Les Amants de Sainte-Catherine

De
Publié par

Briançon 1906. Isidore Faure-Brac dirige la Schappe d'une main de fer, la plus grande usine des Hautes-Alpes, spécialisée dans le traitement des déchets de soie. Il songe à se retirer lorsque son fils cadet, appelé à lui succéder, meurt accidentellement. Il se voit alors contraint de s'appuyer sur son aîné, Evariste, un débauché notoire.
Le fils prodigue peine à endosser son nouveau costume de directeur. D'autant que Gustave Gignoux, syndicaliste opiniâtre, le prend en grippe dès leur première rencontre. Entre les revendications légitimes d'une main-d'oeuvre misérable, exploitée jusqu'à l'épuisement, les menaces de grève, les accidents du travail parfois mortels, le nouveau patron tient bon. Mais quand il séduit l'ouvrière italienne dont Gignoux est épris, le syndicaliste n'a plus qu'une idée, qui tourne à l'obsession : perdre son rival.

Les Amants de Sainte-Catherine est le sixième roman de Jean-Baptiste Bester.

Publié le : mercredi 5 novembre 2014
Lecture(s) : 8
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702154687
Nombre de pages : 280
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
pagetitre

Pour Lucie Bermond, ma plus fidèle lectrice.
Affectueusement.

1

Briançon, 1906, usine de la Schappe

Livio Salvatori, treize ans, n’avait que la peau sur les os. À la belle saison, lorsqu’il venait à l’usine en culottes courtes, ses longues jambes décharnées rappelaient les pattes d’un échassier. La peau de son visage, blanche comme l’albâtre, était parsemée de traces disgracieuses, rémanence d’une tuberculose cutanée à laquelle il avait miraculeusement réchappé. Natif d’Oulx, une bourgade italienne sise sur le versant sombre de la montagne, il avait passé le col de Montgenèvre trois ans plus tôt avec sa mère, Lucia, pour glaner de quoi améliorer son sort et celui d’une famille indigente restée de l’autre côté de la frontière. Chaque soir, dès que les ouvriers quittaient leur poste, lui et une cinquantaine d’enfants tout aussi démunis se hâtaient d’investir les lieux pour nettoyer les machines. Dans une chaleur suffocante, au mépris du danger, ces petites mains véloces rendaient en quelques heures tout son éclat à l’outil de travail. De temps à autre, des rouages que l’on croyait endormis se remettaient en branle inopinément, happant un bras gracile, parfois même tout un corps. Aux soubresauts de la machine répondait alors un écho déchirant. Dans ces ateliers suintant d’humidité, c’est le diable en personne qu’on entendait souffler.

Malgré cette pauvreté qu’il portait comme une seconde peau, cette existence sans perspective aucune, le jeune Livio gardait au fond de lui une lueur d’espoir. On voyait même ses yeux briller lorsque la pimpante Geneviève Blanchard, une fois sa journée finie, sortait du bureau de l’économat pour retrouver son chevalier servant. Suspendant sa besogne le temps de les épier, Livio s’imaginait à la place de l’heureux élu, un bellâtre habillé avec soin, les cheveux gominés, la moustache finement taillée sous laquelle se consumait invariablement une cigarette blonde… comme la belle Geneviève. Mais le plus fascinant dans cette scène chaque soir répétée était l’automobile du prétendant, une Panhard-Levassor rutilante vers laquelle tous les regards se tournaient.

Les plus méchantes fées s’étaient penchées sur le berceau de ce gavroche qui persistait à croire qu’il piloterait lui aussi un jour un bolide et qu’il se pavanerait à son tour au bras d’une aguichante jeune femme. Il était à un âge où les flétrissures de la vie n’ont pas encore brisé les rêves les plus secrets.

— Hé petit, sois plus à ton affaire ou tu finiras comme ce pauvre Firmin ! gronda soudain la voix de M. Jacques, le contremaître du soir.

Livio s’éloigna aussitôt de la fenêtre et reprit sa place parmi ses camarades, trop heureux d’avoir échappé à une amende. Il en coûtait dix centimes de quitter ainsi son poste pour se laisser distraire par le décolleté ou le galbe impeccable des mollets de Mlle Blanchard, une voiture de sport ou toute autre curiosité. Les enfants ne gagnant qu’un franc par jour, ou plutôt par nuit de travail – soit quatre fois moins qu’un adulte –, on imagine sans peine qu’ils restaient vigilants.

