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Les bals de Douvres

De
223 pages
Julie, jeune bachelière toulousaine, est envoyée en séjour linguistique dans une famille d’accueil à Douvres, petite ville de l’Angleterre vertueuse des sixties. D’abord réticente, elle entre peu à peu dans le cercle très fermé d’une société qui dissimule sous son austérité apparente une frénésie de distractions étourdissantes. Dans un style simple et pétillant, Barbara Ogier évoque les étonnements d’une adolescente devant les coutumes étranges de la vieille Albion et son apprentissage de la séduction. Barbara Ogier a déjà publié "Sa lente traversée du mois d'aout". "Les Bals de Douvres" est son second roman.
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2 Titre
Les bals de Douvres

3

Les bals de Douvres
Barbara Ogier
Les bals de Douvres

Roman
5Éditions Le Manuscrit
Paris
























© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-03226-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304032260 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03227-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304032277 (livre numérique)
6 Barbara Ogier




Cela s’est décidé dans la dernière semaine de
Juin. Mon père était de passage à Toulouse, il a
déjeuné avec nous. Je l’ai trouvé vieilli, et triste.
Il évitait de croiser le regard de Maman. Elle,
affichait un faux détachement. Je sais qu’il
l’aime encore. Elle aussi, le sait et ça ne lui fait
ni chaud ni froid.
Après le repas ils se sont enfermés dans le
salon et ils ont parlé. De moi, évidemment, de
mon avenir. Maman est seule à décider. Mais il
a son mot à dire. Peut-être qu’il l’a dit.
En partant il m’a serré contre son cœur. J’ai
failli éclater en sanglots, je sentais bien son
amour, et sa peine. Mais il ne fallait surtout pas
pleurer, il fallait le laisser partir et ne pas ajouter
à son tourment. Il m’a regardée dans les yeux
un moment et puis il m’a dit :
« Petula, tu préfères l’Anglais aux
mathématiques, non ? Tu as bien raison,
l’Anglais, c’est l’avenir… »

Je préparais mon bac philo et si je préférais
l’Anglais aux mathématiques, ce n’était quand
même pas mon but dans la vie.
Pourtant, quand j’ai eu mon diplôme, Maman
m’a dit que l’étape suivante, c’était l’Angleterre.
7 Les bals de Douvres
J’ai compris alors qu’ils avaient décidé ça
ensemble. Ou plutôt que Maman avait
convaincu Papa de m’envoyer là-bas. Mon
premier mouvement fut de balancer mes livres
à travers ma chambre. J’étais furieuse : j’aurais
tant voulu faire Sciences Po, comme mon amie
Françoise.
Mais Papa avait dit : « L’Anglais c’est
l’avenir. »
Alors…
8 Barbara Ogier




Calais, 13 octobre.
L’Invicta est prêt à appareiller. Bousculade.
Brouhaha en langue anglaise. Quelques appels
en français, vite recouverts. A croire que
l’Anglais panique plus vite dans la mêlée. Les
passagers se pressent sur la passerelle et sur le
quai dans le crachin de ce petit matin d’octobre.
Ma mère et moi sommes debout au milieu de
la cohue avec nos valises, un peu perdues. On
nous a donné une lettre pour le Capitaine. C’est
bien joli mais qui peut nous indiquer le
Capitaine ? Moi, dans le fond, je resterais bien
là à regarder et écouter, à humer cet air marin
que je respire pour la première fois. Je
connaissais la mer, la bleue, celle des pays du
sud, qui a l’odeur des pins. Ici l’odeur est celle
des origines du monde.
Je vois ce bateau immense, que l’on va
prendre, si quelqu’un nous conduit vers le
Capitaine. Je ne comprends pas pourquoi ma
mère reste là plantée, il faut avancer, bousculer
tous ces gens.
Il faut dire que tout cela n’a qu’un lointain
rapport avec les berges de la Garonne, ou celles
du canal du Midi que longent les promeneurs
9 Les bals de Douvres
du dimanche. Maman, si je me souviens bien,
n’a pas beaucoup voyagé. Elle est arrivée en
bateau, c’est vrai, de Tunisie, jeune mariée, puis
s’est installée à Toulouse avec Papa et ils n’en
ont plus bougé. Depuis son divorce elle
travaille. Elle gagne mal sa vie - notre vie. Pas
question de voyager.
Alors, elle est déconcertée, c’est normal.
Voilà que la sirène se met à hurler. Je pense
que c’est pour appeler les retardataires, comme
au théâtre après l’entracte. Il faut faire quelque
chose.
10 Barbara Ogier




J’avise un matelot qui arrive à grands pas
pressés et j’arrache des mains de ma mère la
lettre de recommandation pour la brandir sous
le nez du matelot.
Oui, ça marche, puisqu’il s’arrête, me
considère, moi, ma mère et nos valises, puis se
décide : come with me. Il s’empare même des
deux valises et se met à fendre la foule. Avec un
matelot devant, c’est facile. La passerelle est
franchie en un clin d’œil.

