Les équilibres instables

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Recueil de textes d'une dizaine de pages chacun. On y trouvera quelquefois des histoires se déroulant sur un fond historique ou d'autres totalement imaginaires. Un baron escroc, un trafiquant d'armes, des situations qui dérapent, qui échappent, qui explosent...


Publié le : mercredi 27 novembre 2013
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EAN13 : 9782332650771
Nombre de pages : 182
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ISBN numérique : 978-2-332-65075-7
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Deux exemples d’équilibres instables :
Les explosifs chimiques.
Les caractères.
Le bal à la Kommandantur
Il leva les yeux. De gros flocons s’écrasaient sur la toiture de la véranda. Le ciel était uniformément gris, une sorte de couverture épaisse, palpable, recouvrait Fontaines-sur-Sarthe. – Bon sang de bonsoir !... Ce n’est pas le jour, juste aujourd’hui ! Il espérait vaguement que, d’ici la nuit, la météo allait s’arranger. Sinon il faudra reporter les festivités. Depuis un an les Allemands creusaient le rocher et coulaient des épaisseurs invraisemblables de béton, juste à côté du terrain d’aviation, à une trentaine de kilomètres de Fontaines, en pleine campagne. Ils construisaient un dépôt de munitions qu’ils voulaient gigantesque et invincible, le plus invulnérable jamais réalisé. Une véritable forteresse ! Sans oublier l’imperméabilité aux attaques venant du ciel : huit batteries de défense aérienne entouraient l’ensemble formé par le terrain d’aviation et le dépôt de munitions. Et quelles batteries ! Des canons de 155 longs, des pièces précises et redoutables ! « Quelle idée saugrenue, avait pensé le vieux Jyl, et quelle belle cible ! » Jean-Yves Lefranc, le vieux Jyl pour ses amis, avait soixante-huit ans. Avec son petit air souffreteux, toujours emmitouflé dans un énorme cache-col gris, sa casquette enfoncée jusqu’aux oreilles et son teint parcheminé, il paraissait bien plus que son âge. Comment avait-il fait pour épouser, à quarante-huit ans, une jeunette de trente ans plus jeune que lui ? Dieu seul le sait… et encore… pas sûr ! C’était une jeune fille issue d’une bonne famille un peu désargentée, Odette Martin de Villecroix. En tout cas, elle lui avait donné un joli brin de fille, Julie, qui en cette année 1943, avait tout juste ses vingt ans. Auprès de sa fille le vieux Jyl avait l’air d’un papy. En 1914, Jean-Yves Lefranc exerçait le noble métier d’instituteur, farouchement laïc et républicain. Ce qui lui valut d’être incorporé comme sergent. En décembre 1916 à Verdun, il gagnait son quatrième galon de commandant, avec un assortiment de décorations bien méritées. Un joli parcours, jalonné d’actions courageuses et souvent téméraires. Pendant l’étroite parenthèse de l’entre-deux-guerres, resté jeune et combatif, il militait pour un parti de gauche. Ce qui ne plaisait guère à ses beaux-parents. En 1940, il avait soudain vieillit. Il s’était voûté et marchait avec une canne. Ceux qui le connaissaient bien prétendaient que c’était à cause de la défaite. Au début, il avait accepté avec indifférence l’occupation allemande. Et par un revirement d’attitude assez inattendu, il s’était mis à les saluer, voir à leur sourire. On disait, dans son entourage, que le vieux Jyl devenait simplet. D’autres n’étaient pas loin de le considérer comme uncollabo,surtout depuis qu’il avait reçu chez lui des Allemands de hauts grades. Le colonel commandant la Kommandantur locale, avait demandé bien poliment, bienkorrectement, comme toujours dans ce genre de circonstances, à être reçu par le vieux Jyl. Jean-Yves Lefranc était connu dans la France entière, tout au moins dans le petit monde des initiés, pour sa remarquable collection de timbres. La rumeur de l’existence de cette collection si proche, parvint jusqu’aux oreilles du colonel qui était lui-même un passionné. C’est ainsi que le colonel Heinrich von Stuffel escorté de deux officiers de son Etat-Major, furent reçu chez le vieux Jyl. Le tout accompagné de force claquements de talons et de baisemains pour Fraulein Julie et Frau Odette… – Mais, s’étonna le colonel, je ne vois aucun timbre à l’effigie du Führer ? Heil Hitler ! – Heu ! … Eh bien, c’est que… heu ! … marmonna le vieux Jyl qui ne savait comment s’en sortir… – Comptez sur moi, je vous en ferai parvenir… Ach ! Très bientôt. Ja, ja… – Thank you, murmura Jyl, par mégarde. Ce qui eut pour effet de faire s’esclaffer bruyamment les visiteurs… – Vous bon français… Vous, aimer plaisanterie ! …
Le colonel avait été tellement ébloui qu’il l’avait invité à venir voir sa collection de timbres, à son domicile, à Francfort. « Wenn krieg, krieg finie. Wenn English und Russien kaputt... » Cette entrevue avait engendré des murmures désagréables dans la population de Fontaines-sur-Sarthe. Ce fut un comble quand les Lefranc reçurent un carton d’invitation, rédigé en français, ainsi libellé :
Le 30 janvier 1943
ème Pour commémorer le 10 anniversaire de la prise du pouvoir par le Führer Adolf Hitler Le colonel Heinrich von Stuffel recevra dans les salons de la Kommandantur à partir de 18 h.
