Les Destins parallèles

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Ophélie est une jeune libraire dans le Paris de 2007, elle a du mal à trouver sa place dans le monde, mais est heureusement guidée par Max, qui lui présente des immigrants d’Afrique de l’ouest. Elle tombe amoureuse d’Ansoumane, un sans-papier lié à un crime sordide. Oanell habite le village de Madenig, en Bretagne, en 321 avant J.-C. Considérée comme potentiellement dangereuse, elle maîtrise l’écriture, une science réservée aux druides, et tente de faire changer les choses et défendre le Bien. Les destins de ces deux femmes hors-normes, au caractère fort, se croisent dans ce roman où le merveilleux côtoie les questions d’actualité concernant pauvreté et démocratie.
Publié le : lundi 11 avril 2016
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EAN13 : 9791026204930
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Julie Grenon-Morin

Les Destins parallèles

roman

 


 

© Julie Grenon-Morin, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0493-0

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

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Couverture par l’auteure © Julie Grenon-Morin – Fotolia.com

Tous droits réservés

 

PROLOGUE

321 avant J.-C.

 

L’âge de fer. Bretagne. Les Celtes occupaient la majorité de l’Europe et même au-delà pendant plusieurs siècles. Le règne de l’Empire romain mit un terme à ces peuplades qui vivaient en harmonie avec la nature. L’avènement du christianisme les acheva définitivement. Fort heureusement, certaines traditions subsistent encore de nos jours, peu nombreuses en comparaison de la puissance du savoir druidique de jadis. Pire, une quantité dérisoire d'informations nous est parvenue…

 

 

 

 

Écrire, c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres.

– Blaise Cendars

 

Nous sommes toujours en danger de magie.

– Emily Dickinson

 

CHAPITRE I
OPHÉLIE

 

 

Le quartier Port-Royal

2007 après J.-C.

 

Son long foulard rayé rose et orange qui flottait dans son dos, Ophélie se hâtait entre les passants de l'artère Port-Royal. Les rues de Paris, glissantes comme trop souvent après la pluie, s’harmonisaient dans des tons de gris. Le sang de la Parisienne battait au même rythme que la ville, toujours excitante et stressante. Les passants levaient des yeux surpris sur sa vive allure et sa folle chevelure. Encore en retard à son travail. Elle entendait déjà la voix de Max, le propriétaire, la sermonner. Ophélie savait qu’il ne pourrait pas la renvoyer, quoique… Elle connaissait bien le libraire, depuis tout ce temps qu’elle était à son service. Elle oubliait souvent, fâcheuse habitude, de programmer son réveille-matin ou bien elle s’attardait devant la télévision en mangeant. Quitter son travail n’était pas envisageable non plus. À vingt-deux ans, elle commençait tout juste à sentir une certaine stabilité dans sa vie, due en partie à son emploi. Bien que Max aurait pu penser qu’elle se souciait peu de travailler pour lui, tellement son enthousiasme s'exprimait de manière subtile, elle tenait à demeurer à la boutique pour l’instant. La jeune femme n’arrivait pas à se projeter dans le futur. Elle ne parvenait pas à concevoir sa vie avec un plan prévu. Elle s’assurait ainsi un bonheur relatif.

Les gens se promenant ce matin-là, à la limite du cinquième et du treizième arrondissement, aperçurent une jeune fille à l’allure bigarrée et une chevelure rousse frisottée et épaisse. Les moins dupes remarqueraient une fine strie noire qui échappait déjà à la teinture. Ophélie s’orienta à gauche sur la rue Pierre-Nicole. Plus que quelques pas à franchir pour atteindre le portique vert profond de la boutique à la peinture défraîchie. Max l’attendait les bras croisés derrière une pile de livres qui lui arrivait à l’abdomen. Elle battait tous les records avec quarante minutes de retard. L’horloge du magasin affichait donc dix heures quarante. Le propriétaire ne prenait plus la peine de l’appeler sur son portable, car il savait qu’elle se pointerait d’une manière ou d’une autre.

« Je crois qu’il est inutile de dire quoi que ce soit.

— Désolée, prononça-t-elle d’une petite voix, je suis tombée sur…

— Les accrocs de ta vie hasardeuse ne m’intéressent pas. »

Malgré ce ton et ces mots crus, Max n’était pas méchant. Il avait seulement le bon fonctionnement de sa boutique à cœur. Il ne souhaitait pas s’énerver plus et perdre ainsi une énergie précieuse. Ophélie savait qu’il ne pouvait pas empêcher sa personnalité généreuse de percer avant toute chose, même si elle lui causait parfois du tort. Sa seule présence dans la librairie en tant qu’employée avait d’abord constitué un acte de charité envers elle. Il y a trois ans, elle était parvenue à un état déplorable et sa vie n’avait tout simplement plus de sens. Son emploi lui avait procuré une certaine dignité. Désormais, le petit magasin ne pouvait plus se passer d’Ophélie, tant pour sa vitalité que pour l’empreinte indélébile qu’elle y avait laissée.