Nous voilà installées dans de profonds
fauteuils, le bruit et la pluie sont restés à
l’extérieur, la cabine du Capitaine sent le tabac
dont on bourre les pipes. Les meubles sont bien
entendu en acajou ciré. Un matelot nous
apporte déjà un plateau avec du thé et des
cigarettes, et nous signifie que le Capitaine ne
va pas tarder.

Tout-à-coup j’ai le cœur serré. Je me
souviens brusquement pourquoi nous sommes
là. Faut-il vraiment que j’aille en Angleterre ? Je
sens une vibration sous mes pieds, qui se
communique à tout mon corps et une boule
monte dans ma gorge. Pas le moment. Regarde
11 Les bals de Douvres
le visage de ta mère. Elle attend le Capitaine et
se tient bien droite dans son tailleur gris. Elle
n’a pas touché au thé mais elle a pris une
cigarette. Elle qui ne fume pas. C’est pour avoir
l’air d’une femme libérée. Je n’arrive même pas
à la trouver ridicule. D’ailleurs, elle n’est pas
ridicule. Elle tient la cigarette avec grâce,
comme une star. A quoi pense-t-elle ? Elle ne
me regarde pas. Elle ne parle pas non plus. Se
sent-elle coupable de se séparer de moi ? A-t-
elle du chagrin de me voir m’éloigner ? Elle ne
montre rien. Elle n’a jamais rien montré.


Le Capitaine Payne fait son entrée au
moment où je pense enfin à quitter mon léger
imperméable. A Toulouse, la pluie est une
caresse, un bienfait qui ne dure pas. On ne
porte pas de cirés. Il faudra peut-être que je
m’achète ça, à Douvres.
Lui, le Capitaine, porte un grand ciré noir qui
lui descend jusqu’aux chevilles et dont le
capuchon recouvre la casquette galonnée. Son
second qui le suit comme son ombre, l’aide à
s’en débarrasser et l’emporte, dégoulinant de
pluie.


Maintenant le Captain Payne s’avance vers
nous, ôte sa casquette et s’incline devant
12 Barbara Ogier
Madame. Dans un français inimaginable il
demande si rien ne manque à notre confort. Je
ramasse mes connaissances scolaires pour faire
une phrase, tandis que Madame ne peut rien
faire d’autre que sourire.

Le Capitaine s’est installé dans un fauteuil et
entreprend de bourrer sa pipe. Je le regarde,
fascinée. Le Captain Payne est impressionnant.
Je regarde sa carrure, ses mains étrangement
fines et sa crinière grisonnante, ses traits
dessinés en creux et arêtes très bien répartis. Ma
mère aussi, le regarde.
Mais lui, très à l’aise, ne semble pas le
remarquer. Il nous explique que les Grinsted
qui vont m’accueillir chez eux comme paying
guest, sont leurs meilleurs amis. D’ailleurs sa
femme, Dora - il montre sa photo dans un
cadre posé sur son bureau, et je trouve qu’elle
ressemble à Kim Novack - fait partie du même
club de bridge que Mrs Grinsted.
Peut-être que moi aussi je joue au bridge ?
Oh non mais Maman, elle, est une bonne
bridgeuse. Pour une fois je n’ironise pas sur ce
talent de ma mère ni sur l’ennui profond qui se
dégage de ce jeu.

Madame aligne quelques phrases d’exquise
politesse, en Français bien sûr, indifférente au
fait que le Capitaine Payne n’y entrave que dalle.
13 Les bals de Douvres
Ele met du miel dans sa voix. Cela m’irrite.
Mener une vie irréprochable en compagnie de
sa vieille mère et de ses deux filles, ça donne
quoi ? Une femme qui perd ses moyens devant
un Capitaine.
Mais je m’inquiète pour rien. Son devoir
d’homme du monde accompli, Mr. Payne
secoue sa pipe dans un cendrier, se lève et
remet sa casquette. Ses fonctions l’appellent, il
reviendra tout à l’heure pour nous faire
descendre à quai et retrouver nos hôtes, M. et
Mrs Grinsted.
14 Barbara Ogier




