Les fausses innocences

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Une intrigue digne des meilleurs films d'Alfred Hitchcock...





Nous sommes en 1962, à la frontière belgo-allemande. Rentrant au milieu de la nuit d'une visite galante, Roger Müller, bourgmestre de Niederfeld, tombe sur Stembert, le docteur de la commune, qui vient d'être victime d'un accident de voiture. Effondré, l'homme avoue qu'il vient de quitter sa femme Mathilda et qu'il part rejoindre sa maîtresse en Allemagne de l'Est. Furieux, Müller, qui a toujours été amoureux de Mathilda, oblige le docteur à rejoindre le domicile conjugal. Le lendemain matin, Roger Müller a la surprise de voir débarquer dans sa mairie Mathilda Stembert venue déclarer le décès de son époux, mort, dit-elle, au cours d'un voyage en Allemagne. Immédiatement, Müller est convaincu que Mathilda l'a assassiné quand elle a appris son infidélité et il décide de tout faire pour que la jeune femme échappe à son juste châtiment. Malgré les allusions assez transparentes de Müller, malgré les preuves évidentes de son mensonge, Mathilda continue à prétendre que son mari est mort. Et Müller de s'enferrer dans une situation de plus en plus dangereuse sans que l'attitude de la jeune femme change à son égard...Orfèvre des mots et des sentiments, Armel Job nous entraîne dans les subtils méandres d'une comédie dramatique insolite.





Moi, je n'aurais jamais cru ça, qu'il me fasse ça, à moi, sa femme, son unique, son aimée. Même mon nom ? Mathilda ?, il ne le disait jamais. Il ne m'appelait qu'avec des diminutifs caressants: " Thilda, mon amour, mon trésor, mein Schatz. " Toujours si prévenant, à me servir à table, à s'inquiéter si j'avais froid, si je n'avais pas mes idées noires. Ah, le salaud!Comment ne me suis-je pas aperçue qu'il ne m'aimait plus? Et depuis quand? Il a rencontré cette femme, il y a six mois, au congrès de médecine d'Erfurt. Le 27 mars. C'était le troisième jour du congrès. Il a dit le 27. Une précision d'anniversaire, déjà." Je ne peux plus vivre sans elle.? C'est pas possible! Qu'est-ce qu'elle t'a fait, André?? Rien, je t'assure, elle n'y est pour rien. C'est moi seul qui..."Il était là, en face de moi, à table. Il avait attendu la fin de la semaine, la fin des consultations, la fin du souper. J'allais me lever pour lui servir son cognac qu'il prendrait dans son club devant le poêle à charbon. Le samedi soir, c'est ce qu'il aime: regarder les braises rougeoyer à travers la vitre et, de temps en temps, fourgonner avec les pincettes. Il a posé sa grande main blanche de docteur sur mon bras pour me retenir."Reste un peu là. Il faut qu'on se parle."Il était pâle. Il avait à peine touché au repas. Depuis plusieurs jours, il était sombre. Je savais qu'il se passait quelque chose. Me lever, de toute façon, je n'aurais pas pu. Tout d'un coup, j'avais les jambes en flanelle."Mathilda, je vais te quitter.? Ah oui..." C'est ce que j'ai dit: "Ah oui..." J'aurais dû m'indigner: "Me quitter? Comment? Qu'est-ce que c'est que cette histoire?", mais je savais que ces interrogations ne serviraient à rien, qu'à retarder la vérité, à la rendre plus vulgaire.Alors, il a tout déballé: le congrès, cette femme ? docteur, elle aussi ? avec qui il voulait vivre. "Vivre enfin", pour reprendre ses termes. Avec moi, sans doute, il n'avait pas vécu."Je deviens quoi, de mon côté?? Tu n'auras pas à te faire de souci. Je te laisse tout: la maison, les sapins, le compte en banque. J'ai fait le nécessaire. Je ne veux rien garder. Sauf l'Opel. J'en ai besoin pour partir."Il avait vidé son sac. Affaire réglée. À mon tour, maintenant. J'allais certainement dire quelque chose pour le retenir. Il me regardait, les yeux navrés, la figure penchée, se demandant lequel de ses arguments tout prêts déjà il m'opposerait. Par quoi commencer? Je n'avais que l'embarras du choix. Seize années ensemble.Ces derniers temps? On était heureux tout de même. Si "heureux" n'est pas le mot, disons "contents", "sereins", "tranquilles". Ce n'était plus la passion des débuts, bien sûr. On ne peut pas jouer avec le feu toute la vie. Avec cette femme, est-ce que...? Évidemment. À chaque fois qu'il s'est rendu en Allemagne ou ailleurs pour ses prétendus cours de requalification. Comme un coup de cravache, une image s'est abattue derrière mes yeux: lui, nu, d'une blancheur répugnante, à quatre pattes, sur les genoux, sur les coudes, haletant.Un peu de dignité, de grâce! Au nom de notre petite! Au nom de ces jours où elle gisait dans le salon, quand le village affluait vers la maison. À certains moments, il y en avait qui attendaient dans l'allée. Ils avaient eu peur de venir seuls. Ils s'étaient donné le mot, ils arrivaient par grappes. On se tenait tous les deux près de la porte ouverte du salon, où elle reposait dans son petit cercueil. Comme il était droit dans son costume noir! Ses cheveux à l'époque étaient si beaux, si souples. Les gens, en se retirant, murmuraient: "Condoléances, monsieur le docteur." Il s'inclinait et, de sa belle main fine, il redressait la mèche rebelle qui tombait sur son front. Moi, à travers mes larmes, je me disais qu'il me demeurerait au moins ça pour le reste de mes jours, le père de ma petite fille, droit dans son costume noir.Est-ce cela qu'il ne supportait plus, ce grand malheur resté entre nous, au point que, jusqu'à maintenant, on se prend encore à chuchoter en entrant dans le salon vide?Parce que, sous ses dehors sévères de docteur, il aimait la vie. Qu'est-ce qu'on était fous quand on s'est connus! On riait, on se taquinait, on s'étreignait partout, au bord des étangs où je me coupais contre les feuilles des roseaux. On se cachait dans la forêt pour faire l'amour au milieu des feuilles mortes. Il aimait mon corps. Il me le faisait aimer. Je m'apprivoisais à la façon d'un chien battu par son premier maître. Pour André, je suis devenue capable de tout oublier. Tout oublier, trahir même. Comme lui, aujourd'hui.Alors, sans même réfléchir, je lui ai dit:"L'Opel, je veux la garder.? La garder? Je... j'en ai besoin. Comment veux-tu que je parte?? Je m'en fiche. Je veux garder la voiture.? Mais tu as déjà tout! Tu pourras en acheter une autre sans problème.? Ça ne m'intéresse pas. Je veux celle-ci. Tout le reste, la maison, les épicéas, l'argent, tu peux te le garder. On échange les parts. Toi, la maison, moi, la voiture.? C'est ridicule! Est-ce que tu te rends compte?"Si je me rendais compte, et comment! Mais, à ce moment-là, c'est tout ce que j'avais trouvé pour l'empêcher de se lever, de prendre son chapeau et de s'en aller. Pas de voiture. Il ne pouvait tout de même pas partir à pied avec ce qu'on entendait de l'autre côté de la fenêtre, dans les aulnes le long du jardin. C'était quoi, ce raffut? Qu'est-ce qui se préparait? Un orage, une tempête? Mon Dieu, comme cela s'accordait pompeusement avec ce qui se passait entre nous! Malgré tout, il s'est levé. Il s'est dirigé tranquillement vers le bahut au-dessus duquel sont suspendues à une archelle les clés de la maison et celle de l'auto. Du même coup, mes muscles tremblants se sont ressaisis. Je me suis élancée. Ma chaise a basculé, un verre est tombé de la table, j'ai renversé la photo de notre mariage qui trônait sur le bahut. Mais, au milieu de ce chantier, je tenais la clé de l'Opel, tandis que lui restait cloué sur place, les yeux écarquillés, avec quelque chose comme un sourire, déridé sans doute de m'avoir vue sauter comme un diable hors de sa boîte."Allons, Mathilda, donne-moi la clé."Il a tendu la main vers moi. Il me parlait sur le ton étudié des docteurs face aux forcenés. Il avançait. Je me suis retrouvée contre le mur, serrant mes doigts à faire éclater mes phalanges.Qu'est-ce qui m'a pris? J'ai soulevé ma robe, mon jupon, j'ai fait disparaître la clé. L'élastique de ma culotte a claqué comme une serrure. Puis j'ai levé les bras. Je crois bien que je riais désormais. Je riais de sa stupéfaction ou bien de cette ruse ultime que mes mains venaient d'inventer sans prendre mon avis."Viens les chercher si tu les veux, André! Viens!"Sous mes paupières, je sentais les globes de mes yeux qui roulaient. Le dessus de mon crâne aussi, si dur, si sensible, se roulait contre le mur. Le froid de la clé descendait toujours plus bas. Qu'il vienne la prendre là où elle était!Je l'attendais. Je ne pouvais m'empêcher de souffler comme une bête. Lui, je ne l'entendais seulement pas respirer. Il ne faisait rien. J'aurais dû partir, m'esquiver. Peut-être qu'on en serait restés là, qu'il ne serait rien arrivé.D'un coup, ses mains. Ma robe troussée en un instant, ses doigts droit au but, laissant derrière eux le sillage crispant des examens médicaux. Ils fouillaient méthodiquement. Dès qu'ils sont tombés sur la clé, ils se sont transformés en poing.J'ai abattu mes bras sur les siens pour l'immobiliser. Mais il ne songeait qu'à se dégager et ma tête qui se massait contre le mur, ma tête est partie comme un boulet, je l'ai frappé au-dessous de l'oeil. Il a crié. Jamais je ne l'avais entendu crier. J'ai ouvert les yeux. Il grimaçait. Il passait sa main gauche sur sa pommette. Il s'est reculé un peu, comme s'il cherchait la distance correcte et la gifle est partie. C'était un acte médical de plus, une mesure de fortune en cas d'attaque hystérique. Il s'agit de ne pas blesser la malade. Éviter l'ossature, bien appliquer sur le gras de la joue. La patiente généralement s'effondre et fait une crise de larmes.Crise de larmes, d'accord. D'ailleurs, sans le savoir, je pleurais déjà depuis un moment. Effondrement, tu repasseras! Je lui ai fichu des coups de pied, des coups de genou, des coups de poing et, finalement, sa main, sa salope de main tiédasse de docteur, je l'ai attrapée au vol et j'y ai enfoncé les dents. J'allais lui arracher un morceau, je le jure! Mais, de sa gauche, il m'a appliqué une légère manchette ? contrôlée pour ne pas contusionner ?, sur l'arête du nez. Ma bouche s'est ouverte par réflexe. Je me suis laissée glisser par terre, le dos au mur, les cheveux plein la figure.J'ai entendu l'Opel démarrer. Je ne pouvais plus bouger. La tempête prenait de la force. Un volet détaché s'est mis à battre. Les vibrations cognaient contre mon échine. Je suis restée là, à me laisser flageller longtemps jusqu'à ce que le vent s'apaise.Alors, je suis montée dans notre chambre. André avait emporté la valise. Dans la penderie, il manquait quelques vêtements. Pas plus que pour un de ses voyages.J'ai ouvert le tiroir de la table de nuit. Le Luger était là, posé sur un mouchoir, à côté de son chargeur. Je l'ai enclenché.Où est-ce que j'allais faire cela? Pas dans la chambre. Un cadavre au pied du lit conjugal: une histoire d'alcôve. Non, je ne voulais pas que les gendarmes imaginent tout de suite cette saloperie.Je suis descendue dans le salon. J'ai posé le pistolet sur la table où l'on avait placé le petit cercueil. André comprendrait. Le reste du monde conclurait que Mme Stembert ne s'était jamais remise de la mort de sa petite fille, qu'elle avait profité de l'absence de son mari parti en pleine tempête au chevet d'un moribond.Je suis allée chercher le cognac qu'il n'avait pas bu, que je lui avais préparé à la cuisine. Je pensais que c'était le genre de chose qui se fait dans ces circonstances. J'ai bu par petites gorgées. Je regardais le niveau baisser. Quand je serais au bout, le moment serait venu. C'est curieux, mais ce rituel m'absorbait tellement que je ne pensais plus à la cause de mon désespoir.Lorsque le verre a été vide, je me suis dit que je pouvais bien en boire un autre, que, de toute façon, je ne serais pas malade. Et j'ai continué à boire.Une dernière précaution m'est venue à l'esprit: il vaudrait mieux que je tire à travers un coussin, pour absorber le sang, les éclats, ne pas salir les meubles que j'avais briqués le matin.Je suis remontée dans la chambre. J'ai pris l'oreiller d'André avec son A brodé. Toujours mon idée de lui adresser des signes que je ne comprenais pas moi-même. J'ai disposé l'oreiller sur la table, le temps de boire encore, longuement. J'avais affreusement soif. Puis j'ai posé ma tête dessus, enfonçant le Luger dans les plumes.Désormais, ce n'était plus moi qui décidais, mais quelque chose de très loin au fond de mon ventre. Cette chose m'a endormie pour que je ne me trompe pas d'adversaire. Au bout du boyau du sommeil, j'ai entendu un bruit de moteur. Était-ce devant la grille, dans l'allée? Est-ce qu'André revenait? J'ai tâtonné jusqu'au Luger qui avait glissé de ma main. La crosse râpeuse m'a picoté délicieusement la paume, tandis que mon index se glissait dans la courbe de la détente comme dans une alliance.






Publié le : jeudi 28 octobre 2010
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221119945
Nombre de pages : 149
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