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Les Collines de Belleville

De
158 pages

Un « appelé » français né allemand revit ses origines dans l’Allemagne de l’après-guerre, où il cherche une identité définitivement scindée. Conçu comme un testament, ce texte reprend tous les thèmes de l’œuvre de Goldschmidt : l’exil, l’orphelinat, les premiers émois sexuels et, surtout, une vie partagée entre l’Allemagne où il n’a jamais vécu et la France, sa vraie patrie. Tous ces tiraillements, qui fondent la matière même de son écriture, s’ancrent dans l’expérience qu’il fit très jeune dans sa chair : avoir été juif sous le nazisme.


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Présentation

Dans l’Allemagne occupée de 1954, Arthur Kellerlicht, jeune soldat français de naissance allemande, est en garnison à Karlsruhe. À chaque pas, il retrouve les traces du redoutable passé qui aurait pu être le sien et découvre que les paysages du romantisme allemand furent un des théâtres privilégiés de la barbarie.

Le récit se déroule dans une Allemagne à peine émergée de la nuit nazie et nous emmène de Bade à Hambourg, au fil de petites aventures quotidiennes. Cette plongée dans un pays à la fois familier et étranger fait renaître en lui les souvenirs de son enfance en Haute-Savoie, où il resta caché avec d’autres enfants juifs pendant toute la guerre.

Georges-Arthur Goldschmidt

Georges-Arthur Goldschmidt, né en 1928 à Reinbek, est un écrivain et traducteur français d’origine allemande. Pour échapper au nazisme, il est envoyé en France dans un internat de Megève puis caché chez des agriculteurs en Haute-Savoie. Professeur agrégé d’allemand jusqu’en 1992, il est connu pour ses traductions de Nietzsche, Kafka, Handke et Stifter. Il est également l’auteur d’essais sur Molière, Rousseau, Freud, et de récits : La Traversée des fleuves (Le Seuil, 1999), Le Poing dans la bouche (Verdier, 2004), Le Recours (Verdier, 2005).

DU MÊME AUTEUR

UN CORPS DÉRISOIRE, Julliard, 1972.

LE FIDIBUS, Julliard, 1972.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU OU L’ESPRIT DE SOLITUDE, Phébus, 1978.

LA LIGNE DE FUITE, Flammarion, 1984.

UN JARDIN EN ALLEMAGNE, Seuil, 1986.

PETER HANDKE, Seuil, 1988.

NARCISSE PUNI, Plon, 1990.

LA FORÊT INTERROMPUE, Seuil, 1991.

QUAND FREUD ATTEND LE VERBE, Buchet-Chastel, 1996.

MOLIÈRE OU LA LIBERTÉ MISE À NU, Julliard, 1973 ; Circé poche, 1997.

LA TRAVERSÉE DES FLEUVES, Seuil, 1999.

EN PRÉSENCE DU DIEU ABSENT, Bayard, 2001.

LE POING DANS LA BOUCHE,Verdier, 2004, prix France-Culture 2004.

LE RECOURS, Verdier, 2005.

CELUI QU’ON CHERCHE HABITE JUSTE À CÔTÉ, lecture de Kafka, Verdier, 2007.

UN ENFANT AUX CHEVEUX GRIS, conversations avec François Dufay, CNRS, 2008.

À L’INSU DE BABEL, CNRS, 2009.

EN FOND DE VIE, Cécile Defaut, 2011.

LA JOIE DU PASSEUR, CNRS, 2014.

Georges-Arthur Goldschmidt

Les collines de Belleville

récit

Jacqueline Chambon

à Olivier Le Lay

Notre vie est si vaine qu’elle n’est que le reflet de notre mémoire.

François René de Chateaubriand,
Mémoires d’outre-tombe.

 

Bien qu’il tremblât de froid et de peur en pensant aux ongles cruels et longs, au son aigu et sifflant de la baguette et au frisson qu’on sentait au bout de sa chemise en se déshabillant, il éprouvait au-dedans de lui une sensation de plaisir étrange et calme en pensant à ces mains grasses et blanches, propres et fortes et douces.

James Joyce,
Portrait de l’artiste en jeune homme.

I

Une fois arrivé, après avoir changé gare du Nord, il faut chercher sur le plan le quartier Charras, à Courbevoie. Le sursis de cinq ans pour études avait expiré, il fallait faire le service militaire et se présenter au Centre de recrutement le 17 novembre 1953 à quatorze heures. On était en pleine guerre d’Indochine et comme beaucoup d’autres, Arthur Kellerlicht avait vécu dans la crainte d’y être envoyé. Pendant le trajet Pontoise-Paris, en plein soleil d’après-midi, le grand wagon creux à banquettes jaunes avait alternativement été coupé d’ombres ou de grandes clartés en forme de fenêtres. Du dehors, à le voir, il était un voyageur sur le trajet Pontoise-Paris, comme un autre. Personne ne pouvait deviner ce qu’il allait faire. Il était son propre témoin, celui de son « je », s’accompagnant depuis toujours partout où il allait et qui ne le lâchait pas d’une semelle, depuis plus de vingt-cinq ans. Il n’avait pu se débarrasser de ce lui-même qui assistait à tout, savait tout et laissait tout faire.

En sortant de la gare de Courbevoie il fut pris par la lumière de l’après-midi, déjà un peu dorée, d’autres jeunes gens allaient dans la même direction que lui, on ne pouvait se tromper, les longs bâtiments en rez-de-chaussée, aux fenêtres surmontées d’arcatures de briques, c’était bien là. Chacun se donnait l’air de ne pas y aller et marchait d’un pas qu’il ne se reconnaissait pas vraiment, il y pesait l’angoisse et un même poids de tête. Depuis 1950, depuis plus de deux ans, ses peurs, assez veules, avaient commencé, il vivait avec cette crainte constante d’être envoyé en Indochine où la France s’efforçait que rien ne change. On s’y battait dans les marécages et mourait autant que possible sans que cela se sache pour ne pas troubler les salons de l’avenue Bosquet. Cette crainte le meublait, le reste tournait autour. Il épiait le moindre signe, ventre contracté.

Il allait, comme les autres, la poitrine barrée par cette commode à tiroirs qu’il portait au-dedans de lui-même. Elle lui était familière, depuis les punitions d’internat elle ne le quittait pas et pourtant les punitions, il fallait s’y préparer longtemps, l’attente alors pesait à l’intérieur du corps et délivrait de ce chagrin qui lui coupait le souffle, le courbait en deux, lui tranchait l’âme et faisait jaillir les larmes. On en criait de désespoir, à la pensée des parents, des jouets laissés, des arbres du jardin. La pesée de poitrine avait pris le relais.

Une multitude de minuscules pensées, si courtes qu’elles semblaient hors du temps, tournaient en lui, se superposaient sur un fond uni, sur cette étrange sensation de déportation presque neutre. Il suffisait de se laisser faire. On n’était plus qu’objet et pouvait se laisser aller à l’étrangeté de la constatation, assister à ce qui allait arriver dans les couloirs peints en vert militaire.

La cour était gigantesque, d’une grandeur de place, partout des bouquets de jeunes gens, penchés les uns vers les autres et qui parfois avaient des mouvements brefs et se regroupaient comme pour se protéger. De tous côtés, un horizon de chantiers, et d’immeubles, entre lesquels s’amorçaient de nouveaux paysages, des bruits se répercutaient plus ou moins longs sur la rumeur de fond, camions qui passaient, planches qui tombaient et on enviait tous ceux qui étaient dehors. Il venait des comparaisons qu’on n’osait pas encore faire, toutes les impressions on se les gardait pour plus tard. Il lui semblait être un locataire qu’il accompagnait pour ne pas le laisser seul à visiter le lieu.

Il se fit mouvement dans la foule dispersée, comme un courant au milieu des eaux, plus resserré de bras portant des valises. Lui, Kellerlicht, n’en avait pas, il n’avait rien. C’était le départ, valises s’entrechoquant on leur fit traverser la Seine au pont de Neuilly, en plein vent de voyage, aux surprises d’horizon. On les fit attendre sur un quai souterrain, sous une voûte basse en courbe. Tout le monde parlait à voix un peu atone, prise d’attente. Tout le monde fut surpris du métro aux wagons gris qu’on ne connaissait pas. On les fit monter tassés les uns contre les autres, embarrassés. Le métro roulait très vite et les stations passaient comme des enveloppes de lumière. On fut étonné de l’immensité des caves de la gare de l’Est. Des lieux de ciment, faits pour les départs des armées et des convois de prisonniers ou de déportés. C’était étrange de monter dans un train « spécial » et des comparaisons venaient, presque obscènes puisqu’on ne risquait que quelques mois d’absence, quelques mois de « classes » puis de « coinçage de bulle ».

C’est qu’à la veille de l’adolescence, en 1943, il avait bien failli être déporté, du fait de ses origines. Il s’était figuré le long d’une haute clôture de fils de fer barbelés, gamelle à la main, émerveillant les autres déportés de sa haute intelligence et de la force de conviction de sa piété car Jésus était son grand ami. Il ne doutait de rien et surtout pas de son éminence que ne démentaient pas même les innombrables mises au pain sec, les agenouillements sur règle carrée et les fessées bimensuelles à la badine préparée par l’impétrant en personne.

Le train roulait lentement, tournant dans le couchant orangé autour de Strasbourg, de gare de triage en gare de triage, le long d’établissements militaires rouillés qui faisaient penser à la guerre de 14-18, comme si la seconde n’avait pas laissé de traces.

On n’était plus qu’objet, mais on se sentait emporté par l’Histoire comme à la veille de grandes batailles. Pour la première fois de son existence, il se sentit légitime, parmi tous ces autres que le même destin attendait : dix-huit mois de service militaire, il appartenait à la même chose, il allait « servir la Nation », rien ne le différenciait plus d’autrui. Il allait avoir un destin anonyme. Ils allaient en garnison en Allemagne, à Casseroue (Karlsruhe), disait la rumeur et lui que tout ce qui était armée ou militaire répugnait eut tout à coup le sentiment de quelque chose de juste : on empêchait ainsi tout retour du nazisme en Allemagne, cette belle illusion réparait tout. Le train aurait pu partir de Drancy, les derniers convois avaient, peut-être aussi, contourné Strasbourg.

L’hiver 1953-1954 fut extrême, à Karlsruhe la température descendit souvent à – 10 °C, le matin se levaient de gigantesques soleils. On était emporté en camion bâché, comme sur les photographies dans le paysage couvert de gelée blanche, le café de la roulante brûlait les doigts et on s’émerveillait d’exister. On montait la garde aux « Munitions », entre deux parois barbelées, et c’était comme si l’Histoire allait vous surprendre au moindre bruit. Il était l’un de ceux, assez rares, qui ne se plaignaient pas de la bouffe, quand il y avait des nouilles, il faisait le tour des tablées pour avoir du rab et avec sa « solde » il s’empiffrait au « Foyer de garnison », à la jonction de la Waldhornstrasse et de la Kaiserstrasse, devenu pizzeria depuis. Pour la première fois de sa vie, dès qu’il eut une permission, il y mangea des escargots à la coquille au reflet doré, un peu verts et moussants, disposés dans le poêlon de grès à douze trous, jamais encore il n’avait goûté à ce beurre fondant mêlé de persil. Bien sûr, ils étaient importés de France par cartons énormes qu’on allait chercher à la gare, la banoffe* comme l’appelaient les soldats.

Dès les premiers jours, ses origines allemandes s’étaient répandues comme une traînée de poudre, il avait été convoqué au bâtiment d’entrée, dans les bureaux, sans même savoir saluer correctement. Des employés avaient été intrigués par le contenu d’une caisse destinée au régiment, précisément des escargots qui fuyaient par les déchirures de l’emballage. On l’avait pris pour traduire. En compagnie d’un sous-officier, on l’avait envoyé en jeep à la gare : un fronton en arrondi à la fois impérieux et sobre en surmontait la façade, percé de cinq longues et étroites fenêtres, il prêtait au garde-à-vous, au déploiement de drapeaux à croix gammée. C’était étrange et troublant de voir, tel quel, un bâtiment vers lequel s’étaient rendus tant de visages inquiets ou complices. Sous cette voûte claire faite de milliers de cubes de verre avaient attendu les centaines de Juifs de la ville qu’on allait déporter à Gurs, par convois successifs, avant de les envoyer à Auschwitz. Nulle trace de cette angoisse plus compacte que la plus compacte des matières, il en restait à peine le souvenir, on y avait entendu les beuglements des jeunes nazis de noir vêtus ou les braillements des SA.

Puis un autre matin, lors d’un des premiers appels auxquels Kellerlicht assistait, les « appelés » se disposèrent en carré, derrière la grille on voyait les passants. Le sous-officier de garde lut les ordres de service, parmi eux une invitation à la troupe pour le deuxième jour de Noël, dans une famille allemande. En Allemagne, cette fête, la plus importante de l’année, dure deux jours. Il s’agissait de se concilier la population allemande, à la différence de ce qui s’était passé après la Première Guerre mondiale. On eût dit qu’il fallait s’excuser des crimes qu’on n’avait pas commis.

Kellerlicht fut le seul volontaire : il y avait une dizaine de propositions et l’une d’elles venait de la Grenadierstrasse, juste en face de la caserne. Il était curieux d’être ainsi ramené au plus profond de ce qui était allemand, en citoyen français en service militaire, en uniforme et donc en pleine démonstration publique d’appartenance citoyenne et politique. C’était l’un de ces paradoxes qui orientent la ligne de vie et ramènent à la surface cet entre-deux de la mémoire.

Derrière une porte lourde, à deux battants garnis de ferrure qui donnait sur une entrée sombre, un intérieur en rez-de-chaussée dont les fenêtres ouvraient sur la caserne. Kellerlicht s’était toujours étonné de ces habitations en rez-de-chaussée, il suffisait d’enlever le mur et on était au lit dans la rue avec table de salle à manger et linge sale. L’habitation, pour lui, c’était toujours surélevé ou sur jardin.

On s’étonna, bien sûr, de son allemand parfait. Un militaire français qui parlait comme un livre. Il se justifia par les vagues origines alsaciennes de sa famille, sans se rendre compte que son accent « pointu », celui d’Allemagne du Nord, ne trompait personne. Il se lança dans de longues explications qu’il s’était fabriquées d’avance car le mot lui brûlait les lèvres comme une tare inavouable qui, infailliblement dévoilerait le reste, la cupidité, le rejet, l’usure, les mauvaises habitudes, le vice. Il était de ceux qu’on aimait poursuivre, qu’on aimait entendre haleter, de ceux qui affolés se prennent les pieds dans leur parapluie et qu’on piétine avec plaisir, il était de ceux qu’on laissait vivre, mais qu’on pouvait rattraper dès qu’on voulait et qui pouvaient toujours servir pour les travaux pratiques. Le spectacle en valait la peine ; c’était autorisé, on pouvait laisser aller le jus de bras, on vous frappait ça en plein visage et on en écrasait les lunettes avec le talon, en le tournant bien. Il suffisait de se rappeler 1933.

Qu’avaient-ils pu voir dans leur rez-de-chaussée, pendant toutes ces années, de 1933 à 1945, se souvenaient-ils de ces corps verticaux en attente derrière des grilles, peut-être avaient-ils entendu des rumeurs et vu passer des camions bâchés ? Comment avaient-ils fait pour que rien ne leur soit arrivé ? Ils avaient traversé cette consistance de l’air faite d’appréhension de menace, de cet air où tremblait imperceptiblement le souffle des innombrables déportés.

Ce second jour de Noël, le 26 décembre : c’était comme s’il voulait revoir les gestes, les bruits, les odeurs et les couleurs qui avaient entouré son enfance allemande. On l’avait chassé à dix ans de chez lui car mal né, mais les Noëls avec leur Stille Nacht, heilige Nacht étaient restés en lui, au point de lui tirer des larmes. Tout s’était maintenu tel quel, odeurs de branches de sapin brûlées et de bougies, odeurs chaudes, pleines aussi des saveurs des sucreries du Fressteller,des assiettes de carton coloré garnies de petites pâtisseries en pain d’épice. Noël, cela avait été le surgissement derrière le sapin de paysages futurs qui semblaient se dessiner sur le fond de tapisserie.

C’était une excursion ethnologique dans un passé qui n’était plus le sien. Autour de la table, les parents, d’allure protestante, avec les visages qui convenaient, déjà grisonnants, et le fils et la fille de la maison, adultes déjà, mais sans enfants ; l’appartement un peu sombre, meublé en arrondi avec fauteuils à gros bras, au cendrier en baudrier, sur bande de tissu brodé, comme si souvent en Allemagne, la théière avec bavoir. Tout était soigné en lourd sombre, de bonne facture.

Voilà donc l’Allemagne retrouvée, celle des gestes de son enfance puisqu’il la savait prise dans la mignardise, les nains de jardin, le Teetrinken, et les préparatifs de Noël. On l’accueillit avec amitié dans une salle de séjour qui ouvrait, à doubles battants coulissants laqués de blanc avec poignée intégrée en cuivre jaune, sur la salle manger. Il y avait un grand sapin décoré de Lametta,comme il se devait, de cheveux d’ange en métal brillant, de boules et d’oiseaux de verre coloré et d’un grand nombre de bougies dont les petites flammes produisaient ce qu’on nomme ein Flirren, un multiple vacillement de lumières dont s’élevait l’odeur de sapin, c’était l’enfance revécue et lorsque Stille Nacht, heilige Nacht (Douce Nuit, sainte nuit) se mit à retentir sur le tourne-disques, les larmes lui vinrent à entendre l’infinie douceur de cette langue désormais criminelle qui avait si bien servi, dans toutes ses combinaisons possibles, à organiser le meurtre d’innocents, de coupables, de voleurs, d’escrocs, de saints, d’humains, tout simplement, cette merveilleuse langue de son enfance qu’il avait plus de sept ans durant cachée, recouverte, sans jamais lui laisser la moindre place pour rentrer en lui. Elle était là intacte, en attente, toute prête.

À l’occasion du baccalauréat on l’avait remis dedans, à coups de feuilles ronéotypées jaunies et mal tapées pleines de mots parfois longs d’une ligne, épais, savants et solennels, il n’en avait pas oublié une syllabe, elle était en lui, terrifiante et douce, avec tout ce qu’il fallait savoir pour faire la mort. Heureusement, ses hôtes ne semblèrent pas remarquer son trouble et on put en toute quiétude déplorer les horreurs de la guerre, déplorer les malheurs de l’Europe, se lamenter sur ceux de cette pauvre Allemagne à laquelle le Führer avait tant fait de mal.

« Vous savez, jeune homme, nous étions tous dans l’émigration intérieure, nous nous étions retirés en nous pour ne pas participer », ce qui ne devait pas empêcher de prendre part à l’effort de guerre du Reich. Chacun était bien obligé de « vaquer à ses occupations », la dénonciation était devenue la substance de ce pays, la moindre intonation pouvait donner lieu à une arrestation, tout le monde vivait sur la pointe des pieds. Et lui, Kellerlicht, bien à l’abri derrière ceux qui avaient risqué leur vie pour lui, qu’aurait-il fait ? Seuls ceux qui avaient connu la peur pouvaient en juger.

Ils soulignèrent leur opposition résolue, dès la première heure : aber was sollten wir denn machen oder sollten wir sofort eingesperrt werden, vielleicht sogar nach Osten verschleppt? (Vouliez-vous qu’on nous déporte nous aussi à l’Est ? Une parole imprudente suffisait et on pouvait se retrouver en camp de concentration.) Même prendre le tramway n’était pas sans danger.

C’est ce qu’il avait déjà entendu dire, à chaque visite à sa famille allemande, aux environs de Kiel, sur la Förde, la longue entaille de la mer Baltique, en pleine campagne. On y accédait par bateau à vapeur blanc avec fenêtres et bancs à l’intérieur, tout en travers de la Förde où d’anciens cuirassés rouillés piquaient du nez. Les préposés au vapeur de banlieue vous sortaient leur petit ponton d’accostage à rampe à chaînes et saluaient les « autorités » qu’ils connaissaient d’un sonore « Guten Morgen Herr Professor » ou d’un « Gutenmorgen Herr Ministerialdirektor », mais ne descendaient guère en dessous.

Quand un jeune garçon rencontrait un adulte, il devait étendre le bras, tout droit, et tenir la tête plus bas que le bras, les jeunes filles faisaient des Knicks, des sortes de révérences qui les faisaient disparaître, puis réapparaître. C’était dans une verdure pleine de chênes et de vent, une banlieue convenable avec pavillons de brique « pimpants » bien soignés, à la fin des années 1930 pour faire honneur au Führer, ce Führer tant aimé, présent au fond de toutes les pensées, qui ne vous quittait pas d’une semelle, que vous retrouviez dans la moindre clôture neuve, dans la nouvelle chicane de la guerre, le Führer qui s’était tant dévoué en Russie et avec qui les Alliés avaient été si méchants, lui qui ne voulait que le bien de l’Allemagne et qui pour ce faire avait, à juste titre, gazé les mauvaises herbes et la vermine. La menace était partout présente, le camp de concentration de Kaltenkirchen tout proche.

La sœur aînée de Kellerlicht avait tenté de se sortir de ce qui restait de ses « mauvaises origines » en épousant un aryen, un universitaire, ils s’en étaient bien tirés, ils avaient craint le pire. Maintenant, il s’agissait de se réhabiliter, de montrer qu’on n’en était pas, car enfin, si on est venu arrêter et exterminer femmes et enfants, c’est donc qu’ils y étaient pour quelque chose. La famille fit tout pour qu’on ne la croie pas faire partie de ces gens-là. C’est tout juste si elle ne plantait pas, en souvenir, sur le balcon, le drapeau non pas à croix gammée, mais celui, national, barré de noir blanc rouge, et qu’on leur avait interdit de hisser en ce temps-là puisqu’ils n’étaient pas aryens pur sang. Mais ces temps étaient enfin passés et le beau drapeau libre : noir, rouge, jaune de la jeune République fédérale était trop évident pour avoir besoin d’être hissé.

Ce qui, par « mésalliance »Mischehe, par mélange des genres, lui était resté de famille, ne cessait de rappeler sa piété protestante et ne commençait jamais un repas sans dire, yeux baissés : Du,lieber Jesus segne was Du uns bescheret hast (Toi, bien-aimé Jésus, bénis ce que Tu nous as offert). On ne savait trop qu’y faire de la persécution des Juifs ou des « débiles » ou Tsiganes.

Il avait à l’esprit un pan de manteau noir et des jambes en fuite, un bruit de canne cassée, de chute sur le trottoir ou de porte de magasin qui claque, ce jour où on refusa de servir son père, pourtant un monsieur en chapeau avec ruban.

Il gardait à l’oreille le bruit double mêlé de vibrations de verre et, les yeux levés sur son père, il voit son humiliation, comme si toute sa vie était remise en cause, ses yeux agrandis ; il sut du coup que tout était possible. Il avait bien perçu la volonté d’amoindrissement, de rapetissement. On avait eu tellement honte.

Son attention revint à ses hôtes. Ils parlaient beaucoup des malheurs de l’Allemagne, mais fort peu de celui des déportés de toute sorte.

Qu’auraient dit ses hôtes si accueillants s’ils avaient été témoins de la scène ? Peut-être auraient-ils fait mine de ne rien voir comme tout le monde. Kellerlicht sentait leur sympathie et pourtant il n’osait pas leur avouer ses « mauvaises origines ». Ils lui parlaient, justement, des DP, des displaced persons, de ces victimes de bombardements ou de ces réfugiés un peu courbés, aux yeux inquiets, qui déambulaient perdus dans les gares à la recherche des « Centres d’accueil ». On voyait des enfants pancarte au cou que les passants étaient chargés d’orienter vers les « Bahnhofsmissionen », ces missions de gare, qui les aiguillaient vers les orphelinats de Bavière. Depuis la fin (malheureuse, bien sûr) de la guerre, en mai 1945, ils connaissaient des pannes de chaudière. Mais, comme on était en plein « Wiederaufbau », en pleine reconstruction, on avait amputé le beau terrain de golf, lequel descendait en légère pente jusqu’au bras de mer, sous le bruissement des grands arbres et formait un petit paysage. On y avait bâti, sur modèle hitlérien, des maisons pour les Flüchtlinge, les réfugiés expulsés des territoires de l’Est, Mecklembourg, Brandebourg ou Prusse-Orientale qui, heureusement, avaient fait oublier les camps de concentration dont tout le monde connaissait l’existence et devinait qu’on n’en revenait pas.

En octobre 1945, on avait expulsé tous les habitants allemands des territoires annexés par la Pologne et la Russie. Les journaux tels les Kieler Nachrichten (les Nouvelles de Kiel), l’un des principaux organes de presse plus ou moins absorbés par le parti néonazi, reproduisaient presque tous les jours des photos qui, comme celles de l’Exode 1940, montraient des êtres dont les regards étaient tournés vers l’horizon indéfini, comme sur les vues de Buchenwald libéré. Les attitudes semblaient naturelles, au premier abord, mais si on regardait bien, elles étaient un peu décalées, les épaules trop penchées, prises dans l’angoisse qui murait la poitrine, la position assise mal assurée sur des paniers en osier avec serrures dans lesquelles on glissait une barre de fer, à travers les fermoirs, avec un cadenas au bout. C’étaient toujours les femmes qui tiraient. Il lui revint l’image de sa mère à genoux, ouvrant et fermant la malle du départ, et toujours le même grincement du couvercle, tout ce qu’elle y mettait elle le retirait après dans l’espoir que l’adieu ne serait pas.

Chassés à jamais de chez eux, les exilés voient encore le blanc des bouleaux au mince feuillage qui bordent, de plus en plus pâles, le grand chemin tout droit qui s’infléchit peu à peu, à la rencontre de villes inconnues. Sur presque toutes les photos, les exilés traînent un Leiterwagen, une charrette à timon mobile, en bois, à claire-voie, de la taille d’un sac de pommes de terre et de la hauteur d’un enfant, il s’y entasse valises à la verticale, bicyclettes ou petits meubles. D’autres fugitifs portent plusieurs sacs sur le dos, certains horloge ou tableaux. Toute la détresse, toute l’épouvante du monde défilaient sur les images.