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Les Désenchantées

De
442 pages

Immense succès à sa parution en 1906, ce dernier roman de Pierre Loti raconte les rencontres clandestines d’un romancier français avec trois jeunes Ottomanes révoltées par la vie cloîtrée qui leur est imposée. Écrit dans une langue fluide et élégante, ce brillant exercice d’autofiction, qui avait ravi les Orientalistes par son histoire d’amour exotique et ses magnifiques descriptions de Constantinople, est avant tout un roman politique d’une grande modernité narrative, qui plaide pour l’émancipation de la femme musulmane.


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Le point de vue des éditeurs

Constantinople, 1901. Un romancier français, André Lhéry, se voit convié à des rendez-vous clandestins par trois jeunes Ottomanes voilées – la troublante Djénane et ses cousines Mélek et Zeyneb –, qui lui confient les souffrances causées par leur vie cloîtrée. Entre ces personnages s’établit bientôt un subtil jeu de séduction.

Écrit dans une langue élégante, bâti sur une structure narrative résolument moderne, ce roman né d’un chassé-croisé entre fiction et réalité a connu un immense succès à sa parution en 1906. Il a ravi les amateurs d’orientalisme par son histoire d’amour exotique et ses magnifiques descriptions de Constantinople. Mais Les Désenchantées est avant tout le récit d’une révolte, qui plaide en faveur de l’émancipation de la femme musulmane et offre du harem au début du xxe siècle une vision bien éloignée des clichés et des fantasmes.

Pierre Loti

Pierre Loti, de son vrai nom Julien Viaud (1850-1923), est un écrivain français, officier de marine, influencé dans son œuvre par ses nombreux voyages autour du monde.

Pour l’écriture des Désenchantées, inspiré d’événements réels, il fut à son insu le jouet d’une rocambolesque supercherie dont Alain Quella-Villéger révèle la face cachée dans sa passionnante enquête, Évadées du harem (Babel no 1308).

pierre loti

Les Désenchantées

roman des harems turcs contemporains

préface de Bruno Vercier et Alain Quella-Villéger

ACTES SUD

Préface

Imaginons. Vous ne savez rien – en 2015, ce n’est pas invraisemblable –, rien ou si peu de Pierre Loti, de sa carrière littéraire, de son œuvre et vous ouvrez ce volume au titre démodé : Les Désenchantées (mais Les Bienveillantes, était-ce tellement plus moderne ?). À quoi allez-vous être sensible ?

Sans doute, d’abord, au caractère composite, très patchwork, de ce roman par lettres, conte oriental avec longues et belles descriptions d’Istanbul, scènes pittoresques de la vie quotidienne, navigation en caïque sur le Bosphore… Et puis, vous apprécierez sans doute la construction retorse d’un récit qui semble se tisser au gré des désirs des personnages eux-mêmes, ces trois femmes voilées soufflant au héros-romancier vieillissant qu’est André Lhéry (il n’en a, au début, guère envie) l’idée du livre à venir, qui devra être une évocation de l’existence contradictoire des “harems contemporains”. Les femmes y reçoivent une éducation à l’européenne, mais ne jouissent d’aucune liberté et ne sont finalement que des poupées entre les mains des hommes. Vous apprendrez bien des choses sur ce qu’était, au début du xxe siècle, la condition malheureuse des Turques, ces “désenchantées’’, étude d’un certain milieu social qui se transforme peu à peu en un roman d’amour tragique.

Surtout, vous allez découvrir une étrange histoire de fantômes, où des fantômes vivants, “trois fantômes noirs”, célèbrent le culte d’un fantôme mort, celui de Medjé, jeune amante autrefois adorée par le romancier André Lhéry et qui a donné son nom au livre tellement lu et relu par les trois inconnues qu’elles ont eu envie d’en rencontrer l’auteur. Serait-ce donc là le vrai sujet du livre : comment la lecture d’un roman peut infléchir l’existence de quelques Emma Bovary du Bosphore.

