Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Légion

De
122 pages

Un thriller angoissant, nourri de faits historiques réels et de légendes urbaines, qui prend le lecteur dans sa toile.

L’hôtel-Dieu est-il hanté ?

Une série de meurtres sans mobile ni lien apparent fait trembler les murs de l’hôpital nantais.

Le capitaine de police Ael Guivarch, perfectionniste maladif et rationaliste méthodique, refuse de croire aux origines surnaturelles de cette escalade de violence, persuadé que sa source est bien plus rationnelle. Mais sa quête de la vérité va mettre en péril ses plus profondes convictions... et peut-être même plus encore...

Journaliste spécialisé dans les loisirs audiovisuels (jeux vidéo, cinéma, séries...), David Forrest s'impose dès 2011 comme un des premiers auteurs 2.0 made in France, grâce au formidable succès de son premier roman numérique, En Série - journal d'un tueur. Geek revendiqué, il ne se cantonne pas à un unique genre et réussit à imposer son style nerveux et son humour grinçant dans chacune de ses histoires, qu'elle verse dans l'horreur, le fantastique, la science-fiction ou le thriller.

Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

couverture

David D. Forrest

Légion

Snark

PREMIÈRE PARTIE

Fous furieux

 

You’re simply not in the pink, my dear.

To be honest, you haven’t got a clue !

 

Queen, I’m Going Slightly Mad.

 

Chapitre premier

Tous ceux qui ont eu la chance de côtoyer Antoine Péchin vous diront qu’il était de ces personnes qui dégageaient une sympathie naturelle évidente. Bon père, agréable collègue, excellent ami ; sérieux, mais sachant faire la fête et surtout généreux et placide : voilà ce qu’on entendait le plus souvent dire à son sujet.

Aussi était-il normal que son entourage soit sincèrement triste d’apprendre qu’il était atteint d’une tumeur du foie. Un comble, pour lui qui ne buvait que très modérément. Tous espérèrent que ce cancer serait guéri, et définitivement.

Antoine, de son côté, avait accueilli le diagnostic avec une philosophie bonhomme qui confirmait, même si cela n’était plus à prouver, quel brave homme il était. Il s’était pris la nouvelle de plein fouet, mais s’était efforcé de ne pas laisser transparaître sa détresse. Pas même devant son épouse aimante et encore moins en présence de ses trois charmants enfants. Il s’était juré de combattre la tumeur avec détermination : la maladie ne le terrasserait pas. Il était resté le même homme chaleureux, tranquille et avenant, du moins en apparence. Car au fond de lui, Antoine Péchin bouillonnait d’effroi. Il s’était même découvert capable de ressentir de la colère, envers ce foie malade. C’était injuste : il venait tout juste de franchir le cap de la quarantaine, sans excès ni vice. Sauf peut-être un trop bon coup de fourchette, mais rien de méchant, quand même.

Quand il était arrivé à l’Hôtel-Dieu de Nantes pour être opéré (pour « ficher à la porte cette satanée tumeur », comme il aimait à dire), il avait fait preuve d’une sérénité et d’une gentillesse à toute épreuve. Le chirurgien et les infirmières l’avaient, comme tout le monde, immédiatement apprécié et furent ravis, quelques jours plus tard, de lui annoncer que son opération s’était magnifiquement déroulée. Le médecin lui avait juste ordonné de rester au calme et de profiter de la petite semaine d’observation qui lui restait à passer à l’hôpital pour se reposer.

Mais Antoine Péchin n’était pas du genre à rester vissé sur son lit sans bouger. Toute la journée, il préférait se promener dans les couloirs de l’hôpital, sympathisant avec d’autres patients, discutant le bout de gras avec le personnel. Chaque fois, il avait laissé derrière lui une très bonne impression.

C’est pourquoi l’infirmière Bernadette, qui elle aussi avait été séduite par sa gentillesse, n’oublierait jamais le moment où elle l’avait trouvé au cœur de la nuit dans une autre chambre que la sienne.

Un bruit inédit avait attiré son attention, pendant sa seconde ronde de nuit. Entre les ronflements des patients, les éclats de voix lointains qui se répercutaient dans les couloirs déserts du bâtiment et le bourdonnement de la climatisation, un martèlement lent s’était détaché.

