Les Amants terribles des marais

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« Elle attend tout de moi, disait Gautier, le mariage, les enfants, le bonheur à deux, mais je ne suis qu’un inconnu qui enquête sur son passé. » Sur son lit de souffrance, Gautier est dans le coma, victime de ses recherches d’identité. Claire le veille jour et nuit. Quelques heures avant son accident, il allait lui demander sa main.

Animée d’un lourd héritage sensoriel depuis la mort de sa tante Jeanne, Claire, l’héroïne du Mystère des marais, découvre qu’elle n’est pas une fille comme les autres.

L’histoire des ces deux amants terribles qui s’aiment et se déchirent, se déroule en Picardie, sur fond de tracé du TGV Nord et de sauvegarde des marais, entre Roye, Saint-Médard, Le Quesnel-en-Santerre et Amiens.

Publié le : vendredi 20 novembre 2015
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EAN13 : 9782954746012
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DÉCOUVERTE’était fin octobre mile neuf cent quatre-vingt-huit. C En Picardie, un air de révolte animait la popula-tion. Les Royens écrivaient une nouvelle page de l’histoire locale en refusant énergiquement les décisions gouvernementales contraires à la sauvegarde de leur pa-trimoine et de leur environnement. À quelques kilomètres de là, à A la soirée gardait la suave tiédeur et la douceur de miel d’un d’été indien qui repoussait les premiers assauts de l’automne. Les feuil-lages jaunissants refusaient pourtant de distribuer gratui-tement leurs ors. Ce jour-là, le ciel, traversé par des vols saccadés d’étourneaux sansonnets, se couvrait déjà d’un léger voile d’améthyste. Une petite brise berçait molle-ment quelques nuages d’ouate aux bords effilochés. Des abeilles récoltaient les derniers pollens pour leur appro-visionnement de l’hiver. C’était la sortie de la Fac et du lycée-université, ani-mée et bruyante. Portant très élégamment la quarantaine, Claudine, professeure d’histoire-géographie, papotait avec ses collègues dans la cour en attendant sa fille Claire qui jacassait avec ses copines ; ces petits rassemblements
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permettaient à chacun de faire plus ample connaissance avec ses voisins de cours. Comme chaque année, la près-rentrée scolaire et universitaire avait apporté son lot de problèmes imprévus. Chacun, dossiers pédagogiques sous le bras, émettait son avis, soumettait ses solutions avant la prochaine réunion avec le proviseur et les parents d’élèves. Vêtue décontractée comme toutes les filles de son âge, Claire, en pantalon blanc assez collant et en maillot azur lui descendant sur les fesses, ajusta son sac au dos et rejoignit sa mère sans trop se presser, jetant à la dérobée un regard sur les nouvelles têtes. Bras dessus, bras dessous, elles entrèrent joyeusement dans le jardin public paysagé, non seulement pour couper à court, mais en plus, pour retrouver Michel qui, depuis milieu du mois, était venu gouter quelques jours de vacances à l’occasion des vingt ans de mariage de Claudine, sa fille ainée, et des dix-huit ans de Claire, sa première petite-fille. Mère et fille ne passaient pas inaperçues parmi les promeneurs. Très jolies toutes les deux, on ne saurait dire qui était la mère ou la fille ; c’étaient deux copines aux yeux bruns qui exprimaient leur tendre complicité. En fin de semaine, elles prenaient souvent, qui plus est, un malin plaisir de se coiffer et de s’habiller identiquement, comme pour tromper par leur ressemblance ceux qui les interpellaient. Elles étaient sensibles à leurs apparences et prêtaient attention à leurs looks. Plus que sa mère, Claire jugeait la plupart du temps les gens sur leur bonne mine et elle était toujours plus attentive à leur gestuelle qu’à ce qu’ils