A 20 h 30, un Grand Bal clôturera la soirée
(Tenue de soirée de rigueur) Au dos du bristol une note manuscrite en français, probablement de la main d’un interprète, précisait : Chers amis, je compte sur vous. J’enverrai une automobile vous chercher. Stupéfaction et embarras de Jean-Yves. Le 30 janvier… c’était le jour prévu pour… encore à confirmer et selon météo… mais… Jean-Yves eut une conversation en termes assez vifs avec sa femme et sa fille. – Naturellement je n’irai pas. Mais vous deux vous irez. Vous direz que je suis malade… que les médicaments sont rares et rationnés… que j’ai la fièvre… que je suis au lit… que je regrette beaucoup mais je ne suis plus tout jeune, etc. Vous saurez très bien envelopper ça pour que ce soit crédible… – Mais papa, se rebella Julie, ce n’est pas possible. On va nous prendre pour des… – Vous inquiétez pas, il y aura certainement du beau monde, le sous-préfet, le maire, plus ou moins obligés, et tous les autres que tu connais aussi bien que moi, tu vois de qui je veux parler… du gratin, du beau monde et du moins beau. Odette, visiblement très en colère, intervint : – Mais enfin Jean-Yves, nous ne fréquentons pas tous ces traîtres, tous ces profiteurs, dont quelques-uns sont de beaux salauds… permet-moi de te le dire tout net, tu veux que l’on se fasse fusiller par les maquisards ? – Ecoutez-moi attentivement toutes les deux. Cette nuit-là, il va se passer quelque chose de très grave. Les meilleurs abris seront les sous-sols de la Kommandantur. Les Allemands sont installés, comme vous ne l’ignorez pas, dans l’ancien établissement thermal dont les sous-sols sont prodigieux. De plus ils les ont aménagés, bétonnés… Ils sont à l’épreuve des plus grosses bombes. Là, dès le déclenchement de l’alerte, les Allemands et leurs invités vont s’y précipiter… vous y serez en sûreté, mieux que partout ailleurs. – Mais… Jean-Yves, de quoi parles-tu ? Alerte, bombes ! … Ce n’est pas avec ton poste de radio émetteur récepteur, une antiquité, que tu es dans les secrets… – C’est bientôt l’heure de Radio Londres… J’attends un message important. Odette, surveille la rue par la fenêtre de la cuisine, Julie poste-toi à la fenêtre du salon. Si vous voyez un véhicule douteux… – Oui ! On te donne l’alerte… tu nous l’as déjà demandé cinquante fois ! Depuis quelques mois les Allemands essayaient de dépister les mauvais Français qui, malgré le brouillage, écoutaient Radio Londres. Deux ou trois camions équipés de moyens de détection radio goniométriques circulaient discrètement dans les rues de Fontaines. Jean-Yves s’installa devant le poste de T.S.F. du salon et chercha la bonne fréquence surchargée detirlouit tirlouit tirlouit…
«Ici Londres. Les Français parlent aux Français ème Aujourd’hui, 29 janvier 1943. 943jour de la résistance du peuple Français à l’oppresseur » Puis l’indicatif musical : Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand. « Voici quelques messages personnels : La côte est rude, je répète, la côte est rude. Faites chauffer le potage, je répète, faites chauffer le potage… » Il y eut une courte interruption musicale. Les doigts de la main droite de Jyl tambourinaient nerveusement sur la table du salon. Une oreille exercée aurait pu reconnaître la Marseillaise. Il s’immobilisa soudain. « Voici la suite de nos messages personnels : Les raisins sont trop verts, je répète, les raisins sont trop verts. Que la fête commence, je répète, que la fête commence… D’un geste sec Jean-Yves stoppa la radio. – C’est pour demain ! s’écria-t-il ! bousculant sa chaise et levant les bras au ciel, les points fermés. On les aura ! Julie, Odette, arrêtez votre surveillance ! ... C’est pour demain… demain ! Vous entendez… demain ! – Papa ! Papa ! Arrête ! Vite ! hurla Julie complètement affolée. – C’est fait… Que se passe-t-il ? Un camion de l’armée allemande venait de s’arrêter juste devant le portail. Le chauffeur en descendit en criant. Le hayon s’abattit et six militaires casqués et armés en descendirent. Le chauffeur sonna… – Je te l’avais dit, Jean-Yves, ce sont les Allemands. Ils vont nous fusiller. Les maquisards n’auront pas cette peine ! – Mais attends, Odette, on va lui ouvrir… Restez calmes… Le soldat Allemand était dans l’entrée. Il salua militairement en claquant des talons avec une énergie qui dénotait une grande habitude. – Heil Hitler ! Guten Tag Madame. Afez-vous téléfon ? … S’il vous plaît. Mein camion kaputt ! Moi téléfon à chef… – Mais bien sûr… heu ! … Cher monsieur ! répondit Odette. Jean-Yves refoula une forte envie de rire… Julie regarda par la fenêtre : les six militaires, appuyés au camion, fumaient une cigarette le plus tranquillement du monde, en se racontant des histoires qui devaient être drôles à en juger par leurs mimiques et leurs éclats de rire. – Merci peaucoup Madame und Mein Herr… L’Allemand se retira. L’incident était clos. Toute la famille Lefranc se regarda, encore sous le coup de l’émotion. On avait eu peur. Une demi-heure plus tard une dépanneuse venait remorquer le camion… Odette leva les bras au ciel : – Si je ne meure pas fusillée, je vais mourir d’émotion… avec ton père, ajouta-t-elle à l’adresse de Julie, il faut s’attendre à tout… Seigneur, protégez-nous ! Pour toute réponse Jean-Yves haussa les épaules, discrètement, car il craignait les réactions impulsives d’Odette qui pourtant était au courant de tout… enfin de presque tout. Il se dirigea vers le salon… – Puisque c’est pour demain… il est temps de passer aux choses sérieuses. Odette tu veux m’aider ? … Avant d’être fusillée… Le vieux Jyl soudain avait rajeuni. Droit comme un chêne, il paraissait dix ans de moins. De belle stature, il avait des épaules de lutteur. On aurait juré qu’il avait d’un coup gagné dix centimètres.
Jean-Yves ouvrit la porte du coffre qui contenait la collection de timbres, il en retira tous les précieux albums qu’il posa sur les bras d’Odette. – Passe-moi le tournevis… Odette posa les albums sur le sol. Le tournevis était dans le tiroir de la table de la cuisine. Dans le coffre, il démonta une plaque métallique qui dissimulait une sorte de double fond. Il en retira son « antiquité » : un poste de radio émetteur-récepteur cadeau d’un cousin qui avait fait carrière dans la Marine des années 20… Mais c’était une antiquité qui fonctionnait fort bien. Les Anglais et les Américains avaient concocté une attaque aérienne pour détruire le terrain d’aviation et le dépôt de munitions qui venait d’y être construit. Il convenait de détruire tous les sites qui pouvaient être gênants pour le débarquement, on y pensait déjà… L’attaque aérienne devait être massive pour tout détruire d’un seul raid. A Londres, on l’avait prévue pour la nuit du 30 au 31 janvier. Mais la défense aérienne des Allemands était trop dangereuse, il fallait l’empêcher de nuire. C’est cette mission que l’on avait confiée au réseau que dirigeait le commandant Gilles, alias le vieux Jyl… Huit groupes, composé chacun d’une dizaine de maquisards, se partageaient la tâche. Le commandant Gilles s’installa devant sa radio et commença à émettre. Il savait que dans les collines avoisinantes ses hommes, des maquisards entraînés, étaient à l’écoute… D’ailleurs certains avaient peut-être reçu le message de Londres… Mais il devait donner ses ordres. Il régla soigneusement son appareil de chiffrement et fit signe à Julie et Odette de se mettre à leurs postes d’observation. « Attention… Attention… De Gilles à groupes 1 à 8. La fête est pour demain. Dès 20 h 30 vous attaquerez les positions allemandes qui vous ont été désignées. Pas d’imprudences inutiles. Durée maxi d’intervention : 10 mn. Destruction des pièces d’artillerie et des stocks de munition par plastiquage est prioritaire. Je répète : décrochage obligatoire après 10 mn. Vous aurez une heure pour rejoindre vos caches. Commandant Gilles. » Jean-Yves remit en place son précieux poste de radio et fixa la plaque qui dissimulait le double-fond. Puis ce fut au tour de ses albums de timbres qu’il rangea avec un soin tout particulier. – Odette, en attendant notre arrestation… on mange quoi ce soir ? … – Velouté aux rutabagas… Le lendemain matin il neigeait abondamment depuis l’aube. La véranda n’était pas encore recouverte mais il s’en fallait de peu. Jean-Yves ne décollait pas de son poste de TSF guettant le message qui annulerait… Rien ne vint. Les météos Anglais devaient être fortiches, peu après midi le ciel se dégagea. Toute la matinée les Allemands, sous la neige, s’en donnèrent à cœur joie : défilés, remises de décorations, musique militaire… Il y avait du spectacle dans les rues de Fontaines-sur-Sarthe, mais peu de spectateurs et pas seulement à cause du temps… A l’heure dite une voiture allemande emmenait Odette et Julie à la Kommandantur. Après quelques effusions, Odette et Julie s’embarquèrent vers ce qu’elles considéraient comme une aventure périlleuse. – Non mais ! Jean-Yves, ce que tu nous fais faire… Si on en réchappe on s’en souviendra ! Plus tard, malgré le froid glacial, Jean-Yves ouvrit en grand la fenêtre du salon. Le ciel s’était miraculeusement éclairci, mais la neige était toujours là, étincelante sous la lune. « Et quelle belle cible », répéta Jean-Yves. Il était 20 h 45. Dans ce décor paisible on ne pouvait soupçonner les combats qui se déroulaient à quelques dizaines de kilomètres. Tout au plus percevait-on les explosions assourdies des pains de plastique qui détruisaient les installations ennemies. Et encore fallait-il l’oreille entraînée de Jean-Yves. La surprise avait du être totale pour les Allemands…
A la Kommandantur, un planton apporta au colonel un message alarmant relatant l’attaque simultanée des huit batteries de défense anti-aérienne. – Achtung ! Terroristen ! Il annota le message avant de le faire circuler aux officiers de son état-major en indiquant que cela ne présageait rien de bon et qu’il fallait s’attendre à un développement… A sa fenêtre, Jean-Yves venait de percevoir un lointain grondement. C’était les escadrilles de B 52, plus connues sous le nom de « forteresses volantes », qui s’approchaient. Les sirènes hurlèrent. Il était bien tranquille, Odette et Julie ne pouvaient trouver meilleurs abris que dans les sous-sols de la Kommandantur, qui d’ailleurs n’était pas visée dans cette opération. Mais il se méfiait, un général Américain ne venait-il pas de déclarer que « pour ne pas rater la cible quand elle est grande comme le fond d’un verre, il faut « arroser » grand comme l’ouverture d’une lessiveuse ! ». Jean-Yves scrutait le ciel quand il entendit un bruit de pas. Sur le trottoir d’en face il aperçut un vieillard, cheveux longs et barbe blanche, qu’il ne connaissait pas et qui avait l’allure d’un vagabond. – Eh ! Vous là bas ! lui cria-t-il, allez vous mettre à l’abri ! – A l’abri, répondit l’autre, et pourquoi faire ? Je suis le Bon Dieu ! « Encore un cinglé, pensa-t-il ». Curieusement, l’homme avait disparu dans la nuit. Jean-Yves pensa avoir eut une vision. Il s’était beaucoup fatigué ces temps-ci. La tête lui tournait. Un vertige… Des drôles d’images… Des flaques d’eau boueuses miroitantes sous la lune… Il lui vint des pensées inattendues, des divagations ! … Et tous ces jeunes hommes qui allaient mourir ! Et tous ceux qui étaient déjà morts ! … Et toutes ces sottises, bêtises, saloperies, sauvageries, barbaries ! … Baïonnette au canon ! ordonnait-il … Puis un long coup de sifflet : A l’attaque ! qu’il criait en grimpant l’échelle pour sortir de la tranchée en tête de ses soldats ! Et tous ces hommes, gonflés au tafia, qui allaient mourir en chantant, en rugissant, « C’est nous les Africains… », à la baïonnette ! … coupez cabèches ! Ah ! Les braves gens ! A peine sortis de la tranchée ils tombaient, moissonnés par les mitrailleuses de l’ennemi… Tacatac ! tacatac ! tacatac !… Et ça n’arrêtait pas ! Et tous ces cris déchirants… A l’attaque ! Et le hurlement métallique et éclatant du clairon qui sonne la charge ! Oh ! Les belles canonnades au crépuscule ! Déroulède où es-tu ? … Et voilà que ça n’a pas suffit ! On recommence ! … On recommence tout ! Depuis le début ! … Et lui Jean-Yves, il faisait quoi ? Il était complice… complice ! Oh ! Manigances infâmes ! … Combien de maquisards venaient de mourir pour avoir exécuté ses ordres ? Hein ! Oui, combien ? … Délire ! Délire ! … « Quand Hitler sera en panne avec ses blindés, j’attaque avec ma cavalerie ! … Ça va être leur fête ! … » qu’il disait le brave général Grand Chef de notre Grande Armée ! Oh ! Le brav’ général, l’horreur qui se préparait, il la voyait comme une fantasia ! … Et « Dieu avec nous ! », « God save the King ! », « Gott mit uns ! » Il revit, sur trottoir d’en face, le même vagabond, vieillard barbu… avec une auréole flamboyante… – Eh ! Vous là-bas ! Eteignez votre auréole avant que les Fritz ne vous en débarrassent pour la vie ! Il regarda plus attentivement… il n’y avait personne… Vision, hallucination, il délirait, il transpirait dans l’air glacial, il suintait par tous les pores de sa vieille peau… Et tous ces gars qui chantaient la Madelon ! Est-ce que ça avait existé pour de bon ? … Où suis-je ? Ah ! oui, voilà que ça démarre ! Boum ! Boum ! Tacatac ! Et tous ces Allemands qui vont mourir et tous ces aviateurs ! … Et tous ces orphelins ! Qui s’en souviendra ? … Dans cinquante ans, dans cent ans, dans mille ans… « Mourir pour la Patrie » qu’il chantait le poète ! … La Patrie… Vive la France ! La Gloire ! Rendez les Honneurs ! Garde-à-vous ! Aux morts ! Sonnez clairons, battez tambours ! … Ouvrez l’ban ! Fermez l’ban ! Ouvrez l’feu ! … Et après ? … Au suivant ! Au suivant ! … Eh ! toi là-bas ! Avec ton auréole ! Viens par ici ! Fais vite ! Ça va commencer,
ça commence, c’est commencé ! … Boum ! Boum ! Badaboum ! C’est le dépôt de munitions qui vient de sauter ! … Les corps des ennemis giclent en l’air et retombent comme des baudruches crevées ! On en a entendu… des balivernes revanchardes, gaudrioles alambiquées, entourloupes en tous genres, esbroufes éhontées, discours roteux, c’est toujours comme ça que commence ! … Puis vient le bruit ! On s’agite dans les casernes ! … Silence dans les rangs ! … Et vient la fureur ! On commence à respirer les odeurs de graillon de la roulante ! Marchons, marchons, marchons ! … – Arrêtez ! Arrêtez tout !… hurla-t-il. Sa voix traversa la nuit et se perdit dans le ciel… Une terrible douleur lui embrasa l’épaule gauche. Le bal à la Kommandantur, à peine commencé, avait tourné court. Quelques longs discours avaient précédé le début de somptueuses agapes approvisionnées probablement au marché noir local. A l’appel des sirènes on dévala dans les abris. On fit venir du Champagne et des ème ème ème victuailles. La chorale de la 5 compagnie du 3 régiment de la 18 brigade de la ème ème 2 division du 2 corps d’armée de la Wehrmacht, interpréta avec son brio habituel, le « Deutschland über alles ». Mais le cœur n’y était pas. Sur le toit de la Kommandantur des mitrailleuses lourdes ouvrirent le feu… pour faire quelque chose… Elles étaient totalement impuissantes… A la fin de l’alerte, vers deux heures du matin, Odette et Julie découvrirent Jean-Yves étendu sur le dos au beau milieu du salon. Mort. Crise cardiaque, diagnostiqua le médecin. Il avait sa casquette enfoncée jusqu’aux oreilles et son énorme cache-col gris autour du cou. Sa canne était à côté de lui. Le commandant Gilles avait tenu à mourir dans la peau du vieux Jyl.
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