Les Etés de la colère

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Juin 1940, en plein exode.  Après avoir causé accidentellement la mort d’un couple juif au volant de sa voiture, Cécile de Rohou, fille d’un notable de Rennes, recueille leur petit garçon, Samuel. L’enfant porte une clef autour du cou. Intriguée, Cécile décide de rechercher sa famille. Pour commencer, elle retourne sur les lieux de l’accident et découvre que si la mère de l’enfant est bien morte et enterrée, le père, quant à lui, a survécu, mais a disparu…
Ainsi commence la quête de Cécile. Arrêtée par la Gestapo, promise à la mort, elle sera sauvée in extremis par l'époux nazi d'une amie d'enfance. Confrontée de plein fouet à l'horreur de la guerre, à la peur, à la trahison, l'insouciante jeune femme d'autrefois n'aura qu'un seul but : sauver Samuel des persécutions…
Avec son art consommé du suspense, Eric Le Nabour nous plonge dans l'atmosphère étouffante de l'Occupation aux côtés d'une femme indomptable qui ne se résignera jamais face à la barbarie.
Publié le : mercredi 1 juin 2016
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EAN13 : 9782702154090
Nombre de pages : 532
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Pour Jennifer
Pour Aude
Grrr… ey

PROLOGUE

Juillet 1944

Joseph Lartigue se tenait dans l’embrasure de la fenêtre. Un halo de lumière en provenance de la lampe à pétrole l’enveloppait jusqu’à la taille. La lumière laissait son visage dans une demi-pénombre. Il regardait fixement au-dehors, fouillant la nuit qui ensevelissait le parc, les sourcils arqués sur ses paupières tombantes.

Soudain des aboiements rompirent le silence.

– Quelque chose qui ne va pas ? demanda Cécile.

Il mit quelques secondes à répondre :

– Non… enfin, je ne sais pas. Tout est si calme…

Cécile se souleva sur un coude, remonta l’oreiller contre la tête ajourée du lit. D’où lui venait cette soudaine méfiance ? Elle avait tant aspiré à ce calme précisément qu’elle se refusait, cette nuit-là, à y voir une possible menace.

Elle s’empara du dernier sablé posé sur la table de nuit. Le gâteau sec croustilla sous sa dent. Mais dans sa gorge il se cristallisa en une bourre un peu fade qui l’étouffa au point de déclencher une crise de toux. Après tout, Joseph avait peut-être raison. Ce silence trop parfait finissait par être angoissant. Il recouvrait tout d’une sorte de linceul impénétrable.

Elle tendit l’oreille, mais aucun bruit périphérique ne lui parvenait. Elle ne percevait plus à présent qu’un dur noyau de silence, dense, inaltérable, circonscrit aux limites du château et aux abords immédiats du parc. Même le battement régulier de la pendule sur la cheminée participait de ce silence éprouvant.

Enfin, il y eut un bruissement lointain, semblable à une rumeur qui, parmi la foule, se propage au travers de murmures indistincts. Mais ce n’était pas cette fois l’écho de voix humaines ou de respirations, encore moins un halètement sourd, seulement la douce pression du vent sur la cime des arbres et, comme pour lui faire escorte, une sorte de fourmillement presque inaudible au ras du sol.

Mue par un instinct soudain, Cécile se leva et rejoignit Joseph dans l’embrasure de la fenêtre.

– Tu as vu quelque chose ?

Il regardait toujours par la fenêtre.

Après une brève averse, la nuit était redevenue chaude et sèche. La lune, presque pleine, jetait des rayons soyeux qui, par endroits, trouaient la végétation en îlots plus clairs. Une nuit d’été aussi belle qu’anodine. Une nuit qui inspirait la sérénité et l’envie de s’abandonner à la quiétude. Par la fenêtre entrouverte, leur parvenaient maintenant des crissements d’insectes et des hululements familiers. Il arrivait aux chouettes de se rassembler le soir sous les combles du château. Elles se livraient alors à un concert nocturne dont on ne savait s’il tenait de joutes amoureuses ou de simples chants entonnés à l’unisson.

– Ne les chasse jamais, lui avait recommandé Antoine sur un ton de gravité inhabituelle. Elles étaient déjà là lorsque mon père a racheté le domaine. Ce sont elles les véritables propriétaires du château.

Cécile avait acquiescé, promis solennellement, réprimant à grand-peine un fou rire nerveux. Elle comprenait mieux à présent ce qu’il avait voulu dire. En plus de trois cents ans d’existence, La Dinardière s’était acquis une âme et les chouettes en étaient les gardiennes intemporelles.

De là où il se trouvait, Antoine devait se réjouir qu’elle eût tenu parole. Il avait ajouté :

– Écoute-les ! Elles te préviendront en cas de danger.

Cécile revint vers le lit et s’assit au bord du matelas, les jambes dans le vide, serrées l’une contre l’autre. Ses vêtements froissés exhalaient une sueur discrète parfumée au jasmin. En fin d’après-midi, à bout de fatigue, elle s’était allongée tout habillée et ne s’était réveillée qu’à la nuit tombée. Elle avait dormi trois heures d’une seule traite, protégée par le ciel de lit, les hauts plafonds aux poutres noircies, les boiseries chaudes et les grandes armoires aux ferrures ouvragées dont les craquements avaient parfois troublé son sommeil.

Depuis deux mois que La Dinardière lui servait de refuge, elle s’y était toujours sentie en sécurité. Mais il avait suffi que Joseph Lartigue pousse la porte de la chambre quelques minutes plus tôt pour ébranler à jamais ce sentiment.

– Viens voir…, murmura la voix du jeune maquisard.

Elle se leva de nouveau et gagna la fenêtre.

– Cette fois…, dit-il.

Il pointait du doigt l’extrémité du parc.

– Regarde !

Cécile scruta l’ombre épaisse. Mais tout paraissait immobile, figé par l’obscurité. Ce ne fut qu’après une ou deux minutes qu’elle aperçut enfin un mouvement à la lisière de la forêt. Des silhouettes furtives, irréelles, des ombres chinoises qui se déplaçaient sur l’étoffe bleuâtre de la nuit, lesquelles jetaient parfois, sous la lune, de brusques éclats de métal.

« Des soldats », songea Cécile. Puis à voix haute :

– Des soldats…

Comme si elle acceptait enfin l’évidence.

Les silhouettes se rapprochaient. On distinguait à présent leurs mouvements avec davantage de précision. Agressifs, rapides. À mesure qu’elles s’avançaient, elles prenaient de l’épaisseur, une sorte de pesanteur charnelle. De simples ombres effleurant un écran de cinéma, elles étaient devenues des personnages en trois dimensions, mobiles, lourds, faisant corps avec la terre.

– Des Allemands ?

– Qu’est-ce que tu crois ?… Les Alliés foncent sur Rennes… Ils ne perdraient pas leur temps à venir jusqu’ici. Il doit s’agir de traînards à la recherche d’endroits à piller avant de filer.

Cécile acquiesça en silence. Pourtant, son instinct le lui suggérait d’une petite voix aride et lancinante : Joseph Lartigue se trompait. D’ici quelques minutes, les Allemands forceraient les portes du château et fouilleraient méticuleusement chaque pièce, pareils à des limiers incapables d’abandonner une piste flairée depuis trop longtemps. Il y avait bien le souterrain comme ultime refuge, mais cela ne ferait que reculer l’échéance. « Cette fois… », comme avait dit Joseph, tout était fini, bien fini. Tuer ou se faire tuer demeurait le seul choix possible. Se rendre, n’était qu’une autre façon d’accepter la mort.

Cécile ferma les yeux. Elle n’avait plus le moindre doute à présent. Elle se serait acharnée jusqu’au bout. Jusqu’à la retrouver, elle. Jusqu’à le retrouver, lui…

Une telle obsession ne relevait pas de sentiments humains. Une force étrangère, d’outre-monde, l’avait poussée toujours plus loin dans sa quête de vengeance. Si le mot « démon » avait jamais eu le moindre sens à ses yeux, il s’appliquait à cette femme qui s’était lancée sur leurs traces avec l’obstination d’un limier. À ce visage éternel de la haine qui planait depuis des mois au-dessus de leurs vies.

Et maintenant, tout allait finir dans un bain de sang.

Elle aurait gagné.

Un tambourinement insistant contre la porte, au rez-de-chaussée, la tira de ses réflexions. La main de Joseph Lartigue s’était crispée sur la crosse de son revolver. Leurs regards se croisèrent. Pourtant, aucune peur ne semblait habiter les yeux légèrement protubérants du jeune maquisard. Ils semblaient même étrangement calmes, aussi paisibles et immobiles que des lacs de montagne. Devait-elle en éprouver un soulagement ou cherchait-il seulement à lui communiquer un peu de son sang-froid ?

Cécile n’eut pas le loisir de s’interroger davantage.

Deux étages plus bas, on enfonçait la porte.

1

13 juin 1940

– Samuel… Samuel…

La voix de Rebecca, douce et insistante à la fois, progressait lentement à travers les méandres de son cerveau.

– Samuel, réveille-toi !

L’enfant ouvrit les yeux, bâilla. Le visage de sa mère se tenait penché sur le sien, mais, au-dessus des lèvres qui venaient de déposer un baiser sur sa joue, il ne vit tout d’abord que les yeux : deux amandes claires et remplies d’une lumière d’eau.

Ses paupières retombèrent lourdement.

– Samuel… fais un effort, s’il te plaît.

Assis à une petite table en bois blanc, dans cette chambre minuscule au papier jauni, David Hoffman regardait sa femme réveiller doucement leur fils. Depuis l’aube, elle s’activait sans s’accorder un moment de répit et, du coin de l’œil, il avait épié avec tendresse ses moindres gestes dans la lumière mouillée du petit matin.

Il se sentait en paix avec lui-même, ou presque. Presque, parce que l’avancée des troupes allemandes avait fait d’eux des fuyards. Mais en paix tout de même. La chance les accompagnait. La veille, ils avaient trouvé cette chambre dans une auberge située à la sortie de Beauvais. Une petite pièce mansardée, inconfortable, vieillotte, payée trois cents francs, où ils avaient pu passer la nuit à l’abri, contrairement à des milliers de Français qui, livrés au hasard des routes de l’exode, devaient se contenter d’une grange, d’une étable ou même d’un simple fossé.

Quelques jours plus tôt, ils avaient dû quitter Amiens sous les bombardements. Les Allemands encerclaient les faubourgs et la Luftwaffe ne leur avait laissé aucun répit malgré une résistance acharnée des troupes françaises concentrées dans la ville. À présent, Amiens devait d’ailleurs être tombée entre leurs mains. Sans doute n’était elle-même plus, comme tant d’autres villes du nord et de l’est du pays, qu’un vaste champ de ruines.

Paris aussi n’était plus désormais qu’à une portée de canon de la Wehrmacht.

De combien de temps disposaient-ils pour rejoindre Jacob et Judith et s’embarquer pour l’Amérique ? Sans doute était-il déjà trop tard. David Hoffman espérait seulement qu’ils avaient eu le temps de prendre leurs dispositions. Il n’avait pas eu le courage d’en parler à sa femme, pas plus qu’à Samuel. Il avançait au jour le jour, têtu et sans illusions. Ils étaient tous les trois en vie et cela seul comptait. Ils étaient réunis, à l’heure où tant de couples étaient séparés et où la Croix-Rouge voyait chaque jour affluer un nombre croissant d’orphelins. Et chaque matin, dans ses prières, David n’oubliait pas d’en remercier Dieu.

Assis sur son lit, Samuel contemplait sa mère avec le même étonnement qu’il eût observé, sur une plage, le reflux de la mer balayant un château de sable. Elle, d’ordinaire si calme, semblait prise d’un accès de frénésie. Valises, vêtements, chaussures, livres, objets personnels, photos de famille, dossiers, rien ne semblait devoir échapper à sa vigilance et l’espace confiné de la chambre avait pris des allures de champ de bataille. Dans un coin de la pièce s’amoncelaient des objets hétéroclites, des vêtements trop usagés et même quelques livres entassés en piles branlantes.

– Pas les livres, Rebecca, objecta timidement David.

– Tu en rachèteras d’autres, ils nous encombrent.

– Ce ne seront pas les mêmes, et tu le sais bien.

Rebecca lui adressa un sourire rempli de compassion. Les livres de David sentaient encore le parfum de la cheminée du salon de leur appartement et celui, plus discret, des roses de Vienne qui embaumaient les jardins du Prater.

– Je sais, dit-elle… Mais si jamais nous devons marcher, mieux vaut se débarrasser dès maintenant de tout ce qui peut nous encombrer.

David acquiesça d’un sourire triste, ôta ses lunettes et passa une main dans ses cheveux noirs et drus.

– Il y a encore de l’essence dans la voiture ? demanda Rebecca.

– Assez pour rallier Paris.

Rassurée, elle reprit consciencieusement son tri en soupirant :

– Mon Dieu, David… nous allons être en retard… Range-moi ces papiers, s’il te plaît. Et toi, Samuel, habille-toi !

David referma le dossier qu’il avait mis tant de soin à préparer.

– Ça aussi, il va falloir le brûler ! lança-t-elle.

David hocha la tête. Une fois de plus, Rebecca avait choisi la solution la plus logique. Il semblait qu’elle en eût une pour chaque problème. Depuis dix ans qu’ils étaient mariés, elle ne cessait de l’émerveiller par son humeur toujours égale et sa faculté d’adaptation aux situations les plus déconcertantes.

Il regarda de nouveau son fils qui achevait de boutonner la veste de son costume de laine grise.

– Tu as fait ta prière du matin ? demanda Rebecca.

Samuel confirma d’un hochement de tête.

– En me réveillant.

– Et grand-père Jacob, tu y as pensé ?… Tu sais qu’il est malade !

– Fiche-lui un peu la paix, trancha David, ce n’est pas le jour de sa bar-mitzvah.

– Et la clé, tu as bien la clé ? insista Rebecca.

L’enfant l’extirpa de dessous sa chemise pour la brandir fièrement sous les yeux de sa mère.

– Surtout, ne la perds pas !

– Il le sait, soupira David. Je le lui ai assez répété… Calme-toi, Rebecca, s’il te plaît.

Puis, il se leva et dit brusquement :

– Viens, Samuel, on va descendre les bagages dans la voiture.

L’enfant se précipita à sa suite dans l’escalier, bousculant une vieille femme qui s’efforçait de hisser jusqu’au second étage une énorme cage en osier où roucoulait un perroquet effrayé. David n’y prêta aucune attention, perdu dans ses pensées. Pas plus qu’il ne remarqua la patronne, en passant devant la réception, une grande brune au regard sévère qui tricotait un châle avec des gestes vifs. À peine leva-t-elle sur eux une grosse pupille bleue aussi transparente qu’une bille d’agate avant de se concentrer à nouveau sur son ouvrage.

Dehors, l’air était doux et parfumé. Des files de réfugiés remontaient la rue, passaient devant l’hôtel dans un silence consterné que troublaient seulement le grincement des charrettes, le ronronnement des moteurs de voiture et de motocyclettes encore en état de marche et le meuglement des vaches que l’on poussait sans ménagement devant soi comme pour hâter leur transhumance.

Pendant quelques instants, David observa avec amertume l’inconvenant spectacle de la débâcle, puis il chercha sa voiture, une Delahaye noire qu’il avait laissée la veille au soir de l’autre côté de la rue. Il crut un moment qu’un camion laitier bloqué sur la chaussée la dissimulait à sa vue. Mais, lorsque le véhicule redémarra, il n’aperçut à la place où sa voiture aurait dû se trouver garée qu’un vieux rémouleur dont la guimbarde faisait un bruit de crécelle désagréable.

De la Delahaye, il ne restait plus aucune trace.

– Tu es vraiment la fille la plus conventionnelle que je connaisse, observa Marc Chassagne avec indolence.

– Et pourquoi cela ? demanda Cécile sans se retourner.

– Parce que nous aurions pu rester chez tes amis hier soir, ils nous l’ont proposé. Au lieu de cet hôtel minable et hors de prix.

– À la guerre comme à la guerre ! lança Cécile.

Mais Marc n’avait pas l’intention de clore le débat sur un truisme.

– Dis-moi, Cécile… Chaque fois que tu couches avec un type, tu t’en fiches vraiment ou tu le fais exprès ?

– Ça dépend !

– De quoi ?

– Du genre de questions idiotes que me pose le type avec qui j’ai passé la nuit.

– Charmant… Tu es en verve ce matin.

– Grâce à toi… Il fallait me laisser dormir.

– Tu n’avais pas vraiment l’air d’en avoir envie hier soir.

Elle lui lança un regard ironique.

– Tu as raison, tout est… dans l’air.

Elle aurait pu continuer longtemps à esquiver ses réponses, glissant sur cette conversation avec la légèreté d’une ballerine : un pas de côté à chaque fois. Mais, depuis que l’aube l’avait tiré du sommeil, Marc Chassagne ne cessait de la harceler en toute bonne conscience. D’avoir passé la nuit avec elle l’autorisait, croyait-il, à tout savoir de sa vie, son passé ou ses particularités sexuelles. D’emblée, il avait cru devoir prendre des airs de propriétaire satisfait, et ce sentiment de supériorité avait suffi à rompre le charme.

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