Elle avait trouvé Antoine assis dans une grande flaque de sang qu’absorbait le tissu-éponge de son pyjama jaune à coutures orange qui lui donnait des allures de personnage de dessin animé. Entre ses jambes écartées gisait une masse informe qu’elle reconnut comme étant Arthur Glanet, un autre pensionnaire de l’hôpital venu, lui, se faire retirer des hémorroïdes.

Arthur Glanet, la cinquantaine bien entamée, ne portait qu’un simple maillot de corps en coton et un slip kangourou trop large qui pendait grotesquement entre ses cuisses maigrichonnes. Il gisait face contre sol, le crâne serré entre les larges pognes d’Antoine. Régulièrement, ce dernier soulevait la tête d’Arthur avant de l’écraser de tout son poids contre le sol, dans un odieux craquement humide. En heurtant le carrelage, le puzzle de chair et d’os frappait la flaque de sang d’où jaillissaient des myriades de gouttelettes vermillon. Antoine Péchin était chaque fois copieusement éclaboussé, mais n’en faisait aucun cas. Bernadette, par contre, hurla quand de petites taches rouges humides souillèrent sa blouse bleue impeccable. Elle ne cria cependant pas très longtemps, préférant s’évanouir prestement.

Bien que brefs, les hurlements de Bernadette avaient rapidement attiré l’attention. En découvrant la scène, le chirurgien de garde venu engueuler la conne qui avait réveillé tout le monde, eut lui aussi une réaction de panique et d’écœurement – et pourtant, il en avait vu d’autres. Finalement, il réussit à se reprendre suffisamment pour prévenir les forces de l’ordre. Puis il trouva le courage de traîner Bernadette, toujours inconsciente, hors de la chambre. Antoine Péchin l’ignorait, se contentant de fracasser encore et encore le crâne d’Arthur Glanet contre le carrelage.

Un quart d’heure plus tard, trois agents de police arrivèrent sur les lieux. Le remue-ménage n’avait toujours pas dérangé Antoine. Entre ses mains, le crâne d’Arthur Glanet était devenu une masse sanguinolente informe, une infâme bouillie impossible à identifier. Antoine ne réagit pas lorsqu’un policier entra dans la pièce, arme au poing, lui intimant de lever les mains. Sourd et aveugle à tout ce tintouin, Antoine, le regard perdu, s’appliquait à matraquer Arthur Glanet contre le sol au même rythme lent.

Après une nouvelle sommation sans réponse, le policier pressa la détente de son arme comme les derniers lambeaux de la tête d’Arthur Glanet s’apprêtaient une fois de plus à rencontrer brutalement la céramique. La balle atteignit Antoine Péchin au niveau de l’épaule droite. Déséquilibré par l’impact du projectile, il lâcha sa victime. Le crâne s’écrasa au sol dans un « splotch » humide. Le représentant des forces de l’ordre pesta silencieusement contre lui-même. En tirant, il s’était fourré dans un sacré merdier de paperasse et de remontrances. Le regard serein d’Antoine se posa sur lui. Puis la lueur dans ses yeux changea, changea, vira au noir, à la haine. Il ouvrit la bouche et hurla, bien plus fort que Bernadette et surtout bien plus longtemps. Un cri puissant, monocorde, qui dura d’interminables secondes jusqu’à ce qu’il s’effondre brusquement.

Chapitre 2

— C’est certainement ce que j’ai vu de plus dégueulasse depuis longtemps.

Devant ses collègues, Ael Guivarch essayait de faire bonne figure, mais il sentait son estomac se révulser. C’était largement plus écœurant que tout ce qu’il avait pu voir jusque-là. Haut la main.

Fraîchement promu commissaire divisionnaire de la brigade criminelle de Nantes, il se devait de ne laisser transparaître aucune faille dans laquelle pourraient s’engouffrer le moindre sous-entendu ou quolibet qui viendrait s’ajouter aux commérages qui courraient déjà sur sa vie privée. Ael se forçait à ignorer ces persiflages : il savait que cela ne ferait que les entretenir.

