Les forêts du Maine

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Dans Les Forêts du Maine Henry David Thoreau a rassemblé les récits des voyages qu'il fit dans les forêts du nord-est des États-Unis en 1846,
1853 et 1857. Ce triptyque singulier de textes écrits en l'espace d'une quinzaine d'années, couvrant le cœur de la vie créatrice de l'écrivain,
offre un accès privilégié à la complexité de sa vision du monde et de sa pensée. Du jeune romantique doué et ambitieux à l'observateur parvenu
dans sa maturité, en passant par le prophète de la protection de la nature, s'y dessine l'image d'un homme pour qui l'exploration de la nature
sauvage avait de larges résonances personnelles et collectives. En le suivant pas à pas à travers ces vastes espaces naturels d'une beauté
fascinante, à la rencontre des pionniers et des Indiens, le lecteur contemporain est entraîné dans une aventure intellectuelle qui l'invite
à réfléchir au rapport moderne de l'homme à son environnement.


Écrivain majeur de l'Amérique du XIXe siècle, Henry David Thoreau (1817-1862), auteur notamment de Walden et de De la désobéissance civile,
apparaît comme un jalon essentiel dans la genèse de la conscience moderne.

Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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EAN13 : 9782728836819
Nombre de pages : 528
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Habiter la frontière. Lhumanisme sauvage de Henry David Thoreau
1 Jamais il n’y eut plus véritable Américain que Thoreau . 1 Ralph Waldo EMERSON
D ans lAncien Monde la notoriété de Henry David Thoreau tient essentiellement à deux épisodes marquants de son existence : sa retraite au bord du lac de Walden et la nuit quil passa en prison parce quil avait refusé de payer son impôt en signe de protestation contre un gouvernement en guerre contre le Mexique et soutenant lesclavage. Cest ainsi que sest dessinée limage dun Thoreau asocial, ermite idéaliste et en rupture avec son temps. Sa vie fut toutefois autrement plus complexe que ne le laisseraient supposer ces quelques images, et la lecture desForêts du Mainene manquera 2 pas den révéler une surprenante facette . Chacun des trois récits qui forment le livre, aussi différents soientils, esquisse en effet un portrait de Thoreau ouvert sur le monde et étonnamment sociable : loin de confiner son horizon aux rives de Walden ou aux élites policées des cercles intellectuels de Concord et de
1. Thoreau, inEmerson’s Prose and Poetry, éd. J. Porte et S. Morris, p. 401. Il sagit dune version remaniée de loraison funèbre de Thoreau prononcée par Emerson le 9 mai 1862. 2. Pour une vue densemble de la vie et de luvre de Thoreau voir M. Granger, Henry David Thoreauet R. D. Richardson,Henry David Thoreau.
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Boston, le voici qui fait corps avec lAmérique ordinaire et va à la rencontre du peuple des pionniers et des chasseurs, des Indiens et des bûcherons, dont il cherche à partager lexpérience sinon lexistence. Il apparaît ici comme le Whitman des solitudes boisées,reporteret chantre de la nature sauvage comme le grand poètejournaliste newyorkais le fut de lawildernessurbaine. Thoreau na pourtant fait que trois brefs séjours dans les forêts du Maine, en 1846, 1853 et 1857. Celui qui se vantait 1 davoir « beaucoup voyagé dans Concord » passa la plus grande partie de son existence dans sa ville natale, quil quitta seulement pour de brèves escapades dont les plus lointaines le menèrent 2 jusquà Québec ou Philadelphie . Le plus souvent, ses excursions le conduisaient vers les régions sauvages de la NouvelleAngleterre, 3 que ce soit les montagnes de lintérieur ou les côtes du cap Cod . Cest dans le Maine quil put découvrir la nature la plus sauvage, quoique assez accessible : le voyage de Boston à Bangor  la capitale de lexploitation du bois, où Thoreau avait de la famille et qui servit de point de départ à ses excursions dans les forêts de lintérieur  prenait moins de vingtquatre heures et nétait pas très onéreux. De chacun de ses voyages dans le Maine il fit un récit, 4 dont lensemble formeLes Forêts du Maine. Relativement peu connu dans luvre de Thoreau, cet ouvrage, projeté par lécrivain 5 luimême, mais publié seulement après sa mort , mérite dêtre découvert. Écrits en lespace dune quinzaine dannées ces récits offrent un accès privilégié à la complexité de sa vision du monde et de sa pensée : du jeune romantique doué et ambitieux à
1.Walden, éd. J. L. Shanley, p. 4. 2. Si lon excepte un ultime  et désastreux  voyage de deux mois jusque dans le Minnesota censé restaurer sa santé défaillante lannée précédant sa mort (11 mai 18619 juillet 1861). 3. Voir Henry D. Thoreau,Cap Cod, trad. fr. 4. Voirsupra, en note 1 de chacun des trois textes, des indications sur leur date de composition et de parution. 5. Sur lhistoire de ce texte, voir « Textual introduction », inThe Maine Woods, éd. J. J. Moldenhauer, p. 355404.
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lobservateur parvenu dans sa maturité, en passant par le prophète de la protection de la nature, lévolution est frappante, et nulle part aussi lisible que dans cette uvre.
