Les fonds noirs

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Quand Hugo Casals, le fondateur d'une entreprise réputée d'artisanat de luxe, apprend qu'Antoine Brun, homme d'affaires tout puissant, a lancé contre lui une OPA hostile, il n'hésite pas : l'élégant octogénaire engage contre son rival une lutte sans merci et dangereuse. Car rien n'arrête Antoine Brun qui rachète à tour de bras des entreprises familiales fragiles par des procédés douteux avec le soutien des politiques, des médias et des milieux d'affaires. Mais aux yeux de Casals, Brun n'est pas seulement un ennemi personnel, il incarne la mort d'un certain idéal du luxe : celui qui préfère le produit à la marque, la valeur du travail à celle de l'image. Casals saura-t-il sauver l'œuvre de sa vie ? Pour cela, il est prêt à tout, même à explorer les fonds noirs...
Publié le : jeudi 18 février 2016
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EAN13 : 9782072654718
Nombre de pages : 416
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Camille de Villeneuve
LES FONDS NOIRS
roman
PREMIÈRE PARTIE
1
Ce récit s’ouvre en même temps que la porte, peinte en bleu roi, d’un hôtel particulier du sixième arrondissement de Paris. Le regard balaie aussitôt la cour, que décorent de hautes plantes en pot et un mobilier de jardin vendu à prix d’or rue du Bac. L’irrégularité du pavement donne aux pieds instruits une sensation de déséquilibre ; des jeunes femmes en blanc proposent du champagne et du jus d’orange. Le monde extérieur bascule dans l’irréalité. e Mais voilà : la porte est lourde à pousser – elle est faite d’un bois de chêne du XVIII siècle – et nous faisons nos regrets au lecteur d’y consommer quelques secondes de son temps, histoire d’enjamber le seuil et d’attendre les invités qui accourent par la rue de la Chaise. Madame trébuche un peu dans sa minijupe en cuir ; Monsieur, avec une légèreté britannique, plane plutôt qu’il ne marche. Il développe ses longues jambes, retient la porte dans un sourire connivent qu’il faut lui rendre. Madame suit, elle s’offre dans un sillage de mimosa, avant de passer devant, pleine d’aplomb, aussitôt suivie de Monsieur. Bêtement, nous refermons la porte. Déjà discutent, sous un bananier, une journaliste de gauche dite extrême et un éditorialiste de droite prétendue forte, qui animent ensemble l’émission « Coup de poing » sur i-Télé. Leurs colères, « mémorables », promet la publicité, le sont si peu que tous les soirs ils boivent des coups au Montalembert, sursautent quand passe une souris et constatent qu’ils sont d’accord sur tout, « décomplexés », comme le veut l’époque. On en souhaiterait que le complexe revienne à la mode. Voilà ce que sont la droite et la gauche dans notre pays : des équipes de ballon prisonnier. Si nous les regardons bien, puisque nous avons le temps, nous voyons qu’ils sont déjà très gais, à cause des « bulles », dit la journaliste dans un rire sonore, car d’extraction bourgeoise, elle justifie son positionnement politique par une vulgarité dont les ouvriers auraient honte. On voit souvent les deux compères chez Monsieur Sauvage, ex-ministre socialiste qui se trouve sous les fenêtres du salon, derrière le parasol. Monsieur Sauvage a une reconversion fructueuse : il est prophète. À une heure de pic d’audimat, une jeune femme polie lui pose des questions sur des sujets divers, le téléphone portable, la prostitution en Inde ou l’exportation des réfrigérateurs allemands. Le sage jamais surpris, barbe de trois jours, présente aussitôt un discours avec exorde, narration, digression et péroraison. L’univers interrompt sa fatale entropie, la Raison ordonne le chaos, la jeune femme clôt l’émission dans un apaisement universel. Aussitôt que l’on a repéré Monsieur Sauvage, on aperçoit sur la gauche, devant les paravents qui cachent le local à poubelles, quelques banquiers et avocats seniors. L’affable héritier de la Deutsch discute des sources égyptiennes du Cantique des cantiques pendant que dans ses bureaux des avocats travaillent à exfiltrer un associé juste nommé à l’Élysée : son pactole doit passer inaperçu des journalistes. C’est alors que s’impose la voix caverneuse de Valérie Chouaqui qui nous surprend par-derrière, et nous aurait précipités sur Monsieur et Madame si, à son tour, elle n’était passée devant nous avec majesté. Aussi robuste qu’un buffet basque, l’incontestée présentatrice du journal télévisé, habillée comme une mère de famille des années 80 – barrettes aux cheveux, sac à main à fleur de lys dorée,
chemisier à fleurs débordé par l’immense poitrine – vient de passer avec succès l’épreuve de la porte cochère qu’elle a poussée du bout des doigts comme un rideau d’épicerie. Elle s’entretient avec un sénateur centriste qui aime l’Italie, l’opéra, les pâtes à lavongole, et passe ses vacances sur la même plage, en Sardaigne. Ils promettent de déjeuner ensemble à la Bocca della verità, même si labottarga n’y est plus ce qu’elle était, et d’organiser un concert à l’occasion d’un prochain tsunami. Ces promesses faites, les affectueuxCiao ! Ciao !répétés, Valérie laisse tomber son voisin de plage, pousse du coffre Monsieur et Madame et plaque contre elle Veronika Stanfield. Celle-ci se laisse voluptueusement embrasser. Pourtant le physique de Veronika, chez qui tout ce monde est invité, ne laisse pas présager une telle disposition à la tendresse. On remarque d’abord ses très longs cheveux blonds électrisés par de brusques coups de brosse, gaufrés comme ceux des filles qui vont trop à la piscine. Son visage est allongé, presque rectangulaire, elle a un long nez que la longueur de cheveux essaie d’équilibrer ; on peut dire qu’elle a l’air d’une sorcière. Elle porte, avec ça, des tenues de cagole, robes courtes et moulantes, semelles compensées et bracelets entortillés ; ce soir elle ne déroge pas à la coutume avec sa combinaison en cuir qui laisse voir des bras bronzés, couverts de taches de rousseur, et étrangement jeunes par rapport à ses mains fripées et légèrement gonflées. En fin de soirée, elle a l’air d’Iggy Pop travesti. C’est une des plus redoutables femmes d’affaires parisiennes. Lecteur, tu auras compris que tu te trouves au cœur du Paris qui dirige, qui commande, qui irradie. Il y a ici les éminences grises, les mascottes, les ragoteurs du matin, les jeunes espoirs, les vieilles déceptions, les intellectuels des émissions de vingt-trois heures, tous ravis de continuer par d’autres moyens le grand guignol qu’on sert au peuple. Ce genre de soirée ressemble au verre que prennent dans la sacristie les fidèles qui sortent d’une séance de transe pentecôtiste : ils se moquent les uns des autres et imitent les contorsions dont les esprits auxquels ils croyaient dur comme fer il n’y a pas une heure étaient la cause. Pense, lecteur, que si une bombe venait à tomber à l’endroit où tu te trouves, au moment où tu vas embrasser la joue fraîche de Veronika Stanfield, c’est le pays qu’on décapite. Savoure cette délicieuse pensée. Il est désormais temps que tu saches de qui nous avons pris la place jusqu’à présent. C’est celle de notre héros, Hugo Casals. Nous la lui rendons car il entre dans un moment critique de sa vie, un temps de solitude et de pensée. C’est ce temps que je t’invite à partager avec Hugo, en espérant que vous nouerez amitié.
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