Il avait beau avoir été informé de ce qui l’attendait dans la chambre 285 de l’Hôtel-Dieu, la découverte des lieux l’avait tout de même bien secoué. La soupe sanglante dans laquelle baignait la tête déformée de la victime n’était pas si répugnante en soi, visuellement parlant. C’est quand on savait que les petits filaments et morceaux qui s’y épanchaient n’étaient autres des lambeaux de chair et d’os qu’on ne pouvait refréner un haut-le-cœur. Pour compléter le tableau, les restes du crâne d’Arthur Glanet ressemblaient à un immonde masque en latex distendu, comme une caricature grotesque. Il avait fallu une sacrée force pour briser ainsi un crâne humain à mains nues. Et en vouloir méchamment à son propriétaire, vu la violence et l’acharnement dont l’agresseur avait fait preuve.

Ael s’esquiva, laissant la demi-douzaine d’hommes de la Crim’ photographier et analyser la scène avant que les APTS1 ne viennent prendre le relais. Mais l’enquête s’annonçait pour le moins évidente : un type avait pété les plombs et en avait massacré un autre. Restait à savoir pourquoi, ce qu’il espérait vite découvrir en interrogeant l’unique suspect, dont la culpabilité s’annonçait difficilement réfutable.

1. APTS : Agents de la Police Technique et Scientifique.

Chapitre 3

— C’est pas moi ! Je suis innocent !

Antoine Péchin était en pleurs. Le spectacle de ce bedonnant personnage effondré sur la table de la salle d’interrogatoire, les joues rougies et le corps secoué de sanglots, était d’une incongruité particulièrement dérangeante. De l‘autre côté du meuble fatigué, Ael était mal à l’aise devant ce spectacle pathétique et larmoyant. Une approche en douceur calmerait peut-être le quinquagénaire et installerait une relation de confiance. Un comportement plus rude déstabiliserait au contraire le suspect, éroderait ses défenses.

Inspirant un grand coup, le policier glissa les mains le long de la table, comme pour nettoyer l’espace vide entre lui et le suspect. Puis il se pencha légèrement vers l’homme secoué de sanglots confinant au meuglement. La blessure à son épaule, superficielle, avait été soignée et bandée pendant son transport vers le commissariat, mais devait toujours l’élancer. Le suspect était fragile, à l’évidence. Il ne fallait pas le malmener, au risque de le briser. Antoine Péchin dégageait un parfum aigre et cuivré, mélange de sueur, de larmes et de sang séché. Ses mains et ses vêtements étaient couverts de caillots. Son visage était cramoisi là où les larmes avaient coulé sur les éclaboussures vermeilles. Ses joues rondes tressautaient mollement à chaque sanglot. Malgré le dégoût, Ael prit un ton affable.

— Monsieur Péchin. S’il vous plaît. Juste quelques petites questions et je vous laisse. On reparlera de tout ça plus tard, quand vous le souhaiterez. Mais il me faut déjà quelques réponses, dès maintenant. S’il vous plaît.

Ael s’était exprimé avec calme, parlant bas, articulant lentement pour que les mots s’insinuent délicatement entre les sanglots. Cette technique donnait la plupart de temps de bons résultats, même s’il l’avait plus souvent exploitée sur des victimes que sur des suspects. Il avait toujours eu le don de trouver instinctivement la meilleure façon de s’adresser aux autres. Cette empathie lui permettait non seulement de cerner assez facilement ses semblables, mais aussi de les manipuler – dans une certaine mesure. Il s’était découvert ce talent dès l’enfance et l’avait assez tôt utilisé pour arriver à ses fins, d’abord avec ses parents, puis, à l’adolescence, avec les filles. Évidemment, parfois, cela ne fonctionnait pas, par maladresse de sa part ou parce que certaines personnes restaient totalement imperméables à ce don. C’était certes rare, mais quand cela s’était produit, les choses s’étaient plutôt mal passées pour Ael. Comme avec sa très-fraîchement-ex-femme.

Pour le cas Péchin, Ael restait circonspect. Il comprenait sans mal l’homme accablé qui se tenait devant lui, mais ne voyait nulle part le tueur froid dépeint par les témoins, ni dans son regard, ni dans ses gestes. Exactement le cas de figure qu’il détestait. Il se plaisait à définir le caractère de chaque personne avec une couleur. Comme ces personnes qui possèdent l’oreille absolue et peuvent reconnaître la note à laquelle correspondait chaque son, chaque bruit, Ael voyait les gens sur une palette de teintes. Comme si chaque personnalité vibrait sur une fréquence bien précise du spectre visible. Ainsi, l’Antoine Péchin qui chouinait devant lui était d’un mauve lumineux. Bien sûr, Ael ne limitait pas les gens à une simple couleur figée, mais son expérience attestait que chacun, quels que soient son humeur ou le contexte, restait toujours dans les mêmes tons.

