Les Absents

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La petite et la grande histoire du Liban à travers le prisme d'un carnet d'adresses très singulier.
Publié le : mercredi 5 février 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743626884
Nombre de pages : 301
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Entre Beyrouth et Paris, la narratrice nous livre le récit dune vie commencée sous les auspices dune enfance heu reuse, avant dêtre brutalement brisée par la guerre et lexil. Elle le fait à travers les portraits de ceux quelle nomme les « absents », personnages qui ont croisé son parcours à dif férents moments et ont disparu. Leurs noms ont figuré un temps dans un carnet dadresses, puis ont été biffés ou effacés au gré des circonstances, des brouilles, des disputes, des changements ditinéraire, des décès. On saperçoit au fil des pages que ces portraits entretissés, toujours vivaces et précis dessinent en négatif limage volatile de celle qui les brosse, hantée par une absence à soi qui se nourrit des vertiges de la mémoire. Car loin de toute confession anecdotique, cest bien du lien ténu entre les êtres, à la fois incarné et imma tériel, dont nous parle ce roman qui défie les lois admises de lautobiographie.
Georgia Makhlouf partage sa vie entre Paris et Beyrouth. Les Absentsest son premier roman.
Du même auteur
Le Goût de lOrient, Mercure de France, 2014. Les écouter écrire, François Bon éditeur/www.publie.net, 2010. Le Liban et la Mer,Aleph Éditions, 2008. Les Hommes debout : dialogue avec les Phéniciens,Al Manar/ Alain Gorius, 2007, prix Phénix. Éclats de mémoire : Beyrouth, fragments denfance,Al Manar/ Alain Gorius, 2006, prix France/Liban. Les Grandes Religions,Casterman, 1985, Collection Histoire des hommes.
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Collection dirigée par Émilie Colombani
© 2014, Éditions Payot & Rivages 106, boulevard SaintGermain  75006 Paris ISBN : 9782743627683
Georgia Makhlouf
Les Absents
Roman
Rivages/LOrient des Livres
« Je naime pas le mot racines, et limage encore moins. Les racines sen fouissent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, sépanouissent dans les ténèbres ; elles retiennent larbre captif dès la naissance, et le nourrissent au prix dun chantage : Tu te libères, tu meurs. Les arbres doivent se résigner, ils ont besoin de leurs racines ; les hommes pas. Nous respirons la lumière, nous convoitons le ciel, et quand nous nous enfonçons dans la terre, cest pour pourrir. La sève du sol natal ne remonte pas par nos pieds vers la tête, nos pieds ne servent quà marcher. Pour nous, seuls importent les routes. » Amin MAALOUF,Origines.
Prologue
Jai plusieurs carnets dadresses. Chacun correspond à une tranche de vie. Chaque fois que jai eu le sentiment davoir tourné une page importante, jai commencé un nouveau carnet. Mais ils ont en commun dêtre sem blablement organisés. Dans mes carnets dadresses, il y a des tas de noms, rangés en rangs serrés, suivis par des adresses et des numéros de téléphone. Ils sont inscrits au crayon, pour que je puisse les modifier facilement, sans faire de ratures. Bien que linformatique ait trans formé nos vies depuis longtemps, je continue davoir des carnets dadresses matériels et non virtuels, et jaime écrire à la main, lisiblement et sans ratures. Je déteste les ratures. Jaime que mes carnets dadresses soient propres, bien ordonnés. Quand je nai plus de place, je parcours les pages trop encombrées, où des Postit compensent parfois labsence de lignes disponibles, et je décide den effacer certaines. Jhésite toujours. Effacer peut être une opération douloureuse, le résultat dune rupture, dune déception, dune erreur dévaluation, dun espoir naïf et déplacé. On efface les noms des personnes quon ne voit plus, quon nappelle plus
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depuis trop longtemps. Au bout de combien de temps cela devientil trop longtemps ? Parfois jefface vite, trop vite. Jefface par colère, par dépit, sous le coup dune émotion, dune blessure vive. Parfois jefface non pas parce que le numéro ne me sert plus depuis longtemps mais pour les raisons inverses. Parce que je ne peux mempêcher de men servir, parce que le numéro mob sède. Jefface avec lespoir que je nai pas mémorisé le numéro, bien que je laie si souvent composé. Jefface aussi les numéros qui nont pas servi. Les rencontres de passage qui nont pas abouti sont restées à létat de germe, parce que chacun a été trop occupé par sa routine, et na pas eu laudace den sortir. Il y a aussi les numéros que jai notés sans trop y croire, par politesse, pour faire bonne figure, pour faire plaisir, ou parce que je nai pas voulu admettre quune soirée était ratée, un voyage sans intérêt. Parce que jai cédé à la faiblesse de penser que ces rencontres de hasard devien draient de vraies relations. Il y a aussi des noms qui ne mévoquent plus rien ou presque, ceux de personnes que jai côtoyées et oubliées. Quand je relis ces noms, je tente parfois de faire émerger les visages du brouillard où ils se sont fondus, de retrouver des bribes de passé, les circonstances de la rencontre. Avec un succès variable. Car la mémoire est ainsi faite, de creux et de bosses, de reliefs et dombres. Et puis il y a les absents. Leurs noms et leurs adresses ne servent plus à rien mais je ne les efface pas. Ce sont ceux de personnes qui ont compté, mais qui sont sorties de ma vie, par désamour, par égoïsme, par lâcheté, et parfois sans raison, parce que le temps nous a filé entre
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les doigts, parce que nous navons rien tenté pour le retenir, parce que nos vies ont emprunté des chemins qui ne se sont plus croisés. Ce sont aussi ceux de per sonnes qui ne sont plus mais qui continuent de vivre dans les failles de ma mémoire, dans certains de mes gestes, dans des émotions inattendues qui parfois me submergent, dans des chagrins qui me rattrapent, dans de minuscules fidélités à des moments partagés. Car nous sommes habités par nos disparus et hantés par eux et ceuxci nous révèlent plus sûrement que ce qui fait le présent de nos vies. Car nos vies sont en fragments sinon en lambeaux, elles ont été mille fois brisées et continuent de lêtre, par la guerre et ses avatars, par des tremblements de terre et par dautres tempêtes encore. Certains noms et adresses sont tout ce qui reste de pans entiers de ma vie, de ses replis inquiets, de ses méandres incertains. Derrière, il ny a plus que des trous. Mes carnets sont ainsi troués de toutes parts, comme des passoires à travers lesquelles se seraient écoulés des épisodes de ma vie dont il ne reste rien, des morceaux de relations en miettes, des dizaines dheures, de journées, de semaines dont rien na survécu. Mes carnets listent banalement, certes, des noms, des adresses, des numéros de téléphone, mais ils sont aussi les répertoires de mes échecs, des divorces petits et grands qui mont meurtrie, des trahisons et des malentendus qui ont jalonné ma vie. Et des morts dont je ne veux pas être consolée.
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