La jeune fille demeurait chez sa marraine, Diane, où habitait également Deborah, la sœur de Diane. Au cours d’un grave accident, Élizabeth, la sœur aînée de Diane et la mère d’Ophélie, perdit la vie en même temps que son père et sa mère, alors que le bébé n’avait que quelques mois. La tâche revint à Diane de prendre soin du bébé. Personne ne connaissait l’identité du père, car Élisabeth n’en avait soufflé mot à personne. Diane terminait alors ses études de médecine et, à vingt-trois ans, elle avait dû déployer énormément d’effort pour concilier son nouveau rôle de mère-substitut et son plan de carrière.

La plus jeune des trois sœurs, Deborah, n’aidait en rien à la situation. Elle se plaignait sans arrêt de tout ce qui se produisait autour d’elle. À ses yeux, le bébé d’Élisabeth gâchait sa vie et elle n’était rien de plus qu'une erreur monumentale, une irrégularité. Au fil des ans, il apparut clairement à Ophélie que la plus jeune de la maison n’était pas elle-même, mais bien sa tante. Deborah vivait sans gêne aux dépens de sa sœur. Dès que cette dernière tournait le dos, elle la critiquait méchamment. Elle passait ses journées à regarder la télévision et à s’empiffrer. Il y avait déjà longtemps que Diane avait cessé de la pousser à quoi que ce soit d’autre. Un jour, encouragée par sa sœur, elle avait trouvé un petit emploi. Son manque de respect le lui fit perdre le jour même.

Au plus profond d’elle-même, Diane se sentait coupable de tout, elle qui, au contraire, portait toute la famille à bout de bras. Jour après jour, elle espérait en un avenir meilleur pour Ophélie et Déborah. Elle leur avait servi de réconfort à la mort de ses parents, mais elle représentait aussi une certaine forme de réussite. Diane était tout de même extrêmement fière de sa famille. Elle se flattait de supporter ces deux femmes, écorchées par la vie, incapable de voir, cependant, que la sienne l’était tout autant. En bon médecin, Diane passait son propre intérêt en second, tant au travail qu’à la maison. À quarante-deux ans, elle ne s’investissait pas dans un couple. Elle jugeait qu’elle ne retirait jamais autant de satisfaction qu’en tant que mère-substitut. Diane prenait son rôle de tutrice avec un très grand sérieux. Trop, en fait. La surprotection de la marraine pour sa filleule l’avait étouffée. À cause de ce trop-plein qui en résultait, la jeune fille cherchait désespérément un endroit où fuir, là où elle pourrait s’affirmer en tant qu’individu. N’étant pas particulièrement douée pour aucune matière scolaire, sauf peut-être les arts, domaine dans lequel elle ne mettait pas d’effort, ni dans rien d’autre, elle se laissa aller et se réfugia dans la drogue. Elle fréquenta des gens peu respectables qui l’attirèrent dans des affres effrayantes. Ophélie avait atteint un stade de repli complet sur elle-même, elle qui avait tant besoin de se faire valoir. Elle avait alors dix-huit ans.

 

La monotonie

La journée d’Ophélie se déroula comme toutes les autres. Quand elle avait été engagée chez Max, au tout début, elle supportait mal les heures à la boutique, qui, pour elle, s’étiraient sans fin. Lorsqu'elle fermait à clé en compagnie de Max ou seule, en début de soirée, elle n’arrivait pas à croire qu’elle ait pu passer au travers de si longs moments. Elle regardait souvent par la fenêtre du commerce, espérant y détecter quelque chose de plus intéressant que les piles de livres poussiéreux. Il faut dire qu’il n’y avait pas foule dans la petite boutique. Le plus souvent, des clients réguliers revenaient par fidélité. La concurrence se faisait rude, car Paris est peuplée par une myriade de librairies, devenant un peu banales à cause de leur nombre. Les gens du quartier, par habitude, ressurgissaient aux mêmes endroits pour se procurer ce dont ils avaient besoin. Parfois seulement, un nouveau visage curieux pointait son nez au lieu de travail d’Ophélie.