Il faut aller plus loin. On peut parler d’une histoire fantastique, une véritable histoire de double, car, progressivement, Djénane, celle qui la première a écrit à Lhéry, celle qui reste le plus longtemps mystérieuse, va se substituer au fantôme de Medjé – elle aussi est circassienne, elle aussi a les yeux verts, les cheveux nattés de la même façon, elle aussi est malheureuse –, ressemblances qui charment et épouvantent Lhéry. Elle va revivre l’histoire de Medjé et, ce faisant, rendre à Lhéry sa jeunesse (une scène étonnante où celui-ci semble avoir trente ans) ; lui rendre aussi le pouvoir de créer qui l’avait déserté. Il écrira donc ces Désenchantées voulues par le trio voilé : on n’est pas si loin de Proust et de son narrateur décidant, à la fin d’À la recherche du temps perdu, de se mettre à écrire le texte que le lecteur vient de terminer !

Vous vous direz alors que ce Pierre Loti est un auteur bien surprenant, et vous voudrez en savoir davantage. Vous apprendrez que son premier livre, Aziyadé, paru en 1879, mettait en scène les amours d’un officier de la Marine britannique, surnommé Loti, avec une femme de harem, Aziyadé. Et que cet amour de jeunesse – effectivement vécu auprès d’une femme d’Orient nommée Hatidjè – est comme le mythe fondateur de toute l’existence de l’aspirant de marine Julien Viaud, qui deviendra l’écrivain Pierre Loti. Vous comprendrez très vite que “l’écrivain célèbre” des Désenchantées, André Lhéry, n’est autre que le masque transparent de Pierre Loti, son double. Celui-ci, revenu à Constantinople entre 1903 et 1905, profita d’ailleurs de ce séjour pour s’emparer secrètement de la stèle funéraire de Hatidjè en vue de l’installer dans sa maison de Rochefort – où elle se trouve toujours…

Peu à peu, vous réaliserez que ce “roman” si romanesque est peut-être bien, lui aussi, une histoire vraie vécue par Loti durant ces deux années turques ! Et, en même temps, une réécriture dAziyadé. Mais aussi d’un autre récit, Fantôme d’Orient (1890), dans lequel Pierre Loti racontait son retour à Constantinople pour savoir ce qu’était devenue Hatidjè, apprendre qu’elle était morte et se rendre sur sa tombe – dans le même cimetière qu’il visite cette fois avec les trois “fantômes noirs”. Le roman de 1906 est comme une extension des livres précédents ; les motifs sont les mêmes, descriptifs ou affectifs : la silhouette du vieux “Stamboul’’ se découpant sur le ciel avec ses minarets et les dômes de ses mosquées, les promenades sur le Bosphore et la Corne-d’Or, les journées aux Eaux-Douces d’Asie ou d’Europe, les cimetières, les flâneries dans les petits cafés où l’on fume le narguilé, le charme des vieux quartiers, au soleil, sous la pluie, sous la neige au petit matin, au soleil couchant… Autant de thèmes sur lesquels l’écrivain se livre à de brillantes et nouvelles variations, en peintre impressionniste reprenant le même sujet sous des éclairages changeants.

Vous commencez à vous perdre dans tous ces noms et surnoms ?

Donc, il y a Julien Viaud, qui, dans Aziyadé (d’abord publié sans nom d’auteur), s’appelait Harry Grant, mais que les autres personnages nommaient “Loti’’, ou aussi “Arif-effendi’’ quand, habillé en Turc, il habitait le quartier saint d’Eyüp (dans Les Désenchantées, lorsque Djénane demande à André Lhéry de prendre un nom turc, au cas où ils seraient arrêtés par la police, il déclare : Arif-Bey !). Dans son roman suivant, Le Mariage de Loti (1880), l’écrivain encore anonyme racontait qu’à Tahiti le héros avait été baptisé “Loti’’, nom d’une fleur polynésienne. Et puis, “l’auteur d’Aziyadé” avait fini par devenir “Pierre Loti’’ en publiant Le Roman d’un spahi (1881).

Les trois dames, elles aussi, ont une fâcheuse tendance à changer de nom : d’abord “Zahidé, Néchédil, Ikbal”, puis “Djénane, Zeyneb et Mélek”. Djénane, prénom d’origine persane, signifie “bien-aimé(e), amant(e),” ; elle, la mal aimée, mais la bien aimante du roman – de l’homme Lhéry comme de ses sœurs musulmanes. En arabe, Mélek signifie “ange”, et Zeyneb est le prénom de deux des épouses de Mahomet. On verra plus loin que cette chaîne des métamorphoses onomastiques, que ce jeu de masques, est loin d’être terminé… Et rappelons que le nom d’Aziyadé avait une origine persane signifiant “libre”, “affranchie”.

Un vrai roman romanesque donc, avec harems, amours impossibles, mort inéluctable, mais aussi un orientalisme déconcertant : décors art nouveau, bibliothèques européennes, vêtements à la dernière mode de Paris : c’est sans doute ce mélange d’ingrédients qui fit, à la parution, le succès du livre, le plus célèbre de son auteur, vingt ans après le si breton Pêcheur d’Islande. Un étudiant parisien témoigne alors : “Avec l’enthousiasme de nos vingt ans, nous nous arrachions LaRevue des Deux Mondes où paraissait le livre merveilleux”, en feuilleton du 15 mars au 15 juin 1906, puis en librairie le 11 juillet.

Vous avez bien suivi cet imbroglio entre fiction et réalité, entre roman et autobiographie ? Attention, le plus étonnant reste à venir ! L’histoire réelle est elle-même le résultat d’une incroyable mystification. Le 10 septembre 1903, Pierre Loti arrive à Constantinople, pour la sixième fois de sa vie nomade. À cinquante-trois ans, académicien célèbre, capitaine de frégate nommé commandant du petit navire de l’ambassade de France Vautour, son arrivée fait grand bruit. Son attachement à Istanbul, au peuple turc, à l’islam, est connu. Ce séjour, le plus long de tous ses séjours turcs (il ne quittera son poste que le 24 mars 1905), s’il nous vaut une magistrale série de photographies par notre écrivain, lui vaut surtout une série de rendez-vous clandestins avec trois femmes voilées dont il ignore tout.

Deux sont turques, la troisième est une journaliste française. Marc Hélys, née Hortense-Marie Héliard, à Saint-Nazaire (1864-1958), fille de capitaine au long cours, est devenue Marie Lera à la suite de son mariage avec un ambassadeur mexicain né à La Havane (dont elle s’est séparée, depuis). Précocement lancée dans une vie d’action militante et de voyages, elle veut, lorsqu’elle arrive sur le Bosphore, en avril 1904, dénoncer la condition des femmes de Turquie. Elle décide d’utiliser Loti comme porte-voix de sa cause et, pour l’y intéresser, de l’entraîner dans une machination qui commence par une lettre au célèbre écrivain. Elle sera Djénane, dans le roman. À Constantinople, elle a lié amitié avec les sœurs Noury-Bey : Zennour (1884-1925 ?) et Nouryé (1887-1965), petites-filles d’un Français jadis établi dans l’Empire ottoman, le comte de Chateauneuf, devenu musulman sous le nom de Rechad-Bey, et filles d’un des ministres du sultan Abdül-Hamid. Zennour se fait passer pour Zeyneb (Loti lui conservera ce prénom) ; Nouryé devient Neyr pour les besoins de la supercherie (Mélek, sous la plume du romancier).

Le trio obtient un premier rendez-vous avec Loti, le 16 avril 1904 ; d’autres suivent, étalés jusqu’au 14 mars 1905. Une année entière pour obtenir que la victime, si consentante, se lance dans l’écriture d’un livre militant. Rien n’indique que Loti eut jamais vent de cette supercherie même si, à deux reprises, dans le roman, il y est fait allusion. Des rumeurs courront selon lesquelles Djénane n’était pas morte, ou même qu’elle n’avait pas existé. Les deux sœurs dénieront tout fondement à ces allégations. Et Marc Hélys attendra la mort de Loti pour dévoiler, en 1924, L’Envers d’un roman.Le secret des “Désenchantées”révélé par celle qui fut Djénane. Alors, pour ce livre d’un nouveau genre, on pourrait proposer un terme nouveau, celui de… “mystifiction’’ !

Et pourtant, lecteur, ce roman au titre désuet, écrit par un auteur mystifié, est un véritable roman engagé. On peut, en effet, on doit lire Les Désenchantées comme un récit polémique, un manifeste abordant des questions sociales délicates, celle du statut de la femme dans la société ottomane, celles du mariage, du harem, des droits à une vie plus libre, à l’émancipation. Ce regard porté sur le livre n’est pas une vision rétrospective des choses ; le journaliste Victor Giraud y vit immédiatement “un plaidoyer en faveur du féminisme musulman” (La Revue des Deux Mondes, 1er juin 1906). L’intellectuel turc Reched Safvet, convaincu de l’excellence de ce “tableau exact de l’Orient”, s’adressa directement au romancier pour lui rapporter l’état de sa réception dans le monde turc : “Vous avez révolutionné Constantinople” (lettre du 20 août 1906).