Bientôt une heure que nous avons quitté
Calais.
Je me lève et vais vers la lunette qui donne
sur le pont des premières et d’où l’on peut voir,
loin devant, la coque fendre les eaux grises dans
un tumulte d’écume. Nous sommes déjà loin de
la France.
Le vent balance des paquets de pluie sur les
passagers qui n’ont pas trouvé place dans le
salon enfumé et qui marchent de long en large,
emmitouflés dans leurs vêtements de pluie.
Je regarde se rapprocher les côtes
d’Angleterre. Brumeuses, grises, inhospitalières.
Bientôt les falaises blanches font irruption
comme un mur fantomatique, et puis le port de
Douvres apparaît, sinistre. C’est là que je vais
devoir passer les neufs prochains mois de ma
vie. Et pourquoi Douvres ? Plus tout-à-fait la
France, pas encore l’Angleterre. Même pas
l’attrait de la capitale. Londres encore, eût fait
battre mon cœur.
Sur le quai, Daniel et Marjorie Grinsted nous
attendent, plantés droits devant leur Rover
noire.
15 Les bals de Douvres
137, Buckland Avenue, Dover.
Je pleure tous les soirs. Une fois la porte de
ma chambre refermée je me jette sur mon lit et
j’ouvre les vannes. Ca m’épuise et je m’endors
sans me déshabiller.
Mrs G. a vite compris qu’il fallait
m’empêcher de penser. Tous les jours après le
déjeuner elle sort la Rover et elle m’emmène
visiter les villes voisines, Folkestone, où habite
sa sœur Mrs Marsh, Deal et St Margaret of
Cliffe, plages désertes à cette époque de l’année,
avec leurs falaises livides battues par les vagues.
Nous prenons le thé dans des tea-rooms
sinistres face à la mer, ou bien sur le chemin du
retour dans de charmants cottages où le feu de
bois donne des reflets dorés aux porcelaines.
Mrs.G. me présente à toutes ses amies. C’est
un autre monde. Elles sont âgées, oisives,
coquettes, absolument adorables. Elles vivent
dans des bonbonnières. A Folkestone il y a un
jeune couple dont le mari est français, Christian
de Guinier. Sa femme est enceinte. Ils viennent
souvent prendre chez les Grinsted l’inévitable
cup of tea. Avec lui, je parle français. Le reste
du temps, personne ne me comprend.
16 Barbara Ogier




Les Grinsted habitent une maison jumelle,
absolument identique à toutes les autres
maisons de Buckland Avenue. C’est-à-dire une
maison séparée en deux, dont chaque partie est
la réplique de l’autre.
Comme une tache d’encre dans une feuille de
papier plié en deux, le corps de bâtiment
comprend deux perrons jumeaux, deux portes
d’entrée jumelles, deux bow-windows et à
l’étage, deux autres bow-windows, à petits
carreaux ou non mais copie conforme.
Les jardinets devant les maisons sont, il va
sans dire, exactement de la même superficie
mais nous observons des variantes dans la
qualité des plantations et la disposition des
massifs.
Je me demande quel est l’architecte fou dont
la pensée ambivalente a donné naissance à ce
courant dans lequel se sont engouffrés tous les
architectes anglais du siècle dernier.
Quelle est la fonctionnalité de cette forme
d’habitat ?
Cela donne naissance à un mode de vie
urbaine qui établit les règles des rapports
sociaux sur la base du voisin next-door.
17 Les bals de Douvres
« Mon voisin next-door n’a pas dormi cette
nuit ».
« Si je ne suis pas là, déposez-le chez mon
voisin next-door ».
« Mon voisin next-door a cassé notre
tondeuse à gazon ».
Le choix du voisin next-door étant laissé en
grande partie au hasard, je frémis en pensant
aux drames familiaux que cette promiscuité doit
engendrer à longueur d’année.
Pour les Grinsted, en tous cas, c’est
l’harmonie parfaite. Ni collants, ni grincheux,
les voisins sont de vieux retraités qui ne sortent
que soudés ensemble, accrochés l’un à l’autre,
qui ne demandent aucun service comme ils n’en
rendent aucun.
Un bref salut sur le perron « Nice weather,
isn’t it ? » et de temps en temps à travers le mur
du salon, une brusque montée de son de la
radio car ils sont sourds, sont les seuls signes de
leur voisinage.
Un matin où je les croisai sur le trottoir, moi
rentrant, eux sortant, notre « good morning » à
tous les trois fut absolument synchrone et,
tandis que j’étouffais un rire en montant le
perron, j’entendis le mari crier à sa femme « it’s
the French girl next door ».
18 Barbara Ogier