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disaient. Sa pensée intuitive désarmait en peu de temps l’interlocuteur mal pensant. Elle avait une grande maî-trise d’elle-même et une compréhension rapide qui éton-nait son entourage. Le Papi aimait flâner à proximité de l’antique cita-delle, le long des allées de cette partie du square public tout en longueur bordée de peupliers d’Italie ; au milieu du gazon fatigué, des fleurs de saison ornaient encore les plates-bandes surélevées. Michel s’arrêtait ensuite près du bassin circulaire, au centre duquel une ancienne fon-taine sculptée gazouillait en solo. Il regardait les oiseaux venir s’y désaltérer et quêter les miettes de pain que les âmes charitables leur jetaient. Il pensait aussi à certains épisodes sans suite de sa jeunesse révoltée. Le passé lointain, en de courtes séquences, demeurait parfois sans aucune réponse rationnelle, mais toujours douloureuse et énigmatique ; d’un point de repère, il tentait d’en établir la liste. Des visages familiers… le même visage, celui de Jeanne surtout, lui apportait un sentiment de culpabilité et de rébellion contre l’injustice d’un destin impitoyable ; il éprouvait des regrets de n’avoir pas su lui barrer le chemin à la fatalité implacable du sacrifice de sa vie. Il y a longtemps de cela…, c’était à quelques pas du banc qui le supportait en cette fin de journée qu’un soir de décembre 1955, Michel avait présenté sa future femme à Jeanne, sa sœur, qui, déprimante et inquiète au sujet de son fiancé Robert, avait accepté de le suivre pour regar-der les décorations de Noël. Parvenue au milieu du parc, Claire, la jeune adolescente, aperçut à cet instant son fringant et alerte Papi assis sur
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l’un des sièges dispersés dans le jardin public. Elle lâcha le bras de sa mère et activa fortement les pas pour re-joindre son grand’père d’un certain âge, disons… quin-quagénaire au crâne déjà bien dégarni et aux yeux bruns enfoncés. De sa tenue sportive un peu négligée, voire décontractée, on sentait son aversion pour les étalages de coquetteries. — Dis Papi Michel, s’écria Claire entre deux gros bi-sous, je dois t’annoncer que j’ai découvert dans les archives de Roye et d’Amiens concernant mes dernières recherches pour compléter mon arbre généalogique, qu’une histoire bien étrange se serait déroulée dans les années 1950 quand tes parents habitaient encore à Roye. A la récrée, pendant mon heure de repos et sans cours, en cachette, j’ai utilisé le téléphone de la cantine et j’ai contacté la personne qui m’avait expédié les documents. — Qu’est ce que tu recherchais ? Il me semblait que tu avais retrouvé toutes les origines depuis un peu plus de deux siècles ! — Il me manquait des dates, des lieux de décès et de mariage, reprit la jeune fille en s’agenouillant pour être à sa hauteur et pour mieux tenir les mains de son grand-père et le regarder. Comme j’avais reçu l’acte de la mort de ma tante Jeanne : la curiosité m’a poussé à poursuivre les investigations dans la ville où elle repose. On m’y avait joint copie du journal de l’époque de son décès et la lecture m’a assez bouleversée. Ensuite de quoi, j’ai voulu en savoir plus ! — Et tu as découvert… ? questionna Michel avec un demi-sourire chargé d’un rictus de contrariété. — Qu’une dame serait morte d’une manière bien étrange dans les marais.
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— Et alors ? — Étant donné que la femme se prénommait Jeanne, j’ai tout de suite pensé à ta petite sœur que tu adorais. — C’est tout ? — Non ! poursuivit la jeune fille en se redressant. J’ai aussi appris qu’un roman relatait le sujet de cette période. Il est intituléLe Mystère des Marais. — Mon Dieu… ce n’est pas possible… — Si Papi ! La secrétaire de notre bibliothèque me l’a commandé et en principe je dois le recevoir sous deux jours. J’ai contacté ensuite le reporter du journal de l’époque, un nommé Bachette Pierre Junior qui doit lui aussi m’adresser des écrits et des photos concernant cette histoire. Tu sais, c’est curieux quand je lui ai dit que mon Papi avait habité à Roye, il m’a demandé ton nom… Il me l’a fait répéter deux fois. — Et alors ? — Ben ! J’ai cru ensuite qu’il avait raccroché le télé-phone, attendu qu’il ne parlait plus. Je l’ai par voie de conséquence rappelé aussitôt, il est resté malgré cela assez vague en réponse à mes questions. Pourquoi ce mystère ? On me cache quelque chose. Quand j’évoque Jeanne, vous me répondez tous qu’elle est morte bien jeune et vous changez immédiatement de conversation, comme si je n’étais pas assez grande pour comprendre. — Comprendre quoi ? — La mort, sa mort par exemple… — Viens t’asseoir près de moi ? — Tu me sembles bien troublé, Papi. J’ai dit une bê-tise ? Tu es tourmenté ?
