Les chemins de l'écriture

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Première partie : Suite sur l'écriture
Deuxième partie : L'écriture et le bonheur
Troisième partie : Le démon du faire, Rainer Maria Rilke, Marie Lenéru, Marcel Proust
Publié le : jeudi 15 janvier 1942
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246794837
Nombre de pages : 264
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DU MÊME AUTEUR
Remarques sur l’Action.
Remarques sur le Bonheur.
Psychologie de l’Immortalité.
La Chose Littéraire.
Commentaires (La Chose Judiciaire. — Lettre à Friedrich Sieburg sur la France. — La Compagne du Créateur. — Lettre familière à l’auteur de Claire. — Le Goût de l’Énigme. — Considérations sur le Roman. — Sur l’Inspiration romanesque).
Introduction a l’ouvrage de Diderot : « Lettre sur le Commerce de la Librairie ».
I
ntroduction aux Cahiers de Montesquieu.
Une Rencontre, Récit.
Traduction : (en collaboration avec Rainer Biemel), Lettres a un jeune Poète, par Rainer Maria Rilke.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions Grasset & Fasquelle, 2011.
9782246794837 — 1re publication
A MON AMIE ALICE TURPIN
PREMIÈRE PARTIE
SUITE SUR L’ECRITURE
JOUIR ET FAIRE
C’est un grand signe d’infortune que de se sentir uniquement né pour faire. Faire, j’entends : construire, œuvrer, marquer de son empreinte, laisser le plus possible de soi-même. Faire, en ce sens, s’oppose à jouir. Un homme parfaitement heureux, quelque doué qu’il soit, ne créerait pas. Quant à celui qui cherche dans une œuvre, inlassablement poursuivie, quelque chimérique unité à sa vie, comme s’il n’avait de « moi » que par elle, il est proprement marqué du malheur. L’homme heureux est divers. Sa seule unité, qu’il ne fait que subir, c’est sa nature particulière, avec ses besoins successifs et contradictoires.
Février 1936.
QUOTIDIEN
Je n’ai jamais écrit que sur la provocation des faits. Chaque jour l’événement est là qui m’attire et me retient, risquant de me détourner du travail interrompu la veille. Il me faut, à tout le moins, en garder quelque trace. Je suis aux ordres du quotidien. Je l’ai toujours été, même bien avant d’écrire, alors que mon copie de lettres d’éditeur était toute ma littérature. Dans le métier qui est le mien depuis trente ans, les journaux n’ont cessé d’être ma pâture du matin, ma première nourriture. Je la prends dans mon lit, sitôt éveillé, près du téléphone qui s’offre à mon impatience. A ma portée ciseaux et colle. Notes hâtivement jetées. Projets d’articles jamais écrits. En ce sens on peut me dire journaliste.
