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Les feuilles d'ombre

De
224 pages
"Parfois mes enfants me demandent, à moi l’avocat vieillissant, comment c’était d’être jeune. Je réponds des mensonges. Je dis que c’était merveilleux..."
Cinq amis, dans une petite ville de l'ouest de l'Irlande à la fin des années 1940. Cinq jeunes gens privilégiés, à qui la vie promettait l'aisance et l'insouciance; le destin en décidera autrement. Pris dans la ronde des amours incertaines et la tourmente d'un pays hanté par son histoire, il leur faudra apprendre à quitter l'enfance et ses sortilèges. Au centre de cette constellation de cœurs, un fantôme: celui de Christine Kenneally, la mère de l'un d'entre eux, fascinante exilée russe, qui un jour entra dans la rivière pour ne jamais en ressortir.
Deuxième roman de Desmond Hogan, paru en 1980, Les Feuilles d'ombre est une ode vibrante et mélancolique à l'amitié, à la jeunesse et à ses illusions perdues. Un livre d'une beauté saisissante, qui confirme le génie poétique d'un auteur unique et secret, redécouvert après trente ans de silence.
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Couverture : Desmond Hogan, Les feuilles d’ombre, Roman, Grasset
Page de titre : Desmond Hogan, Les feuilles d’ombre, roman, Traduit de l’anglais (Irlande) par Serge Chauvin, Bernard Grasset Paris

Le gouffre a englouti ceux que j’aimais,

Ma maison natale est pillée.

Marina Tsvetaïeva

LIVRE I

Voici une étrange histoire. Je viens tout juste de revoir Liam, et je dois remonter au début pour raconter où, selon moi, tout a commencé, remodeler les événements afin que vous puissiez comprendre.

Quand je parle de Liam, je parle d’un jeune garçon, si beau, d’un jeune homme chéri des femmes de Dublin, d’un homme mûr à trois visages, l’adolescent, le sage, le nomade.

Partir en quête du commencement, c’est remonter bien loin, au temps où la petite ville où j’écris était un peu différente, où les arbres flottaient à sa lisière, flottaient jusqu’à l’obsession, tant d’arbres, tant de vert au bout de la rue quand survenait l’été, l’arrivée des feuilles, du soleil, du brasier des boutons d’or.

J’habitais la même rue que Liam, dans une maison non moins vaste aux mêmes murs de calcaire. À côté, il y avait un cinéma. Hedy Lamarr ou Rita Hayworth s’y vautraient sans vergogne, les matins où, tout petit encore, j’esquissais mes premiers pas timides dans la rue, vers la maison de Liam.

Il avait une petite troupe de lapins, un troupeau d’oies, de chiens, de chats, un arc-en-ciel d’oiseaux et de bêtes. Il les menait tel un jeune saint François sur une grande pelouse verte, les grondait, leur lisait de la poésie. Parfois, même les oiseaux ou les bêtes mouraient, et tandis que la guerre faisait rage dans le vaste monde nous les enterrions, lui et moi, un garçon en chandail blanc sans manches et un poupon joufflu en veste bleue. Il y avait un unique grand chêne dans le jardin, sur le carré de terre où poussaient des pois, et c’est là qu’étaient relégués les bêtes et les oiseaux. En grandissant, Liam se mit à arborer des capes pour cette cérémonie, druide sur fond de ciels gris.

Aux environs se trouvait un orphelinat. Nous étions les enfants nantis de la ville, extrêmement nantis, et c’est avec tristesse que nous croisions les orphelins. Ils n’avaient rien de ce que nous avions : la nourriture, les vêtements, le foyer, les parents ; mais ils possédaient le terrain du couvent, marais, ciel gris, fleuve toujours rugissant, toujours tentant, un fleuve sauvage qui prenait la vie des fermiers ou des femmes de fermiers qui s’aventuraient, rosaire à la main, aux marches de la ville jusqu’à sombrer dans le fleuve.

Laissez-moi vous parler de la ville, une vieille ville majestueuse bâtie par un hobereau anglais et dotée de belles rues et d’une conscience de l’empire. Au club, tout au bout de notre rue, une petite cabane noire, il y avait les photos de jeunes soldats fervents aux yeux magnétiques, aux pommettes saillantes. Cette ville avait sacrifié nombre de ses ouvriers à la Grande Guerre et, au bord de l’adolescence, je me rappelle avoir lu Thomas Kettle : « Si je survis, j’entends consacrer le reste de ma vie à œuvrer pour une paix perpétuelle. J’ai vu la guerre, affronté l’artillerie, et je sais quel sacrilège c’est envers les hommes simples. »

Thomas Kettle était un jeune poète irlandais tué pendant la Première Guerre mondiale, lointain parent du Dr Kenneally, le père de Liam. Je découvris cette citation dans un livre qui se trouvait chez lui et elle changea la vie à mes yeux, je compris ce jour-là qu’il y avait le bien et le mal, le bon et le mauvais, que le monde se subdivisait en degrés d’opinion et, l’ayant compris, je me mis à remarquer Mme Kenneally.

Mme Kenneally était l’épouse russe du Dr Kenneally ; une dame si belle, mûrissante, aux cheveux d’or. Elle avait un corps ferme, une silhouette des plus sculpturale, et dressée au bout de la rue, dressée sur fond de feuilles, elle était aux yeux de tous la plus belle personne de la ville, apparition tombée du ciel, au foulard de mousseline voltigeant devant les arbres. Il y avait une bonne à demeure, originaire de Cork, et dans sa petite cuisine elle amassait précieusement des herbes, amassait persil et paprika, et faisait cuire d’énormes tartes aux groseilles ou des miches de pain brun. Quand ils paressaient au jardin les jours d’été, le docteur et Mme Kenneally se faisaient servir de l’orange pressée. Ils prenaient alors un rafraîchissement léger au lieu du vin qu’ils consommaient par seaux en beuveries, fêtes et soirées.

La demeure des Kenneally était par-dessus tout un lieu de fêtes. Là, à côté du couvent, ils recevaient acteurs, écrivains, artistes, chirurgiens célèbres et obscures bonnes sœurs. Les sœurs avaient le don de s’immiscer dans le tableau, venues du couvent voisin ou de régions lointaines ; sœurs spectatrices, surveillant les événements.

En grandissant, j’effleurai ces fêtes, j’en effleurai le spectacle. Elles se tenaient au salon. Là où encore enfant Liam bâtissait des châteaux de papier pour ses hamsters. À présent, la musique y résonnait, le vin y coulait, du rosé, et un grand tableau au-dessus de la cheminée, écarlate, noir et blanc de crâne, célébrait une femme d’Aran. À ces fêtes se rendait la crème du milieu artistique irlandais, dans de vieilles voitures semblables à des corbillards ou des véhicules plus récents et élégants. Un jour, un artiste fit le voyage de Dublin à vélo, les cheveux fouettés par les bourrasques des landes.

On discutait art, littérature, politique.

Un jour, un acteur d’une troupe shakespearienne itinérante, alors en résidence sur le pré communal, arriva en grande tenue d’Othello, le visage passé au cirage, se soûla, puis se lança dans le De Profundis d’Oscar Wilde, debout sur la table, en enlevant ses vêtements, pas tous. On finit par l’emmener, en larmes.

Parmi les invités récurrents, une célèbre soprano irlandaise qui charmait la compagnie par des chansons telles que « J’ai vu l’alouette planer dans le matin » ou « À Sally Gardens ».

La tourbe semblait venue expressément du Connemara, rugissant, crachotant.

À l’automne 1948, Liam et moi entrâmes au lycée, un établissement situé dans l’est de l’Irlande. À Noël, nous nous retrouvâmes, deux jeunes gens désormais, à une soirée où un vieil homme du Connemara racontait des histoires de fantômes dans la lueur des flammes, tandis qu’une femme, imperceptible, se tenait à l’écart, une femme vêtue de noir, une maître verrière de Dublin venue réaliser un vitrail pour l’église du quartier.

Il y avait toute la troupe du Garçon aux cheveux blancs de Lennox Robinson, qui venait d’être représenté, un ecclésiastique arrivé de Rome, et puis la chanteuse vedette des opérettes locales, qui chanta « Jours de joie à Heidelberg ». Mme Kenneally était assez ivre, plaisamment ivre, et se mit à parler russe, à dire une prière en russe, sous les murmures des médecins, des acteurs, des politiciens.

Cette année-là en Irlande, un gouvernement de coalition était parvenu au pouvoir, et le secrétaire du plus radical des deux partis était présent, un peu à l’écart.

Liam quitta la fête en voyant sa mère ivre. Plus tard, je le trouvai dans une chambre du haut, feuilletant des recueils de contes irlandais et russes magnifiquement illustrés.

Au lycée, Liam répétait : « Ma mère est perturbée. Ma mère est perturbée. »

Ce lycée où nous allions était situé près de Dublin, mais plus près encore de l’hippodrome de Kildare ; à présent noirci par l’hiver, c’était le lieu où on envoyait la jeunesse de la haute bourgeoisie irlandaise, les fils de médecins et d’avocats, la classe à laquelle nous appartenions, Liam et moi. Tandis que la pluie fouettait le lycée, Liam parlait de sa mère, de ses craintes pour elle, parcourant les champs d’un vert rayonnant, invoquant sa mère dans cet environnement masculin qui, malgré sa préciosité, puait l’urine.

Née à Moscou, elle avait grandi au cœur de la ville, son père était professeur d’histoire ancienne à l’université. La famille était raisonnablement riche, la mère fille cadette d’un propriétaire terrien. Elle avait deux frères, un chat, et habitait un appartement donnant sur l’église du Saint-Sauveur. Sa mère jouait du piano et initia ses enfants aux livres et à la musique. La maison était pleine de livres, de livres aux couleurs chatoyantes, de livres mettant en scène ogres et cosaques, princes et ours tout de pourpres et d’ors. Mais c’était la neige de Moscou qu’Elizabeth Kenneally gardait en mémoire. Elle en parlait souvent, debout à la fenêtre, des premiers flocons de l’hiver qui survenaient, presque arbitrairement, et lui annonçaient l’hiver à venir, un hiver de feux tempétueux, d’études de Chopin, de livres dévorés près d’une assiette de petits pains anglais fumants.

Prêtant attention pour la première fois à Mme Kenneally, je me mis à l’écouter vraiment, et en l’écoutant je reconstituai le puzzle de sa vie comme une collection de timbres. À ces fêtes du début de mon adolescence, elle portait d’innombrables robes, et ce sont peut-être ces robes que je garde en mémoire plus encore que ses souvenirs de Moscou – tant elle les remplissait à la perfection. Des robes noires, presque du crêpe. Parfois à pois violets ou blancs. Elle portait peu de bijoux, hormis peut-être un soupçon de collier. Mais c’étaient les robes qui la faisaient telle qu’elle était et, dans une pièce définie par un plancher d’acajou, un verre à la main, discourant sur tel aspect de la Révolution russe, elle fascinait des Irlandais qui avaient désavoué tout conflit, qui voulaient plus que tout qu’on leur donne raison d’avoir désavoué l’espèce humaine.

À la Révolution, sa famille avait déménagé dans les faubourgs de Moscou. La typhoïde faisait rage et des hommes erraient telle une fumée, visages de cendre, regards de cendre. Un prêtre tomba raide mort un jour devant chez eux et Elizabeth n’oublierait jamais le chien fidèle qui restait près de lui.

DU MÊME AUTEUR

LEGARÇONAUXICÔNES, traduit par Pierre Demarty, Grasset, 2015