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— Non ! Non ! ma chérie, répondit Michel en posant son bras sur l’épaule de l’adolescente qu’il serra tendre-ment contre lui. Il leva ensuite les yeux dans la direction de sa fille Claudine qui venait nonchalamment vers lui. Il respira pro-fondément et il tourna la tête penchée de côté pensivement le front plissé et les joues gonflées. Il haussa les épaules dans un geste d’impuissance. Claudine comprit à cet instant qu’il était mis sous le joug de la question ; elle lui répondit de la même façon les lèvres légèrement pincées. Claire avait saisi l’air embarrassé des adultes. Elle s’apprêtait à soumettre sa curiosité naturelle quand Michel se leva pour embrasser la maman et emprunter ses pas sur le chemin du domicile. Tout en bavardant, ils avaient parcouru une bonne vingtaine de mètres. À leur surprise, se retournant ils constatèrent que Claire était restée assise ; elle regardait droit devant et elle ne répondit pas aux appels de son grand’père, ni à ceux de sa mère. — Qu’a-t-elle ? Elle a toujours été un peu solitaire et je ne m’étonne plus quand elle quitte la table ou la pièce sans un mot pour se retirer dans sa chambre. Tu as vu toi-même, depuis quelques mois, elle est nerveuse, elle fouille dans tous les livres et les albums de photos. Sans arrêt, elle me questionne. L’autre jour, elle m’a dit que je mentais et elle n’a cessé de me fixer sans un mot, de me suivre du regard. Cela s’est répété le lendemain. J’avoue que je suis mal à l’aise pour lui répondre depuis qu’elle est pubère d’autant plus que ses questions sont pour le moins ambiguës ; quand elle veut dénicher quelque chose, elle s’exprime toujours d’une manière qu’on peut lui ré-pliquer de différentes façons. Elle est très ficelle, et tu le sais bien… !
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— Ah ! Ca oui ! J’ai souvent appris à mes dépens. Puis il ajouta : — Figure-toi qu’elle a découvert cet après-midi, par le courrier qu’elle a reçu,Le Mystère des Maraiset elle est intriguée, pour la bonne raison qu’elle pense que Jeanne l’héroïne était ma sœur. — Je crois que l’on peut lui dire la vérité. Elle a la tête sur les épaules depuis bien longtemps, elle saura prendre la décision qu’il faudra. Elle l’apprendra, de toute façon un jour ou l’autre, soit en trouvant elle-même, soit par un étranger. On est obligé d’admettre que nous avons échoué en espérant l’isoler d’un phénomène que nous ne saisissons pas nous-mêmes. Ce que ta mère nous avait fait remarquer, lorsque Claire était petite, quand elle la comparait à Jeanne, n’a fait que de s’amplifier. — Elle lui ressemble de plus en plus, c’est surprenant. C’est étonnant quand on fait un rapprochement entre sa dernière photo d’étudiante et celle de Jeanne. — J’espère qu’elle ne lui ressemblera que physique-ment. Je ne lui souhaite pas de vivre et surtout de mourir comme sa tante. C’est vrai qu’elle est belle ma fille et j’en suis très fière, d’autant qu’elle est l’élève dont chaque professeur voudrait avoir dans sa classe ; elle sait se faire oublier tandis qu’elle a tout pour rendre jalouses ses co-pines… c’est Claire ! Parfois directe ou piquante, quel-quefois secrète ou effacée. — Ce que je trouve curieux en elle, depuis quelque temps, c’est de la voir un jour nous regarder sans ex-primer un mot quand nous discutons, par exemple à table, et un autre jour de balancer sans l’air de rien une question ou une constatation qui bizarrement cadre avec ce que nous allions dire après.
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