Antoine Péchin aurait ainsi se cantonner à un magenta tirant sur le rose ou un violet glissant très timidement vers le bleu. Ces couleurs auraient dû représenter respectivement le pire et le meilleur de cet homme, ses limites. Le tueur qu’on lui avait décrit se trouvait plutôt dans les teintes de jaune de son nuancier psychique.

L’Antoine Péchin qui trempait de ses larmes la vieille table mélaminée ne correspondait pas du tout. La curiosité d’Ael était aiguisée. Que quelqu’un puisse contredire ses belles théories colorées l’agaçait, surtout lorsque le quelqu’un en question semblait aussi placidement banal qu’un Antoine Péchin.

— Monsieur Péchin ? S’il vous plaît, je voulais juste savoir…

Il hésita une seconde avant de poser une main sur le bras de son interlocuteur, dans un geste compatissant. Entre deux « sob ! » gras, l’homme leva la tête et articula, non sans mal :

— Je l’ai pas tuéééééé !

La phrase s’étira quelques instants pour se muer en gémissement. Ael tenait sa prise et ne la lâcha pas :

— Antoine, je voulais juste savoir… qu’est-ce qu’il vous a fait, Arthur Glanet ?

Ael croisa mentalement les doigts en espérant ne pas avoir voulu aller trop vite en besogne, mais il pensait avoir trouvé le bon moment et la bonne formulation pour rompre la boucle larmoyante de son suspect.

La question était à contre-pied de ce qu’Antoine Péchin devait attendre d’un interrogatoire. La formulation le plaçait implicitement dans le rôle de la victime. Ael avait également pris soin de répéter les mêmes mots comme un mantra apaisant. Il avait aussi pris soin d’employer pour la première fois le prénom du suspect, auquel il ne s’était jusque-là adressé qu’en utilisant son nom de famille. Cette pseudo-proximité, cette compassion feinte devraient achever d’abattre les barrières de son interlocuteur.

Cela fonctionna : les sanglots d’Antoine Péchin se calmèrent quelque peu, puis l’homme renifla bruyamment. Ses gros yeux rougis, déjà bouffis naturellement, mais encore plus gonflés par les larmes, se posèrent sur Ael.

Antoine se passa la main sur le nez, accrochant de la morve sur son bras et étalant les traînées sanguinolentes de ses joues sur sa manche de pyjama. Il resta quelques secondes à regarder le policier bouche bée, hoqueta, puis se décida à répondre :

— Que… Arthur qui ?

Ael se redressa lentement, intrigué. Il n’avait pas lâché Antoine Péchin du regard et n’avait lu dans ses yeux et dans sa gestuelle qu’une probe incompréhension. Soit Ael se plantait magistralement, soit Antoine Péchin n’avait en effet foutrement aucune idée de qui était l’homme sur qui il s’était violemment acharné quelques heures plus tôt. Perplexe, Ael recula en faisant grincer sa chaise puis se leva et sortit de la pièce sans un regard pour Antoine Péchin qui éclatait de nouveau en sanglots.

Chapitre 4

Ael repoussa la pile de rapports dans un coin de son bureau et soupira. Comme il le redoutait, les investigations de ces deux dernières semaines n’expliquaient pas le geste horrible d’Antoine Péchin. Non seulement l’homme n’avait auparavant jamais montré le moindre signe de violence ou d’instabilité, pas même le plus petit écart de conduite, mais surtout, aucune raison ne justifiait son acte cruel. Aux dires du personnel de l’hôpital et des patients interrogés, les deux hommes ne s’étaient même pas croisés une seule fois pendant leur séjour à l’Hôtel-Dieu.

