LeGarçon

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Il mendie. On l'appelle " legarçon ". Il n'a pas de nom, pas d'identité, pas de repères : le corps courbé dans l'abjection, la tête dans les étoiles, comment saurait-il à quoi ressemble la vie au-delà du couvercle de cette sous-vie ?
Mettant en scène l'univers atrophié d'un enfant maltraité, coeur innocent réduit à la mendicité et dégradé par la prostitution, Richard Morgiève invente ici un langage déréglé et sublime.
Ecrivain et scénariste, Richard Morgiève est l'auteur de Des Femmes et des Boulons (Ramsay, 1987), Un petit homme de dos (Ramsay, 1988, réédité en 1995 chez Joëlle Losfeld), Fausto (Seghers, 1990, Robert Laffont, 1993, prix Point de Mire et Prix Joseph Delteil, adapté au cinéma en 1993 par Rémy Duchemin), Andrée (Robert Laffont, 1993), Cueille le jour (Robert Laffont, 1994). Ses derniers livres, Sex Vox Dominam (Calmann-Lévy, 1995) et Mon beau Jacky (Calmann-Lévy, 1996) peuvent être lus comme les deux premiers cercles d'une trilogie de l'enfer dont legarçon constitue le couronnement et la clôture. Richard Morgiève y fait éclater de façon romantique et radicale les abcès de notre époque.
Publié le : mercredi 27 août 1997
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702151044
Nombre de pages : 214
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le plus loin des avants le plus reculé dans sa mémoire c'est les souvenirs avec la femme. ça dure peut-être deux ans avec elle. ça se passe à l'étranger ça parle différemment. il mendie avec elle dans les rues il est jeune. elle non. ils mendient ils habitent une baraque au milieu d'autres baraques. de la boue et de la saleté comme partout. pas plus pas moins. un matin elle le vend très tôt. elle le vend à l'homme en or. lunettes or montre or dents or. l'homme en or l'enferme dans le coffre de la bagnole. il est pas seul dedans. dedans d'autres gosses sont là. le coffre se referme. la bagnole s'en va. c'est long. ça dure. pour respirer il y a des trous. souvent il pense qu'il va plus pouvoir respirer. un des gosses crie. les autres le tapent. c'est pas le moment de crier faut respirer. c'est tout respirer. c'est long ça sent l'essence et la tête tourne. un gosse doit pisser. ça dégouline. personne dit rien. la bagnole s'arrête. l'homme en or ouvre le coffre. c'est ce qu'on appelle la montagne. air vent froid et un feu de bois. odeurs inconnues cris. inconnus. des animaux. et cette eau qui coule. elle est pas si libre que ça elle coule là où les vieilles eaux ont déjà coulé. mais elle coule. couler c'est plus libre qu'étouffer dans un coffre pense legarçon. il s'appelle legarçon. lui dans sa tête c'est legarçon. ils bouffent tous autour du feu. le bois claque crie fume. legarçon cure son nez il a une crotte glaireuse au bout de la griffe. l'homme en or pose sa saucisse sur la pierre pour retourner les autres saucisses.
sur la saucisse de l'homme en or legarçon met sa crotte de nez. l'homme en or bouffe le pain la saucisse.
et la crotte.
ludo arrive plus tard dans cette nuit le feu s'éteint d'autres hommes sont venus et sont repartis avec des gosses. un des hommes était avec une femme qui ressemblait à un homme. legarçon a louché entre les cuisses de la femme pour voir si elle avait une queue.
il a rien vu.
mais qu'est-ce que ça veut dire ?
ludo arrive dans la bagnole il donne de l'argent à l'homme en or. pose sa patte sur l'épaule du garçon. c'est fait legarçon est acheté. il appartient à ludo. ils sont dans la bagnole ils quittent la montagne legarçon ne se retourne pas. il voulait se retourner pour le feu. mais il décide de ne pas se retourner.
