Les anges surtout

De
Publié par

De la rue de Siam. Du temps qui passe. Du processus.

De cela les pages rapporteront mais ce n’est pas lui qui écrira le livre. Il n’aura pas les mots, il n’aura pas les phrases. Il disposera seulement d’un stylo, d’un manifold et des heures devant lui. Juste le matériel. À peine le quantifiable.


De tournesol. De nostalgie. Des anges. Il lui suffira de. Il fixera une porte et son entrebâillement toute
une éternité. Et le souffle paraîtra, et le souffle souffrira, et le souffle parlera.

Simplement regarder, compatir et écrire.


De la lumière. De la mémoire. Des mots. Il notera, enfermé, extatique, consentant. Retranscrire tout naturellement avec force et conviction les chapitres éclatés. Un jour prochain. Rue de Siam. La tête dure.


Comme un mauvais traducteur, il feindra de tout saisir mais le vocabulaire des anges n’est accessible dans aucun dictionnaire. C’est pourquoi il faudra pardonner cette écriture compliquée, ces souvenirs imaginaires et ces histoires inventées. C’est sans doute la raison pour laquelle aussi, ce livre sera ainsi
fait, tortueux, fébrile, redondant, écrit comme cela lui sera parvenu, à travers les époques, parmi les bribes et les images, avec les qualités ou les défauts des hommes et des anges, des anges surtout.