*
J’envie les journalistes. Ils ont l’emploi immédiat du fait. Je veux dire : ils peuvent sur-le-champ s’exprimer sur tout ce qui les a provoqués. Quand ils sont écrivains, ils n’ont pas, comme les autres écrivains, à garder pour un usage à venir ces denrées périssables que sont leurs impressions. Périssables, parce qu’elles enferment un germe de vie, qu’elles sont proprement vivantes quand elles naissent, et par là menacées. Les journalistes les livrent « à l’état naissant », comme l’on dit des métaux quand ils vivent encore. — « Si le poète s’empare de la réalité au présent, déclare Gœthe à Eckermann, s’il traite immédiatement et tandis que l’impression est toute fraîche ce qui vient s’offrir à lui, sûrement il fera quelque chose de bon ; et s’il lui arrive par hasard de ne pas réussir, rien n’est perdu pour cela. » — « Rien n’est perdu pour cela » : je vois deux sens à ce mot si juste. D’abord ce sens : « L’impression a été fixée. Elle a pris sa forme, bonne ou mauvaise. En tout cas elle n’est pas perdue. » Et puis cet autre sens : « Si l’écrivain a échoué, il n’y a pas grand mal à cela. Il ne visait pas très haut. Rien donc n’est perdu pour lui. »
*
J’envie surtout les journalistes parce que leur métier les contraint au rapide et qu’il leur faut accepter la conséquence du rapide, qui est l’imparfait. L’imparfait c’est souvent, pour ceux qui sont doués, le meilleur. Parfaire n’est pas nécessairement faire mieux. Cela tous les peintres le savent. Quant aux écrivains, un trop grand nombre oublient, dans leur lutte avec la forme, l’attrait de l’esquisse, et que le plaisir qu’elle donne vient de celui qu’on y a pris. La joie d’écrire se place dans le premier jet. Peut-être aussi tout à la fin, quand l’œuvre est terminée. Mais alors combien fugace ! Et puis là, c’est plutôt qu’une joie, un contentement ; je dirais presque : un débarras, la possibilité de passer à autre chose. Entre ces deux pôles de la création il y a la lutte, qui est si dure pour la plupart. Pour certains même, elle est si vaine. Leur premier jet valait mieux. Combien ont usé leur temps à parfaire des œuvres, qui n’étaient nés que pour des esquisses ! Parmi eux, quelques-uns en prennent conscience, plus ou moins tardivement. Beaucoup n’en eussent jamais convenu, dont la postérité négligea les ouvrages pour des notes sans prétention qu’ils dédaignèrent de publier.
*
Pourquoi donc les écrivains ne montrent — ils pas leurs préparations à de bon juges, comme font les peintres de leurs esquisses ? On pourrait au moins les arrêter à temps sur le chemin de la perfection. — Je me rappelle le mot si pittoresque d’un homme très simple, un vieux chauffeur, alors que je m’efforçais sur une toile : « Je crois que Monsieur ferait bien de ne plus la chatouiller ! » Le conseil était bon : je commençais à abîmer ma toile. — Ce conseil-là, d’autres me le donnèrent en de semblables circonstances. De là sans doute mon habitude d’arrêter des toiles, qui, selon moi, « venaient bien », à un certain état que je redoutais de ne pas dépasser, et de reprendre mon sujet pour garder ma première esquisse. J’eus rarement à le regretter. La toile avait souvent perdu les fraîcheurs de l’ébauche. « Fraîcheur » est un mot de peintre. Il n’est pas moins heureux en littérature. Fraîcheur, c’est jaillissement, trait, excès pouvant aller jusqu’à l’absurde, ce que l’on n’aurait su arrêter, tout ce qui est « venu », ce qui a précédé l’ordonnance et même cette première censure qui vient de nous-mêmes, souvent bien plus arbitraire que la critique des autres. Pourquoi ne pas nous en remettre davantage aux autres du soin de nous dire en quoi nous plaisons ? Un si grand nombre d’écrivains sont excellents dans des morceaux qu’ils jugent imparfaits pour ceci seulement qu’ils ne leur coûtèrent rien ! Mon métier m’a appris combien, à poursuivre la perfection, perdent le meilleur d’eux-mêmes. Je pense là à C... dont chaque ouvrage n’a pas eu moins de cinq états quand il me le livre, et qui ne peut résister au besoin de le refaire entièrement deux ou trois fois sur épreuves. Il m’a montré certaines de ses préparations. Que de grâces perdues !
Février 1936.
L’ÉCRIVAIN ET L’ÉVÉNEMENT
L’écrivain est un homme qui n’a qu’une chose ou deux à dire dans sa vie, mais qui tient à les dire. Surtout qui tient à les laisser, jugeant qu’il ne serait pas quitte envers la vie s’il ne les laissait pas. Ces quelques choses qu’il ne lui semble pas loisible de garder à lui-même portent le nom d’œuvre. Une œuvre vaut ainsi d’abord par ses limites, ensuite par sa nécessité.
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