ça lui servirait à quoi ?
toujours tout disparaît toujours.
ludo est maigre il a les cheveux luisants qui sentent. quoi ? il a un œil crevé. il est ni vieux ni jeune. la bagnole blinde. ludo fume il a des tatouages. sa chemise est ouverte sur ses poils. dans les poils il y a une médaille en or. tout en or chez les hommes. ludo parle legarçon comprend pas. il parle pas cette langue. il apprendra très vite les mots qu'il faut pour sous-vivre, les phares blancs tirent la bagnole legarçon tend la patte quand ludo prend une cigarette dans le paquet. ludo donne une cigarette. legarçon fume.
il sort de la bagnole il va plus loin que les phares il va plus loin que la nuit. c'est le rêve. il jette son mégot. il se réveille au jour dans une flaque d'eau. la bagnole la traverse comme un bateau. l'eau est épaisse on dirait une tranche de viande noire. la bagnole sort de l'eau et mord la terre craquelée de la piste. c'est une décharge. ici. là. jusqu'au bout c'est une décharge.
vol de papiers gras au passage de la bagnole qui traîne derrière elle de la poussière grise.
la bagnole avance les papiers gras retombent. pas tous. ceux-là iront peut-être se poser chez des gens qui les auront pas vus s'envoler. ça dépend du vent. le vent entre dans la bagnole par la vitre ouverte le vent pue. mais les oiseaux s'en servent et on respire avec. la bagnole ralentit il y a un mur de pneus et un passage dedans.
on arrive dans une clairière.
au milieu une maison en fer sur des pneus. dégonflés. quelques plantes sauvages et un peu d'herbe. cette maison. de fer. blanche et sale. un peu rouillée. et cette vigne qui pousse et la relie à la terre. la terre la mangera.
la maison de fer. un jour. elle aura disparu.
dans la maison de fer une pièce. une table de la vaisselle sale un poêle deux fenêtres un évier un petit lit d'autres choses.
par exemple des rideaux moisis.
des chaises.
ludo parle.
à quoi bon ?
legarçon comprend pas.
derrière le paravent qu'il pousse sur le rail il y a un lit le paravent est de la même couleur que les rideaux moisis. il est pas moisi lui. la couleur n'a pas de nom. les mots peuvent pas tout dire. legarçon se couche dans le. c'est son premier lit. un lit étroit avec une couverture c'est son premier lit la couverture est kaki. legarçon voit ludo qui s'assoit sur son grand lit. ludo a une cigarette entre ses griffes la fumée monte.
bleue comme.
de l'autre côté des pneus c'est la décharge. c'est l'extérieur. dans les pneus c'est la maison en fer la. palissade. cet ensemble clairière maison palissade on peut pas le voir de. l'extérieur. comme en dehors du garçon on peut pas voir l'intérieur du garçon. c'est à peu près pareil. il faut la même ruse pour débusquer l'entrée dans les pneus que l'entrée du garçon. legarçon sait même pas où elle est son entrée.
il n'en a peut-être pas ?
il est un quelque chose sans autre trou que la bouche le cul le trou de la bite les trous de nez les trous des oreilles ? et les trous de la peau ?
c'est une décharge interdite.
il paraît qu'on jette des mecs là. la nuit. et d'autres formes de viande humaine. fausses couches ou des gosses de quelques jours. tout ça dans les mouches meurt. dans les mouches dans les rats tout meurt. ceux qui parlent et racontent les histoires sur la décharge c'est les gosses les chineurs tous ceux qui rapinent sur la décharge. tous ceux c'est pas tant que ça.
les feux qui se tordent. feux de papier. feux d'huile. fumées lourdes fumées âcres.
ceux qui se chauffent les mains dessus. le vin qui tourne autour. les bouches édentées pleines de bouffe. les rots de bêtes satisfaites ces œils vides vers les flammes.
il arrive que la décharge flambe.
les pompiers viennent.
leurs camions. rouges. les tuyaux leurs casques comme du pur argent dans ce pays de rien.
l'eau étouffe les flammes il ne reste plus que de la boue noire et grasse.
peu à peu l'ordure refleurit.
et les feux couvent à nouveau.
carcasses de bagnoles de frigos liquides qui coulent des fûts en. plastique.
et là peut-être un bout de mec un bout de gosse. pourritures secrets pourris saloperies maladies meurtres et gueules de crime.
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