Les Eaux dormantes

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La cinquantaine dépassée, Irénée, robuste horticulteur montagnard, vit seul avec sa mère, Justine. Leur vie est réglée comme une mécanique bien huilée et les habitudes ont la vie dure… Bercé depuis toujours par les prières quotidiennes, les messes dominicales, les paroles assassines d’un vieil abbé et d’une mère bigote, Irénée se réfugie auprès de la nature rédemptrice dans une vie de célibataire endurci, apeuré de tout désir féminin. Ce petit garçon dans un corps d’homme, élevé sans figure paternelle, a pourtant un trop lourd secret tapi en lui qu’il devra partager…

À l’heure de la retraite, Maurice Bouchet décide de saisir sa plume et de partager sa passion pour la nature. À travers des personnages authentiques et un style où l’humour pointe sous la sensibilité, il nous raconte la « vraie vie », inspirée par celle des gens de la terre dont il est le fils. Souvent récompensé, il publie son huitième roman aux éditions De Borée.


Publié le : dimanche 1 juin 2014
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913747
Nombre de pages : 186
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I

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée…


1991…
C’EST QUAND IRÉNÉE a levé la tête que des réminiscences du poème lui sont revenues en mémoire : La Mort du loup. Jusque-là, il marchait, tête baissée, fouillant des yeux le chemin pour éviter la convulsion d’une racine noueuse ou le dos lisse d’un galet humide de la rosée qui, tout à l’heure, irait s’évaporant en fumée légère. Il a fait une pause.
Non, les nuages ne couraient pas. Ils ne devaient pas être immobiles cependant puisque la lune venait d’apparaître, ronde et blanche, dégagée d’un énorme édredon gris et noir, aux flancs rebondis, derrière lequel elle avait dû faire un somme. Irénée a revu la classe et les autres élèves qui, comme lui, n’avaient pas trouvé d’intérêt particulier dans un poème qui donnait à croire que les animaux pouvaient penser. Les gamins qu’ils étaient à l’époque avaient d’autres intérêts en tête que les questions que se posait un monsieur qui, de plus, avait un nom impossible puisqu’il s’appelait Alfred de Vigny. Aucun d’entre eux n’avait pu mémoriser plus de quatre ou cinq vers de ce poème dont on ne voyait pas quelle pouvait être la moralité alors que dans les Fables de La Fontaine elle était tellement évidente. Ils avaient quatorze ans mais étaient restés des enfants encore. Irénée a tenté de se remémorer certains vers, ceux qu’il avait retrouvés au hasard d’une lecture. Le poète y faisait un rapprochement entre l’homme et le loup quand, l’heure de la mort approchant, l’animal la regarde en face, sans joie certes, mais sans apitoiement :

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
De loup ici, il n’y a plus. Faut-il le regretter ? Lui, Irénée, saura-t-il encore longtemps souffrir et mourir sans parler ? Un autre vers encore lui revient souvent, trop souvent, en mémoire :
Gémir, pleurer, prier est également lâche.

* * *


  Irénée a repris sa marche. Sur sa gauche, il a deviné l’étain des premières taches d’eau figée, dans lesquelles la lune miroitait en éclats brefs. Les silhouettes sombres de pins rabougris surveillaient la tourbière silencieuse et se partageaient la guette avec des saules marsaults.

Le chemin allait, droit et plat entre deux haies d’aubépines et d’érables champêtres mêlés. Il venait buter contre les pentes croulant sous les falaises qui relient le sommet du Moucherotte au pic Saint-Michel. Au premier embranchement, Irénée a hésité. Devant lui, un énorme bloc de calcaire dressait sa pyramide irrégulière. Personne ne l’avait apporté pour l’ériger à cet endroit. Il y avait des milliers d’années, il avait dû se détacher de la falaise qui barrait l’ouest, tout là-haut. On ne pouvait qu’imaginer sa course erratique dans la pente, ses bonds sauvages et ses écrasements dans un énorme vacarme qui avait dû se répercuter longtemps. Depuis, inoffensive, la monstrueuse stèle sur laquelle ne se lisent que d’incompréhensibles inscriptions de lichens verdâtres s’incruste inexorablement dans le sol. Les chênes et les hêtres l’enserrent peu à peu dans une étreinte de branches et de racines grises. Quelqu’un gît-il là-dessous ?

Irénée a suivi des yeux la bande un peu plus claire du chemin qui s’enfuyait, à droite, et par laquelle il aurait pu rejoindre l’itinéraire du balcon est. Il hésitait. Les images qu’il ne connaissait que trop venaient brusquement de s’inviter dans sa tête, le laissant indécis et surtout effrayé même si, ce matin, il avait fixé le but de sa sortie. Alors, par un effort de volonté, il s’est décidé pour la branche de gauche, celle qui borde la tourbière avant de s’aventurer dans les bois. Ce matin déjà il savait que c’était là qu’il viendrait.
Comme rassuré d’avoir tranché, il a marché lentement. Il attendait et espérait l’aube qui venait. Il lui suffisait d’un bref coup d’œil jeté au-dessus, sur la droite, pour apercevoir la falaise. Cette vision l’apaisait un peu. Le calcaire était maintenant d’un gris-bleu dans lequel naissaient des rougeurs timides de fille surprise au réveil. C’est l’idée qu’il s’en faisait parce que jamais encore il n’avait vu une fille sortant du sommeil. Il a senti comme une honte d’avoir laissé venir cette comparaison dans sa tête, une image qu’il avait dû glaner au cours d’une quelconque lecture.
Vers l’est, derrière la barrière du massif de Belledonne qu’il n’apercevait pas mais qu’il savait être là, le soleil avait dû commencer son ascension. En quelques secondes, les nuages noirs qui croisaient dans le ciel se sont illuminés, énormes cétacés exposant sans vergogne leurs ventres orangés. Il s’est arrêté pour goûter le spectacle.


* * *


  Le jour était levé maintenant, plein et frais. Irénée a atteint le point où, tout à trac, la tourbière cède le pas à une petite prairie. Une clôture en ferme l’accès, quelques piquets de bois que relient des fils de fer barbelés. Il a enjambé les fils au point le plus bas, ce qui ne l’a pas empêché d’accrocher son pantalon à un barbillon. Il est resté deux ou trois secondes la jambe en l’air, dans une posture un peu ridicule, craignant de déchirer le tissu. Que dirait sa mère ? Il a grommelé tout bas, s’est moqué de lui-même. Comme d’habitude, il s’était refusé de franchir l’obstacle à plat ventre en se faufilant sous les barbelés : un travers d’orgueilleux qui déteste se plier devant les choses, et les gens surtout. À force de gigotements, la jambe est passée. Ouf ! Le pantalon n’avait pas souffert. Sa mère n’aurait pas à lui adresser un regard de reproche muet. Il s’est redressé avant de rester sur place, indécis.

Sur la droite, pas très loin, la forêt borde l’herbe. C’est un endroit qu’Irénée connaît par cœur ou presque. Chaque arbre lui est familier, et aussi les buissons, les couches amoncelées de feuilles mortes abandonnées au gré des automnes par les hêtres, les bouleaux et les érables sycomores. Aujourd’hui, la forêt somnole, encore endormie de l’hiver. Des amoncellements de neige bordés de noir fondent très lentement sous les épicéas. Il imagine, il y a peu, les branches ployant sous les couches successives avant de se redresser d’un coup de reins souple en exhalant un chuintement de soulagement quand leur charge a glissé. Il anticipe l’avancée sous le couvert, les pas amortis par les feuilles humides, la découverte de quelques hygrophores de mars peut-être. Mais non, le cœur n’y est pas. Il n’est pas venu pour ça.
Devant lui la prairie s’étend, presque plate pendant deux à trois cents mètres avant de se perdre dans un petit marécage. Il n’y a qu’ici, sur ce plateau reculé, suspendu au-dessus de la plaine du Drac, qu’on voit pareil phénomène : l’eau en surface. Partout ailleurs, dans le Vercors, elle disparaît aussitôt tombée. Le sol l’absorbe, goulûment, par ses mille bouches de calcaire, ses scialets1 grands ou minuscules qui paraissent guetter le marcheur pour lui tendre le piège dans lequel il viendra chuter ou se tordre une cheville. L’eau doit ruisseler par là-dessous, affouillant goulottes et cavernes, avant de ressurgir dans la plaine, tout en bas, sous les falaises.
Le cœur lui bat, un peu. Des images lui viennent qu’il ne s’efforce même pas de chasser. C’est l’enfer là-dessous, non pas un enfer de flammes mais un gargouillement infini, un labyrinthe humide et froid dans lequel on erre, sans but, au cœur de ténèbres épaisses, en ayant perdu la notion de haut ou de bas.
Pourquoi faut-il qu’aujourd’hui encore ce soit à l’enfer qu’il pense ? Il a beau se raisonner, se répéter qu’il a plus de cinquante ans, qu’à cet âge on est en mesure d’accepter certaines choses et d’en rejeter d’autres, c’est plus fort que lui. Quand il vient ici, le monde bascule en quelque sorte. La tourbière est là, toute proche. C’est pour elle qu’il est monté, et pour ce qu’elle cache surtout. Laure l’avait dit et l’abbé Gendron aussi, avec d’autres mots. C’était il y a longtemps mais les choses n’ont pas changé. Il faut continuer, aller au bout
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