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Les Cabossés

De
201 pages
Les cabossés, ce sont tous ces visages doux amers, de celui d'Anastasia qui n'a pas ses 10 ans, à celui de « Madame Colette », au charmant grand-père perdu dans un monde qui n'est plus le sien. En tout, sept portraits, sept sensibilités au destin bien incertain. Pour certains il semble même qu'il soit déjà trop tard car, de l'autre côté du miroir, le Diable veille au grain et n'entend pas lâcher ses proies!
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2 Titre
Les Cabossés

3 Titre
François Pelletier
Les Cabossés
[1]
Contes et Nouvelles
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02770-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304027709 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02771-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304027716 (livre numérique)

6 Les Cabossés





… j’aime les visages qui ont des fêlures
car ils laissent passer la lumière…
d’après Michel Audiard
7 Les Cabossés
TABLE DES MATIÈRES

1. L’envers du miroir .......................................... 11
2. Anastasia .......................................................... 29
3. L’immortel ....................................................... 49
4. DRH ................................................................. 79
5. Les visiteurs du soir........................................ 97
6. La promenade ............................................... 141
7. Madame Colette............................................ 171
8. L’invitation..................................................... 187


9 Les Cabossés




1. L’ENVERS DU MIROIR
11 Les Cabossés




Quelque part, là haut, 18 h 13…

Le Tout Puissant et son ministre du culte
réformé, le Diable en personne, achevaient côte
à côte leur promenade crépusculaire sur le
grand nuage blanc. Celui du parc de la
Méditation. A cette heure, la Terre était encore
bien dégagée et des milliers de petits éclats
lumineux scintillaient dans la nuit naissante,
adressant aux sœurs étoiles un clin d’œil
complice et presque festif. D’ici la vue était
vraiment magnifique et tout incitait à une
profonde félicité.
A cet instant, pourtant, Dieu se sentait de
fort mauvaise humeur. Son arthrite à la hanche
le faisait énormément souffrir depuis plusieurs
jours et la douleur persistante n’avait fait
qu’empirer dans l’après-midi. Son médecin
personnel consulté en urgence avait dû se
rendre à l’évidence, impuissant. Les onguents
n’apportaient aucun soulagement significatif,
pas plus d’ailleurs que les massages pourtant
administrés avec force application et
dévouement. « Seul un miracle, peut-être… »
avait-il susurré humblement. Mais le Grand
Timonier l’avait aussitôt foudroyé du regard. Il
n’était vraiment pas d’humeur à entendre
13 François Pelletier
davantage de sornettes ! « C’est toujours la
même histoire à chaque fois que je vais ouvrir
les vannes de la mousson d’été. Trop
d’humidité, il y a beaucoup trop d’humidité !
Pour la mousson d’hiver, passe encore, grâce au
vent sec. Mais avec la mousson d’été, c’est une
véritable catastrophe ! » Et plus il maugréait,
plus la douleur se développait, implacable, tout
bonnement insupportable, inhumaine en
somme.
Bien entendu il avait pourtant essayé, au tout
début de la création, de déléguer la tâche à
quelques angelots subalternes. Au fil des siècles,
cependant, la besogne s’était avérée très délicate
et, en définitive, beaucoup trop périlleuse.
Quant à la dernière mission qu’il leur avait
confiée, elle avait tout simplement tourné à la
catastrophe… Il y avait sept ans déjà de cela
mais l’éprouvant souvenir continuait à le
tarauder inlassablement comme si la scène
s’était produite la veille et le simple fait de se
remémorer les ravages du typhon que ses séides
avaient malencontreusement déclenché le faisait
encore frissonner rétrospectivement… Dix huit
mille morts ! L’horreur, un gâchis absolument
consternant ! L’autre diablotin en avait pleuré
de rire sur son épaule, manquant s’étrangler à
deux reprises, et lui avait fielleusement seriné à
l’oreille du Corneille les trois jours suivants