Si ces rapports ne changeaient rien au flagrant délit de meurtre et à la très probable condamnation qui attendait Antoine Péchin, Ael rechignait à fermer le dossier. Il ne supportait pas les zones d’ombres, surtout quand elles étaient aussi énormes. De plus, sans la moindre piste pouvant suggérer quelque mobile, l’avocat de Péchin plaiderait certainement la folie passagère. Et il gagnerait vraisemblablement, envoyant son client se la couler douce quelques mois en asile psychiatrique avant d’être remis dehors sans passer par la case « Prison » (sinon pendant les quelques semaines qui le séparaient encore de l’ouverture de son procès).

Après tout, peut-être était-ce bel et bien un accès de folie meurtrière, un de ces « pétages de plombs » grand format qui se produisaient parfois, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Vu le contexte, avec son cancer, Antoine Péchin ne mentait peut-être pas. Ça arrivait.

Ael ressortit le rapport préliminaire de l’expert qu’on avait envoyé dresser le portrait psychologique d’Antoine Péchin après son arrestation. Il relut plus attentivement le rapport qu’il n’avait jusque-là que survolé. Antoine Péchin y était décrit comme une personne équilibrée, saine d’esprit, cohérente. Oui, sauf qu’il a explosé le crâne d’un inconnu sur le carrelage de l’Hôtel-Dieu, ajouta Ael pour lui-même en pestant contre la probable incompétence du psy. De la psy, se corrigea-t-il en voyant son nom avant de balancer le dossier à l‘autre bout du bureau.

De toute façon, ce n’était plus son problème. Il avait fait son boulot et ses frustrations de « perfectionniste obsessionnel » (terme emprunté à son ex-femme) n’y changeaient rien. Dossier clos.

La sonnerie du téléphone vint fort heureusement le sortir de ses pensées, qui glissaient dangereusement vers sa vie privée peu reluisante. Il décrocha et porta le combiné à son oreille. Quelques secondes plus tard, il fonçait vers la maison d’arrêt de Nantes, le dossier Péchin sous le bras.

Chapitre 5

Derrière son enceinte de hauts murs de béton gris, le tout récent centre pénitentiaire de Nantes ressemblait plus à un de ces hôtels bon marché d’une station balnéaire populaire qu’à une prison. Ses larges façades blanches égayées par des bandes criardes, bleues, rouges, vertes et jaunes, avaient quelque chose de chaleureux, d’accueillant.

Ael était persuadé que ces bâtiments modernes ne resteraient pas rutilants bien longtemps. L’éclat des murs s’estomperait vite, les couleurs s’affadiraient au fil du temps, aidées par les dégradations de détenus. D’une certaine manière, ces murailles qui n’assumaient pas leur fonction avaient quelque chose de provocateur, avec leur charme naïf qui donnait aux bâtiments des allures d’école maternelle.

Il fut accueilli par le directeur de l’établissement, un petit homme replet et toujours enjoué que son apparente bonhomie n’empêchait nullement de gérer la prison avec une efficace fermeté. Pascal Montalet était visiblement mal à l’aise. Ael devinait que cette gêne n’avait pas tant à voir avec son costume trop étroit (du prêt-à-porter qui convenait peu à sa stature courtaude) qu’avec les raisons de sa venue. D’habitude très bavard, trop même, Montalet esquivait son regard, le précédant jusqu’au quartier de détention sans lâcher le téléphone portable vissé à son oreille, lâchant quelques laconiques réponses monosyllabiques à son interlocuteur invisible.

Ael se demandait même si le petit homme ne feignait pas d’être en conversation juste pour éviter d’avoir à lui parler. Ce n’était pas pour lui déplaire, cependant. Les habituels babillages de Montalet n’étaient pas franchement sa tasse de thé.

Ils arrivèrent rapidement au quartier de détention où s’étiraient des rangées de portes métalliques fermées, à l’exception d’une seule, grande ouverte, devant laquelle se tenaient deux matons et une femme en blouse blanche. Ael les salua brièvement d’un sec hochement de tête avant de pénétrer dans la cellule sans attendre qu’on l’y invite, balayant immédiatement la pièce du regard.

Le lit, coincé contre le mur de droite, était fait avec soin. Les draps étaient impeccablement lissés, avec une méticulosité toute militaire. De l’autre côté, une table sans pieds, un simple plan de travail étroit, semblait avoir poussé du mur comme une excroissance du même blanc gris.

