Les échanges légers

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"Dureté n'implique pas sécheresse. Tout au fond de lui-même Talbot avait souffert autant de al rigueur dont il usait envers Paule, cette femme aimable, qu'il regrettait de se priver, même pour quelques jours, de la présence de sa maîtresse. Ah! S'il avait su! ..."

Publié le : vendredi 25 février 1944
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246796671
Nombre de pages : 296
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I
IL avait parlé sans douceur, avec, dans la voix, cette bouffée physique qui, plus encore que la pâleur de son teint, ses cheveux très noirs et ses yeux d’un bleu sombre, l’avait souvent fait prendre, aux Etats-Unis ou en Extrême-Orient, pour quelqu’un d’Irlande : jamais certes pour le Français qu’il était.
A son interlocuteur qui le dévisageait sans comprendre, il répéta :
– Alors, quoi ?
En réponse, un vague murmure :
– Alors rien. Pas de conclusion.
Il haussa les épaules, alluma une cigarette et s’éloigna. Malgré le soleil le froid cinglait. Le jeune homme releva le col de son veston et, les mains enfoncées dans les poches, ses pas sonnant clair sur le ciment du sol, arpenta vivement le quai.
– Petit imbécile, grommela-t-il. Est-il permis d’être aussi bête !...
Lorsque, sur un coup de frein, le train, quelques instants auparavant, était entré en gare, Talbot s’était senti heureux. Heureux à sa manière qui répugnait à s’extérioriser. Heureux tout de même. Sans attendre l’arrêt, ni l’escabeau du nègre de service, il avait sauté à terre. Une cloche tintait, célébrant l’arrivée à Cheyenne. « Cheyenne, Wyoming, San-Francisco : 1.200 milles. » Cheyenne, les hommes de cuivre, les chevaux montés à cru, les luttes de la conquête de l’Ouest... Dans cette contrée asservie par les rails, les épisodes de cent guérillas sauvages s’étaient déroulés. L’histoire datait d’hier à peine et les Indiens accroupis qui, serrés contre les murs de la station, se drapaient étroitement dans leurs couvertures, se refusaient encore à accepter leur défaite. Mais que faire ? Les Peaux-Rouges, leurs très proches ancêtres avaient guetté la lente approche des chariots bâchés. Eux, les descendants, minés par la phtisie, décimés par l’alcool, ne pouvaient plus, pour vivre, qu’attendre au long des jours le passage des rapides transcontinentaux, qu’offrir à voyageurs et touristes des lainages tissés de ronds et de triangles, des tapis de plumes, des totems bariolés, des turquoises brutes et des bijoux d’argent.
De temps à autre, un coup de vent descendu des Rocheuses soulevait un nuage de poudre de gel, arrachait à leur groupe des quintes de toux. La bourrasque envolée à travers les plaines, ils se reprenaient, la figure fermée, trop méprisants pour solliciter un acheteur, répondant d’un mot aux questions. Leurs marchandises étalées sur la pierre, ils semblaient ressentir comme une offense la curiosité de certains clients d’occasion. D’autres, d’un geste dédaigneux, proposaient des journaux américains annonçant sur huit colonnes une entrevue du chancelier Hitler et du French Ambassador François-Poncet.
Talbot, s’approchant, avait reconnu quelques visages qui l’avaient frappé lors de son dernier retour d’Extrême-Orient, sur le chemin de France, il y avait deux ans. Deux ans déjà ? Deux ans seulement... Puis, vivante et fraîche, une phrase prononcée par sa compagne d’alors, une formule de femme, un peu conventionnelle : « Ces races déchues, quel triste spectacle... » lui était revenue en mémoire. Egaré dans sa poursuite du temps évanoui, de nouveau il crut entendre sa réplique, son allusion aux Indiens du Canada’qui arborent des chapeaux melon et, tout orgueil dompté, s’enrichissent dans la vente et l’achat de chevaux... Cynisme sans conviction. Mieux que personne, il savait qu’en réalité au commerce il préférait la lutte, que plus qu’une autre il eût goûté cette existence où, pour les Blancs, nulle conquête n’était certaine, où la vie d’un homme dépendait de sa diplomatie envers les tribus, de sa science des signes, du terrain, de la brise, de la promptitude de ses réactions. On s’arrachait aux marécages, on rampait entre les sapins, on déjouait la garde de l’ennemi, on...
Fixant sans plus les voir les tissus, tapis, bijoux, journaux répandus à ses pieds, il se glissait en pensée au plus profond d’un bois empourpré de sumacs, à l’aube de l’été indien. Il évitait les branches sèches tombées au pied des arbres, recherchait les plages de mousse qui feutrent les pas. Les nerfs tendus, il poursuivait son avance... C’est alors qu’un intrus, en le tirant par la manche, s’était permis de tout gâcher.
– Quoi ?
Un jeune garçon sans intérêt ni conséquence, né de parents hollandais sur le sol des Etats-Unis – il se faisait appeler, il s’appelait, Ruyter ou quelque chose comme cela – se tenait contre lui, haletant presque :
– On vient... de me dire... que vous allez... à Manille...
– Oui. Et après ? –
– Parce que, moi aussi, je me rends... aux îles Philippines.
Eh, qu’importait qu’il s’y rendît ! Une peine sourde avait étreint le cerveau de Talbot. Les Philippines... Il y allait, lui, pour une raison connue de lui seul. Fallait-il donc qu’il ne pût jamais l’oublier ? L’irritation l’avait gagné :
– Etonnante nouvelle ! Quelle conclusion en tirez-vous ?
Aucune, avait dit Ruyter. Evidemment. Qu’est-ce qu’un homme taillé en force comme Talbot pouvait bien attendre d’un Ruyter ? Que pouvait-il bien espérer d’un gamin pareil, constamment émerveillé – isnt’it wonderful ?
disait-il à tout bout de champ – et surtout insuffisamment maître de ses réflexes ? Une expérience, la veille, avait, à cet égard, été symptomatique : pour tuer le temps, long depuis le départ de New-York, pour fuir le club-car rempli de jeunes beautés se rendant à Reno « chercher un divorce », Talbot et deux partenaires de rencontre avaient entamé un poker. Sans qu’on l’y invitât, Ruyter s’était joint au trio. La chance l’avait d’abord servi. Par deux fois il avait même bluffé assez convenablement. Puis sur un coup malheureux, il s’était effondré et en moins d’une vingtaine de minutes avait perdu une certaine somme d’argent avec une facilité telle que c’en avait été gênant. Il s’était alors retiré comme frappé de panique. Les trois autres avaient échangé un regard, puis haussé les épaules :
– Pas de taille. Un enfant...
« Il voulait se distraire », se dit Talbot. « Eh bien, il a payé ». Il rit, sans gaîté, de la gorge.
C’est qu’il les connaissait bien, ces faibles. Dès qu’ils avaient deux sous en poche, ils se ressemblaient tous. Un caprice du sort les renversait-il ? Atterrés, ils semblaient prêts au suicide. Puis sans transition, ils secouaient leurs plumes et repartaient sur de nouveaux frais, vers des expériences dont ils se promettaient monts et merveilles – en attendant l’inévitable déception. Ruyter était bien l’un d’eux. Hier le poker, le plaisir de se donner la comédie à soi-même. Aujourd’hui l’enthousiasme de commande sur les tropiques. Les tropiques ! Mieux valait éviter de savoir quels décors, situations et personnages ce petit ignorant pouvait bien imaginer à leur sujet avec ses mots des pays froids !
Une poignante nostalgie de l’Extrême-Orient saisit soudain le jeune homme à la pensée des contacts spirituels qu’il y avait connus jadis. Inutiles les mots là-bas. Un fluide mystérieux courait d’être en être, unissait les individus, les imprégnait de la science de l’éternel présent. Une religion du silence confondait dans ses vapeurs la nature, la terre et l’humanité moite qu’elle portait. Non, ce gringalet aux boucles diaphanes – qui voyageait en compartiment réservé – n’avait rien à faire dans ces régions. Un Blanc ne doit pas aller « là-bas » en touriste, mais bien en conquérant – ou en adorateur.,
Pourtant... Pourtant, prononcés avec le secret accent d’extase qu’avait eu tout à l’heure Ruyter, ces trois mots « les îles Philippines » évoquaient bien l’archipel, tant ils resplendissaient de soleil, respir aient un divin éloignement.
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