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Les doigts de René

De
279 pages
D’un côté, il y a ces envois morbides que René reçoit dans sa boîte aux lettres : des doigts, coupés en morceaux. De l’autre, il y a Emeric. Ce moine spécialiste des écritures anciennes est séquestré par des malfrats qui tentent de déchiffrer la carte d’un trésor antique. Un enlèvement et un corbeau…Confrontés à ces étranges événements, René et le capitaine Dréan mènent l’enquête. La chasse au trésor est lancée…
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2
Les doigts de René
3 4 Pol-Jean Buissonnier
Les doigts de René
Cunéiformes et diamants
Roman






5
© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-7421-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748174212 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7420-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748174205 (livre imprimé)
6 7 8


CHAPITRE 1



C’est en sifflotant que René alla chercher ce ma-
tin-là son courrier à la boîte à lettres qui se trouvait
en limite de propriété. Le facteur ne voulait plus
venir jusqu’à la maison et avait demandé la mise en
place d’une boîte standardisée qu’il pouvait ouvrir
avec son passe.
René passa en revue les journaux et publicités et
il faillit ne pas voir la lettre car elle tomba à terre.
Quand il la ramassa il reconnut sa propre écriture.
« Enfin une réponse à ma demande à la bibliothè-
que, pensa-t-il ! »
Après avoir ouvert « son » enveloppe, il constata
avec surprise qu’elle ne contenait aucun document !
Ou plutôt si, elle contenait une feuille blanche.
« Distraction de l’administration » se dit-il. « Il
faudra que je leur téléphone ». Il oublia l’incident et
n’appela pas le lendemain matin.

Sa mémoire fut ravivée par la présence d’une let-
tre absolument identique dans le courrier du len-
demain. Cette deuxième missive vierge lui posa
problème. Que l’administration fasse une erreur,
c’était possible mais qu’elle recommence le lende-
main, on entrait dans l’exceptionnel. Et surtout
c’était toujours son écriture sur l’enveloppe. Or il
9 ne se souvenait pas avoir envoyé plusieurs deman-
des avec enveloppe libellée et timbrée pour la ré-
ponse. Il appellerait la bibliothèque dès l’ouverture
des bureaux le lendemain matin.

« Non, on n’a pas encore eu le temps de traiter
votre demande ; la semaine prochaine très proba-
blement. Mais non ! Nous ne vous avons pas écrit ;
j’ai votre enveloppe entre les mains. »

Ce qui était bizarre ou exceptionnel devint dès
lors mystérieux et l’événement prit encore plus
d’opacité quand, pour le troisième jour consécutif,
il reçut une lettre portant son écriture pour l’adresse
et une feuille encore désespérément blanche à
l’intérieur. Il y pensa toute la journée et arriva à la
quasi certitude qu’il y avait de la malveillance dans
ces envois anonymes.
« Si je reçois une quatrième lettre, je vais voir la
police ! »

Il reçut une quatrième lettre en même temps
qu’un colis qu’il prit dans un premier temps pour
un « cadeau » d’une maison de vente par corres-
pondance. Il ouvrit l’enveloppe et vit tout de suite
que la feuille de papier n’était pas vierge cette fois.
On y distinguait trois courtes lignes placées les unes
au dessous des autres. Sur chacune y étaient placés
des signes formés de « l ».
La première ligne, en haut de la page était for-
mée de quatre « l » placés les uns derrière les autres.
La deuxième ligne, au milieu contenait un carré
10 clairement constitué par l’arrangement approprié de
quatre « l » identiques. La troisième ligne, qu’il avait
prise dans un premier temps pour une signature
était formée d’un X constitué par quatre « l » qui se
rejoignaient en un point central.

Quatre.

