Les étoiles dansaient dans un ciel obscur

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Je voudrais avec ce livre vous faire partager certaines de mes méditations ainsi que quelques-unes de mes errances spirituelles, sans lien les unes avec les autres et pourtant toutes reliées par un fil d’humanité curieuse et empathique. Seuls le temps et la sagesse permettent parfois de faire ainsi apparaître les méandres de nos vies dont la signification nous échappe le plus souvent. Sans jugement mais avec émotion, je laisse ainsi vivre une pensée qui au-delà des formes d’expression changeantes, dit la même envie
de comprendre et d’aimer.


Philippe San Marco a été membre du corps préfectoral puis secrétaire général de la mairie de Marseille. Il a ensuite été élu à diverses fonctions (député des Bouches-du-Rhône, adjoint au maire de Marseille). Il enseigne actuellement la géopolitique et la géographie urbaine à l’École Normale Supérieure de Paris.


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Publié le : mardi 1 janvier 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782953554748
Nombre de pages : 174
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Le cardinal Ottaviani eut sept filles
À la suite de ce qui n’aurait dû rester qu’une banale expérience hétérosexuelle, le cardinal Ottaviani eut sept filles. Elles furent déposées discrètement à Rome dans un établissement relevant directement de l’autorité du cardinal. Certes, celui-ci se rappelait vaguement la nuit exquise au cours de laquelle un jeune théologien lui avait proposé un rapprochement œcuménique total avec sept divines créa-tures issues des principales Églises chrétiennes : catholique, luthérienne, calviniste, anglicane, orthodoxe, uniate et copte. Mais aucune expérience bisexuelle n’avait été renouvelée depuis. Il n’y avait donc plus repensé et la dégradation de l’état de santé du pape avait ensuite mobilisé toutes ses énergies. La préparation du conclave interdisait le moindre faux pas. Or le jeune théologien qui lui avait si aimablement organisé cette soirée neuf mois plus tôt était désormais le principal responsable du cabinet du redoutable cardinal de Venise qui s’apprêtait après une longue attente à éliminer froidement tous ses rivaux. Ottaviani comprit donc immédiatement le message. Et sa grande intelligence le conduisit dans la seconde non seu-
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lement à renoncer à ses propres et légitimes ambitions, dont la poursuite l’aurait conduit à sa perte, mais à se ranger publi-quement sous la bannière du lion ailé à un moment où celui-ci avait encore besoin d’aide. La manœuvre hardie réussit pleinement et Ottaviani put non seulement conserver, mais élargir son pouvoir dans l’har-monie générale que voulait susciter le nouveau pontife. Mais les voies du Seigneur étant imprévisibles, Ottaviani considéra qu’il était de son devoir de se préparer pour une autre occasion. Il fallait donc, en même temps qu’il tirait les conséquences de l’existence d’une arme aujourd’hui dirigée sur lui, qu’il rende impossible à l’avenir la réutilisation de cette même arme. Les temps avaient changé et l’élimination physique des sept sœurs aurait exigé une organisation dont il ne disposait plus. Il convenait donc de créer les conditions progressives de l’oubli. Un lointain refuge insulaire, totalement isolé, mais situé en contrebas d’une chapelle dédiée à la Vierge Marie contrôlée directement par l’Ordre du cardinal, fut promp-tement réactivé. Et pour que leur isolement soit complet, il fut également décidé, avec l’aide de magiciens rappelés spécialement d’un diocèse indien, que tous les contacts des sœurs avec l’extérieur passeraient par l’intermédiaire de Karki, agent spécial du cardinal qui prendrait l’apparence d’un âne lui-même assisté d’un garde cruel dont le nom de code était Pipo et qui prit l’apparence d’un chien. Les années passèrent. Un pontificat extrêmement long ne permettait pas à Ottaviani de réaliser ses ambitions. Il vivait donc chargé d’honneurs et entouré d’estime, de respect et d’affection. Le secret de ses sept filles était maintenant bien enfoui et ne risquait plus d’entraver ses mouvements.
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Ce fut donc pour lui un coup de tonnerre lorsque bien des années plus tard le curé de Sainte-Marie, qui surveillait constamment le refuge du haut de son clocher, l’informa que dans des conditions mystérieuses une des sept filles avait réussi à briser son isolement et avait pris pour amant un homme qui avait trente-trois ans de moins qu’elle ! Pire que tout, elle avait eu de cette invraisemblable liaison deux en-fants en parfaite santé ! Que s’était-il passé ? Comment Karki et Pipo avaient-ils pu laisser se commettre une telle abomination ? Le lent tra-vail d’oubli était menacé. Il fallait absolument empêcher qu’aucune des sept filles n’ait la moindre descendance qui serait le rappel vivant de la menace ancienne. C’en était trop. Cette fois-ci, sans précipitation et profi-tant au contraire du fait que plus personne à Rome ne se rappelait cette affaire ancienne, le cardinal décida l’élimi-nation discrète de tous les témoins possibles. Son envoyé prit la forme humaine du garde-chasse communal, personnage aimable et respecté. Ce dernier n’eut donc aucune peine à parvenir jusqu’au refuge. La nuit venue il fit exploser la demeure du jeune innocent qui était devenu l’amant d’une des sept sœurs et le père de la descendance si menaçante du cardinal Ottaviani. Lorsqu’ils entendirent l’explosion, Karki et Pipo se précipitèrent dehors, reprirent aussitôt leur forme humaine, et reconnurent là le premier signe de la colère du cardinal. Un silence de mort montait des décombres sous les-quelles étaient ensevelis le jeune homme et toute sa famille. Les deux agents comprirent que leur propre vie était désor-mais en danger. Lorsqu’ils virent une ombre s’éloigner des lieux du drame, ils n’eurent pas besoin de se concerter. Tandis que Pipo reprenait sa forme de chien et se lançait à
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la poursuite du meurtrier, Karki d’un bond gigantesque dans l’espace se posta tout en bas de la vallée, là ou le fleuve débouche dans la mer et attendit que celui qui avait pris la forme du garde-chasse arrive épuisé, poursuivi par le chien cruel. Il n’eut alors aucun mal à le tuer. Le cadavre fut aban-donné sur la plage. Le lendemain les pécheurs du village voisin trouvèrent le corps martyrisé du garde-chasse. Parmi eux s’était glissé un membre de l’équipage de la goélette sur laquelle avait voya-gé l’envoyé du cardinal. Celle-ci était mouillée à l’abri des regards. Ne reconnaissant pas son compagnon il se retira et ne put rien expliquer à son chef de bord. Celui-ci ne pouvait prendre le risque d’être découvert. Sa mission devait rester secrète. Il fit donc appareiller son navire et disparu. Karki et Pipo avaient triomphé de ce terrible danger, mais au prix d’un grave choc psychologique. Leurs repères s’é-taient effondrés. Ils avaient consacré leur vie au cardinal et voilà que celui-ci voulait les éliminer. Cette profonde frac-ture intérieure se traduisit peu de temps après par un com-portement incohérent. En outre ils avaient de plus en plus de mal à maîtriser leur transformation en humains. Heureusement c’est le curé de Sainte-Marie qui s’aperçut le premier de ces dérèglements. Ses soupçons naquirent lorsque du haut de son clocher il vit que la vieille maison de pierres sèches dans laquelle résidaient deux des sept sœurs avait été entièrement recouverte d’un enduit sur lequel avaient été peintes de gigantesques figures pornographiques. Un jour qu’il rendait visite à ses voisins, ses derniers doutes s’envolèrent lorsqu’il fut reçu au salon par l’âne qui lui dit simplement : « Asseyez-vous. » Le brave homme ne savait pourtant que faire. Mais quand il comprit que dans leur paranoïa, Karki et Pipo en étaient arrivés à voir dans
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chaque promeneur des envoyés du cardinal, il lui fallut bien réagir : sous prétexte de rafraîchissement, les deux déments les faisaient venir au refuge où Karki, prenant la forme in-connue d’un séduisant peintre italien, les violait systémati-quement dans les toilettes, après quoi Pipo les dévorait. Les sept sœurs étaient terrorisées. Il fallait que cela cesse au plus vite. Un scandale encore plus grand risquait d’éclater à tout moment qui pourrait cette fois détruire le cardinal auquel le liait l’attachement d’une vie. Sans attendre de nouvelles instructions, le curé décida donc qu’il fallait de toute urgence neutraliser les deux anciens geôliers égarés et pour cela qu’il convenait en premier lieu de mettre fin à leur incessantes transformations animales afin qu’un dialogue put s’établir avec eux. Le hasard voulu qu’au même moment la jeune prêtresse d’un culte légèrement concurrent redescendait des cimes où, selon un rite obscur, elle avait été consulter Notre Dame des Neiges. C’était une femme très belle, héritière de la chefferie d’une tribu des hautes montagnes qui n’avait de toute l’histoire jamais cédée aux envahisseurs. Cette femme savait écouter mais aussi parler aux hommes. De tous côtés on venait se confier à elle. Ses capacités de guérisseuse étaient reconnues. Mais à la différence des prêtres des cultes san-guinaires, elle soignait essentiellement avec des mots qu’on comprenait rarement. Comme elle répondait toujours de toute son âme à des sollicitations multiples sans jamais me-surer sa peine, sa santé était devenue fragile. C’est la raison pour laquelle elle avait pris depuis peu la sage décision d’être jour et nuit accompagnée d’un esclave africain dont l’aspect farouche et le mutisme pesant la protégeaient des importuns. La rumeur publique avait attribué à ses rapports
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avec cet homme un contenu charnel torride sans que cela nuise à ses capacités miraculeuses, bien au contraire. Le curé de Sainte-Marie vit dans la présence de cette femme un signe de la divine providence. Oubliant la rivalité séculaire qui opposait leurs cultes il lui exposa sa détresse et sollicita son aide pour apaiser les deux esprits malades. Malgré l’immédiate hostilité de son compagnon à cette entreprise, elle accepta de s’entretenir longuement avec les deux hommes. La conversation se déroulait paisiblement lorsqu’il lui fallut constater qu’ils avaient petit à petit repris leur forme animale. Celle-ci semblait être devenue l’abri le plus constant de leur personnalité délabrée. Or les talents de la jeune femme s’exerçaient uniquement sur les humains. Elle persista néanmoins à tenter de sauver ces âmes jus-qu’au moment où, ayant demandé à aller aux toilettes, une des sept sœurs lui répondit de ne pas s’inquiéter du peintre italien. L’esclave africain, grâce à sa longue expérience de la vie, comprit immédiatement le message codé qui leur était ainsi adressé. Il bondit sur la jeune femme, prétexta de lourdes obligations qui les empêchaient de rester plus longtemps pour dîner, promis de revenir l’an prochain lors du pèle-rinage à Notre-Dame-des-Neiges et l’emporta au loin. Dans sa précipitation il ne ménagea pas son attelage. Mais heu-reusement ils étaient loin de tout danger lorsqu’ils durent s’arrêter dans leur fuite. La tentative avait échoué, mais elle avait permis de choi-sir la thérapie qui convenait : puisque la parole humaine n’était plus opératoire, il fallait renoncer à ramener les deux malades dans le monde des hommes, mais puisque la forme animale semblait se stabiliser il fallait tenter d’entrer en com-munication avec eux par le langage animal.
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