Sur le mur du fond, une large fenêtre de sécurité donnait sur une des cours intérieures et déversait un flot de lumière dans la pièce, qui en devenait presque accueillante.

Le petit coin toilette, coincé entre le mur de gauche et celui du fond, jurait avec le reste de la cellule ordonnée et propre. Le sol était détrempé tout autour du minuscule évier rempli à ras bords. À la surface de l’eau flottaient des particules roses filandreuses, des lambeaux de papier-toilette. Des fragments du ruban de cellulose dessinaient comme un chemin en pointillés jusqu’au centre de la pièce, où était plantée l’unique chaise de la cellule. Antoine Péchin y était affalé, la tête renversée, la bouche grande ouverte pointant vers le plafond. Sa peau avait viré au bleuâtre, ses jambes tendues dessinaient un V inversé rigide et ses bras pendaient mollement. Son t-shirt gorgé d’eau collait à son corps, soulignant son surpoids et donnant l’impression que son torse était recouvert de crépine.

Ael s’approcha et se pencha sur le cadavre pour inspecter de plus près la bouche béante. Au fond de la gorge, une masse rose vif, gorgée d’eau, bouchait la trachée. Comme une cuvette de WC bouchée par une boule de papier-toilette qui se serait coincée dans le siphon. Antoine Péchin s’était étouffé à mort avec du PQ. Une drôle de façon d‘y passer.

— C’est le premier qui me fait ça en dix ans de service ! Bien sûr, j’en ai eu, des suicidés. Pas beaucoup, notez. Mais aucun qui se soit donné la mort de cette manière, commenta Montalet, comme pour se déculpabiliser.

Pour Ael aussi, c’était une première. Pour se suicider de cette manière, il devait falloir faire preuve d’une formidable volonté. Antoine Péchin avait eu la patience de tremper le papier hygiénique dans l’évier pour en faire une boule compacte qu’il avait ensuite dû glisser au fond de sa gorge pour bloquer le passage de l’air. Mais c’était surtout ce qui avait dû se produire après qui forçait le respect d’Ael. Il n’aurait pas cru cet homme capable d’un tel acte.

Lorsqu’on étouffe, la volonté et le contrôle de soi sont vite submergés par l’instinct de survie. Par réflexe, on essaye d’aspirer, avec pour seul résultat d’enfoncer un peu plus l’obstacle dans la trachée. Puis des spasmes et éructations tentent d’expulser le corps étranger. L’estomac rentre alors dans la danse et régurgite son contenu, pour pousser l’intrus. La panique submerge le cerveau qui envoie des ordres désespérés à tous les muscles. Les bras battent, les mains serrent la gorge et griffent le coup dans une vaine tentative pour déchirer l’inaccessible corps étranger. Mais finalement, l’étouffement a raison de toute cette agitation… après d’interminables minutes de souffrance. Or, le cadavre d’Antoine Péchin ne présentait aucun signe de cette lutte. Aucune marque de griffure n’était visible sur le cou. Les pieds auraient dû battre follement, traçant des traînées dans les petites mares d’eau tout autour. Rien de tel. À croire qu’Antoine Péchin s’était maîtrisé au point d’empêcher son instinct de survie de prendre le dessus.

Cette absence de signes d’agitation réfutait aussi apparemment toute hypothèse d’agression. Bien sûr, Ael ne pouvait être formel (et il s’en serait bien gardé sur une première impression), mais la scène avait tout du suicide.

Il se tourna vers le quatuor qui l’observait depuis le seuil de la cellule.

— Personne n’a rien entendu ? demanda-t-il.

— On continue d’interroger les prisonniers, mais bon, vous savez, pour leur tirer quelque chose…, répondit un des gardiens sur un ton las, détaché.

Son collègue, un solide gaillard de près de deux mètres aux épaules larges, enchaîna :

— C’est moi qui gardais le secteur, cette nuit et j’ai rien entendu. Pourtant, c’était calme. Et personne n’est passé non plus depuis hier soir, pour la distribution des repas. Il a rendu son plateau intact, d’ailleurs, il a rien bouff… mangé.

— Et il était agité ces derniers temps ?