Firmin avait perdu la vie un mois auparavant. Une seconde d’inattention et les rouleaux de la cardeuse l’avaient avalé tout cru. Livio avait encore à l’esprit le cri abominable rapidement étouffé, le craquement des os et cet agglomérat de viscères étalés sur les cylindres que lui et les autres avaient eu tant de peine à nettoyer.

Aux premières lueurs du jour, les gamins titubèrent jusqu’à leur dortoir, ivres de fatigue. Au même moment, les employées italiennes ouvraient les yeux. L’usine de la Schappe fonctionnait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Le peignage des déchets issus de la soie était sans répit. Au cœur du site industriel se trouvait une cité ouvrière, fondée en 1875, essentiellement destinée aux travailleuses transalpines. Composée de paysans, la main-d’œuvre locale était insuffisante. Aussi les dirigeants s’étaient-ils résolus, dès les premiers temps de leur activité, à embaucher des femmes et des enfants piémontais pour renforcer leurs effectifs.

De la chambrée s’élevaient des rires, des cris ou des chants populaires qui exprimaient toute la détresse de ces déracinées, le mal du pays, le mari ou l’amant qu’elles avaient dû abandonner afin de pourvoir à leur subsistance. Quant à Lucia Salvatori, elle ne pleurait que sa vieille mère et son père, tous deux grabataires, pour qui elle se tuait à la tâche du matin au soir dans un atelier bruyant et malodorant. À l’instant même où son homme l’avait su enceinte, il s’était volatilisé.

À trente-trois ans, et malgré la rudesse de son existence, Lucia demeurait une femme d’une grande beauté. Des formes généreuses, un visage rond, des lèvres pulpeuses, des yeux d’un bleu profond qui exprimaient autant le désarroi d’une jeunesse perdue à besogner sans relâche qu’une foi en un avenir meilleur, tel était le portrait de celle que moult ouvriers, célibataires ou non, avaient vainement tenté de séduire. Lucia savait à quoi s’en tenir avec les hommes. Ils ne songeaient qu’à leur plaisir. Pour obtenir quelque faveur, ils étaient prêts à tous les stratagèmes. Et pourtant elle restait comme ces jeunes filles qui, dans la solitude de leurs pensées, rêvent encore au prince charmant. Elle n’excluait pas de rencontrer celui qui briserait ses chaînes et lui prouverait que la vie n’est pas seulement une longue douleur d’où l’espoir est banni.

Lucia était toujours affligée lorsqu’elle entendait les gosses employés à l’entretien des machines monter l’escalier. Comme ils rentraient fourbus, on n’entendait aucune parole mais seulement le bruit sourd de leurs godillots. Elle brûlait d’envie de retrouver Livio et de le serrer dans ses bras, de le réconforter ne serait-ce qu’un instant. Mais le règlement le lui interdisait. Elle ne pouvait voir son fils que le dimanche et les jours fériés. C’était un déchirement qui lui donnait d’elle-même le sentiment peu flatteur d’être une mauvaise mère. Mais que faire ? Son salaire lui permettait à peine de survivre. Elle et son fils n’avaient d’autre alternative que de trimer comme des bagnards, loin de chez eux, dans ce pays où l’on parlait une langue qu’ils ne maîtrisaient pas assez pour qu’on les respectât.



Elles étaient une centaine à partager l’immense dortoir situé au deuxième étage. Deux rangées de matelas au confort sommaire, alignés comme des dominos tout le long de cet espace sans cloisons, des lavabos en zinc, de l’eau glacée provenant de la Durance qui, chaque matin, leur arrachait des soupirs lorsqu’elles faisaient leurs ablutions, une promiscuité de chaque instant, tel était le lot quotidien de Lucia et de ses camarades d’infortune.

Mme Fernande, la surveillante, bénéficiait pour sa part d’une chambre individuelle à l’étage inférieur. Elle était sans pitié avec celles qui prenaient des libertés avec le règlement. Chaque soir, à six heures tapantes, elle faisait sonner une cloche qui obligeait ses pensionnaires à regagner le dortoir. Les punitions, essentiellement pécuniaires, pleuvaient sur les contrevenantes. Toutefois, l’été, la sensualité reprenait ses droits. Le 14 juillet, les Italiennes étaient les premières à se rendre au bal de Pont-de-Cervières où des gaillards du pays les attendaient tels des pêcheurs à la ligne guettant le poisson. Elles se jetaient volontiers dans leurs filets, goûtaient avec avidité à des plaisirs jusque-là impossibles. Le 15 août aussi, elles oubliaient en une nuit toutes les misères d’une année.