C’était la quatrième lettre. Comme pour les au-
tres lettres, l’adresse était de son écriture. Comme
les autres, elle avait été postée la veille au bureau
postal principal de la ville.
Il irait voir la police. Il y avait dans ces messages
suffisamment de mystère pour justifier d’alerter les
autorités. Les alerter avant que d’autres lettres
n’arrivent !
En décrochant le téléphone, il se souvint du pe-
tit paquet qu’il avait pris pour « un cadeau ». De-
vait-t-il l’ouvrir avant de téléphoner ? Peut-être y
avait-il l’explication de cette série de lettres ? Les
maisons de correspondance n’hésitent devant au-
cune originalité pour attirer le client !
Mais si le geste était malveillant ? Si le colis était
piégé ? Il sourit à cette pensée. Qui s’occuperait de
piéger un colis dans cette petite ville ?
Il s’assit un moment. Jusqu’à présent les lettres
lui étaient destinées avec une signature personnali-
sée qui consistait à utiliser son écriture. Il regarda le
petit paquet et constata qu’il portait lui aussi son
écriture. Le paquet était donc de la même veine que
les lettres. Il fallait l’ouvrir car s’y trouvait peut être
11 la clé de ce qui, après tout, pouvait n’être qu’un
mauvais canular.

Au toucher, René crut deviner des cigares.
Lorsqu’il l’ouvrit, il manqua de s’évanouir. Qua-
tre doigts humains y étaient grossièrement enve-
loppés dans de la gaze. Ils ne saignaient pas. Une
odeur légèrement piquante laissait penser qu’ils
avaient été placés dans un conservateur. Il s’agissait
de toute évidence de doigts d’homme en raison de
leur aspect massif. Ils avaient été sectionnés juste à
leur commencement, près de la paume. Les ongles
étaient mi-longs et assez grossiers. Il n’y avait pas
de trace de bague et en les déposant les uns à côté
des autres, il apparut clairement que ces doigts ve-
naient d’une main droite.


– Vous vous foutez de moi lui postillonna à la
figure le planton du commissariat. On a autre chose
à faire que de s’occuper des blagues de potache ! Si
vous vous écrivez à vous-même, ce n’est pas ici
qu’il faut venir ?
– Attendez, il y a les doigts, regardez les doigts
que j’ai reçus par la poste. Si vous pensez que je me
suis envoyé les lettres à moi-même, je ne me suis
tout de même pas envoyé mes doigts !
– Mais ce sont des doigts humains ! Ce n’est pas
normal ça !
– C’est ce que je m’essouffle à vous dire !
12 Le planton regarda René avec une pointe de
crainte. Il passa derrière lui et ferma discrètement la
porte du bureau d’entrée à clé avant d’appeler son
chef au téléphone. Il lui parla avec des mots conve-
nus d’avance car René ne comprit rien.

– Bonjour, Monsieur, je suis le capitaine Dréan.
Vous allez venir dans mon bureau. Auparavant,
plan vigipirate exige, je dois vous faire fouiller.

On le prenait pour un désaxé et on voulait limi-
ter les risques. René ne s’en offusqua pas. Il n’avait
pas de mal à imaginer que son histoire intriguait au
plus haut point. Lorsqu’il fut dans le bureau du ca-
pitaine, deux hommes s’installèrent de part et
d’autre de lui, à un mètre environ pour ne pas don-
ner l’impression de le « serrer » comme on dit dans
la police, même si c’était bien ce qu’ils faisaient.
René raconta dans le détail les aventures qu’il
avait vécues les quatre derniers jours. Le capitaine
prenait des notes. Mais apparemment personne ne
prenait officiellement sa déposition. Il pensa qu’on
ne le prenait pas au sérieux, qu’on le prenait pour
un déséquilibré !
– Mais pourquoi n’êtes-vous pas venu nous voir
auparavant ?
– Oh ! Parce que je n’imaginais pas que cela du-
rerait. Et si j’étais venu avant, vous auriez privilégié
la mauvaise blague encore plus qu’aujourd’hui car je
sens bien que vous ne me croyez pas !
13 – Ah ! Je dois dire que s’il n’y avait pas ces
doigts coupés qui m’intriguent au plus haut point,
je vous ferais examiner par un médecin !
– Mais il y a les doigts coupés ! Et leur décou-
verte dans le paquet m’a également stupéfié et bou-
leversé. Et il y a ce mystérieux expéditeur qui a ré-
ussi à imiter mon écriture à la perfection. Et puis,
qui dit que c’est fini ?
– Vous avez des amis à la morgue ?
– Ah ! Non ! Ce n’est pas un lieu que je fré-
quente. Je suis enseignant, j’enseigne au lycée et je
donne quelques cours de littérature ancienne en
fac !
– Cela n’empêche pas d’avoir des amis méde-
cins ?
– Non, c’est vrai, je pourrais en avoir, mais il se
trouve que je n’en ai pas.
– Votre couple va bien.
– Très bien puisque je suis célibataire.
– Il n’y a personne qui vive chez vous ?
– Non, personne.
– Donc personne pour confirmer la réception
de ces étranges courriers !
– Vous pouvez en parler au facteur. Après qua-
tre jours, je suis sûr qu’il a remarqué la ressem-
blance des adresses.
– Nous le ferons, nous le ferons. Cela vous en-
nuierait d’être vu par un médecin ?
– Non, si cela peut vous rassurer !

14
La visite du médecin ne fut pas inutile. D’abord
il rassura le capitaine sur l’état mental de René puis
il apporta des informations complémentaires sur les
doigts coupés. Le propriétaire était mort depuis en-
viron un mois. Le conservateur utilisé, qui piquait
un peu le nez, était courant dans les morgues ou les
facultés de médecine. Depuis qu’on avait prouvé
que le formol était cancérigène, on utilisait d’autres
substances pour conserver les corps. L’homme qui
avait été propriétaire de ces doigts devait être âgé
de la soixantaine.
Tous ces détails replacèrent l’incident dans un
cadre classique d’enquête ce qui rendit le capitaine
nettement moins soupçonneux.
– Demain c’est samedi, moi je ne serai pas là
mais je souhaite que vous veniez malgré tout nous
informer si vous recevez une nouvelle missive, let-
tre ou colis. Vous pouvez rentrer chez vous. Je
garde les doigts. Passez quand même au bureau des
entrées pour y laisser vos coordonnées précises. Il
est peu probable que vous subissiez des attaques ou
agressions directes mais il vaut tout de même mieux
faire comme si c’était le cas. Nous ferons des ron-
des près de chez vous. N’ouvrez à personne
d’inconnu dans la journée de dimanche. Vous avez
notre numéro. Je vais laisser des consignes.

Le médecin était déjà parti lorsque René quitta le
capitaine. Malgré le réchauffement incontestable du
climat pendant l’entretien, il mit ostensiblement ses
15 bras derrière son dos pour ne pas avoir à lui serrer
la main. « Les doigts », oui inconsciemment, le capi-
taine répugnait à lui serrer les doigts. Beaucoup de
schémas criminels devaient trotter dans la tête du
policier. Et René était loin d’être hors de cause.

Le lendemain, comme c’était généralement le cas
le samedi, le facteur ne passa pas.
René utilisa son dimanche pour remettre de
l’ordre dans ses idées et dans ses papiers. Les cours
du début de semaine furent préparés avec distrac-
tion. Il commençait très tôt le lundi matin et ne
terminait pas la journée avant dix-neuf heures. Si
courrier il y avait, il n’en prendrait pas connaissance
avant le soir.

Quand il rentra du travail, Il faillit laisser la boîte
aux lettres fermée jusqu’au mardi matin mais la
curiosité l’emporta.

Il y avait deux lettres et deux paquets. L’un des
deux était très petit et allongé. René devina un doigt
ce qui lui mit un haut le cœur. Toutefois, il ouvrit
en premier ce petit paquet et trouva effectivement
un pouce. À l’apparence, il jugea immédiatement
qu’il appartenait à la même main que les quatre
doigts reçus la semaine précédente.

Il ouvrit le plus gros paquet et trouva une main
entière.
Il ne put s’empêcher de commencer à vomir.
16 C’était une main gauche qui avait porté une al-
liance qu’on avait dû retirer après la mort en lais-
sant une trace très prononcée.
La même apparence des ongles, la même allure
un peu boudinée des cinq doigts et la même odeur
légèrement piquante du conservateur.

René emballa l’ensemble dans du papier alumi-
nium et alla longuement se laver les mains.
La nausée ne le quittait plus. Il se passa le visage
sous l’eau froide et s’affaissa dans son fauteuil.
Sa tête était à la fois vidée et complètement habi-
tée par ces macabres colis.
Il aurait voulu déménager dans la minute et ou-
blier ce cauchemar.

Recevrait-il le reste du corps les jours suivants ?
Car côté mains, l’ensemble y était désormais, sauf
une paume !
Il décida de prendre une douche froide ce qu’il
n’avait fait qu’une ou deux fois dans sa vie. Le
moment était trop difficile à vivre. Il n’arrivait pas à
sortir son esprit de ces masses charnelles grisâtres
et suintantes. Doigts et main semblaient avoir déci-
dé de lui serrer la tête, la gorge et la poitrine. Il avait
vraiment du mal à respirer.
La douche froide augmenta les contractures. Il
passa à l’eau tiède sans meilleur résultat.

Finalement, il alla se coucher sans manger. Il ne
lui était pas possible d’envisager d’avaler quoi que
ce soit.
17 Mais le sommeil ne voulait pas venir.
Il se levait, s’asseyait quelques minutes puis se
recouchait.
À un moment il s’aperçut qu’il n’avait pas regar-
dé l’écriture des adresses.
Sur les papiers maintenant déchirés des colis
comme sur les deux lettres c’était à nouveau sa
propre écriture qu’il lut.
Vers une heure du matin il se décida à ouvrir les
lettres.
Il regarda le cachet de la poste.
L’une des lettres avait été postée le vendredi et la
seconde le samedi. Il ouvrit les enveloppes dans
l’ordre de départ.

Dans celle du vendredi il retrouva des signes
placés cette fois sur sept lignes.
Sur la première il y avait cinq « l » placés les uns
à côté des autres.
En dessous il trouva d’abord le carré trouvé sur
la dernière lettre accompagné à droite par un « l »
supplémentaire puis sur la ligne d’en dessous un Xl
ressemblant lui aussi à ce qu’il avait lu sur la précé-
dente lettre.
On voulait montrer le nombre cinq. Comme les
cinq doigts reçus séparément.
Mais en dessous encore il y avait quatre lignes
supplémentaires où le carré était accompagné d’un
« l » accolé soit à gauche, soit à droite, soit en haut,
soit en bas ce qui donnait au final successivement
« b », « d », « p » et « q ».
18 Cette missive où on mélangeait volontairement
des lettres de l’alphabet avec des nombres laissa
René très perplexe.
S’il n’y avait pas eu ces répugnants cadavres de
doigts et de main, on aurait pu penser à un jeu, une
sorte de rébus dont il n’avait pas encore saisi le
sens.

Il ouvrit la dernière enveloppe avec anxiété et
même peur, puisqu’il s’y reprit à quatre fois. Elle ne
portait qu’une ligne sur laquelle on pouvait lire :
« dlX ». Grâce à la précédente lettre il n’eut aucune
difficulté à décompter les « l » : il y en avait dix
même s’ils n’avaient pas tous la même taille. Ainsi
par dix « l » son mystérieux expéditeur avait écrit le
mot dix ! !

René sentit qu’à sa nausée succédait une phase
interrogative d’une plus douce acidité.
Ces lettres n’étaient certainement pas anodines
mais ces mains étaient peut-être moins macabres
qu’elles ne le semblaient. Le message, ou les messa-
ges qu’il avait reçus n’étaient sans doute pas à pren-
dre au premier degré !
19 20


CHAPITRE 2



Emeric était recroquevillé sur sa paillasse. La pé-
nombre de la cave dans laquelle on le séquestrait ne
permettait pas de lire ni d’écrire. Au moment des
repas on tournait un interrupteur placé dans
l’escalier et il pouvait alors voir le débarras dans le-
quel on le tenait enfermé. À chaque fois qu’on met-
tait la lumière, il s’empressait de scruter tous les ob-
jets de la pièce. Il y avait là un bric-à-brac de vieux
outils, vélos et cartons dans lesquels il devina des
livres qui l’auraient sûrement distrait si on lui avait
laissé la lumière.
En revanche, il n’y avait pas d’issue simple pour
la sortie furtive d’un homme de son âge.
Emeric avait quatre-vingt deux ans.

Seuls ses pieds étaient entravés par une chaîne
mais il n’avait pas la force d’essayer de la briser ou
de l’user. Depuis une semaine maintenant il était à
leur merci. Il pensait « leur » car lors de
l’enlèvement, qui avait eu lieu à son domicile, deux
personnes cagoulées avaient fait irruption dans la
pièce, l’avaient bâillonné puis lui avaient recouvert
les yeux d’un bandeau et l’avaient finalement em-
mené en le cachant dans un grand manteau. Depuis
21 qu’il était prisonnier il n’avait vu qu’un seul geôlier
cagoulé.

Lors de chaque repas, il demandait : « pour-
quoi ? », « qui êtes-vous ? », « que me voulez-
vous ? », « laissez-moi la lumière ! ».
Mais l’homme cagoulé restait muet.

Il lui avait été demandé de recopier une adresse à
plusieurs exemplaires, au moins douze ; il lui avait
également été demandé de trouver une manière
d’écrire le nombre dix avec dix allumettes. Il s’était
exécuté malgré le caractère très particulier des tra-
vaux commandés. Le contraste entre sa situation de
séquestré et ces demandes qui relevaient du monde
des jeux de société était énorme.
Aucune explication.
Emeric ne subissait pas de mauvais traitements,
on lui donnait une nourriture correcte ; en revan-
che, l’emprisonnement dans le noir était hautement
désagréable.

Dès le premier jour de captivité, Emeric avait in-
terprété la cagoule et le silence du geôlier comme
des signes positifs : on ne le tuerait pas puisqu’on
prenait la peine de ne pas se faire reconnaître.
Il essayait d’interpréter les menus faits et gestes
de l’homme dans les courts laps de temps où il était
présent : repas, nettoyage du seau où il faisait ses
besoins et demandes toujours exprimées par écrit.
Jusqu’à présent, il n’avait pas pu tirer la moindre
conclusion sérieuse.
22 Pourquoi lui faisait-on recopier avec application
la même adresse ?
Il pensait parfois que c’était de ce côté-là qu’il
fallait chercher les raisons de son incarcération.
C’était pourtant si anodin.


Emeric avait été moine jusqu’à l’âge de cin-
quante-trois ans. Il était très érudit dans son do-
maine qui consistait au départ à analyser les pre-
miers textes sacrés écrits en grec. Il avait ensuite
divergé vers des recherches sur la naissance de
l’écriture à Sumer en passant par l’étude des princi-
paux grands textes religieux sumériens. Il fallait
bien une cohérence à sa situation de moine.

À l’âge de cinquante-trois ans, il avait rencontré
Maria avec laquelle il avait souhaité vivre. Il avait
laissé la bure et la soutane et avait passé les vingt et
une plus belles années de sa vie : Maria et lui
s’entendaient à merveille.
Ce n’est d’ailleurs pas le verbe entendre qui dé-
crit le mieux leurs relations puisqu’ils parlaient peu,
très peu ; ils se devinaient mutuellement et en
avaient fait un jeu. Le jeu n’était pas difficile, ils
étaient si proches et si complémentaires que le
moindre geste était compris ou le plus souvent an-
ticipé. Maria était veuve sans enfant quand elle avait
rencontré Emeric. Elle travaillait également sur les
langues anciennes ; elle était une égyptologue re-
connue et réputée.

23 Leur amour ne tenait toutefois pas à leurs pas-
sions professionnelles ou semi-professionnelles
communes. Non, il était né d’une attraction globale,
d’une aspiration incontrôlable que les autres hu-
mains ne peuvent pas expliquer par des mots.
Il n’y avait pas eu de temps de latence. Dès le
jour de leur première rencontre, ils étaient devenus
familiers et s’étaient aimés. Ni l’un ni l’autre n’avait
jamais cherché à comparer cet amour qui leur était
tombé dessus, comme une averse tiède dans un ciel
bleu, à leurs précédentes amours que ce soit avec
Dieu ou avec un homme.
Ce n’était pas comparable car leurs sentiments
avaient été brutalement placés dans un registre tel-
lement nouveau qu’ils n’avaient jamais deviné son
existence auparavant.

Pour gagner leur vie, ils avaient continué à tra-
vailler sur des textes anciens. Ils avaient ouvert un
cabinet où leurs renommées n’avaient pas eu de
mal à faire venir des clients. Il s’agissait le plus sou-
vent de conservateurs de musées ou de chercheurs
en archéologie de telle sorte que l’escarcelle était
peu remplie. Mais le bonheur était dans leur amour
et des repas frugaux leur suffisaient largement.
Maria s’était mise à l’étude des cunéiformes et
Emeric à celle des hiéroglyphes. Leur érudition s’en
était trouvée décuplée car ils reproduisaient en ce
début du vingt et unième siècle les échanges surve-
nus pendant plusieurs millénaires entre ces deux
pays inventeurs de l’écriture que sont Sumer et
l’Égypte.
24
Emeric venait juste d’avoir soixante-quatorze
ans quand Maria fut écrasée par un chauffard alors
qu’elle traversait la chaussée.

Il séjourna une année entière en hôpital. Il ne
chercha jamais à se suicider de manière directe mais
il arrêta de manger. Après plusieurs essais de perfu-
sions, il avait bien fallu se résoudre à le confier à
des soignants psychiatriques.

Un jour il sortit de l’hôpital et n’y revint plus. Il
se construisit un nouvel environnement dans le pe-
tit appartement où ils avaient eu leur cabinet.
Beaucoup de chaises, beaucoup de guéridons
rendaient la progression difficile mais permettaient
de masquer l’absence, ou plus exactement de lui
laisser moins de place car la plaie était toujours à
vif.

Emeric, malgré son âge avait repris des activités
sur les galets et morceaux de briques de l’ancienne
Sumer. Il recevait souvent des visiteurs qui venaient
apporter discrètement des dons en échange du dé-
cryptage d’inscriptions portées par des poteries ou
des statuettes. Ils aimaient rester discuter avec lui
de la naissance de l’écriture. Ils ne comprenaient
pas tous les mots qu’Emeric prononçait mais saisis-
saient toujours le sens général de ses paroles.

Des journalistes vinrent le voir à plusieurs repri-
ses. La difficulté de transcrire des cunéiformes avec
25 un clavier d’ordinateur découragea les plus faibles.
Il y en eut au moins deux qui « s’accrochèrent » et
firent paraître des articles sur l’érudit. L’un alla jus-
qu’à résumer de manière très courte l’essentiel de
ses découvertes : l’écriture était née de la nécessité
de compter et il y avait entre ces deux formes de
symbolisme une parenté ancienne pour ne pas dire
une source commune.

L’article avait fait beaucoup de bruit y compris
dans les journaux qu’on trouve dans les salles
d’attente de médecins ou dans les salons de coif-
fure.

Des littéraires très renommés avaient pris la dé-
claration comme une insulte : comment pouvait-on
rapprocher de tels étrangers ? La littérature c’était le
raffiné, le beau, le profond et le global ramassés
dans des fleurs alors que la mathématique décorti-
quait avec impudeur et taillait à la hache.
Des mathématiciens probablement irrités par les
premiers propos cherchèrent des mots très discour-
tois pour qualifier ce verbiage, cette approximation
systémique et systématique logée dans les romans
et autres succédanés d’histoires de vie.

Heureusement il restait un bon nombre de litté-
raires et de mathématiciens de grand talent qui non
seulement ne tombèrent pas dans le piège de cette
guerre artificielle mais en profitèrent pour se parler
et échanger sur leurs spécialités respectives en se
promettant de faire des démarches concertées pour
26 que l’enseignement secondaire mette à son pro-
gramme l’étude des codes et codages, domaine où
ils se sentaient désormais très concernés.

Après de multiples reprises d’articles dans les
journaux, où la simplification régnait en raison du
faible nombre de lignes que la publicité daignait
laisser, ce qui se lisait le plus souvent dans les salles
d’attente, c’était que les symboles de l’écriture
étaient nés de ceux du calcul qui consistaient au
tout début du début à représenter des quantités sé-
parables par des barres ou des ronds sur des galets.

Emeric avait suivi avec beaucoup de plaisir ces
débats souvent tumultueux en se disant qu’enfin les
hommes allaient un peu réfléchir sur sa passion et
sur les racines du langage écrit.

Quand on l’interrogeait sur les courtes conclu-
sions qui traînaient dans les lieux d’attente, il sou-
riait et avec malice disait que « c’est lapidaire, oui
très lapidaire, mais peut être pas si faux que certai-
nes sommités du décryptage le prétendent » !





Louis et P’tit Louis avaient gardé les surnoms
qu’on leur avait attribués en prison. Au début le
premier avait été surnommé « Le docteur » parce
qu’il avait tenté plusieurs fois le concours d’entrée
27