs quotas de production, leur libre échange, leurs
machines,leurEurope! Legouvernementvoulaitdonc
la mort des agriculteurs ? Il plaignait ses enfants. Lui,
il lui resterait toujours assez pour vivre les quelques
jours qui lui restaient.
Il secoua vigoureusement sa chevelure blanche et
clairsemée,pourenchasserlesidéesnoiresquil’agitait.
Qu’avait-il donc ce matin à remuer toutes ces
vieilleries ?
Il venait de se couper un morceau de fromage,
quand il entendit gratter à la porte. C’était madame
Line,lavoisine,quivenaitluifaireunpeudeménageet
l’entretiendesesaffaires,quelquesheuresparsemaine.
Uneviolenteodeurdepatchouliavaitenvahilacuisine.
- Ho bonjour, Père Jules ! Ca va-t’y ? On
dirait bien que oui ! rajouta-t-elle, aimablement, sans
attendrelaréponse,endésignantlefromage,duregard.
-Ah! Cen’estpasquej’aiefaim,voyez-vous,mais
mangerunmorceau,aumoins,çafaitcoulerlajournée.
- Ça, c’est pour sûr ! Quand on n’a plus guère
d’autre occupation…
- Oh ! Pour ça, il y a toujours quelque chose
à
faire…c’estl’enviequimanqueseulement.
Toutenparlant,madameLineavaitôtésonmanteau. Elleétaitvêtue d’une jupe courte,moulante, qui
menaçait de craquer à tous moments et d’un
chemisier blanc, tendu à l’extrême, lui aussi. On devinait
sanspeine,dégoulinantdusoutien-gorge,lablancheur
grassouillettedesapoitrinedefemmemûre. Ramassée
sursesjambescourtaudes,endépitdeseshautstalons,
17Le voyage de petit Jules
elleavaitentrepris,sansperdreuninstant,depasseret
repasser le plumeau sur le buffet de la salle à manger.
Elle ne se décidait cependant pas à changer de place.
Elleparlaitdutempsquitournaitàlaneigeeteneffet,
leciels’étaitbienobscurcidepuisunmoment. Lui,ne
prêtaitqu’uneoreilledistraiteàceverbiage. Ilavaitbien
uneautreidéeentête. Unechosel’avaittoujoursfasciné
en elle, qu’il n’aurait su expliquer : ce grain de beauté
qu’elle portait au coin droit de la lèvre supérieure. Il
enrêvaitlanuit. Cettefemme,grasse,odorante,d’une
odeurfortedejumentderrièreleparfumobsédant,lui
donnait de violentes envies de la culbuter. Plusieurs
foisdéjà,ilavaitinnocemmentlaissétraînerlesmains,
quandellepassaitàproximitéouqu’ellesedandinaitla
croupe tendue, sans jamais qu’elle s’en offusquât. Ce
matinencore,ilétaitlà,àrôderautourd’elle,fouillant
les tiroirs sans raison. Elle finit par le repousser sans
rudesse,engloussant,feignantdenepassaisirlaraison
de cette présence :
- Poussez-vous donc, Père Jules, vous êtes
toujours là à traîner dans mes pattes ! Comment
voulez-vousquejetravailleavecvousdanslespieds!
Lui, ému de lasentirtoutproche,en
devintcramoisi. Il bégaya :
- Oh ! Le travail, le travail, il ne s’en ira pas, le
travail…çapeutbienattendreunpeu,n’est-cepas?
- Si je n’avais que vous comme ménage, ça ne
m’embarrasserait guère, mais il y a les autres qui
attendent.
- Bien sûr, bien sûr, je sais bien… mais… à la
vérité, il faut que je vous dise quelque chose que…
que j’ai sur le cœur… voilà : je vous trouve très bien,
très… comme il faut, Madame Line, vraiment très
bien. Etpuisavecça,toujoursbienmise,toujourssi…
attirante…
Elle s’était mise à rire de contentement,
rougissanteelleaussisoussonépaismaquillage:
18Gilbert
Cucchietti
-Avotreâge,PèreJules,sionvousentendaitparler ainsi! Vousn’avezpas honte?
-Honte? Honte? Mais,pourquoidonc! Honte
de quoi d’abord ? C’est la nature, voyons. J’étais un
rude gaillard, quand j’étais jeune, vous savez ! Encore
maintenant…
- Oh ! Je n’en doute pas, les petits secs comme
vous ont du tempérament ! dit-elle, convaincue que
c’étaitlanature,eneffet,quilepoussait.
Encouragéparcetteentréeenmatière,ildevenait
plus pressant. Il trouvait avec l’âge des manières qu’il
n’avait jamais eu étant jeune. A dix-huit ans, il était
d’une timidité de rosière. Comme il s’approchait
encore,elles’esquivad’unpasenriant,agitantversluiun
index réprobateur :
- Père Jules ! Vous n’êtes vraiment pas
raisonnable. Tiens, jene vousaimeplus!
- Ah oui ? Vraiment, vous ne m’aimez plus ?
Mais…moi…moije…vousmeplaisezbeaucoup,vous
savezEtpuis,j’aimebeaucoupvotrefaçonde…devous
habiller… Ca donne des idées… Et on raconte des
choses sur vous…
- Ah oui ? Sur moi ? Mais les gens sont jaloux.
Ilsferaientmieuxdes’occuperdeleursaffaires!
Parce
qu’ilyauraitàdire,aussisionvoulait…Etpuis,attention ! Ce n’est pas parce que je fais des ménages, que
jedoismenégliger,commecertaines,n’est-cepas,qui
se rendent chez les gens, il faut voir, des fois ! Non,
moi c’est tout le contraire. Comme je dis toujours, je
n’ai que ça, mais j’ai au moins ça ! Chacun sa fierté,
n’est-ce pas !
Il approuvait de la tête. Pour sûr qu’elle n’était
pas comme quelques-unes qui l’avaient précédée. Il
citait des noms, non par médisance mais pour
illustrer. LavieilleRose,parexemple. Elledonnaitmalau
cœur,celle-là. Ah,ilnefallaitpasêtredégoûtépourlui
confiersonménage! Commentvoulait-onfairepropre
chezlesgensquandonétaitaussisale? EtLuluRiffet,
19Le voyage de petit
Jules
d’unetellemaigreureffrayantedepaisseau,quel’onauraitcraintdeseblesserrienqu’enluitouchantlamain.
Ellenonplusnerespiraitpaslanetteté!
Tout en parlant, il s’était mis à la frôler, poussé
parlesangquibouillonnaitenlui.
Ilmurmura,abandonnantsagaucherienaturelleaveclesfemmes:
-Cen’estpascommevous. Vous,onsaitqu’iln’y
a aucun soucià se faire de cecôté.
-Ohpourça,vouspouvezêtretranquille: jeme
laveraisdeuxfoisplutôtqu’une,s’illefallait. Cematin,
je n’ai pas eu le tempsmais…
- Oh, mais ça ne me gêne pas, vous savez… c’est
naturel. Et je… je voulais aussi vous dire… je sais être
trèsgentil, quand je veux, voilà.
-Allonsbon. Décidémentvousêtesbientousles
mêmes! Tousdescochons,alors!
Mais on voyait bien qu’elle n’en pensait pas un
mot. Elle commençait à fléchir sous les hommages, la
tête prise d’une faiblesse. Qu’avaient-ils donc, tous, à
vouloir la pincer et la peloter ? Pour le plaisir qu’elle
en retirait ! Ce n’était plusde son âge, ces bêtises. S’il
n’avait tenu qu’à elle, elle s’en serait volontiers
passée. Sans compter que cela lui compliquait la vie à un
point dont on n’avait seulement pas idée. Il lui fallait
sans cesse trouver de nouvelles explications pour
éviterd’éveillerlaméfiance,audemeurantbienendormie,
d’Edmond, son mari.
Petit Jules, ne l’écoutait plus. Il avait glissé sa
vilainefigureridéedanslanuquefrisottantedeMadame
Line,menaçantàchaqueinstantl’équilibreprécairede
son lourd chignon de blonde oxygénée. Elle
protesta
encoreunpeu,pourlaforme,ravieensecretd’êtreencore désirée.
- Père Jules ! Mais qu’est-ce qui vous arrive,
aujourd’hui ? Vous nous faites perdre un temps, là ! Ce
n’estpasencoreleprintemps,voyons!
Luis’étaitenhardi,encouragéparsonattitudede
quasi-consentement. Illapelotaitmaintenant,palpant
20Gilbert Cucchietti
à pleines mains la mollesse de ses chairs. Il sifflait et
ahanaitcommelaLison,cettelocomotivemythique.
-Mais,soyezraisonnable,enfin!
Non,jevousassure,jen’ytienspas…Regardez! Vousêtestoutrouge…
vous allez nous faire une attaque, si vous continuez !
Ah! Nousserionsjolis! PèreJules! Soyezdoncsérieux,
enfin! Restonsbonsamisplutôt,voulez-vous?
Jepréfère… Non, si quelqu’un venait… Y avez-vous songé ?
Tiens, voilà ! Vous avez perdu votre pantalon de
py-
jamaàforcedegigoter,s’exclama-t-elle,enéclatantde
riredevantlecomiquedelasituation,avantdes’abandonner et de se laisser aller, sous les attentions
tremblotantes du vieillard…
Petit Jules se frotta les mains. Cela faisait au
moins… Il réfléchit. Peut-être bien trois ans que cela
ne lui était pas arrivé. La dernière fois, c’était avec
cette grande bringue blonde, qui le dominait d’une
bonnetête,avecsesseinsquipendaientetsesfessesqui
s’effondraient, vaincues par les attaques de cellulite.
Il s’était acharné sur elle, sans y parvenir. A la fin, il
avaitrenoncé,avaitvoulurécupérersonargentpuisque
l’affairenes’étaitpasfaitemaiselles’étaitmiseàcrieret
à le pousser et il s’était enfui, humilié et piteux, la tête
basse et les larmes aux yeux, de peur d’être découvert
en compagnie de cette drôlesse. Cette aventure l’avait
calmé un bon moment. Tandis qu’avec Madame Line,
hein ? C’était entendu, elle n’était plus toute jeune,
mais si on allait par-là, lui non plus ; et puis si le
ménage coûtait un peu plus cher, il avait de quoi et
question discrétion, il était tranquille. Ce n’était pas
cegrandcocud’Edmondquiviendraitluichercherdes
querellesd’allemand,depuisletempsqu’elleluifaisait
croire au père Noël.
- Dans le fond, ça ne fait du tort à personne,
hein ? avait-elle dit, vaguement gênée tout de même,
avantdepartirenlaissanttraînerderrièreellesonodeur
aigre de femme en sueur.
21Le voyage de petit Jules
Levieuxcoucouenboispeintdelasalleàmanger
sortit à neuf reprises, dans des couinements de
mécanisme usé par les années. Et de fait, il n’était pas loin
de rendre l’âme. Petit Jules qui se sentait encore tout
abalourdi, s’écria en sursautant:
- Fichtre ! Je vais finir par être en retard à
traînasser ainsi.
Il se hâta. Une matinée bien remplie l’attendait.
Il décrocha sa casquette, sa grosse veste en cuir et son
écharpe,suspenduesàl’huisetsortit.
Quelques centaines de mètres plus loin, arrivé à
l’angle de la rue, il salua avec courtoisie, sur le pas de
saporte,commesiderienn’était,Edmond,lemaride
madame Line.
-BonjourEdmond! Bellejournéen’est-cepas?
-BonjourPèreJules,réponditEdmond,surpris,
enlevantlesyeuxDanssonfauteuilroulant,ilparaissait
hésiter. Vous trouvez ? On dirait plutôt que le temps
est à la neige. J’étais sur le point de sortir, mais je me
demandesijeneferaispasmieuxderester…
-Hein? Eneffet,vousavezpeut-êtreraison,dit
PetitJules,aprèsavoir,luiaussi,scrutéleciel,d’unair
interrogateur. C’estpeut-être bienpourça qu’elleme
fait aussimal cette fichue patte!
- Moi, c’est pareil, ce matin, j’ai les roues qui
grincent, répondit Edmond, sur le ton de la
plaisanterie.
- Ca va nous faire comme l’année dernière, vous
allez voir.
- Ca ne m’étonnerait qu’à moitié, convint de
bonne grâce Edmond, qui se garda d’ajouter : et
comme lesannéesprécédentes !
Petit Jules s’était déjà éloigné, qu’il l’entendit
s’exclamer,avecunaccentdetriomphedanslavoix:
-Tiens,voilàlespremiers! Qu’est-cequeje
disais ! J’avais raison.
22Gilbert Cucchietti
Et en effet, des flocons s’étaient mis à voltiger,
avec indolence, dans l’air transparent, dessinant de
fines et délicates arabesques. Quelques-uns, plus
présomptueux, tout gonflés de leur importance, aveuglés
par leur propre éclat, tournoyaient plus vite,
bousculant les autres sur leur passage. Ils semblaient crier :
Place! Place! Vaineprétentionquelaleur: toutjuste
termineraient-ilsunpeuplustôtcettevalselente. Tout
juste arriveraient-ils plus vite au terme de cette courte
vie qui les aurait conduit à venir mourir avec élégance
surl’asphalte glissante. Leur destinée communeà tous
n’était-ellepasdeseposer,poursefondreensuitedans
l’anonymatet l’oublipourfinir ?
Jacquelin Haudecourt soupira. Quel pays ! Et
quel climat ! Il en avait plus qu’assez de cette grisaille,
de ce trou et de ses habitants. Est-ce qu’on allait
donc
lelaisserfinirsacarrièreici,aumilieudetouscespaysans lourdauds ? Camilia, sa jeune épouse,
commençait à se dessécher. Elle lui reprochait son manque de
fermeté devant la direction et son avenir qu’elle
pressentait raté, allant jusqu’à remettre en cause, à mots
à
peinevoilés,lescompétencesaveclesquellesill’avaitséduite alors qu’elle était jeune employée. Il consulta sa
montre. Commed’habitude,levieuxJulesBougonétait
enretard. Maislà,franchement,ilexagérait! Ah!
Celui-là, quel cauchemar ! Toujours à ergoter, à
tergi-
verser,àparlementer,ànégocier,àdiscuterlemoindre
sou,lapluspetitecommission,àvouloirnoyerlepoissonpourmieuxl’embobinerensuite!
Ilsavaitsemontrer, tour à tour, cauteleux et hargneux, indifférent et
passionné, intéressé et patelin. Il feignait de n’y rien
comprendre, s’embrouillant volontairement entre les
anciens et les nouveaux francs en invoquant le ciel et
tous les saints à chaque moment. « Ah ! Jésus
Marie ! Pauvre de moi ! Comment c’est-y que j’va faire
23Le voyage de petit Jules
pour m’y retrouver ! Hein ? » demandait-il,
suppliant, l’air hébété, pour le menacer l’instant d’après
d’aller voir ailleurs puisque, dame, ici on l’étranglait.
Et quand Jacquelin Haudecourt croyait enfin en
avoir
terminé,levieux,sansavoirbougéd’unpouce,l’ache-
vaitd’un«Alors,c’estdit?»tandisqu’ilsétaientrestés
d’accord,cinqminutesauparavant,àl’issued’interminablespalabres,surunepositionmédiane. Ettoutétait
à recommencer. S’il n’avait pas été un des plus riches
clients de la banque, comment il vous l’aurait flanqué
dehors, ce vieux cochon lubrique qui pinçait
sournoisement lesguichetières, dont quelques-unes
commençaientà se
plaindredesesmanières!
Dieumerci,cematin-là,JulesBougonparutpréoccupé. Il était pressé et n’avait pas le cœur de laisser
traîner les mains, pas le temps non plus de faire
l’inventairedesesplacements. Non. Ilétaitseulementvenu
se faire expliquer les avantages et les inconvénients des
cartes de crédit. Il voulait tout connaître : leur
fonctionnement, l’usage du code, le coût, le risque en cas
de perte, la différence entre les cartes. Il posa toutes
sortes de questions. Jacquelin Haudecourt était
d’autant plus surpris de cet intérêt soudain pour ce moyen
de paiement que, jusqu’à ce jour, le père Jules n’avait
jamaisvouluenentendreparler. Commeàl’ordinaire,
ilne laissa pas échapperun seulmot de ce quimotivait
cerevirementd’attitude,abandonnantlebanquieràsa
curiosité inassouvie.
Emmitouflé dans son blouson, courbé en deux
pour échapper au froid qui mordait et à la neige qui
l’aveuglait, Petit Jules se hâta de traverser la rue et de
parcourir lesquelques mètres qui séparaient la banque
du salon de coiffure. A part lui, il n’y avait personne
d’autre dans les rues.
24Gilbert Cucchietti
-Ahc’esttoi!
Entredonc,vieuxsacripantetdépêche-toi de fermer la porte ! C’est-y donc la
tempêtequite pousse àsortirde ton trou ? s’exclama
Aurélien, son vieil ami, dont le nez fendu en deux à la
manière d’ungroin, bourgeonnait etflamboyait. Petit
Juless’ébroua pourfaire tomber la neige qui le
recouvrait, tapa sa casquette contre son pantalon de velours
côteléetjetaunregardintriguéàl’hommequiétaiten
traindesefairecoiffer. C’étaitlapremièrefoisqu’ille
voyait par ici.
- Bah, se contenta-t-il de répondre, d’un air
renfrogné, en s’approchantdu poêle qui ronflaitet en
se frottant les mains pour les réchauffer. Après s’être
abandonné un court instant à la chaleur, il se laissa
tomber sur la banquette et se mit à farfouiller dans
la pile de journaux à la recherche de nouveautés. Il
s’emparacommeàregretsd’unvieuxjournal.
- Dis donc, ça n’a pas l’air de s’arranger ! dit le
figaroquiétaitrestélenezcolléàlaporte.
- Tu vois bien, répondit Petit Jules, d’un
ton
bourru.
-Oh,toitun’esguèreaimableaujourd’hui,grognaAurélienenretournantverssonclient,quiattendait
sanss’impatienter. Ilsreprirentalorsleurconversation
interrompue un moment.
- Où en étions-nous déjà ? Ah oui. Bien sûr,
je connaissais Cioran, mais je n’avais jamais entendu
parlerdeFondane. Etvoyezcommec’estbizarre: après
enavoirentenduparlerpourlapremièrefois, dansles
semainesquiontsuivi,plusunarticleouuneémission
de radio où on n’en parlait pas. Ce n’est d’ailleurs pas
la premièrefoisque jeremarquece phénomène. Vous
ne l’avez jamais constaté ?
-A plusieursreprises, eneffet. Cependant,vous
avez raison : peu de gens connaissent Fondane. Et
pourtant ! Tenez, il faut absolument que je vous fasse
25Le voyage de petit Jules
lire son dernier texte : « Le lundi existentiel et le
dimanchedel’histoire»Sij’ypense,jevousl’apporterai
la prochaine fois.
-Trèsvolontiers,oui,parcequej’ailesentiment
que ce devait être une pointure, ce gars-là ! s’exclama
Aurélien, admiratif.
-Pensezdonc! Quelletrajectoire! C’estqu’ilen
aura connu de ces dimanches de l’histoire : la
révolution,laguerre,l’antisémitisme…ladéportation!
-Ah, vousvoyez! Toutça mefaitpenserà notre
conversation de l’autre jour. Souvenez-vous : vous
me souteniez que l’humanité a évolué ! Eh bien, je
n’en suis toujours pas convaincu ! Est-ce qu’il y a eu
dansl’histoire,unsiècleoùl’hommes’estmontréaussi
cruel pour son semblable que celui qui va s’achever ?
Consciemmentj’entends,c’estàdireentenantcompte
du fait que nous n’avons jamais éténi aussiinstruits ni
aussiinformésqu’aujourd’hui.
- Aurélien, Aurélien ! Vous êtes toujours aussi
pessimiste.
Maislesexemplesabondent,dansdenombreux domainesquiprouventquej’airaison.
L’évolutionestbientroplentepourêtreperceptibleàl’échelle
d’unevie,maisjevousassurequ’elleestbienréelle. Et
puis dites-moi, l’homme serait la seule chose sur cette
terre à ne pas évoluer ?
- Attention, je ne dis pas le contraire. Il y a une
évolution,c’estcertain,maisquelleévolution? C’estlà
toute la question. Au début du siècle, il y avait encore
cet espoir dans le progrès dont on pensait qu’il allait
régler tous les problèmes. De nos jours, qu’en est-il ?
Nous n’avons même plus cet espoir qu’avait fait naître
le communisme ! Nous n’avons plus aucune croyance.
C’est pour cette raison que la société va à vau-l’eau !
Pluspersonnenecroitenrien! Qu’avons-nousfaitdu
savoir et de la connaissance ?
-Allons,allons, ilfautgarderespoir.
Souvenezvous que c’est toujours dans les moments de grandes
26Gilbert Cucchietti
ténèbres que naît une petite lumière pour venir nous
guider.
- Ah parfois, je me demande… Nous en aurions
bien besoin, en ce moment. Qu’est-ce qu’il en aurait
dit Fondane de tout ça ? demanda Aurélien, d’un air
dubitatif.
- Ce qu’il en aurait dit ? Lui qui avait fait
profession d’irrésigné ! répondit l’homme, en levant les
brasauciel. Dansungesteunpeuthéâtral,pensaPetit
Jules qui commençait à se trémousser d’agacement sur
son fauteuil. Aurélien s’arrêtait de travailler à chaque
nouvellequestion qu’il posait.
- Ah ! Tout de même ! Il n’aura connu que la
moitié du siècle. Et encore pas tout à fait. En quelle
annéea-t-ilétédéporté? Enquarante-deux?
- Non, quarante-quatre. Il a encore eu le temps
d’écrireplusieursarticlesdans«Messages»,voussavez,
cetterevuequiparaissaitsousl’occupation…Vousavez
entenduparlerde«Messages»n’est-cepas?
Aurélien n’en était pas certain. Les ciseaux en
l’air,dansuneattitudederecherche,ilhésitait:
-Commentvousdites? Messages? Mmmm…il
mesemble…maisjen’ensuispassûr…
- D’elle, Jean Paulhan disait « C’est à l’endroit
même où la zone occupée se tait que Messages
commencedeparler!»C’estbeau,non?
-Ah, c’estbeau! Jereconnais.
- Tenez, saviez-vous que Chestov a été le témoin
de son mariage ?
- A Jean Paulhan ?
- Non, à Fondane. Eh oui, Léon Chestov
luimême. C’étaitenquelquesortesonmaîtreàpenser.
- Ca ne m’étonne pas. C’est que comme
philosophe,ilseposaitunpeulà,luiaussi!
-Aquiledites-vous!
-Etvoilà. Caira commeça ? s’enquitAurélien,
quis’était emparé d’unmiroir pourle
présenterhabilement à son client.
27Le voyage de petit Jules
-C’estparfait. Commeàl’habitude. Trèsbien.
- Vous savez, plus court, avec le temps qu’il fait,
onm’auraitpoursuivipourhomicidevolontaire!
L’homme se leva et après s’être débarrassé de
la
blouse,coiffaunchapeau,dontl’ombreportéeluidissimulait en partie le visage. Un visage d’empereur
romain, pensa Petit Jules, de plus en plus intrigué par le
personnage.
-… et voilà vingt qui font cent ! Alors à bientôt,
monsieur Ténardier. Et pensez au texte que vous avez
promis de m’apporter.
- La prochaine fois que je viens, c’est promis. Je
l’ainotédansuncoindemamémoire.
Aurélien, lesmainssur leshanches,
refermasoigneusementlaportederrièresonclient. Ildemeuraun
court moment songeur avant de revenir s’intéresser à
PetitJules.
Cederniers’irritaitdesprétentionsphilosophiquesdesonvieuxcamarade. Etdecettefaçonqu’il
avait de le traiter de vieux sacripant devant le monde.
Pour qui se prenait-il !
- Allezvieilletripe, c’està ton tour. Bien dégagé
derrièrelesoreillescommed’habitude?
demandaAurélien,enagitantàlamanièred’untorerolablousesous
le nez de Petit Jules, lequel ne put s’empêcher de
demander avant de s’asseoir :
-C’étaitquicegarslà? Iln’estpasd’ici.
-Hein? Lui? Ohnon,iln’estpasd’ici.
C’était
monreprésentantenproduitscapillaires…Ilestàlare-
traiteaujourd’hui,maisilvienttoujourssefairecoiffer,
réponditAurélienavantdechangerbrusquementdesujet :
-J’aivutonbeau-filscematinchezVictor. Alors,
demainvousfaiteslanocechezClarisse?
28CHAPITRE 2
L’homme actionna la sonnette de la porte
d’entrée du pavillon des Belhomme faisant retentir un
carillon à l’intérieur. Quelques secondes plus tard, la
porte s’entrebâilla, laissant échapper le museau d’un
ouistitihirsute,puislatêted’unefemmeblonde,ronde
etappétissante,justeavantquelegaminnerefermâtau
nezduvisiteur.
Unembryondesourireéclairaunmomentlevisagedelamaîtressedemaison.
- Ah, c’est toi. Entre donc, tu es le dernier,
comme d’habitude.
Après s’être soigneusement essuyé les pieds sur
le paillasson, en garçon qui a des manières, l’homme
s’introduisit, quelque peu intimidé, à l’intérieur de
ce
foyer,quisevoulaitcossu,maisquin’étaitquedemauvaisgoût. Sasœursedépêchaderefermerderrièrelui,
en maugréant après le froid. Elle parut s’apercevoir
seulement alors du bouquet de fleursqu’il tenait entre
les mains.
- C’est pour moi ? C’est gentil. Tiens, donne
que je te débarrasse, dit-elle, après s’être emparé du
bouquet et l’avoir posé sur le meuble de l’entrée. Il
lui tendit son mince paletot et sa casquette graisseuse,
qu’elle saisit du bout des doigts avec une moue de
dégoût,avantd’accrocherletoutàunportemanteau,oùse
trouvaientdéjàsuspendusd’autresvêtements.
D’unrapidecoupd’œil,Clarissepassasonfrèreenrevue. Pour
29Le voyage de petit
Jules
lacirconstance,ilsemblaitavoirfaituneffortvestimentaire, abandonnant son éternel blue-jean pour
revêtir
unpantalondeflanellegrisequiparaissaitpropreàdéfautd’avoirétérepassé. Ilavaitaussiboutonnéjusqu’au
dernier bouton sa chemise à rayures et avait passé
par-
dessusunétroittricotdefinelaine,àlacouleurincertaine, à l’encolure qui béait et aux poignets déformés
par l’habitude qu’il avait de retrousser ses manches sur
ses avant-bras. N’eussent été ses longs cheveux, dont
quelques mèches étaient restées plaquées sur son front
parlapluie,ileûtétépresqueprésentable.
Cet effort inattendu et touchant avait attendri
Clarisse, bien davantage que les fleurs. Un bref
instant, elle oublia la nature de leurs relations, pour le
réprimander avec gentillesse
:
-Jenesaispascommenttufaisavecunfroidpareil! Ilgèleàpierre-fendre. Quandtuserascouché,tu
seras bien avancé ! Enfin, tu fais comme tu veux, tu es
majeur et
vacciné.
Commeilétaitrestéparalysé,engourdiparlachaleur qui petit à petit irradiait ses membres, elle lui dit
encore :
-Avance donc, ilssontdansla salle à manger. Je
tepréviens,tuarrivestroptardpourl’apéritif.
Etellel’avaitplantélà,sansautreformedeprocès,
pour retourner à ses fourneaux. Il l’entendit crier au
passage: « C’estJésus-Christ »
Aprèsunedernièrehésitation,illuiavaitemboîté
lepaspours’arrêtersousl’encadrementdelaportedela
salleàmanger. Lenatureln’avaitpastardéàreprendre
le dessus. Il lança à la cantonade, d’une voix forte et
joyeuse :
- La maison, bonjour !
- Ah ! Te voilà toi ! Où étais-tu encore passé ?
Onpensaitquetuneviendraisplus!
-Tuneserasdoncjamaisàl’heure,unefoisdans
ta vie ?
30Gilbert Cucchietti
- Dame, il était sur la place de l’église à vendre
l’Huma Dimanche ! lança une voix railleuse, celle du
cadet, qui faisait allusion aux penchants politiques de
son aîné. Moi, je disque ça devraitêtre déductible des
impôts.C’estvraiquoi: c’estdel’aidehumanitaire.
- Ah, c’est donc pour ça qu’il est habillé du
dimanche !
- Oh, il a trop une petite mine… il aura encore
dû se coucher à point d’heure.
- Pour sûr que ce n’est pas le travail qui l’aura
retardé !
Jésus-Christ laissa passer l’orage, le sourire en
coin de celui qui en a entendu d’autres, habitué à se
fairebrocarder. Lavéritableraisondesonretard,dont
il croyait faire l’économie de l’aveu, mais que tous
suspectaient, était ailleurs : il avait pris une bordée
tellement sévère la veille que ce matin, en se levant, il
avait eu du mal à y voir clair et à remettre de l’ordre
dans ses idées.
Heureusement, Clarisse le tira de l’embarras
d’avoir à répondre en apportant l’entrée, des vols au
vent sauce financière, poussant ceux qui n’étaient pas
assis à s’asseoir, les invitant à manger pendant que
c’étaitchaud. Elleajoutaen clignantdel’œil, qu’iln’y
en aurait pas pour tout le monde. Il y avait rassemblé,
outre Aristote dit Jésus-Christ en raison de la trogne
enluminéedemessie,avinéetsoiffard,qu’ilpromenait
debistrotenbistrotetdesesidéesgauchistesetClarisse,
la maîtresse de maison à la quarantaine agonisante,
son mari Raymond Belhomme, un agriculteur gras et
rougeaud, considéré parce qu’il siégeait à la Chambre
d’agriculture ; et Têtu, le troisième et dernier enfant
de Petit Jules surnommé ainsi par analogie avec le
marteau à tête carrée dont se servaient les carriers
pour dégrossir la pierre Hippolyte de son prénom,
mince et brutal comme une baguette de coudrier, la
lèvre supérieure ornée d’une fine moustache. Il était
accompagné de Thérèse, son épouse, sa moitié, son
31Le voyage de petit Jules
quartplusexactement,tellementelleétaitinsignifiante
et fluette. Il y avait enfin Petit Jules et Laure, sa sœur,
la boche, le visage chafouin et fermé des Bougon, le
profilaccipitrin,noirecommelasoutaned’uncuré.
Lesconversationsétaienttombéesd’elles-mêmes.
Ilsavaientplongélatêtedansleurassiette,laressortant
un court instant, les babines dégoulinantes de sauce et
dejus,pourreplongeraussitôt,dansungrandbruitde
mâchoires, tandis que montait de la cuisine, le
fumet
odorantetsuaveducivetdelapinentraindemijoteret
quelestruitesétaientdéjàentrainderefroidir.
Aufonddelapièce,latélévisionquitrônait,omnipotente,énorme,monstrueuseetventruecommeun
formidabledieu cul-de-jatte, lessurveillait de son oeil
éteint.
Onl’avaitinstalléeaveccommoditéàl’intérieur
d’unmeubleenmerisierquil’enveloppaitdanssonentier. Unepetitelampe,souvenird’unvoyageàLourdes
etlaphotodesenfants,offerteensacrifice,poséessurle
dessus du meuble, témoignaient de l’importance et du
respect que l’on accordait, dans le foyer, à cette idole.
L’ensemblefaisaitpenseràunoratoire. Ilnemanquait
que les fleurs.
CefutTêtuquifinitlepremier,suivideprèspar
Belhomme qui avait pourtant la réputation d’un
avaleux. Ilsdistançaient de loin leurs épouseset les vieux,
ralentis dans la besogne par leurs mauvaises dents, la
bochesurtoutqui,touteàsalentemastication,jetaitdes
regards féroces en direction de Petit Jules qui
enfournaitàtourdebras,aveclarégularitéd’unmétronome,
s’aidant des doigts pour aller plus vite. Chaque
mor-
ceauquesonfrèreavalait,c’étaitautantqu’onluiarrachaitdelagueule. Et elle regrettaitdéjàpresqued’être
venue,finissantparaccepterauderniermoment,juste
avantquesa nièce ne renonce.
Aprèslestruitesderivièrequetouss’accordèrentà
trouverdélicieuses,d’unechairdélicatementparfumée
etdontseulelabochen’avaitpasvouluàcausedesarêtes,
32Gilbert Cucchietti
Clarissevenaitderéapparaître,porteused’unemarmite
noire,enfonte,couverte. Elleditd’unairentendu:
- Je ne change pas les plats, hein, puisque nous
sommes entre nous !
Ils s’exclamèrent qu’en effet ce n’était pas utile,
quel’onétaitenfamille. OncomplimentaClarisseque
l’oncomparaàMadeleine,lamère,unfincordonbleu,
elle aussi. Ils mangeaient plus lentement à présent
que
lapremièrefaimétaitpassée,prenantletempsd’échangerquelquesmotsentredeuxbouchéesetdeseservirà
boire.
-Clarisse,apporteunautrelitre,çataraudeàsec
ici, commanda Belhomme, bon enfant. Hein ? Est-il
bon ?
- Fichtre ! il est fameux, déclara Têtu, en
connaisseur.
-Et pas très cher avecça.
-Pastrèscher? Trente-cinqfrancslabouteille!
Jemedemandecequ’ilvousfautcommevin! lereprit
aigrement Clarisse.
- Trente-cinq francs, c’est un joli prix pour du
vin,approuvaThérèse,soucieusedesemettrebienavec
tout le monde.
- Bah ! Une fois en passant… Et encore,
trentecinqfrancsàlacoopérative. Danslecommerce,ondoit
lepayeraumoinsledoubleetaurestaurantjen’enparle
mêmepas, précisa Belhomme.
- Qui… bon l’achète,… bon… le boit, énonça
avecdifficultésPetitJules,labouchepleine.
Au milieu de ce concert de louanges, la boche
haussalesépaulesengrommelant:
- Buvez et mangez, vous avez raison, vous ne
savez pas qui vous mangera. Seulement, est-ce que c’est
correct de s’empiffrer quand tant de gens meurent de
faim !
Ilsserécrièrent. Toussavaientquelafaimdansle
mondeétaitladernièredespréoccupationsdelaboche.
33Le voyage de petit Jules
Elle avait lâché cette réflexion gratuite par pure
méchanceté,pourleurgâcherleplaisir.
Maiscelaneprenait plus. Autant en profiter quand on ne savait pas
de quoi demain serait fait. S’il y avait encore un
plaisir qu’ils pouvaient s’offrir à bon compte, sans
parler de gaspiller n’est-ce pas, mais qui parlait de
gaspiller? c’étaitbiencelui-là. D’ailleurs,ilsn’avaientpas
étéaurestaurant,puisquec’étaitaussibonàlamaison.
Et puisqu’il était démontré qu’une nourriture saine et
équilibréeétaitunfacteurdelongévité,ilsauraientété
bien bêtes de s’en priver.
- Vous dites que c’est un facteur de longévité ?
Eh bien alors ! Qui tient à mourir jeune, ici, hein ?
interrogeaTêtu. Pasmoi,entoutcas! Peut-êtrevous,
ma tante ?
Enparlantdenutrition,Thérèseavaitvupasplus
tard que l’avant-veille, une émission médicale à ce
sujet,àlatélévision.
Oh,uneionvraimenttrèsintéressante et très édifiante, un peu tardive, mais
vraiment très édifiante, très… très édifiante, répéta-t-elle
sans parvenir à trouver un autre terme pour qualifier
sa pensée. Est-ce que quelqu’un d’autre avait vu cette
émission ? Mais non, personne. Prise au dépourvu,
elle avait alors entrepris de décrire, de sa voix grêle,
ce
qu’elleavaitvu,rosissantd’êtredevenuelecentred’intérêt. Audébut,elleavaitpesésesmots,puisdecrainte
de lasser, elle avait, par automatisme, accéléré le
débit, pressée d’en finir. Autour de la table, à mesure
qu’elle parlait, on l’écoutait d’une oreille de moins en
moins attentive ; on commençait à s’agiter. Chacun
pensait déjà à donner sa propre opinion, car quel que
soit le sujet, l’avis de Thérèse n’intéressait jamais
personne. Etcomme Belhommevenaitde sepenchervers
PetitJules,sonvoisindetable,pourluilivreràmi-voix
sesobservations,ilss’étaientpeuàpeudésintéressésde
ce qu’elle racontait, pour écouter ce qui se disait par
ailleurs. Thérèse,surunbâillementdeJésus-Christ,le
dernier à lui accorder un semblant d’attention, s’était
34Gilbert Cucchietti
interrompue au milieu de sa phrase, convaincue
par
l’habitudequecequeracontaientlesautresétaitautrementplusimportantquecequ’elle-mêmepouvaitdire.
Elle écouta à son tour son beau-frère qui s’exprimait
à voix haute maintenant qu’il était seul à parler,
posé-
ment,enpersonnequiareçudel’instructionetquioccupe des responsabilités.
-… tant qu’on ne commet pas d’excès, c’est
évident. Bon, aujourd’hui c’est différent mais, en
tempsnormal,c’esttrèsimportantdebienmanger,car
commenousaditlediététicienque…
-Lenutritionniste,précisaClarisse.
C’estunnutritionniste.
- Eh quoi, c’est pareil, non ? Eh bien, il nous a
dits,ilfautseservirsanssedesservir. Hein? Vousavez
compris : se-ser-vir, sans-se-de-sser-vir. Ca dit bien
ce que ça veut dire, non ? Il nous afaitchangertoutes
nos habitudes. Ca s’appelle du rééquilibrage
alimentaire: maintenant,touslesmatinsennouslevant,avant
le petit déjeuner, un thé et deux biscottes, nous
mangeons un pamplemousse. Ca nettoie le corps. Après,
vers dix heures, si on a un petit creux, nous prenons
unepommeetàquatreheures,unyaourtàzéropour
cent.
Maisd’abordtouslesmatins,àjeun,unpamplemousse, pourbiennettoyerlecorps.
Il s’interrompit un court instant pour juger des
réactions. Onleregardaitparendessous,sansparvenir
àdissimuleruncertainscepticisme.
Leseffetsduchangementderégimesursonphysiquen’apparaissaientpas
de façon très évidente aux yeux des convives. Il s’en
aperçut et précisa aussitôt :
-Aveccerégime,vouslecroirezsivousvoulez,j’ai
déjàperdupresquequatrekilos. Etencore,jenelesuis
pas d’une façon stricte, c’est impossible. Je m’autorise
parfois quelques petits écarts… Oh, c’est pas souvent,
hein doudou ?
-Unpamplemousseàjeun,moij’yarriveraispas,
déclara Têtu. J’aime pas ça en temps normal, alors à
35Le voyage de petit Jules
jeun, personne ne me fera jamais avaler un
pamplemousse. Même pas en jus.
-Etpourtant,c’estçaquinettoielecorps.
- Avec du sucre, c’est pas mauvais… avança
timidement Thérèse.
-Ahnon!
Avecdusucre,tuprendsencoredescalories,çanesertàrien.
Tiens,doudou,montreleurle
menuquenousaétablilediété…ledocteur…lenutritionniste,quoi. Vousallezvoir.
Oh,iln’yapasdesecrets,voussavez. Ilfautsimplementrespectercertaines
règles élémentaires.
- Peut-être, je dis pas le contraire, mais moi
j’aimepasça,j’aimepasça. Cequ’ilfaut,déjà,c’estne
pascommettred’excès,aprèstupeuxmangern’importe
quoi. DemandeàThérèse…Nous,onmangedetout.
- Ah pour ça, on mange de tout, confirma
Thérèse.
-Cesontlesexcèsquifontdumal…insistaTêtu,
qui suivait son idée. Si on mange
detoutraisonnablement… Déjà, ce qu’il faut éviter, c’est l’alcool. C’est
surtout l’alcool qui fait grossir… Surtout quand on ne
fait rien pour l’éliminer.
L’attaque,frontale,visaitJésus-Christ. Celui-ci,
encore nauséeux de la kermesse de la veille, traînait à
finirsonassietteetcommepourillustrerlesproposde
son frère, il venait de se resservir à boire, dans l’idée
de combattre le mal par le mal. Il ne se sentait guère
concerné par le sujet, aussi avait-il écouté toute cette
conversation d’une oreille distraite. D’ailleurs, il se
portait comme un charme : il ne se trouvait ni trop
grosnitropmaigre. Ilavaitbienunpeudeventremais
comme tous les hommes de son âge, ni plus ni moins.
Surpris par le silence et cette convergence soudaine de
regards qui pesaient sur lui, il les regarda, à son tour,
desesyeuxdoux,avecunbonsourireauxlèvres.
- Le travailleur l’élimine, lui, mais celui qui ne
fait rien, forcément…
36Gilbert Cucchietti
- Mais laisse-le donc tranquille, intervint
Belhomme, avant que Jésus-Christ, qui venait de
comprendre, n’ait pu répliquer. Chacun mène la vie qui
lui
convient.
Clarisse,quicraignait,elleaussi,uneréactiondéplacéedeson frère aîné, luiemboîta lepas. Elle
s’empressadedemander,lacuillèreàlamain:
-Allez qui en veut encore ? Sinon, je remballe !
Tu veux bisser toi, Têtu ?
-Ahnonmerci,j’aifaitavantdevenir,répliquale
cadet,souslesrires.
Seule,labocheavaittendusonassiette,puisqu’ellen’avaitpasprisdepoisson.
Ellemangeait avec la voracité d’un campagnol, en poussant
ses
dentsenavant,maisn’encontinuaitpasmoinsdemarmonner, dans sa mauvaise humeur d’avoir cédé à cette
invitation. Elle était venue, poussée par la curiosité de
voircombiendetempssesneveux,quinepouvaientpas
sevoirenpeinture,résisteraientavantdesedisputeret
ellesedélectaitparavanceàcetteidée.
Clarisse, enfin assise, le fromage servi, livrait
à
voixbassecommeonrévèleunsecret,sesrecettesdecuisine,répétantplusieursfoisleschoses,àsabelle-sœur.
Celle-ci, haussait les sourcils et poussait des ah et des
oh ou des par exemple. Les hommes, qui avaient
repoussé leur assiette, commentaient les dernières
déci-
sionsprisesparlegouvernement,enmatièred’agriculture. Ils discutaient encore posément, de façon
conciliante,engensdebonnecompagniequisaventécouter
etcomprendre. Peuàpeucependantletonétaitmonté,
sansque personne n’y prît garde, dans labonne
amitié
quirégnaitautourdelatable,tandisqueleslitressevidaient.
-Non,c’estentendu,onnepeutpaslaisserfaire,
ditBelhomme.
Maislameilleurefaçond’agirseraitde
sensibiliserl’opinionpubliquepardesactionsconcertées qui…
- Sensibiliser l’opinion publique ! Mais tout ça,
c’estdubla-bla,dulangagedecuréetdebonnessœurs!
37Le voyage de petit Jules
Letempsn’estplusauxparlotesmaisàl’action! Quand
donc le comprendrez-vous enfin ? Ce qu’il faut, c’est
descendre dans la rue, mettre des barrages et foutre le
bordel,unbordelmonstre,commeilyadeuxans.
Mettonslefeuetsicelan’estpassuffisant,montonsàParis!
Voilàcequ’ilfaut!
s’exclamaTêtu,enfrappantviolemmentdupoingsurlatable. C’estleseulmoyenqu’ona
d’être entendus !
- Alors là, non, je ne peux pas être d’accord.
Voyez-vous, les gens en ont assez d’être pris en otage.
Ils en ont assez de toute cette violence. En agissant
ainsi, nous deviendrions rapidement impopulaires et
c’est là-dessus que joue le gouvernement pour faire
passersapolitiqueagricolecommune.
- Et quand nous aurons disparu ? Nous serons
bienavancésàêtrepopulairesetsympathiques! Non,à
lachambrevousêtesbientroppéteux. S’iln’yavaitpas
le syndicat pour nous défendre, nous serions déjà tous
morts. Allons-nous continuer longtemps de vendre
au-dessousduprixdeproduction,sansréagir? Hein?
Et puisque bientôt, on nous interdira de chasser,
toujoursgrâceàvotreEurope,quelesfusilsaumoinsnous
serventunedernièrefois! Voilàmapositionetjen’en
démordraijamais! Jamais,entendez-vous!
Belhommeavaitlevélesbrasauciel. Jésus-Christ
ricanadanssabarbe. Profitantd’unebrèveaccalmie,il
laissatomberavecunecertainemalice:
- Tout de même, avec toutes les aides que vous
percevez de l’état, ça vous fait un joli bénéfice à la fin
de l’année.
-Les…aidesdel’état? Quellesaides? s’étrangla
Têtu. Tais-toi donc, fainéant. Tu ne sais pas de quoi
tu parles ! Il faut toujours qu’il se mêle de ce qu’il ne
connaît pas, celui-là !
- Hyppolite, chut… je t’en prie, se risqua
Thérèse, d’une petite voix. Mais son mari avait encore
haussé le ton :
38Gilbert Cucchietti
-Tunechangerasdoncjamais! Hein? Toujours
lààcracherdanslasoupe. Tumedégoûtes,tiens!
-Peut-être,maisreconnaîtquelasoupeestbonne
tout de même !
- Oh, laissez-le dire. Prenez-le d’où ça vient. Il
estjalouxvoilàtout,glissaClarisse,devenuehargneuse,
elle aussi.
-Moijaloux? Maisjalouxdequoi?
Jesuisheureux, moi.
-Poursûrquet’esheureux! Cenesontpasles
soucis qui t’empêchent de dormir. N’empêche, si tout
lemondefaisaitcommetoi,jemedemandecequenous
aurionsmangé aujourd’hui !
-Avec le poilqu’il a dans la main, ça lui fait une
joliebéquillequandilesttropsaoulpourmarcher!
- Allez ! Ce n’est pas important au fond. Et
puis, nous n’allons pas nous disputer un jour comme
aujourd’hui, ça serait trop bête, tempéra Belhomme,
après avoir jeté un rapide coup d’œil à la boche dont
la rétine, qui venait de s’allumer, brillait, éclairée par
une lueur de méchanceté.
- Tu as raison. Nous aurons bien le temps un
autre jour, ajouta Clarisse, après avoir échangé un
regard d’intelligence avec son mari. Têtu avait surpris
ce regard et cela avait suffi à le calmer. Ainsi
détournée, la conversation, portée par le Saint-Amour vogua
vers d’autres rivages, poussée par les réflexions
impertinentes de Jésus-Christ dans le rôle de l’aquilon
espiègle. De fil en aiguille, ils avaient fini par aborder
le terrain de la politique générale mais là encore
Belhomme, qui veillait au grain, avait habilement orienté
les propos vers des sujets d’une actualité anodine, peu
susceptibles de provoquer des éclats. D’ailleurs, pour
apaiser tout à fait les esprits, Clarisse venait de revenir
de la cuisine avec le gâteau, un superbe fraisier
recouvertd’uneépaissecouchedecrème,d’oùémergeaientà
grand-peine cinq bougies.
39Le voyage de petit Jules
Belhomme qui s’était absenté, lui aussi, revint
avec le champagne et un paquet enrubanné. Il fut
accueilli par des exclamations. Tous voulaient savoir.
Clarissefeignitl’étonnement,avecdesposes:
-C’estquoicepaquet,doudou? minauda-t-elle.
C’est pour moi ?
-Ah! Quisait,c’estpeut-êtrepourJésus-Christ,
va savoir, répondit Belhomme, l’air mystérieux, en
débouchant une bouteille. Il remplit les verres qu’il
poussa vers ses convives, avant de lever le sien et de se
mettre à chanter « Heureux anniversaire », bientôt
rejointpartoutelatablée,àl’exceptiondelabochequi
se contenta de grimacer d’une façon méprisante. Elle
n’avait pas prononcé trois phrases depuis le début du
repas.
- Bon anniversaire, ma chérie ! Deux fois
vingtcinqans,hein? Cacommenceàcompter!
-MonDieu,c’estpourtantvraiquej’aicinquante
ans! Undemi-siècle! Jen’arrivepasàlecroire.
Clarisseavaitlestementdéfaitlepaquet,exhibant
une boite ronde, de laquelle elle extirpa un
soutiengorge et une petite culotte, en velours rouge et noir,
brodédedentelle. Elleavaitunpeurosi:
-Oh ! Raymond ! A monâge!
-Et justement. Aton âge
!
Tandisquefusaientlesexclamationsetlesconsidérationsgraveleusesquileur
paraissaientdevoirs’imposerenpareillecirconstance,JésusChrist,s’étaitécrié
en imitant sa sœur :
- Oh, Raymond, quelle bonne idée ! Je n’avais
justementplusrienà me mettre !
Au milieu des rires, le moins grivois n’était pas
Petit Jules qui exigeait que Clarisse essayât l’ensemble,
sur-le-champ. Jésus Christ, s’était même levé, se
proposant d’aider sa sœur, qui le forçait à retourner
s’asseoirpourtrinquertousensemble,déclarantquec’était
40Gilbert Cucchietti
unprivilègeréservéàsonRaymonddemari.
Têtutrouvaitquec’étaitunesacréebonneidée,queluin’yaurait
jamais pensé et que même si cela lui était venu à
l’es-
prit,iln’auraitjamaisoséentrerdansunmagasinspécialisédanscegenred’articles. Dureste,iln’auraitpas
sucommentdemander. Thérèses’achetaitceschoses-là
touteseule.
Belhommeétaitentraind’expliqueràThérèse,flattéepourunefoisquequelqu’unlasollicite,que
hein,ilavaitlongtempscherchémaisqu’aveclesannées,
Clarisseavaittoutcequ’ilfallaitetencoreunpeupluset
qu’àforce,ilnesavaitplusquoiluioffrir. Tiens,pour
la fête des mères, par exemple, chaque année c’était le
même casse-tête qui se posait.
-Etpourlataille,commentas-tufait? demanda
Clarisse.
Petit Jules, qui tapait sur sa flûte avec sa cuillère
pour obtenir le silence, depuis un bon bout de temps,
finit par se lever, pour se faire entendre. Il était déjà
bien saoul.
-Mesenfants! Mes… enfants…mesenfants, un
peudesilence,s’ilvousplaît! Unpeudesilence.
Il fallut encore faire taire Jésus-Christ, plus
in-
candescentquelefilamentd’unallume-cigare,quiracontait, dans une ivresse également bien prononcée, à
sa tante Laure des souvenirs de filles en
porte-jarre-
tellesetfrous-frous,qu’ilavaitrencontrédansdesbordelsconnusdelui. Laboche,dontlesultimesrapports
avec les hommes s’étaient arrêtés à Herman, le regard
mauvaisetlavoixsifflante,lesommadesetaireoualors
d’allerracontersescochonneriesailleurs,àquivoudrait
bien les entendre.
- Eh bien ! Et le café, c’est pour aujourd’hui ou
pour demain ? hurla Belhomme, à l’attention de
Clarisse.
-Chut!Taisez-vous,lepèrevaparler!
41Le voyage de petit Jules
A la longue, le silence finit par se rétablir.
Petit Jules, très éméché, bredouilla alors d’une voix
pâteuse,qu’ilregrettaitl’absencedeMadeleine,qu’ilétait
néanmoins heureux de se retrouver en si bonne
compagnie,qu’ilsouhaitaitaumoinsencorecinquanteans
debonheuràsafilleetqu’ilprofitaitdel’occasionpour
annoncer une grande décision qu’il avait prise. Il fut
interrompu à ce moment là par des cris et des
pleurs.
C’étaitLisabelle,lafilledesBelhommequivenaitchercher sa mère, parce queJonathan, l’aînédes Têtu avait
allongé un coup de pied à Florentin, le fils des
Belhommeetquelasituationmenaçaitdedégénérer.
Clarisse avait bondi à la suite de Lisabelle qui l’entraînait
versl’étageoùjouaientlesenfants.
Têtutentademinimiser l’incident :
-Enfinquoi,c’estpasméchant. C’estdesenfants.
Thérèse qui s’était pris le visage entre les mains,
s’étaiteffondréesursachaise.
PetitJules,toujoursdebout,étaittrèsembêtéparcetteinterruptionetlaboche
se demandait quelle pouvait être la décision prise par
son benêt de frère.
Cette fois, ce fut au tour de Jonathan de revenir
en pleurant. Clarisse l’avait giflé. Têtu lui délivra une
deuxièmegifle,poursoldedetoutcompte,précisa-t-il,
avant de s’en prendre à sa sœur qui n’avait pas à
réprimandersonfils,lorsqueluiétaitprésent.
Celle-ci,essouffléed’avoircouruaprèsJonathan,serebiffa. Est-ce
que c’était en restant assis qu’il entendait faire preuve
d’autorité ? S’il avait été mieux élevé aussi, elle n’eût
pas éprouvé le besoin de le corriger. Petit Jules s’était
remis à taper frénétiquement sur sa flûte. L’agitation
étaitdenouveauàsoncomble. Toutlemondecriaiten
même temps. Belhomme hésitait à prendre la défense
desafemmecarTêtuparlaitmaintenantdes’enaller. Il
avaitditàThérèse,quinebougeaitpas: «Vachercher
les affaires, appelle Christopher et on s’en va ! Tu
entends ? » Jésus-Christ, assommé par tout ce vacarme,
42Gilbert Cucchietti
s’étaitrecouvertlatêtedesaservietteenbeuglantqu’ils
luicassaientlesoreillesàlafin,pourresterpoli,quelui
aussi allait finir par s’en aller. Petit Jules tonnait que
puisque c’était comme ça, eh bien, il garderait ce qu’il
avait à dire pour lui. Voilà. La boche, qui
instinctive-
ment,s’étaitemparéedesacanne,àl’approchedeFlorentin,s’amusaitmaintenantprodigieusement. Ellene
regrettait plus d’être venue.
- Eh bien, puisque vous vous disputez, je sais
ce
quimeresteàfaire,lâcha-t-elled’untonglacé,enfaisant mine de prendre sonsac.
Le silence se fit comme par enchantement.
Clarisse intervint :
- Mais, ma tante, vous n’allez tout de même pas
prendre au sérieux ces enfantillages. Vous voyez bien
quec’estdéjàterminé. Tenez,voulez-vousencoreune
part de gâteau ?
D’abord, ma tante, ce n’était pas une vraie
dispute… Juste des mots, confirma Têtu. Aussi, c’est la
fautedesenfants. Onvoitbienquevousnesavezpasce
quec’est. Alors,père,allez-vousvousdécider,àlafin,
oui ou non ? Eh bien quoi ! Qu’attendez-vous pour
accoucher !
Aprèsundernierregardobliqueàlaboche,Petit
Julesainsibousculéparsoncadetsejetaàl’eau.
-Ehbienvoilà,je…jevaisalleràParis.
-AParis? VousàParis? l’interrompitTêtu,non
sans raison, car Petit Jules passait, étant jeune, pour
avoir la tête près du bonnet. Allons, laissez-nous faire
aveclesyndicat,ceschoses-lànesontplusdevotreâge.
-Maisqu’est-cequeturacontes! s’impatientason
père, Je ne vais pas à Paris manifester. Je vais à Paris
pour voir nos cousins !
Unsilencestupéfaitsuccédaàcetterévélation. Eh
quoi! C’étaitça,ladéclarationsiimportantequ’ilavait
à faire! Ilsemoquaitdonc desgens!
43Le voyage de petit Jules
- Eh bien, moi, c’est en Thaïlande que j’irais, si
j’avais l’argent, déclara Jésus-Christ, aigrement repris
parsasœur,quiluilançad’unevoixfielleuse:
- Ah oui ! Mais l’argent, tu l’aurais encore si
seulementtunel’avaispasmangéetquandjedismangé,
hein,jemecomprends! dit-elleensetournantversles
autres, d’un air
entendu.
-LaThaïlande,ondevinepourquoiyfaire,mur-
muraThérèse,quiattendaitdebout,lemanteausurles
épaulesetlesacàlamain,lesinstructionsdeTêtu.
-Jel’aipasmangé…Etpuisd’abord,j’aiétémalade ! rétorqua Jésus-Christ,vexé.
- Malade, oui, malade ! On sait de quelle
maladie,ils’agit. Untrousoustonnezplusprofondquele
gouffreduCréditLyonnais!
- A la fin, allez vous laisser parler le père ! hurla
Têtu. Quisesouciedesaffairesdecetivrogne,ici! Eh
bien ! Quelle famille ?
Sous l’offense, Jésus-Christ s’était levé d’un
bond, et en titubant, après avoir renversé sa
chaise,
voulaitallerdemanderàTêtucequ’ilentendaitexactementparivrogne. Allait-ilselaisserinsulter,devantles
enfants, surtout devant les enfants, par un foutriquet
mal embouché sans lui apprendre le respect qui est dû
àunaînéet,nomdenom,onallaitvoircequ’onallait
voir. N’avait-ildoncvécujusqu’àcejourquepourcette
avanie,interrogea-t-il,enprenantsonpèreàtémoin?
Belhomme dut le faire asseoir de force. Clarisse
le calma définitivement en lui glissant sous le nez une
cerise à l’eau de vie.
Le silence finit par se rétablir, sur une
dernière
remarquedeJésus-Christqui,faisantclaquersalangue
contresonpalais,avaittrouvélaceriseexcellenteettendaitleverre pour enavoir uneautre.
- Nos cousins de Paris, reprit Petit Jules,
exacte-
mentcommes’iln’yavaitpaseud’interruption,ouqu’il
nel’avaitpasremarqué,absorbéqu’ilétaitdanssesréflexions.
44Gilbert Cucchietti
- Nos cousins de Paris ? Nous avons donc des
cousins à Paris ? Première nouvelle ! s’exclama Têtu,
d’unairironique.Attendezvoir,vousnevouleztoutde
mêmepasparlerdesBouillon-Feldstein?
-Etpourquoijen’enparleraispas? Cesontnos
parentsquejesache! Etpuis,ilsnesontpasseuls. Ily
aenàd’autresàvoir. LesRicard,parexemple.
Ainsi,c’étaitdonccettefamille.
Desgensquien-
voyaientquelquefoisunecartedevœuxpourNoël,parfois un avis de décès ou un faire-part de mariage ou
de naissance, avec une photo. Rarement. Petit Jules
s’était installé dans l’attitude du patriarche qui attend
de pied ferme les objections qui, cependant, tardaient
àvenir. Luiquiavaitpréparétouteuneargumentation
s’en trouva désarçonné. Il décida de prendre les
devants :
- Eh bien ! Quoi ? Je ne vois pas ce qu’il y a
d’étrange ou de surprenant dans cette décision. Je vais
rendre une visite d’amitié à ma famille, puisque
personned’autrenesedécideàlefaire. C’estbiennaturel,
jetrouve. Etpuis,àmonâge,j’aitoutdemêmeledroit
de…
-C’esttoutdemêmeunedrôled’idée! lecoupa
Clarisse.
- C’était une idée de ta mère, mentit Petit Jules.
Elle y tenait beaucoup et dans le fond, elle n’avait pas
tort parce que tu comprends…
-Oui,maisest-cequ’ilsviennentnousvoir,eux?
Desgensquenousconnaissonsàpeine.
- Eh bien justement ! déclara Petit Jules
fermement, de la voix déterminée de quelqu’un que rien ni
personnenepourradétournerdesarésolution.
Sipersonnenefaitceteffort,onvafinirparseperdredevue
etneplusseparler. Déjàqu’onnesevoitplusquepour
les enterrements. Demandez donc à la boche si je n’ai
pasraison. Qu’est-cequet’enpensestoi,Laure?
De surprise, celle-ci faillit laisser échapper le
sucre qu’elle tenait délicatement du bout des doigts et
45Le voyage de petit Jules
qu’elle s’apprêtait à tremper dans la tasse de café, où
Belhommeavaitverséunegoutted’eaudevie. C’étaitla
première fois, depuis toutes ces années, que son frère
se permettait de lui adresser la parole. De surcroît, il
avait usé pour cela de ce surnom abject, héritage d’un
passé qui la ramenait un demi-siècle en arrière ? Petit
Jules, conscient de sa bourde, était resté pétrifié. Les
mâchoires serrées, Laure le dévisagea d’un air terrible.
Il y avait une telle noirceur dans ce regard d’oiseau
de proie qu’il finit par détourner les yeux. Autour
de la table, ils avaient tous baissé la tête ; certains
dans l’attente d’une réaction extraordinaire ; d’autres
comme Jésus-Christ ou Têtu, afin de dissimuler le
sourire goguenard qui avait fleuri sur leurs lèvres.
Au-delà de la crainte qu’elle imposait, la vieille était
riche et sans enfants. Il aurait été malvenu de se la
mettre à dos. Après avoir hésité un bref instant sur
la conduite à tenir, la boche se leva, droite et voûtée
comme un lampadaire d’éclairage public, et se saisit
avec des gestes d’une lenteur mesurée, de sa canne, de
son sac et de son manteau, qui étaient restés accrochés
audossierdesachaise. Maintenantqu’elledevinaitque
ses neveux ne se disputeraient pas, du moins pas en sa
présence,etqu’elleavaitassouvisacuriositéconcernant
larévélationdePetitJules,ellen’avaitplusaucunmotif
de rester. Mais cela n’était certes pas suffisant. Il lui
fallait encore laver l’affront. Alors, d’une voix sèche
et coupante, elle déclara qu’elle ne remettrait plus les
pieds dans cette maison tant que l’on y recevrait des
collaborationnistes. Elleavaitautreschosesàfairequ’à
écouter les divagations d’un résistant de la dernière
heure ! Que ce vendu aille manger son argent à Paris
et qu’il se paye du bon temps avec, puisqu’il en avait
de reste et qu’il en crève de son voyage ! A la façon
dontelleavaitcrachécesderniersmots,onsentaitbien
que rien ne lui eût fait davantage plaisir. Elle sortit en
claquant la porte. Son départ avait été si brutal que
personne n’avait tenté le moindre geste. La première
46Gilbert Cucchietti
à réagir fut Clarisse qui se précipita pour courir après
sa tante.
-Dis-lui bien que nous n’y sommes pour rien et
que nous sommes désolés, cria son mari, terriblement
ennuyé. Les Belhomme se montrait d’une amabilité
excessive à l’égard de la boche, surtout depuis qu’une
alerte cardiaque l’avait conduite à être hospitalisée
quelquesjours,auprintempsdernier. Thérèse,surun
regardfurieuxdeTêtu,étaitsortie,elleaussi. Iln’était
pasquestiond’abandonnerleterrainauxBelhomme.
Cet incident avait jeté un froid. Petit Jules, qui
avaitblêmisouslesinsultes,seredressa.
-Ah! Celle-là. Quellefichuebête,hein? dit-il,
en secouant la tête.
- C’est quoi papa, un collaborationniste ?
demandaingénumentJonathanàsonpère.
-T’enveuxuneautre,toi? s’écriaTêtu,enlevant
lamain,sursonfils,quiseremitàpleurer.
-Oùenétions-nous? Jesaisplus…avectoutes
ces
interruptions…
-Vousdisiezquevousalliezvoirnoscousins…ré-
ponditBelhomme,l’espritailleurs,visiblementcontrarié.
- Ah, oui. Je disais que la famille, c’est tout de
même important et puisque maintenant j’ai du temps
de libre, c’est décidé. D’abord, c’est un peu comme
unepromessequejetiensparrapportàvotremère.Je
vais donc aller d’abord à Paris, ensuite je descendrais
peut-être rendre visite à nos cousins d’Aix… je verrai.
Je n’ai encore rien décidé.
- Moi, j’aurais fait l’inverse : j’aurais été à Aix
d’abord. On les connaît mieuxaprèstout. Tandisque
les Parisiens…
- Et l’oncle Léopold, est-ce que vous allez aussi
luirendreunevisitedepolitesse? s’informaTêtu,plus
ironique que jamais.
47Le voyage de petit Jules
Jamais de la vie ! Qu’on ne me parle jamais de
ce cocoet tu le sais bien d’ailleurs! Tu l’asfaitexprès,
hein ?
- Quand comptez-vous partir ? questionna
Belhomme à son tour.
- Oh, rien ne presse. Si tout va bien, vers la
mi-juin.
- Et pourquoi pas en septembre ou en octobre ?
Enjuin,c’estlapleinepériodedestravaux!
-Oui,maisc’estlabellesaison. Après,ilferatrop
froid et…
-Vouscomptezpartirentrain?
interrompitBelhomme.
- Non. En voiture.
-Envoiture! Etc’estvousquiallezconduire?
- Mais non. répondit Petit Jules, excédé par
toutescesquestionsstupides. J’aidéjàdemandéàPince
s’il était d’accord.
Pince était plus jeunequePetit Julesde quelques
années. C’était le patron, maintenant retiré des
affaires, de « L’Univers », un bistrot de Rognes mais
pendant longtemps, il avait fait office de taxi, dans le
village.
-VouscomptezalleràParisavecPince? s’étonna
Clarisse, qui venait de revenir, accompagnée de
Thérèse. Maisvousn’irezpasplusloinquelepremierfossé!
Vous n’y songez pas, tout de même : il boirait encore
plusqueJésus-Christ,siseulementc’étaitpossible!
- Ca c’est vrai, confirma Jésus-Christ, heureux
que l’on ait trouvé quelqu’un d’au moins aussi assoiffé
que
lui.
Clarisse,sansreleverl’interruption,poursuivit:
-Moi,siRaymondétaitd’accord,jevousaccompagnerais bien, Après tout, c’est ma famille.
J’aimerais bien les connaître, moi aussi. Qu’est-ce que t’en
penses, toi, doudou ?
Maissonmarin’étaitpasd’accord.Non,cen’était
guèreraisonnable. Lui,avaitsonactivitéàlachambreet
48Gilbert Cucchietti
ilfallaitabsolumentquequelqu’uns’occupâtdesterres;
il n’était pas question d’embaucher. Et puis il y avait
les enfants. Et Florentin ? Hein ? Est-ce qu’elle avait
pensé à Florentin ?
- Alors, vous allez voir les Bouillon-Feldstein ?
demandaTêtu, desonairnarquois.
- Dame, et peux-tu me dire pour quelles raisons
je n’irais pas ?
-Pourquellesraisons?
Parcequevousvousimaginezqu’ilsvontrecevoirunpaysancommevous?
-Dis,jesuisleuroncletoutdemême! Etn’oublie
pas qu’ils sont venus pendant des années passer leurs
vacances ici. Sans compter que durant la guerre, j’ai
rendudegrandsservicesàleurpère. Labochepourrait
vousle dire, sielle était restée.
- C’est quelque chose que vous ne nous avez
jamaisraconté,ça,ironisaClarisse. MaisPetitJuless’était
morduleslèvres,biendécidéànepasendiredavantage.
Il détourna la conversation :
-Tulesasbienconnus,toi,Jésus-Christ,surtout
Boniface ?
-Euh…Oui,maisc’estlointoutça. Nousétions
petits à l’époque…
L’évocation de ce passé les laissa silencieux et
songeurs. Ils étaient là, chacun à fouiller dans ses
propres souvenirs, Têtu surtout. Sous une attitude
d’indifférence et de mépris, il jalousait ces cousins
qui avaient réussi dans la vie, notamment l’aîné,
Anatole, devenu un incontournable personnage du
paysage politique français, depuis une bonne vingtaine
d’années. On suivait ses résultats dans les journaux
aux lendemains d’élections ; de temps en temps, on
l’apercevaitàlatélévision. LesBougonn’avaientjamais
véritablement intégré l’idée qu’une partie de ce sang
noir qui coulait dans leurs veines puisse couler de la
mêmefaçondanslesveinesdecethommed’état. Cette
idée qu’ils puissent avoir des ancêtres communs leur
laissait une impression étrange : ils se demandaient
49Le voyage de petit Jules
quel était ce petit rien qui les différenciait pour que
lui soit célèbre et pas eux. Sans être aussi connu que
sonfrère,Bonifaceavaitfait,lui,unebrillantecarrière
dans la banque.
- Et combien de temps allez-vous rester absent ?
s’informaTêtu,enrompantlesilence.
-Eh! Est-cequejesais,moi! s’irritaPetitJules,
letempsqu’ilfaudra. Unmois…deuxmois…Rienne
m’attache.
- En juin, ce n’est point possible, pour moi. En
septembre, je dis pas… quinze jours ou trois semaines
derepos,jenedispasnon,parceque,hein!
- Je t’ai dit en juin !
-J’aientendu,maisenjuin,jenepeuxpasquitter
laferme.Cecidit,sivousvoulezmonopinion,puisque
vous n’en faites qu’à votre tête de cochon, je ne
trouve
guèreconvenabledepartirdanslafamilleavecunétranger…
Têtu se tourna soudain vers son frère, pour
demander,surletondelaplaisanteriemaisenréalitépour
couperl’herbesouslepieddesBelhomme:
- Et toi, Jésus-Christ ? Tu n’as pas beaucoup
d’obligations, hein,sommetoute ?
- Ah ! Mais pardon. Et la Chtouille alors ? Qui
s’enoccupera sije m’en vais ?
L’argument de sa fille avancé par Jésus-Christ,
déclenchal’hilaritégénérale. Toutlemondes’étaitmis
à rire, y compris Thérèse, qui avait fini par se rasseoir
sur lebord de la chaise.
Jésus-Christ,avaitpoursuivi,leplussérieusement
du monde :
-Non,je ne peux paslalaissertouteseule. Vous
n’y songez pas.
Les riresredoublèrent.
- Oh ! Pour ça, elle n’estpointseule. Il y a
bien
lepetitMoricetpourluitenircompagnie,déclaraThérèse.
50Gilbert Cucchietti
- Ah ! une jolie école, où on lui apprend à
retroussersajupeetàcontemplerlalune,allongéesurle
dos,lesjambesenl’air! rajoutaTêtu.
Clarisse renchérit :
-Moi,jel’aivul’autresoir,derrièrelelavoir,avec
Romain, le fils du charcutier. Elle instruisait ce grand
dadais de sa science.
- Et à ce qu’on raconte, c’est avec elle que le fils
du docteur a jeté sa gourme.
Jésus-Christ, dans son ivresse, balbutiait,
assomméparcesrévélationsqu’ilfeignaitdedécouvrir:
-Hein? Quoi? Derrièrelelavoir?
AvecMoricet? Allongéesurl’herbeaveclepetitRaymond? Ah!
La garce, la salope !
Il fallut de nouveau le faire asseoir. Il voulait
aller, sans tarder, caresser les os de cette
Marie-couchetoi-là, cette traînée qui le déshonorait, comme s’il eut
été très à cheval sur son honneur et sur l’éducation de
sa fille. Ce fut Belhomme qui, en plaisantant, apporta
la solution :
- Eh bien, puisque Jésus-Christ ne peut pas la
laissertouteseule,vousn’avezqu’àl’emmeneretletour
sera joué !
Petit Jules qui n’avait plus prononcé un mot
depuis un moment, bondit sur l’occasion. Il déclara à la
surprisedetousque,siJésusChristnetrouvaitrienày
redire, cela lui convenait tout à fait. Après avoir
soupesé le pour et le contre, il en était en effet arrivé à
cetteconclusionquelesavantagesdepartiravecsonaîné
l’emportaientsurlesinconvénients. Commeilmettait
déjà la main à la poche pour assurer sa subsistance, il
pouvaitbienluioffrirdesvacances,cen’étaitpasçaqui
entraînerait sa ruine. Au surplus, de ses trois enfants,
c’était celuiavec lequel il aurait le moins de problèmes
relationnels. Jésus-Christ était aussi celui qui avait le
meilleur caractère ; le seul qui, quelquefois, le
faisait
rire;celuidontilsesentaitleplusproche,dontilenviait finalement la vie dissolue. Quant à la Chtouille,
51Le voyage de petit Jules
qu’il apercevait de temps en temps, elle devenait
bigrement jolie et il n’avait rien contre l’idée de frotter
sa vieille couenne contre la peau fraîche de la gamine.
L’idéequesapetitefillelesaccompagneledécidatoutà
fait.
Jésus-Christ, en dépit de son ivresse et derrière
son emportement simulé et ses atermoiements,
réfléchissaitàcequivenaitd’êtredit.
S’ilacceptaitd’accompagnersonpère,etaprèstoutdesvacancesauxfraisdela
princesse, dame, en ces temps de crise, c’était
quelque
chosequiméritaitqu’onluiaccordâtquelqueconsidération, l’aide de la Chtouille, avec ses qualités de
vivacité et de débrouillardise, lui serait d’un secours
pré-
cieuxpoursoulagerPetitJulesd’unepartiedeséconomiesquidormaientàlabanqueetneprofitaientqu’aux
spéculateurs.
Ilfinitdoncparaccepterleprincipedece
voyage,émettantencorequelquesréservespourleprin-
cipe,désireuxsurtoutdenepasmanifesterunempressementquieûtparu partrop suspect.
Têtu et Clarisse avaient subi la fin de la
conversation, sourdement irrités de ne pouvoir opposer des
arguments décisifs pour contrarier ce qui venait de se
décider.
Ilsvoyaientd’unmauvaisoeilcevoyageetsedisaient que la présence de Pince aux cotés de Petit Jules
eût été finalement moins dommageable pour eux que
celle de ce vaurien de Jésus-Christ, dont ils ne
devinaient que trop bien les intentions. Ils trouvaient une
maigre consolation à cette pensée que c’était,
cependant, moindre mal : Têtu craignait encore
davantage
Clarisseetsesminauderiesdefemelle,toutcommeClarissetrouvaitTêtubienplusdangereuxavecsesmanières
brutalesetsacupidité.
Aussi,n’avaient-ilspastropinsisté, certains au fond d’eux-mêmes que d’ici le
printemps, d’autres opportunitésse présenteraient de faire
changer leur père
d’avis.
Etdonc,ilsseséparèrentcesoir-là,surl’idéeque
PetitJulespartiraitpourParisaumoisdejuin,accompagnéparJésus-ChristetparlaChtouille.
52Gilbert
Cucchietti
-Joliattelage,n’avaitpus’empêcherdecommenterTêtuàsasœur,avecunpetitriredur.
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