Outre le gîte et le couvert, la direction avait mis une buanderie à la disposition de ces femmes. Elle veillait aussi sur leur santé. Dispensés par un médecin attaché à l’entreprise, le docteur Astier, les soins étaient gratuits. La mode était alors aux patrons protecteurs, dirigeants intraitables quoique bienveillants, férus des thèses utopiques de Charles Fourier ou de celles, plus réalistes, du comte de Saint-Simon. Mais l’usine de la Schappe n’était pas un phalanstère. On n’y cultivait pas des fruits et des fleurs mais des déchets pestilentiels dont l’odeur tenace importunait les riverains à des kilomètres à la ronde. Dans certains ateliers, la poussière était telle qu’un des frères Chancel, ancien directeur, avait lui-même reconnu qu’elle était sujette à faire des poitrinaires.

Ce matin, comme tous les matins, Lucia se rendit sur son lieu de travail la tête basse, l’œil éteint, en se posant toujours les mêmes questions : quand son calvaire cesserait-il ? Lui serait-il donné d’être heureuse un jour ? Livio resterait-il analphabète ou pourrait-il aller à l’école pour espérer accéder, comme les gosses du directeur, à un avenir meilleur ? Elle voyait souvent ces derniers partir dans l’imposante automobile de leur père, conduite par un chauffeur en livrée et casquette, vêtus d’uniformes confectionnés avec la meilleure étoffe, vers le lycée d’altitude de Briançon où Livio n’avait pas sa place. Lucia en concevait-elle une quelconque amertume ? Non, loin de là. Si elle et son rejeton n’avaient pas eu la chance de vivre autrement, c’est que le Seigneur l’avait voulu ainsi. Comme nombre de ses compatriotes, elle était catholique fervente. Elle s’en remettait toujours à tel ou tel saint et priait ardemment pour le salut de son âme et celle de son enfant, pour expier quelque faute imaginaire, des péchés qu’elle n’avait pas commis et qui, se disait-elle, justifiaient le destin malheureux qui était le sien. Contrairement à certains ouvriers – surtout ceux venus de la ville – qui n’hésitaient pas à se plaindre de leurs conditions de travail, Lucia se gardait bien d’émettre la plus petite critique sur les tâches qu’on lui imposait et les souffrances réelles qui en résultaient. Il n’y avait pas en elle une once de révolte. Mordre la main qui la nourrissait ? Voilà une idée absurde que son esprit, rodé depuis des lustres au sérieux et à l’obéissance, était incapable de concevoir. C’était une femme soumise, que des années d’un labeur aussi pénible que mal rétribué avaient fini par user.

À la cloche du soir de Mme Fernande répondait celle du matin, perchée sur le toit de la maison du gardien, le facétieux M. Jean. Les ouvrières n’avaient qu’une centaine de mètres à parcourir pour se rendre de leur logement à l’atelier d’épluchage situé dans le bâtiment principal. C’était l’un des avantages de cette sorte de patriarcat : les filles ne pouvaient prétexter quelque problème de transport, une route trop enneigée ou Dieu sait quoi encore pour arriver en retard. Leur regroupement près de l’usine avait amélioré la productivité. Avec le temps, M. Jean avait sympathisé avec la plupart des Italiennes qu’il n’hésitait pas à tutoyer, parfois même à lorgner avec insistance, au grand dam de son épouse qui, plantée derrière la fenêtre de sa cuisine, ne perdait rien de ce rituel quotidien.

— Buongiorno Lucia, buongiorno Anna, buongiorno Sylvana, lançait-il du perron en détaillant leur anatomie.

Les filles ne s’offusquaient pas des regards concupiscents qui se posaient sur leur corps. Elles répondaient d’un sourire ou d’un hochement de tête et passaient leur chemin en file indienne. Certaines levaient furtivement le menton vers la maison du directeur, perpendiculaire à celle du gardien, une grosse bâtisse ceinturée d’un mur qui matérialisait la frontière entre les exploitants et les exploités. Elles se plaisaient à imaginer, derrière les lourds rideaux de velours encore tirés à cette heure matinale, un monde inaccessible fait de luxe et de volupté. S’ils respiraient le même air que leurs employés, les patrons ne vivaient sûrement pas comme eux. Mais qui pouvait en témoigner ? Certainement pas Lucia et les autres. Elles n’étaient jamais entrées dans cette maison.