Publié le : dimanche 1 janvier 2012
Lecture(s) : 32
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999989392
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
« Sans hier ni demain, aujourd’hui ne vaut rien. » PIERRE-JAKEZHÉLIAS
Un jour prochain
« Non, il ne pleuvait pas sur Brest ce jour-là ! » Il n’aura que cette phrase anodine en guise de roman et c’est par ces mots qu’il débutera cet ouvrage des décennies plus tard. Il se sera enfin décidé. Il ne faudra pas lui de-mander pourquoi, à cet endroit et ce moment précis. Il ne saura répondre. Il s’installera dans la petite chambre du haut, celle où on ne va jamais, celle où on entend la mer sans même l’aperce-voir, là où sûrement, il rêvera en compagnie des papillons… de nuit. C’est le genre de bestioles – les papillons de nuits – qui ont toujours fait peur à sa mère, c’est pour ça qu’ils seront là, derrière la vitre, derrière cette feuille, pour l’embêter in-directement, par une pure transitivité freudienne, comprenez : les papillons de nuit font peur à sa maman, il n’aime pas quand on effraie sa mère donc ces lépidoptères le contrarient. La transitivité ? Ce n’est rien. Juste une réminiscence des cours de mathématiques de M. Schumacker… un bon prof puisqu’il s’en rappellera. Freud ? Parce que c’est sa mère !
7
La petite chambre du haut. C’est une pièce exigüe, au décor minimaliste et c’est pour-quoi il l’apprécie. Une table, une chaise, du papier, un crayon et il ne verra pas l’Atlantique mais… quelques mots et l’ins-piration viendra, comme ça – du moins il le pressent – mots après maux, vagues après vague, l’imagination fera le reste. Combler l’espace. Combler l’espace de cette table qui sera trop petite pour lui. Justement, faire table rase de tout ce qui le ramènera à la réalité. Rien sur cette surface plane, que ce cahier aux pages numérotées. Le cahier, il l’aura détourné de sa fonction première vouée à la comptabilité et à l’admi-nistration. Il le regardera en se disant qu’assurément il n’est pas fait pour ça. Son texte lui conviendra mieux. Et puis ses mots sont des chiffres, des codes, des articles administratifs que seul un petit nombre est capable de relire. La preuve il faut pouvoir le « déchiffrer ». Des cursives cabalistiques et hiéroglyphiques. Des signes en tous les sens et des pattes de mouches, encore des drôles de bestioles… des points de sus-pension, des virgules qui n’en sont point, des points qui se confondent… des sens dans tous ces signes… Presque une écriture de boustrophédon. Il a toujours apprécié les plans de travail uniformément lisses et larges où il peut s’étendre à loisir, du moins – que l’on ne s’y méprenne – où il peut étaler ses livres, feuilles en tous genres et notes diverses. Il posera son stylo, bien aligné, à droite de ce cahier feuillets collés – grand format-petits carreaux – à portée de main, prêt à écrire le feu. Le dictionnaire sera à gauche vers le rebord de la table. Une pichenette suffira. D’une pichenette il tombera, abandonnant
8
une faute d’orthographe en une lourde dissonance, le laissant s’assoupir sur ses mauvais mots ou sur sa bonne étoile. Pas de règles, pas d’interdit, de la spontanéité ! Cela se fera… comme la liberté, jour après jour, peine après peine, joie après joie, il y aura des pages blanches, le lendemain des pages noires, comme sur un piano. Il suffira d’un rien, une plume, une chape de plomb, une mauvaise nuit, une expression, un jour pas comme les autres, un re-gard, mieux, une photo sépia qui sent bon la vieillerie, un parfum qui comblera ses sens et tournera la tête. L’indélébile, c’est l’odeur !
Rue de Siam
« Comme si tous les ports n’étaient pas déjà des machines à fabriquer de la nostalgie ! » ALAINJAUBERT,Val Paradis
« Non, il ne pleuvait pas sur Brest ce jour-là ! » Oui ! C’est une négation. Oui ! C’est un refus qui en dit plus long sur les mots à venir que vosa priorila ville. La preuve, aujourd’hui sur – sur Brest – il ne pleut pas ! Comme quoi les poèmes ne disent pas toujours la vérité… Brest. Pas de pluie donc. Simplement le silence et la langueur des ondes. De bon augure, la brume matinale a laissé son empreinte sur la rade, juste le temps de déposer la rosée estivale puis, poussée par un vent du nord, s’est dissipée sous la bise océane. Ne subsiste que la vapeur des ports, mille fragrances mélangées, qui inonde la ville et se délaye peu à peu dans les eaux troubles de la Penfeld.
10
Siam s’éveille doucement. Quelques rais de lumière et le matin aurait chassé l’aube une fois de plus, un jour de moins, ce rebours infini, juste le temps qui passe. C’est un décor de cinéma, un film sans parole, rien qu’une sirène au loin, une corne de brume ? Quelques mouettes entêtées aux piaillements rebelles, et le souffle de l’air, et le souffle de l’air… Le monde dort encore à moins qu’il ne dorme déjà. La noirceur de l’ardoise, la blancheur de l’écume et toutes ces valeurs, et toutes ces ombres, du gris de la pierre d’ici, le granit. Du noir et du blanc, comme à la grande époque. De fait, ce monochrome altier se fond admirablement bien en cette rigueur brestoise. Des lignes, des droites sur la ville, les courbes sur l’océan, des ronds dans l’eau. Et comment un angle aussi vif pouvait-il apparaître aussi doux autrement qu’en se jetant à l’eau ? Une évidence liquide que cette rue de Siam ! Une pente dure comme la pierre, mystérieuse comme les flots. L’aquatique et le minéral qui se rejoignent en un lieu si commun que deux droites parallèles sont la croisée de leur chemin. En somme, cette géométrie mono-colore révèle son caractère breton. La Liberté occupe la place attenante et la rue est presque déserte. Quelques pompons traversent le silence en un éclat de rire, une poignée de secondes et le tour est joué. Facile. Juste une éraflure dans ce film muet. Un rien. Ajout d’une pointe de gaîté colorée d’un rond rouge. Un artéfact dans le décor. Et puis le Barbejean. Un bistrot qui ouvre dès potron-minet. Du nom d’un corsaire qui ne fut que brestois à défaut d’être célèbre : Yves Guillou de Gouesnou dit Barbejan. En tous cas le patron Yves Guillou n’a pu l’appeler autrement que par cette curieuse homonymie. Cela donne du caractère au
11
lieu comme s’il n’en avait point assez. Cela assure surtout des palabres incessants entre marins connaisseurs assoiffés et as-soiffés de connaissance marine… bref un troquet singulier et cependant banal. Avec des gens dedans le soir, avec un gars dehors ce matin. Car… Tout en haut sur la carte, tout en bas vu du ciel, petit mais remarquable, quelqu’un qui n’a cure de ces considérations littéraires, mathématiques ou cinématographiques. Jean est assis à la terrasse de ce café. Six heures, le café, de bonne heure, l’habitude, le café à six heures. Il n’y a qu’une chaise, il n’y a qu’une table et il n’y a que lui… Sa terrasse ! C’est un rituel, la coutume, son usage, ce refrain quotidien et matinal du café à six heures. À cette heure, les touristes cuvent leurs vins mauvais et leur nuit dilettante. Il est seul à respirer et pourtant il ne s’ennuie pas. L’ennui c’est la multitude. Il est seul aussi à profiter de cette opalescence, il peut apprécier l’entièreté de cette aube incurable. Cela fait un peu mal aux yeux mais, c’est si bon : aimer Brest le matin.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.