— Bien sûr, qu’il était agité, intervint la femme. Non-stop depuis que vous nous l’avez amené. Il pleurnichait tout le temps, clamait son innocence, réclamait un avocat, sa femme, ses gosses…

Le ton sec de la réponse étonna Ael, qui focalisa plus particulièrement son attention sur la jeune femme… et s’étonna aussitôt de l’avoir jusque-là négligée.

La petite trentaine, environ un mètre soixante-cinq, on la devinait athlétique sous une blouse informe. Le vêtement laissait cependant deviner sa poitrine bien proportionnée à l’aplomb presque obscène, surtout dans cet environnement carcéral rude où de telles formes pouvaient facilement passer pour une perverse invitation. Le visage était également des plus agréables, avec des traits gracieux, un nez aquilin, une bouche fine aux lèvres délicates et des yeux en amande qui semblaient sourire, même lorsque le regard était grave, comme à cet instant. Elle dégageait également une impression de sagesse qui contrastait presque avec sa silhouette séduisante. Le regard d’Ael glissa sur le badge épinglé sur la blouse. Elisabeth Loudin.

Il reconnut le nom sur l’en-tête du rapport psychologique d’Antoine Péchin. Le port d’Élisabeth dégageait la même assurance à la limite de l’arrogance qu’il avait ressentie en parcourant le rapport qu’il avait décrié une heure plus tôt.

— J’imagine que la plupart des nouveaux prisonniers se comportent ainsi, Docteur Loudin, répondit-il avec un même ton cassant.

Il insista sur la fin de sa phrase, espérant ainsi laisser entendre à son interlocutrice qu’il savait parfaitement à qui il s’adressait.

Elle répliqua sèchement :

— Évidemment, Commissaire (elle aussi appuya sur ce mot, en écho à l’attitude d’Ael). Mais mon travail est justement de ne pas m’arrêter à ce type d’évidence. Et dans ce cas, je vous assure que ça (elle pointa sèchement le menton en direction du cadavre), ça ne colle pas du tout avec le profil de Péchin.

— Mais encore ?

— Antoine Péchin est innocent.

— Pardon ?

— Cet homme est… était psychologiquement incapable de faire ça. Je parle aussi bien du meurtre que du suicide. N’eussent été les évidences, je vous aurais résumé les choses ainsi : vous vous êtes trompé.

Ael ne put s’empêcher de sourire. Son aplomb était remarquable.

— Mademoiselle Loudin…

À peine ces mots eurent-ils franchi ses lèvres qu’il regretta d’avoir choisi cette formulation. L’appeler « Mademoiselle » après avoir utilisé le terme « Docteur », c’était dénigrer son professionnalisme. Et peu importait qu’il l’ait fait volontairement ou non. Elle allait forcément le noter et ça allait tout aussi nécessairement envenimer la situation. Il décida cependant de ne pas se corriger : le mal était fait, inutile de le souligner. Il continua donc sur sa lancée :

— Je ne remets pas en cause votre professionnalisme, mais vos conclusions sont difficiles à avaler. Péchin a été pris en flagrant délit en train de massacrer sa victime. Et, même si j’attends les conclusions du légiste pour boucler l’affaire, avouez que ça ne laisse pas beaucoup de place au doute, ironisa-t-il.

Avant qu’Élisabeth, visiblement remontée, ne puisse répondre, Ael ajouta pour désamorcer la situation :

— Sauf évidemment si par là vous suggérer une double personnalité ou quelque chose dans le genre…

— Ce n’est pas impossible… mais peu probable. J’ai bien sûr envisagé cette possibilité, mais rien ne suggère ne serait-ce que l’éventualité d’une telle pathologie. N’importe quel psychologue serait arrivé aux mêmes conclusions. Je ne suis pas bornée, j’ai lu moi aussi votre rapport et l’évidence est là. Seulement je crois que vous ne devriez pas fermer le dossier trop vite.

Il ne savait trop comment réagir. La jeune femme réussissait à être à la fois conciliante et effrontée. Pour cela, il se surprit à presque l’admirer. Il choisit cependant de répondre avec tact, même si l’envie de relancer les hostilités verbales le frôla un instant.

— Ce n’est pas dans mes habitudes. Mais j’attends que vous m’expliquiez pourquoi, même si j’ai une petite idée de ce que vous allez me dire.