dans une version à peine relookée « Oh rage, oh
14 Les Cabossés
désespoir, oh vieillesse ennemie ! Mon toi !
N’as-tu donc tant vécu que pour cette
infamie… ? Vraiment, je trouve que tu
t’améliores de jour en jour ! » Quelques
secondes de recueillement apparent s’en étaient
suivi avant qu’il se décide à enfoncer le clou
« Finalement, la maturité te réussit très bien, tu
sais. Je me dis, somme toute… oui, je dois
admettre que je n’aurais pas fait mieux que toi
sur ce coup-là ! » Trois somptueuses
flammèches jaune et rouge sang crépitèrent
dans l’instant. Elles trahissaient toute sa
jubilation. « Je te taquine, bien entendu, mais ce
spectacle était vraiment grandiose. Ah, j’en suis
encore tout retourné… » Il en rajoutait,
impitoyable, et virevoltait autour du Maître dans
une danse frénétique et extasiée.
Naturellement, le Père Eternel était devenu
fou furieux mais, au fond, il savait bien qu’il ne
pouvait s’en prendre qu’à lui-même. « Voilà
bien tout ce qui arrive quand on ne rend de
compte à personne » grommelait-il dans sa belle
barbe augustement taillée. « Rien, pas même le
plus petit conseil de surveillance ou
d’administration devant qui me justifier !
Personne devant qui plaider ma cause,
m’expliquer, clamer ma bonne foi pour tenter
d’apaiser ma conscience… » Et c’est dans un
état proche de l’abattement qu’il avait dû mettre
un terme à cette autocritique. « Mon Moi,
15 François Pelletier
comme il est affreux par moments d’être à ce
point intouchable ! » Il avait toutefois décidé en
guise de punition de s’infliger un remords
éternel. Une forme de sanction exemplaire. Puis
il avait pris une grande résolution et jugé, à cet
instant, que la délégation de pouvoir avait des
bornes et qu’elles venaient largement d’être
outrepassées. Les grands principes humanistes
et démocratiques, tout cela était bien joli mais
cela trouvait vite ses limites… « Que les
hommes jouent donc avec leurs hochets
managériaux si cela les amuse ! Pourquoi pas,
après tout, si le cœur leur en dit. Il faut bien
tenter de renouveler de temps à autre les
marques de l’autorité ! Mais pour les choses
sérieuses, non merci, c’est fini, j’ai assez délégué
comme cela ! ». Il était grand temps de remettre
un peu d’ordre dans la Maison et de se reposer
un peu plus sur ses propres compétences pour
retrouver un peu de sérénité. C’était, hélas, sans
compter avec l’arthrite et les tracas
insoupçonnés de la mousson d’été…
Ainsi achevaient-ils à présent leur promenade
sur le nuage de la Méditation, chacun l’esprit
perdu dans ses pensées. « Dommage que tu ne
veuilles pas passer la main, pense donc à tes
rhumatismes. . » lui susurrait in petto le Diable
qui déchiffrait toujours les raisonnements du
Maître avec une justesse confondante. Il prit la
parole et développa son raisonnement, sourire
16 Les Cabossés
en coin, ce qui trahit immanquablement toute
son excitation, avant de conclure « Remarque…
pour une fois qu’on s’amuse comme des petits
fous, c’est à toi de voir ! » Il se tenait le ventre à
deux mains et se retenait pour ne pas trop
glousser. « Oui, vraiment dommage, mais tu vas
bien nous trouver autre chose… Ton
imagination débordante ne connaît pas de
limites. Je te fais confiance… moi ! »
Le Maître, fallait-il le préciser, était bien
embarrassé sur la conduite à tenir. Il choisit de
perdre patience, histoire de masquer un peu sa
confusion. « Cesse donc de pouffer de
contentement à la moindre occasion. Tu
m’énerves à la fin ! Je vais finir par ne plus
pouvoir te supporter. Tu sais que mes colères
peuvent être terribles si je me décide à leur
laisser libre cours ! » Mais le grand Satan se
sentait décidément d’humeur facétieuse.
« J’adore tes colères. . ! » répondit-il en
s’écartant tout juste de quelques pas pour le cas
où… « Quand tu es en colère, tu ne te contrôles
plus et tu es prêt à faire n’importe quoi ! Dans
ces moments là, tu me subjugues au delà de tout
ce que les mots peuvent exprimer. Vraiment ! Tu
deviens tellement captivant quand tu es en rage !
Pour un peu tu me donnerais presque envie de
me convertir à ta cause… » Il marqua une
légère pause. « En fin de compte, poursuivit-il,
toi et moi, nous ne sommes pas si différents
17 François Pelletier
que cela après tout. Les gens font tout un
fromage de nos différences supposées. Mais
tous ces commentaires sont terriblement
simplificateurs et exagérés. Certes, les âmes
simples ont besoin de repères simplistes, c’est
une affaire entendue. C’est bien pour cela,
d’ailleurs, que tu as créé le Bien et le Mal. Je
n’en suis pas dupe. Mais on ne va pas reprendre
indéfiniment cette conversation oiseuse…
Pourtant, moi qui te connais mieux que
personne, je sais que tu as aussi tes petites
faiblesses comme tout le monde… Pour un peu
tu finirais presque par en devenir humain…
Grand orgueilleux, va ! » Le Créateur vacilla un
instant, apparemment touché par la pertinence
du trait. « Oh, nom de Moi ! » s’exclama-t-il en
se massant douloureusement la hanche. « Un
grand orgueilleux. Comment oses-tu me parler !
Attends donc que je t’attrape… Et je te jure que
je vais t’envoyer rôtir dans ton antre pour un
bon moment ! » Lucifer s’écarta de justesse,
agile comme un lièvre, bondissant comme un
cabri tout en continuant à sautiller à ses côtés
« Arrête, tu m’excites, c’est trop bon… ! Et
puis, on ne jure pas, c’est très laid et je te
rappelle que c’est condamné par tes
Ecritures ! ». Bref soupir d’hésitation, feinte
apparente, puis il planta une nouvelle banderille
impertinente : « Pfuitt, remarque, si tu y tiens,
18 Les Cabossés
pourquoi pas après tout ? Et comment te le
dire ? Tiens, j’en brûle déjà d’impatience… »
Le Maître de l’Univers dévisagea son ministre
facétieux avec un mélange d’impatience et de
résignation puis il soupira une nouvelle fois. Il
étendit alors majestueusement son bras droit
dans un joli drapé très élégant tout en claquant
trois doigts qui désignèrent un emplacement à
deux pas de lui. Quelques volutes s’amassèrent
aussitôt et composèrent dans l’instant un banc
et un siège sur lequel il parvint à s’asseoir tout
en retenant une nouvelle plainte. Mais il se
ressaisit et d’un geste souverain retint le Diable
qui s’apprêtait à se faire une petite place à son
côté. « Toi, tu restes debout. Et tu ne m’auras
pas comme cela ! Non mais… Pour qui te
prends-tu ? J’avoue que j’ai encore failli me
laisser prendre à l’un de tes pièges
démoniaques. Eh bien, c’est raté ! Je remballe
ma colère et je décide de te pardonner, une fois
de plus, dans ma grande bonté ! Mais quand,
diable, vas-tu te décider à grandir un peu et
cesser de faire l’enfant à tout bout de champ ? ».
« Oh, moi tu sais. . » et le Diable tourna vers
lui un visage un peu déconfit « Je sais bien que
de toute façon tu n’accepteras jamais de me
confier un rôle différent… Un rôle de premier
plan, j’entends. Alors, je m’amuse comme je
peux … ! Bien sûr, c’est facile pour toi de jouer
19 François Pelletier
au Grand Seigneur ! Tu te gardes toujours le
bon rôle, quoi qu’il arrive ! »
« Oui, je sais, le ciel est injuste, soupira Dieu
pas vraiment apitoyé. Mais que veux-tu ! Il faut
bien que chacun soit à sa place… Moi, je suis
Moi. Et toi, tu restes mon ombre. Fantasque et
parfois fascinante, je te l’accorde. Mais mon
ombre tout de même. C’est ainsi. Je suis parfois
injuste et surprenant dans mes positions, je le
sais ! On me le répète assez souvent comme
cela : Seigneur pourquoi ceci ?, Seigneur
pourquoi cela ? Tu ne vas pas t’y mettre à ton
tour ! Depuis le temps que nous sommes
ensemble, tu ne crois pas que tu as passé l’âge
de ces jérémiades puériles ? » L’espace d’un
instant, il parut perplexe car il songeait en son
for intérieur : « J’ai déjà tellement de soucis à
gérer, si en plus il faut que je m’occupe des états
d’âme de celui-ci, où vais-je, mon Moi ? ». Il se
tourna vers le Diable et le contempla un
moment. « J’aimerais bien t’aider et amender
ton personnage de temps à autre. Ne crois pas
que je prenne particulièrement du plaisir à te
contenir dans ce rôle un peu répétitif et
subalterne, je te l’accorde. Mais comment
voudrais-tu que je m’en sorte si tu n’existais
pas ?… As-tu seulement pris la peine de penser
deux secondes à la question, gros Malin ? »
Il réfléchit encore un moment et son regard
s’éclaira soudain malicieusement. « Et puis n’en
20