Les discours du dr. O'Grady

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« Chacun de nous déteste tous les autres, c'est entendu. Mais s'il les déteste comme individus, il ne peut se défendre d'un goût dépravé pour la sottise quand elle est l'oeuvre du troupeau tout entier. »

André Maurois

Publié le : jeudi 21 mars 1968
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EAN13 : 9782246145592
Nombre de pages : 240
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I
COLONISATION
Are we not made, as notes of music are, For one another though dissimilar ?
Le docteur O'Grady et l'interprète Aurelle ayant réussi, non sans peine, à se faire donner une chambre par la vieille Mme de Vauclère, le colonel Parker, qui leur rendit visite, admira fort le château et son parc.
Il dit que la France et l'Angleterre étaient les deux seuls pays où l'on pût trouver de beaux jardins, démontra que les gazons comme les institutions et les hommes, n'apprennent qu'avec le temps à tenir leur place comme il convient, et demanda enfin, avec une grâce timide, s'il pourrait, lui aussi, venir vivre à Vauclère.
— Ce sera difficile, Colonel. Le château est petit, la vieille dame redoute les invasions, et elle a le droit, étant veuve, de refuser de vous loger.
— Aurelle, mon ami, vous avez une langue dorée ; vous allez arranger cela.
En effet, après de longues plaintes, Mme de Vauclère céda : ses fils étaient soldats et elle résistait mal aux arguments sentimentaux.
Le lendemain, dans sa cuisine, l'ordonnance de Parker vint rejoindre celui du docteur et tous deux annexèrent les fourneaux. Ils détachèrent, pour installer leurs propres ustensiles, de comiques petites choses françaises, supprimèrent ce qu'ils ne comprenaient pas, firent bouillir le thé, et, tout en sifflant des hymnes religieux, remplirent les armoires de cirages aux nuances savamment dégradées.
Après les avoir adorés le premier jour, supportés le second, maudits le troisième, la vieille servante éplorée vint décrire à Aurelle le sort injuste de ses cuivres ; elle trouva l'interprète aux prises avec des difficultés plus graves.
Le colonel Parker, s'avisant soudain qu'il était incommode pour le général de vivre loin de son état-major, avait décidé de transporter tout le Q. G. au château de Vauclère.
— Expliquez à la vieille lady qu'il me faut une très bonne chambre pour le général, et le billard pour nos secrétaires.
— Mais c'est impossible, sir, elle n'a plus de bonne chambre.
— Et la sienne ? dit le colonel Parker.
Mme de Vauclère, navrée, mais vaincue par le mot « général » qu'Aurelle répétait soixante fois par minute, abandonna en pleurant son lit à baldaquin et ses fauteuils de damas rouge et se réfugia au deuxième étage.
Cependant, des secrétaires flegmatiques entassaient dans le salon aux tapisseries anciennes les caisses innombrables qui contenaient en trois exemplaires l'histoire de la division, de ses hommes, de ses chevaux, de ses armes et de ses vertus.
Le caporal cartographe installa sa planche à dessin sur deux fauteuils ; dans un boudoir en Aubusson, le service des Renseignements abrita ses secrets. Les téléphonistes survinrent, de cette allure digne, lente et goguenarde, qui est celle de l'ouvrier britannique. Pour accrocher leurs fils dans le parc, ils coupèrent les branches des chênes et des tilleuls. Ils percèrent des trous dans les vieilles murailles, et, comme ils voulaient coucher près de leur travail, ils installèrent des tentes sur les pelouses.
L'état-major réclama ses chevaux : on les mit au piquet dans les allées, les écuries étant insuffisantes. Dans le jardin, le génie fit creuser un abri contre un bombardement possible. Le ballon de football des ordonnances s'adjugea les vitres d'un pavillon. Le parc prit des allures de terrain vague, puis de champ de manœuvres, et les nouveaux arrivants dirent : « Ces jardins français sont mal soignés. »
Or ce travail de destruction méthodique se poursuivait depuis huit jours environ quand
l'Intelligence1 entra en action. L'Intelligence britannique était représentée à la division par le capitaine Forbes, qui incarnait dans un corps grossier cette puissance spirituelle considérable.
Forbes, n'ayant jamais fait arrêter d'espion réel, voyait partout des espions possibles, et, comme il aimait la société des Grands, prenait chaque fois prétexte de ses soupçons pour entrer chez le général ou chez le colonel Parker. Ce jour-là, il s'enferma pendant une heure avec le colonel, qui, aussitôt après son départ, fit appeler Aurelle.
— Savez-vous, lui dit-il, qu'il se passe ici des choses tout à fait dangereuses ? On rencontre partout dans ce château deux vieilles femmes. Que diable y font-elles ?
— Comment ? dit Aurelle, suffoqué. Mais, Colonel, elles sont chez elles : c'est Mme de Vauclère et sa servante.
— Eh bien! Vous allez leur dire de ma part de déguerpir au plus vite. On ne peut tolérer la présence de civils dans un état-major. L'Intelligence se plaint et elle a raison.
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