— Je vais faire mieux que ça : vous trouverez mon compte-rendu détaillé mis à jour demain matin, dans votre messagerie. Vous pourrez y lire mes conclusions et mes hypothèses dans le détail.

Élisabeth afficha un sourire en coin. Ael comprit alors que la jeune femme l’avait amené là où elle le souhaitait dès le début. Oubliant sa première impression après la lecture de son rapport, il revint sur son jugement : Élisabeth devait être tout, sauf incompétente. À n’en pas douter, la jeune femme était une personne exigeante, capable… et pugnace. Pas le genre à bâcler son travail en se contentant d’approximations ou en occultant les zones d’ombres.

Ça, il le comprenait parfaitement : lui-même, depuis le début, avait le sentiment que quelque chose ne collait pas dans cette affaire, malgré l’implacable évidence des faits et témoignages. Son instinct contredisait ces preuves.

Cependant, il doutait que tout cela puisse mener quelque part, à moins d’une surprise du côté du légiste, qu’il se surprit à espérer. Toujours était-il qu’Élisabeth avait forcé son respect. Rares étaient les hommes et les femmes qui pouvaient s’en enorgueillir.

Ils s’observaient tous deux silencieusement depuis plusieurs secondes, quand le maton mélancolique s’éclaircit la voix de façon bien peu naturelle. Le directeur de la prison se manifesta à son tour :

— Bien, bien, bien. Merci, Docteur. Commissaire, je vous ferai moi aussi parvenir un rapport au plus vite. Voulez-vous que je vous fasse parvenir une copie des vidéos de surveillance ?

Ael acquiesça en se détournant d’Élisabeth qui de son côté se plongea avec un peu trop de concentration dans le décryptage du cadran de sa montre.

— Oui. Si vous pouviez m’en faire deux copies sur CD, ce serait parfait. Merci, Docteur, je lirai en effet votre rapport avec intérêt. Je dois vous laisser, maintenant. Mademoiselle, Messieurs…

Montalet invita Ael à le suivre d’un geste de la main. Lorsqu’Élisabeth et les deux gardiens furent hors de vue, il expliqua :

— Vous savez, Commissaire, le docteur Loudin est considérée comme une pointure dans son milieu. En fait, c’est le préfet qui lui a proposé de travailler avec nous. Et avec vos services, aussi, d’ailleurs.

— Son nom ne m’était pas familier. Je suis presque sûr que la première fois que je l’ai vu, c’est pour Péchin.

— Ce ne serait pas étonnant, elle a commencé le mois dernier, c’est peut-être son premier cas pour vous. À la prison, elle a en tout cas déjà appris aux gardiens de mieux gérer certains cas difficiles. Alors c’est vrai, elle est un peu abrupte, mais on dirait qu’elle sait ce qu’elle fait.

— J’ai cru en effet remarquer qu’elle était, disons, pleine d’assurance. On verra si ça ne lui joue pas des tours.

— Je vous avoue que moi-même, je n’étais pas très confiant quand j’ai vu cette petite bonne femme – plutôt mignonne, non ? – arriver. J’étais sûr que ça allait causer des problèmes avec des détenus.

— C’est le cas ?

— Pas vraiment. Enfin, je touche du bois (il frappa son poing contre son front), pas encore ! Bien sûr, il y en a deux-trois qui ont joué au con et l’ont insultée ou lui ont envoyé quelques piques salaces, mais je m’attendais à pire. Ça s’est vite calmé, en fait. Mais bon, je ne doute pas qu’il y ait encore des dérapages… et même sûrement pire que quelques obscénités.

— Vous en avez parlé avec elle ?

— Oui, bien sûr… Elle est tout à fait consciente du risque et elle ne s’en inquiète pas. J’espère juste que sur ce point en tout cas, elle ne restera pas trop confiante. Je lui ai proposé qu’un gardien reste avec elle pendant ses séances avec les détenus, mais elle a refusé, arguant que ça risquait de compromettre son travail. Je mets quand même toujours deux hommes derrière la porte, prêts à intervenir. Je voulais vous demander… Que pensez-vous de ce qu’elle a dit à propos du suicidé ?

— On verra bien. Je vois mal comment ça pourrait ne pas être un suicide.

— Oui, moi aussi, répondit Montalet, visiblement soulagé de voir qu’Ael semblait du même avis.

Un...

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin