Les contes de la bombarde

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Le rôle de l’Ankou est de convoyer les âmes des défunts vers l’au-delà. Un aigle millénaire, un instituteur, un hérisson, un pêcheur à pied, un cheval blanc se trouvent sur son chemin. Par les landes et les océans, et jusqu’au cœur même de l’enfer, ils vont l’un après l’autre affronter ce terrifiant personnage. Mais l’un d’entre eux, ou le grand saint Ourzal lui-même, saura-t-il le vaincre ?

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782746635586
Nombre de pages : non-communiqué
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Vous avez tous, bien sûr, entendu parler du grand saint Ourzal. Comme vous, je croyais tout savoir de sa vie et de ses hauts faits. Pourtant, j’ai toujours été un peu sceptique sur cette litanie de prodiges, communément tenue pour vérité défini-tive et qui lui tient lieu de biographie. J’ai donc décidé de reconstituer, sans aucun préjugé, la véritable histoire de l’illustre personnage qui fait la fierté de notre paroisse, et de retracer avec circonspection et impartialité le cours de son existence. Et comme les critiques ne manqueront pas devant une tentative aussi ambitieuse, je me suis astreint à une démarche d’enquête d’une rigueur irréprochable. Appliquant le pré-cepte du doute méthodique cher au père de la philosophie comme à tout historien digne de ce nom, je n’ai retenu que les déclarations de témoins directs, soigneusement choisis par-mi mes amis les plus proches, et donc dignes d’une confiance totale. Qui, en effet, mettrait en doute la parole de Fanch, Marcel ou Louis, qui sont depuis des années mes fidèles partenaires de belote au café du port ? L’un d’eux a-t-il jamais été pris en flagrant délit de tricherie, du moins par un procédé d’une indécence propre à ridiculiser ses adversaires ? Et, lorsque nous battons les cartes, ne leur arrive-t-il pas de temps à
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autre de mêler un peu de limonade à leur vin rouge, ce qui, vous en conviendrez, est un gage indiscutable de frugalité et de rigueur morale ? Vous ne manquerez pas d’objecter qu’aucun d’entre eux n’a personnellement connu le grand Ourzal. Je vous le concède. Mais tout ce que je vais rapporter, ils me l’ont conté avec une conviction et une sincérité évidentes, le tenant eux-mêmes de personnes dignes de toute confiance. En outre, lorsque le moindre soupçon effleurait mon esprit, j’ai effectué entre leurs déclarations les recoupements appropriés. Et, si vous me pardonnez cette comparaison au-dacieuse, c’est ainsi que procèdent les exégètes pour dépar-tager les quatre évangélistes. Et viendrait-il à l’esprit de quiconque l’idée de mettre en doute les Saintes Écritures ? Je pense ainsi avoir rassuré les plus sceptiques sur l’au-thenticité des faits que j’ai reconstitués et dont je vais main-tenant vous rentre compte. Assez de légendes, trêve de balivernes, foin de calembre-daines, halte aux fariboles, billevesées et coquecigrues. Place à l’Histoire. * Il a débarqué chez nous un matin de printemps. Pour être bien honnête, je dois admettre que je n’ai pu déterminer avec précision en quelle année, car les témoi-gnages sont contradictoires sur cette question, qui est, assurément, mineure et subalterne. Trois faits sont cependant établis avec certitude. e Le premier est qu’on était au milieu duVIsiècle, et plus précisément entre l’an 547 et l’an 554. Le deuxième est qu’on était un lundi.
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Le troisième est que ces détails sont sans importance. En ces temps et en cette saison, il était fréquent de trou-ver sur nos rivages, déposées par la marée, de grandes vasques de granite. Après chaque coup de vent de noroît, la mer en abandon-nait deux ou trois sur l’estran et nul ne s’en étonnait. Comme toute épave, selon la tradition, chacune de ces vasques ap-partenait au premier qui la découvrait, pour peu qu’il eût le réflexe d’y déposer deux branches de chêne entrecroisées. À vrai dire, peu de gens s’y intéressaient, car il ne suffisait pas de les trouver. Il fallait aussi en avoir l’usage et, surtout, être capable d’en prendre possession. Pour ce qui est de leur utilité, il était vite apparu qu’elles pouvaient constituer de robustes mangeoires pour les porcs ou de spacieux abreuvoirs pour les chevaux. De là naquit cette habitude de les baptiser « auges », ce qui, comme nous le verrons, est tout à fait inapproprié. En revanche, les transporter n’était pas une mince affaire, car même quatre hommes vigoureux n’auraient pu les dé-placer d’un pouce. Lorsque l’auge était échouée sur une plage accessible aux attelages, elle était donc hissée sur des rondins à l’aide de le-viers, puis tirée par six chevaux. Mais si, par malchance, elle était prisonnière des rochers, il fallait attendre qu’une marée favorable la remît à flots. Un intrépide montait alors à bord et à l’aide d’un grand aviron la dirigeait vers une grève plus abordable. Des esprits plus frivoles que ceux de nos ancêtres armo-ricains se seraient étonnés de ces étranges épaves, mais eux ne s’attardaient pas sur ce genre de question. Un jour, un vieil homme qui passait pour sage avait d’ail-leurs avancé une explication.
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