Depuis ces premières semaines de langueur à se demander si elle ne trouverait pas mieux ailleurs, la jeune femme s’était habituée au rythme lent, au point que les journées filaient comme un rien. Max et elle devinrent très proches. Ophélie découvrait peu à peu le caractère excentrique de son patron. En apparence rangé, étriqué même, il cachait un tempérament rebelle aux idées préconçues. Le libraire ne tarda pas à affirmer ses convictions gauchistes qui finirent par déteindre sur Ophélie. Max collectionnait les objets représentant le communisme russe. Pour ne pas déplaire à ses clients, il ne portait pas ses t-shirts rouges décorés d’une étoile jaune. Il racontait souvent à Ophélie comment il s’était procuré tel ou tel objet de son « musée du communisme », comme il l’appelait. Elle savait par contre que Max cultivait une passion qui se limitait à son appartement et qu’il ne pouvait en aucun cas se montrer violent ou révolutionnaire. Ses penchants, il faut bien l’avouer, conservaient quelque chose d’enfantin. Ses réunions communistes entre copains demeuraient plus un prétexte de rencontre qu’autre chose. Max, Ophélie l'avait remarqué, n’était pas vraiment quelqu’un de brave. Sinon, se disait-elle, il ne passerait pas autant de temps dans une librairie aux allures démodées.

« C’est mardi, aujourd’hui. Tu iras à ta réunion communiste ?

Oui, la séance a lieu chez moi cette fois. Je vais enfin pouvoir échanger mon drapeau de l’U.R.S.S. contre un képi du temps de Staline. Un de mes amis me l’a promis. »

L’écoutant à peine, Ophélie avait décroché dès qu’elle avait senti que Max répondrait plus longuement que par oui ou non.

« Tu sais, mon drapeau, il a flotté au-dessus d’un bâtiment officiel à Stalingrad. Plutôt chouette, non ? », ajouta-t-il avec enthousiasme, voyant qu’Ophélie ne réagissait pas.

Ophélie feuilletait distraitement un traité sur les symboles, prêtant laborieusement l'oreille à son patron. Celui-ci lui tourna le dos, constatant qu’il valait mieux s’adresser au mur. La jeune femme, depuis quelques jours, déprimait un peu. L’idée que sa vie se déroulait presque exclusivement entre la boutique et chez elle, la rendait maussade. Son existence, songea-t-elle, était devenue monotone, calculée. Elle rejeta immédiatement la pensée qu’il lui fallait un copain. Elle s’effrayait de s’ouvrir ainsi et craignait de laisser quelqu’un entrer aussi intimement dans sa vie. Bref, elle revendiquait son indépendance de toutes ses forces. Bien sûr, elle avait connu quelques garçons, surtout des amis, comme elle un peu hippies, mais ils se révélaient toujours décevants. À tout coup, Ophélie prenait conscience qu’elle ne trouvait pas la force de se donner entièrement. Voilà pourquoi elle se contentait de la routine.

Ophélie, par moments, croyait savoir ce qu’elle désirait, puis cette impression s’envolait ; elle pensait que là résidait le problème. C’était plutôt insensé : elle pouvait, même devait obtenir ce qui lui convenait, à son cœur et à son âme tout entière. Elle tâchait de créer de l’espace pour un conjoint, sa personnalité ne contenant pas la moindre trace d'égoïsme, mais ignorait comment elle pouvait s'y prendre. En s’endormant le soir, il lui arrivait parfois de pleurer de longs moments, se sentant seule. La réalité d’être pleine et entière par le fait de donner à une autre personne, elle ne pouvait que l’imaginer, mais cela demeurait une idée trop complexe à mettre en pratique. À certaines périodes, elle se fermait complètement à toute approche, ayant totalement perdu confiance en l’amour. Elle ne levait plus les yeux sur personne. Puis, un inconnu lui redonnait courage par un clin d’œil ou un mot gentil.

Tous les clients ne se valaient pas, Ophélie en était persuadée. Certains affichaient cette attitude polie, repassée. Ceux qui vous saluent, vous remercient et vous souhaitent une belle journée. Ceux qu’Ophélie, dans un élan, aurait presque enlacés, tant elle les aimait. Il faut dire que ces derniers se raréfiaient. Elle classait parmi ceux-là ce vieux professeur d’université, Noir avec des cheveux blancs immaculés de chaque côté de son crâne. Il semblait à la libraire que ce personnage possédait un sourire qui savait tout conquérir. Elle ne voyait rien d’autre que la rangée de dents blanches qu’il affichait. Cet homme aurait pu être son grand-père. Elle l’aurait grandement apprécié, vu qu’elle ne n’en avait jamais connu aucun. Il y avait aussi la catégorie des clients rageurs, comme cette Chinoise qui se croyait tout permis. Même si Ophélie savait qu’elle ne devait pas laisser ternir sa journée par de telles personnes, cela était plus fort qu’elle de se sentir un peu morose après ce genre de micro- tempête. L’Asiatique, contrairement au vieillard, affichait une moue rébarbative. Si elle ouvrait la bouche, elle grognait ou se plaignait avec un accent dont il fallait se tordre les oreilles pour le comprendre. Le monde est fou, pensa Ophélie, entre deux grognements inaudibles.