Mais, plus fort encore, sachez que le roman profita à sa publication d’une caisse de résonance médiatique tout à fait étonnante : ce “fait divers’’, quelques semaines plus tôt, annoncé à la une du Petit Journal du 4 février 1906 : “Scandale à Constantinople – deux jeunes musulmanes s’évadent d’un harem” !

Début janvier 1906, deux des “désenchantées’’, Zennour et Nouryé Noury-Bey, quittent en effet secrètement Constantinople. Ce n’est certes pas la première fois que le train sert à une telle fuite ; pourtant, l’aventure singulière qui commence alors offre le privilège d’être authentique, dangereuse, et ce sont des femmes qui s’y jettent… Avec leur complice Mirième, les fugitives sillonnent l’Europe, Belgrade, Nice, Paris, Venise, Londres, la Suisse, la Russie, et font la “une’’ de la presse internationale ; le drame familial devient affaire d’État. Le critique littéraire Henry Roujon les interpelle : “Savez-vous bien que votre aventure est une date de l’histoire moderne ? Vous venez de briser de vos poings mignons une muraille de barbarie. Plus d’une de vos sœurs en servitude passera désormais par la brèche. Vous êtes de grandes révolutionnaires” (Le Figaro, 22 février 1906).

Désenchantées ou révolutionnaires ? En tout cas, figures attachantes aux destins opposés, croisant ensuite d’autres femmes marquantes : outre Marie Lera, la journaliste britannique et féministe Grace Ellison, la poétesse Renée Vivien. Et quelques hommes célèbres, en plus de Pierre Loti : Rodin, Barrès, Farrère…

À la dernière page d’une édition du roman de Loti, Zennour ajoutera un jour de sa main le mot “Fin’’, suivi de la date, “8 janvier 1906”. Leur fuite constitue ainsi, à ses yeux, le véritable épilogue des Désenchantées, son passage à l’acte en quelque sorte. Ces deux histoires, la “fausse”, littéraire mais pas seulement, et la vraie, privée mais pas seulement, sont indissociables.

Des Désenchantées à ces “évadées du harem’’ subsiste le souvenir d’une étonnante mystification littéraire, sans équivalent, tant par sa complexité, son exotisme, sa teneur politique, que parce qu’elle est à l’origine d’un best-seller atypique, qui n’a rien perdu de son charme, ni de sa force. Le charme et la force d’un vrai roman de Loti, car, il convient de le préciser, au-delà des jeux de masques et des mystifications, il s’agit bien d’un livre écrit par un auteur qui a imprimé sa voix inimitable aux lettres reçues, reprenant, modifiant, coupant, ajoutant, etc. On retrouve toutes ses hantises, le temps qui passe, la fin des choses et de la vie, la nostalgie de ses jeunes années, son amour de la Turquie, sa sympathie pour l’islam.

Œuvre étrange à plus d’un titre, tout à la fois ancrée dans son époque et annonciatrice de recherches plus proches de la nôtre : ces personnages en quête d’auteur, ce roman dans le roman, cet alliage indécidable de vérité et de fiction, tout cela fait des Désenchantées un livre infiniment actuel…

Bruno Vercier

Alain Quella-Villéger

À la chère et vénérée et angoissante mémoire de Leyla-Azizé-Aïché Hanum, fille de Mehmed Bey J… Z… et de Esma Hanum D… née le 16 Rébi-ul-ahir 1297 à T… (Asie Mineure), morte le 28 Chebâl 1323 (17 décembre 1905) à Ch… Z… (Stamboul).

Pierre Loti

Avant-propos

C’est une histoire entièrement imaginée. On perdrait sa peine en voulant donner à Djénane, à Zeyneb, à Mélek ou à André, des noms véritables, car ils n’ont jamais existé.

Il n’y a de vrai que la haute culture intellectuelle répandue aujourd’hui dans les harems de Turquie, et la souffrance qui en résulte.

Cette souffrance-là, apparue peut-être d’une manière plus frappante à mes yeux d’étranger, mes chers amis les Turcs s’en inquiètent déjà et voudraient l’adoucir.

Le remède, je n’ai, bien entendu, aucune prétention à l’avoir découvert, quand de profonds penseurs, là-bas, le cherchent encore. Mais, comme eux, je suis convaincu qu’il existe et se trouvera, car le merveilleux prophète de l’Islam, qui fut avant tout un être de lumière et de charité, ne peut pas vouloir que des règles édictées par lui jadis, deviennent, avec l’inévitable évolution du temps, des motifs de souffrir.

Pierre Loti

Première partie

I

André Lhéry, romancier connu, dépouillait avec lassitude son courrier, un pâle matin de printemps, au bord de la mer de Biscaye, dans la maisonnette où sa dernière fantaisie le tenait à peu près fixé depuis le précédent hiver.

“Beaucoup de lettres, ce matin-là, soupirait-il, trop de lettres.”

Il est vrai, les jours où le facteur lui en donnait moins, il n’était pas content non plus, se croyant tout à coup isolé dans la vie. Lettres de femmes pour la plupart, les unes signées, les autres non, apportant à l’écrivain l’encens des gentilles adorations intellectuelles. Presque toutes commençaient ainsi : “Vous allez être bien étonné, monsieur, en voyant l’écriture d’une femme que vous ne connaissez point.” André souriait de ce début ; étonné, ah ! non, depuis longtemps il avait cessé de l’être. Ensuite chaque nouvelle correspondante, qui se croyait généralement la seule au monde assez audacieuse pour une telle démarche, ne manquait jamais de dire : “Mon âme est une petite sœur de la vôtre ; personne, je puis vous le certifier, ne vous a jamais compris comme moi.” Ici, André ne souriait pas, malgré le manque d’imprévu d’une pareille affirmation ; il était touché, au contraire. Et, du reste, la conscience qu’il prenait de son empire sur tant de créatures, éparses et à jamais lointaines, la conscience de sa part de responsabilité dans leur évolution, le rendait souvent songeur.

Et puis, il y en avait, parmi ces lettres, de si spontanées, si confiantes, véritables cris d’appel, lancés comme vers un grand frère qui ne peut manquer d’entendre et de compatir ! Celles-là, André Lhéry les mettait de côté, après avoir jeté au panier les prétentieuses et les banales ; il les gardait avec la ferme intention d’y répondre. Mais, le plus souvent, hélas ! le temps manquait et les pauvres lettres s’entassaient, pour être noyées bientôt sons le flot des suivantes et finir dans l’oubli.

Le courrier de ce matin en contenait une timbrée de Turquie, avec un cachet de la poste où se lisait, net et clair, ce nom toujours troublant pour André : Stamboul.

Stamboul ! Dans ce seul mot, quel sortilège évocateur !… Avant de déchirer l’enveloppe de celle-ci, qui pouvait fort bien être tout à fait quelconque, André s’arrêta, traversé soudain par ce frisson, toujours le même et d’ordre essentiellement inexprimable, qu’il avait éprouvé chaque fois que Stamboul s’évoquait à l’improviste au fond de sa mémoire, après des jours d’oubli. Et, comme déjà si souvent en rêve, une silhouette de ville s’esquissa devant ses yeux qui avaient vu toute la terre, qui avaient contemplé l’infinie diversité du monde : la ville des minarets et des dômes, la majestueuse et l’unique, l’incomparable encore dans sa décrépitude sans retour, profilée hautement sur le ciel, avec le cercle bleu de la Marmara fermant l’horizon…

Une quinzaine d’années auparavant, il avait compté, parmi ses correspondantes inconnues, quelques belles désœuvrées des harems turcs ; les unes lui en voulaient, les autres l’aimaient avec remords pour avoir conté dans un livre de prime jeunesse son aventure avec une de leurs humbles sœurs, elles lui envoyaient clandestinement des pages intimes en un français incorrect, mais souvent adorable ; ensuite, après l’échange de quelques lettres, elles se taisaient et retombaient dans l’inviolable mystère, confuses à la réflexion de ce qu’elles venaient d’oser comme si c’eût été péché mortel.

Il déchira enfin l’enveloppe timbrée du cher là-bas, – et le contenu d’abord lui fit hausser les épaules : ah ! non, cette dame-là s’amusait de lui, par exemple ! Son langage était trop moderne, son français trop pur et trop facile. Elle avait beau citer le Coran, se faire appeler Zahidé Hanum, et demander réponse poste restante avec des précautions de Peau-Rouge en maraude, ce devait être quelque voyageuse de passage à Constantinople, ou la femme d’un attaché d’ambassade qui sait ? ou, à la rigueur, une Levantine éduquée à Paris ?

La lettre cependant avait un charme qui fut le plus fort, car André, presque malgré lui, répondit sur l’heure. Du reste, il fallait bien témoigner de sa connaissance du monde musulman et dire, avec courtoisie toutefois : “Vous, une dame turque ! Non, vous savez, je ne m’y prends pas !… ”

Incontestable, malgré l’invraisemblance, était le charme de cette lettre… Jusqu’au lendemain, où, bien entendu, il cessa d’y penser, André eut le vague sentiment que quelque chose commençait dans sa vie, quelque chose qui aurait une suite, une suite de douceur, de danger et de tristesse.

Et puis aussi, c’était comme un appel de la Turquie à l’homme qui l’avait tant aimée jadis, mais qui n’y revenait plus. La mer de Biscaye, ce jour-là, ce jour d’avril indécis, dans la lumière encore hivernale, se révéla tout à coup d’une mélancolie intolérable à ses yeux, mer pâlement verte avec les grandes volutes de sa houle presque éternelle ; ouverture béante sur des immensités trop infinies qui attirent et qui inquiètent. Combien la Marmara, revue en souvenir, était plus douce, plus apaisante et endormeuse, avec ce mystère d’Islam tout autour sur ses rives ! Le Pays basque, dont il avait été parfois épris, ne lui paraissait plus valoir la peine de s’y arrêter ; l’esprit du vieux temps qui, jadis, lui avait semblé vivre encore dans les campagnes pyrénéennes, dans les antiques villages d’alentour, – même jusque devant ses fenêtres, là, dans cette vieille cité de Fontarabie, malgré l’invasion des villas imbéciles, – le vieil esprit basque, non, aujourd’hui il ne le retrouvait plus. Oh ! là-bas à Stamboul, combien davantage il y avait de passé et d’ancien rêve humain, persistant à l’ombre des hautes mosquées, dans les rues oppressantes de silence, et dans la région sans fin des cimetières où les veilleuses à petite flamme jaune s’allument le soir par milliers pour les âmes des morts. Oh ! ces deux rives qui se regardent, l’Europe et l’Asie, se montrant l’une à l’autre des minarets et des palais tout le long du Bosphore, avec de continuels changements d’aspect, aux jeux de la lumière orientale ! Auprès de la féerie du Levant, quoi de plus morne et de plus âpre que ce golfe de Gascogne ! Comment donc y demeurait-il au lieu d’être là-bas ? Quelle inconséquence de perdre ici les jours comptés de la vie, quand là-bas était le pays des enchantements légers, des griseries tristes et exquises par quoi la fuite du temps est oubliée !…

Mais c’était ici, au bord de ce golfe incolore, battu par les rafales et les ondées de l’Océan, que ses yeux s’étaient ouverts au spectacle du monde, ici que la conscience lui avait été donnée pour quelques saisons furtives : donc, les choses d’ici, il les aimait désespérément quand même, et il savait bien qu’elles lui manquaient lorsqu’il était ailleurs.

Alors, ce matin d’avril, André Lhéry sentit une fois de plus l’irrémédiable souffrance de s’être éparpillé chez tous les peuples, d’avoir été un nomade sur toute la terre, s’attachant çà et là par le cœur. Mon Dieu, pourquoi fallait-il qu’il eût maintenant deux patries : la sienne propre, et puis l’autre, sa patrie d’Orient ?…

II

Un soleil d’avril, du même avril, mais de la semaine suivante, arrivant tamisé de stores et de mousselines, dans la chambre d’une jeune fille endormie. Un soleil de matin, apportant, même à travers des rideaux, des persiennes, des grillages, cette joie éphémère et cette tromperie éternelle des renouveaux terrestres, à quoi se laissent toujours prendre, depuis le commencement du monde, les âmes compliquées ou simples des créatures, âmes des hommes, âme des bêtes, petites âmes des oiseaux chanteurs.