Marjorie Grinsted - Mrs G. - est petite et
maigre, yeux bleus pleins de malice, cheveux
gris coupés très courts. Elle va sur ses 50 ans et
s’habille comme les dames de l’Armée du salut.
D’ailleurs, l’essentiel de sa journée, en dehors
des moments qu’elle me consacre, se passe à
arpenter le quartier pour rendre service aux uns
et aux autres. Elle est infatigable, toujours le
sourire aux lèvres, jusqu’au soir où retrouvant
son époux, le sourire disparaît pour faire place à
un masque impénétrable.

Daniel Grinsted - Dan, pour tout le monde -
est un amusant bonhomme qui ne ressemble en
rien aux gentlemen compassés de son âge à qui
j’ai déjà été présentée. Grand, un peu voûté, les
yeux bleus lavande, les cheveux gris ébouriffés,
il donne l’impression d’un vieil enfant pris en
faute dont le regard peut passer de
l’étonnement le plus candide à une malice
effrontée. Il paraît qu’il a été ambassadeur de sa
Majesté après la guerre, à Berlin. J’ai peine à le
croire. Pourtant il y a une photo de lui, dans le
salon, avec Anthony Eden en 1951, juste avant
de revenir en Angleterre.
19 Les bals de Douvres
Face à la Martienne que je suis pour lui, il a
opté pour un discours unique dont le ton varie
selon que sa femme, est présente ou pas.
« You must speak English, my girl, you know
you MUST, mustn’t you ? ». Devant Mrs. G.,
les sourcils blonds et embroussaillés sont
froncés, le ton est empreint de sévérité et
accompagné d’un doigt levé. Lorsqu’il se
retrouve seul avec moi, les yeux prennent un
éclair malin et le ton se fait complice. Parfois il
ajoute : « vô devei pâler Anglais, compris ? » et
si je fais mine de sourire, il ajoute « You are a
naughty girl » en s’esclaffant puis il tourne les
talons.
Je l’aime bien.

La première fois que je suis sortie dans la rue
en compagnie de Mrs G. j’ai cru avoir une
grosse tache sur mon manteau et trop de rouge
sur les joues, à voir la tête des gens qui nous
croisaient. Les enfants me fixaient curieusement
puis se retournaient, les femmes me détaillaient
de la tête aux pieds. (Les hommes, en
Angleterre, mettent un point d’honneur à ne
pas regarder les femmes dans la rue, mais là on
voyait que ça leur coûtait).
Qu’est-ce qu’ils ont, à me regarder comme
ça ?


20 Barbara Ogier
Don’t worry, ils remarquent que vous êtes
étrangère.
Ah bon, ça se voit donc tant. Il est vrai qu’à
30 km à peine de la France, tout ici est
différent. Si leur façon de s’habiller est
pathétique on ne s’étonne plus quand on
considère le contenu des vitrines.
Mrs G. est fière de moi. Comme d’un
nouveau-né qu’elle aurait eu sur le tard et qui
aurait brûlé les étapes. A chaque coin de rue,
elle rencontre une connaissance et s’arrête pour
faire les présentations. The French girl est
devenue l’attraction de la ville et le sujet de
conversation autour de la cup of tea. Tout cela
rejaillit sur elle et la comble de joie, mais sans
vanité aucune, car son cœur est pur.
21 Les bals de Douvres




Nous étions seules, Mrs G. et moi, dans le
salon, et pour une fois elle prenait le thé avec
moi au lieu d’aller courir à droite et à gauche à
ses œuvres de charité. Le feu crépitait dans la
cheminée car le froid était arrivé d’un coup, et
les Anglais ne connaissaient pas le chauffage
central.
J’avais pris un livre pour la forme, car ce que
je préférais c’était rester sans rien faire les yeux
dans le vague, à penser à tous les gens que
j’aimais.
Mrs G. brisa le silence.
– Parlez-moi de votre père.
Je levai la tête, étonnée.
– Oui ?
– Je sais qu’il vit loin de vous, mais est-ce
que vous le voyez souvent ?
– Assez souvent, oui… Ou plutôt non, pas
assez souvent.
– Vous l’aimez beaucoup, n’est-ce pas ?
– Oh oui, beaucoup.
– Quand l’avez-vous vu pour la dernière
fois ?
– C’était juste avant mon bac, il était venu
nous voir, Maman et moi, pour nous dire qu’il
s’installait à Monaco.
22