 

Déborah et Diane

Quand elle rentrait le soir, Ophélie préparait le repas avec Diane quand celle-ci n’était pas de garde à l’hôpital, ce qui lui arrivait plus souvent que les autres médecins. Cette professionnelle, toujours, se dévouait plus que quiconque en offrant beaucoup de son temps. La marraine d’Ophélie choisissait consciencieusement des aliments bons pour la santé. La jeune femme approuvait, quoique moins exigeante qu’avant, sur l’importance de consommer les meilleurs. Déborah refusait catégoriquement de manger quoi que ce soit qui n’avait pas été frit au préalable. Par souci pour sa forme physique, Diane lui offrait d’autres choix, bien qu’elle se doutait de la réponse qu’elle allait recevoir. Elle savait alors qu'elle serait boudée le restant de la soirée et que sa sœur l’accuserait de ne pas la laisser vivre comme elle l’entendait.

À l'occasion, Déborah piquait une colère intense qui donnait à Ophélie le goût de partir en courant de la maison, tant elle était exaspérée par les cris. Déborah inventait de nombreux prétextes pour hurler. Diane, qui ne voulait rien voir, aurait dû soupçonner sa sœur de crises pathologiques, car elles frôlaient parfois l’hystérie. La médecin refusait d’admettre qu'elle pouvait tomber malade, chérissant cette présence familiale qui faisait partie intégrante de son existence. Sa nièce croyait avoir trouvé le remède miracle pour oublier ces épisodes pénibles. À une certaine époque de sa vie, elle s’enfermait dans sa chambre multicolore et consommait sa drogue. Diane, de son côté, ne savait pas quoi dire à sa filleule, triste jour après jour. À son tour, Diane éprouvait de longs moments de découragement où elle ne pouvait pas s’empêcher de pleurer pendant toute une soirée, cachée du regard d’Ophélie et de Déborah. Son travail, ses horaires irréguliers et la pression causée par les deux femmes lorsqu’elle revenait à la maison l’achevaient. Elle se réveillait au matin sentant que les larmes avaient noyé son chagrin. Malgré ses yeux bouffis, elle pouvait à nouveau sourire en préparant le repas matinal. La situation ne pouvait pas durer.

Ophélie faisait mine de ne pas remarquer l'air fatigué de sa marraine. Au bout d’un certain temps, elle se mit à ressentir tant de pitié et de honte de son comportement qu’elle cessa toute seule de se droguer. Elle arrêta aussi de traîner avec son cercle de fréquentations douteuses. Depuis ce temps, sa vie avait acquis un calme certain, comme un lac après le passage d’une tempête. Max et la boutique L’International comptaient pour beaucoup dans sa métamorphose mentale, véritables bouées de sauvetage. Diane, depuis l'enfance de sa protégée, avait procuré tant de réconfort au-delà de tout ce dont elle aurait eu besoin qu’Ophélie n’avait jamais eu la chance de se prouver à elle-même sa valeur dans quoi que ce soit. Ce phénomène, dont la tutrice n’avait pas vraiment pris conscience, la chagrinait sans qu’elle sût comment faire évoluer la situation. La filleule était pour Diane comme du sable qui glissait entre ses doigts.

Bien des fois, Diane aurait aimé revendiquer la maternité biologique de la jeune femme. Comme bien des mamans, elle avait également expérimenté des doutes sur son devoir maternel. Avec cette idée fixée dans sa tête, la tutrice, pour rien au monde, n’aurait toutefois voulu abandonner son rôle qui lui donnait tant de mal et, parfois même, de souffrance. Ophélie, bien que dans la vingtaine, nécessitait son soutien jusqu’au bout; elle, qui entrait petit à petit dans le monde adulte. Diane se sentait comme dans une fin de marathon, les forces commençaient à lui manquer, elle voyait le fil d’arrivée. Ophélie, portée à bout de bras par la personne qui l’aimait le plus sur la planète, méritait une entrée triomphale dans la vraie vie. Diane, se disait-elle en elle-même, le devait à Élisabeth, sa sœur chérie qui lui manquait atrocement.

Ophélie put donc s'épanouir à travailler avec un patron nouvellement transformé en ami. Néanmoins, elle éprouvait la solitude chaque jour un peu plus. Les journées lui paraissaient lourdes, peu importe la vitesse avec laquelle elles passaient. Lorsqu’elle se réveillait le matin, son âme lui pesait. Il lui arrivait de se demander, durant les quelques instants qui précédaient son lever, si elle tiendrait le coup, si elle pourrait supporter ce qui semblait si facile à faire pour les autres. Max ne saurait jamais que quelques-uns de ses retards étaient dus à ces moments de questionnement existentiel. Ces pensées la hantaient également au coucher. Ophélie ignorait la façon dont elle devait aborder les questions qui surgissaient dans sa tête, ni comment les résoudre. Il n’y avait personne pour la guider, même pas Diane, qui ne comprenait pas ses doutes profonds. Ophélie voulait réussir avec ce qu’elle avait reçu comme éducation, tout en tenant compte de ses valeurs. Elle sentait néanmoins qu’elle se trouvait sur la bonne voie.

Âgée de vingt-deux ans, Ophélie se rappelait des gens qui avaient encensé la vingtaine. « Vingt ans », lui avait-on assuré, « c’est l’âge de toutes les possibilités, c’est le meilleur âge. » Cette idée l’avait fait paniquer. Elle aurait bien des raisons de s’opposer à ces paroles. Son début cahoteux de la vingtaine ne laissait présumer, de prime abord, rien de fabuleux. Elle en était venue à craindre le jour de ses vingt ans. Deux ans plus tard, elle croyait connaître beaucoup de choses, mais le doute persistait toujours en elle. En serait-il toujours ainsi ? Cette perspective était décourageante. Elle envisageait l'existence humaine, la façon dont elle se percevait dans un monde qui ne lui ressemblait que rarement, un espace qui se montrait cruel et dur, parfois à des kilomètres de ce qu’elle désirait. Avoir vingt ans aujourd'hui équivaut à trente ans, avait-elle entendu dire. Elle voulait le croire, malgré son manque de recul. Elle espérait qu’un embranchement spécial se profilerait dans son horizon, qui avait formé, depuis sa naissance, une longue ligne droite où il lui avait manqué de quoi respirer de l’air frais. Oui, un carrefour se dresserait bientôt devant elle et il la ferait choisir son destin. Il ne peut pas en être autrement, pensa-t-elle.

Ophélie venait de dénicher un vieil exemplaire du Parti communiste de Marx. Cet ouvrage était une trouvaille sans importance, car on comptait un grand nombre d’exemplaires à L’International, sans doute le plus grand. Max avait judicieusement choisi le nom de la boutique qui possédait une appartenance double. Le propriétaire était au fait qu’il ne pouvait pas nommer son magasin d’une appellation avec une connotation entièrement communiste, car il s’était bel et bien lancé en affaires ! Max ne se considérait pas comme un révolutionnaire. Il avait déjà fait le tour de la question. Dans un monde qui fonctionnait avec un carburant appelé argent, il devait marcher au pas. Ses idées marxistes-léninistes, il les avait chéries, mais elles n’avaient aujourd’hui plus de résonnance dans un Paris qui ne pourrait jamais s’accorder avec les idéaux de Karl Marx. Max cultivait toujours avec passion son goût pour l’Histoire. De là était issu le nom de l'établissement, titre du célèbre chant révolutionnaire de l’U.R.S.S. Le libraire avait aussi choisi de se diversifier en se spécialisant dans les guides de voyages, ce qui permettait de boucler les fins de mois.

Dans cette atmosphère, quelques mois après l’ouverture du commerce, Max avait embauché Ophélie. Bientôt, il s’en félicita, car il devenait difficile de fournir à lui seul. L’annonce « Employé à temps partiel demandé » était demeurée piteusement fixée à un des carreaux de la vitre de la porte pendant de nombreux jours. Le soleil avait rendu le ruban adhésif moins efficace et un des coins de la feuille se détachait. Par souci d’économie, Max avait conservé le vieux papier longtemps dans des fonds de tiroir où il avait eu le temps de jaunir depuis. L’annonce, peu visible, n’avait donc rien d’attirant. La façade du magasin, elle aussi défraîchie, n’aidait en rien. Tout avec Max possédait ce goût pour le vieillot, comme si le personnage lui-même se refusait à changer quoi que ce soit au passé. Il fallait s’y habituer.

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