Jean-François Bester

Ancien assistant-réalisateur, Jean-Baptiste Bester a travaillé aux côtés de metteurs en scène aussi prestigieux que Samuel Fuller. Il se consacre aujourd’hui entièrement à l’écriture. Situé dans les décors grandioses et pittoresques de la plus haute ville de France, Les Amants de Sainte-Catherine est son sixième roman.

 

 

www.france-de-toujours-et-daujourdhui.fr

Du même auteur
chez Calmann-Lévy

images

2010

 

images

2011

 

images

2012

 

images

2013

Autres ouvrages

Bois d’ébène, Presses de la Cité, 2008

À l’heure où dorment les fauves, Presses de la Cité, 2009

COLLECTION
« FRANCE DE TOUJOURS ET D’AUJOURD’HUI »

Jean Anglade

Une vie en rouge et bleu

Le Dernier de la paroisse

Le Choix d’Auguste

Le Sculpteur de nuages

Les Cousins Belloc

 

Sylvie Anne

Le Gantier de Jourgnac

La Maison du feuillardier

 

Sylvie Baron

Un été à Rochegonde

 

Jean-François Bazin

Les Raisins bleus

Le Clos des Monts-Luisants

Le Vin de Bonne-Espérance

Les Compagnons du grand flot

 

Henriette Bernier

Le Baron des champs

 

Jean-Baptiste Bester

L’Homme de la Clarée

Plus près des anges

 

Françoise Bourdon

Le Moulin des Sources

Le Mas des Tilleuls

La Grange de Rochebrune

Retour au pays bleu

Le Fils maudit

 

Édouard Brasey

Les Lavandières de Brocéliande

Les Pardons de Locronan

La Sirène d’Ouessant

 

Patrick Breuzé

Les Remèdes de nos campagnes

La Valse des nuages

L’Étoile immobile

 

Michel Caffier

Corne de brume

La Paille et l’Osier

Les Étincelles de l’espoir

 

Anne Courtillé

La Tentation d’Isabeau

Le Gaucher du diable

 

Annie Degroote

Les Racines du temps

 

Jérôme Deliry

Une rivière trop tranquille

L’Héritage de Terrefondrée

 

Raphaël Delpard

L’Enfant sans étoile

Pour l’amour de ma terre

L’Enfant qui parlait avec les nuages

 

Alain Dubos

La Mémoire du vent

La Corne de Dieu

 

Marie-Bernadette Dupuy

Les Fiancés du Rhin

Angélina. Les mains de la vie

Le Temps des délivrances

 

Élise Fischer

Les Noces de Marie-Victoire

Je jouerai encore pour nous

Villa Sourire

 

Emmanuelle Friedmann

Le Rêveur des Halles

La Dynastie des Chevallier

 

Alain Gandy

Les Cousins de Saintonge

 

Gérard Georges

Une terre pour demain

Le Destin des Renardias

Le Bal des conscrits

Mademoiselle Clarisse

 

Georges-Patrick Gleize

La Fille de la fabrique

Pas plus tard que l’aurore

 

Yves Jacob

Sous l’ombre des pommiers

 

Hélène Legrais

L’Ermitage du soleil

Les Héros perdus de Gabrielle

Les Ailes de la tramontane

La Guerre des cousins Buscail

Les montagnes chantaient la liberté

 

Philippe Lemaire

Rue de la Côte-Chaude

L’Enfant des silences

L’Oiseau de passage

 

Éric Le Nabour

Retour à Tinténiac

La Louve de Lorient

À l’ombre de nos larmes

 

Jean-Paul Malaval

L’Or des Borderies

Soleil d’octobre

Les Noces de soie

La Villa des térébinthes

Rendez-vous à Fontbelair

La Folie des Bassompierre

Chronique des Strenquel

 

Antonin Malroux

La Promesse des lilas

La Cascade des loups

La Pierre marquée

L’Homme aux ciseaux d’argent

 

Jean-Luc Mousset

L’Enfant des labours

Le Secret de Neige

 

Joël Raguénès

La Maîtresse de Ker-Huella

La Dame de Roz Avel

 

Geneviève Senger

La Maison Vogel

L’Enfant de la Cerisaie

 

Jean Siccardi

La Source de saint Germain

Le Maître du diamant noir

L’Ivresse des anges

 

Bernard Simonay

L’Or du Solognot

 

Jean-Michel Thibaux

L’Olivier du Diable

Le Maître des Bastides

Le Rappel du tambour

 

Katia Valère

Après la nuit vient l’aube

 

Brigitte Varel

Le Secret des pierres

 

Louis-Olivier Vitté

La Guérisseuse de Peyreforte

Là où coule une rivière

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant