Les encombrants

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«Un petit village du nord de la France. Tout le monde se connaît. Tout le monde feint d’ignorer ce qu’il sait des autres. Jean l’orphelin a grandi dans les bois voisins. Devenu adulte, il est l’idiot, qu’on injurie ou qu’on bénit. Il est un peu comme ces encombrants dont on se débarrasse sur le trottoir, une fois par an, le jour des monstres, et dont il meuble sa baraque perchée sur la fourche d’un arbre… au pied duquel, un matin, on retrouve le corps sans vie d’une jeune fille.
Publié le : mercredi 8 avril 2009
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246691396
Nombre de pages : 154
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1.
Légende de la chambre verte
Ici, tout est vert, toujours, même à l’hiver, le silence et la neige, les rivières et le ciel, verts, de jour comme de nuit, qu’il pleuve ou qu’il vente, car les ténèbres sont vertes et l’enfer aussi. Dieu est céladon et tourne en rond dans l’éden des feuillages. A la chute des feuilles, l’herbe mange la rouille et un vent glauque décorne le diable.
Les fenêtres sont vertes, les maisons, les regards, les étoffes, la sève, les fleurs, les fruits, le temps qui passe ou se referme, verts, les jardins, les toitures, les clôtures, les chats, les vélos, les forêts, la langue est verte dans la bouche des vaches.
Et puis, une légende raconte, qu’en ces prairies à peine rongées par les champs et les villages, l’herbe rend fou. Et qu’autant de verdure, à force, saisit l’âme, le corps, comme à l’inverse du désert, en les submergeant de désir, un désir inhumain, humide, d’ortie et de ronce, de liseron et de lierre, éclatant la mémoire et l’esprit, déformant les chairs et les visages, même au repos, les vidant de toute volonté au profit d’une présence absorbée par le végétal, dans ses retraits ou ses poussées.
A chaque rencontre, homme ou chien, un regard de drache et d’ornière vous pénètre du même vertige. Devant le vide et le néant des prairies, l’herbe coupe la chair, la chair coupe le souffle. Ici, on fait l’amour comme on se jette dans les bras du ciel et de la mort, au pied des arbres qui recouvrent l’horizon et les charognes de mousses attirant les corps à s’y coucher encore.
Mais les légendes aujourd’hui personne n’y croit car on ne croit plus en rien ni en personne. On meurt en silence à côté des autres en étouffant sa plainte, le chant unique d’une agonie dérange la belle parole.
C’est ainsi que des secrets en forme de buissons poussent un peu partout attendant qu’on les frôle pour se dire. Sous les fougères, un silence recoud les yeux, les lèvres, et pousse les pierres à rouler, hors des maisons en ruine, jusqu’aux fossés des bords de chemin. Une main au hasard les ramasse dans le souci de clore une voûte, un mur inachevés. Mais au village, on ne raconte pas d’histoires. On délire ou on se tait. Et on arrache la mauvaise herbe.
2.
Le diable est un poulain
Une nuit plombée, sans lune, noire comme le pire de la nuit. Les corbeaux ont mangé les étoiles et les rares lampadaires refroidissent. Des nappes de brouillard s’enroulent aux fenêtres, aux portails, aux murets de pierre éventrés. Il n’y a plus de ciel. Le monde commence et s’achève ici. En lambeaux.
Dans la cour d’une ferme, la lumière d’un hallogène, clic, s’allume et, clac, s’éteint, au moindre mouvement. Le vent dans les volets ? Un chat, une fouine ? On se demande si les nuages et l’humidité prégnante ne déclenchent pas une fois sur deux l’éclair qui aveugle la cour dix secondes d’une lumière crue, blafarde. Clic.
— T’as vu ?... mais si... là... ça bouge à droite...
Deux hommes, à plat ventre dans la paille, pointent leur canon par une meurtrière discrète, le décrochage d’une poutre dans les briques de la grange.
— Parle moins fort... et rentre ton fusil, merde...
Le plus jeune sait que l’acier des armes capte la moindre lueur et alerte ce genre de gibier. Le plus vieux obéit.
Mais oui, dans les cailloux ça bouge. Une longue silhouette, maigre et rousse, avance, en effleurant le sol, plus légère que la brume. Puis se fige. Clac. La lumière s’éteint.
— J’te l’avais dit, Marco... C’est pas un renard qui vole tes œufs !
L’homme ajuste la cible avec lenteur dans sa lunette de tir. Ses yeux s’habituent aux ténèbres et alignent la proie sur le repère de visée. Entre le garage en parpaings collé comme une sangsue au bâtiment principal et la maison, l’ombre d’un jeune homme maigre, plaquée contre le mur de la ferme, se faufile lentement vers l’arrière du poulailler. Quand par maladresse, il déclenche à nouveau le projecteur, on distingue sa tignasse rousse et hirsute presque rouge dans la lumière.
— Chiche... je tire.
— Déconne pas, Edouard !
Clac. Noir. Les deux complices réagissent vite. Ils rampent dans la paille puis glissent jusqu’au sol, les mains et les bottes sur les montants de l’échelle. A pas de loup, ils surprennent le chapardeur la main sur un pantalon oublié dehors et le menacent de leur fusil.
Epouvanté, le voleur lâche le vêtement avant de s’enfuir. Le plus jeune tire en l’air avec un regard mauvais.
— Un jour tu finiras sous des pneus... Hérisson de malheur !
Ce n’est un secret pour personne au village. Pour s’habiller, Jean cueille, de jour comme de nuit, les vêtements qui sèchent sur les cordes à linge, des chemises, des tricots de corps, des pantalons de toile bleue, mais pour les œufs, c’est pas lui.
Les villageoises excusent ces menus larcins en souriant et rusent en laissant traîner de vieux habits.
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