« Ktaadn » ou l’Arcadie sauvage
Lorsquil entreprend sa première excursion dans le Maine, au cours de lété 1846, Thoreau a vingtneuf ans et se trouve au milieu de son séjour au bord du lac de Walden (qui dura du 4 juillet 1845 au 6 septembre 1847). Inspiré par divers motifs  dont celui décrire son premier ouvrage,A Week on the Concord and Merrimack Rivers, publié en 1849 , ce séjour nétait pas un retrait du monde mais une expérience existentielle dont lune des conditions était de se situer, au moins symboliquement, aux marges de la société. Thoreau, depuis la fin de ses études à luniversité Harvard en 1837, se cherche. Il se pense comme écrivain mais il peine à trouver son public et, surtout, il doit trouver les moyens de vivre, la fin de ses activités dinstituteur en 1841 le condamnant à exercer divers métiers  de précepteur des enfants du frère dEmerson à fabricant de crayons dans latelier de son père. Issu dune famille engagée dans le mouvement abolitionniste, il vit intensément cette période où les ÉtatsUnis se sont lancés dans une guerre dexpansion contre le Mexique, 1 conséquence des tensions liées à la question de lesclavage . Vite intégré parmi les activistes de Concord, Thoreau en vint à passer, au cours de ce même été 1846, cinq semaines avant son voyage dans le Maine, lune des plus célèbres nuits en prison de lhistoire carcérale, avant daccueillir dans sa cabane de Walden, er le 1 août, pour la commémoration de lémancipation des esclaves aux Antilles, lassemblée générale des antiesclavagistes de sa commune.
1. Les ÉtatsUnis déclarèrent la guerre au Mexique le 13 mai 1846, suite à lannexion du Texas et à son intégration dans lUnion comme état esclavagiste en décembre 1845.
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Cest dans ce contexte historique et biographique que se situe le voyage dont il fit le récit dans « Ktaadn », publié en 1848. Sy rejoignent la recherche dun thème susceptible de lui assurer une publication dans un magazine à large diffusion, gage de revenus et de lecteurs pour lécrivain désireux de lancer sa carrière, et lexploration dune forme de marginalité géographique, sociale ou politique où il pouvait voir le miroir ou le modèle de la sienne.
L’Adam américain
« Ktaadn » entérine une évolution majeure dans la pratique littéraire du jeune Thoreau : il sagit dun exemple accompli du genre de « lexcursion littéraire », récemment devenu sa forme 1 brève favorite . Proche duJournal dont il est issu, suivant un parcours repérable sur une carte et privilégiant le détail observé, ce récit marque un changement important par rapport aux premières aspirations littéraires de Thoreau, au point que celuici pouvait écrire à Emerson que « Ktaadn » contenait « beaucoup 2 de faits et un peu de poésie ». Cette déclaration peut surprendre le lecteur familier des observations naturalistes consignées dans les milliers de pages duJournal, dun caractère bien plus « factuel », mais elle est à replacer dans le contexte des premières années de Thoreau qui, sil sétait dabord pensé comme poète, ne composait plus guère de vers à lépoque où il écrivit ce récit. La poésie napparaissait plus pour lui comme un royaume séparé, mais de plus en plus comme lapanage des faits euxmêmes, en consonance avec une célébration du quotidien qui devint peu à peu le cur de son entreprise. La poésie de « Ktaadn », cest donc avant tout la poésie de la nature, de la « frontière » et des hommes qui lhabitent.
1. Voir « Thoreau and the literary excursion », in L. Buell,Literary Transcendentalism, p. 188207. 2. Lettre du 12 janvier 1848, inThe Correspondence of Henry David Thoreau, éd. W. Harding et C. Bode, p. 204.
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Ce premier récit relève clairement du mode de la pastorale 1 américaine , et place Thoreau dans toute une tradition, de John Smith vantant la nature généreuse de la NouvelleAngleterre à Crèvecur mettant en scène luvre dun « cultivateur améri 2 cain », ou Timothy Dwight et sa vision dun « village florissant » . Dans chaque cas, la pastorale sexprimait à travers « limage dun paysage naturel, un lieu soit totalement intact soit, sil [était] 3 cultivé, rural ». Il importe donc de comprendre ce terme, dans un contexte américain, de manière assez large, comme se rapportant, non pas aux seules conventions de léglogue, mais à toute littérature qui célèbre la vie dans la nature, sauvage ou domestiquée, par opposition au monde des villes. Thoreau se montre plus largement lhéritier de linterpré e tation de la nature sauvage issue des puritains duXVIIsiècle, qui découvrirent, décrivirent et transformèrent le continent nordaméricain. La nature sauvage, cest en effet, pour lui comme pour ses prédécesseurs puritains, cettewildernessqui, en tant que thème et que terme, donne corps au triptyque des Forêts du Maine. Lesté de toutes ses significations bibliques et 4 historiques, ce mot na cessé de hanter la culture américaine . Ainsi William Bradford, dansOf Plymouth Plantation, écrit vers 16301650, présente la découverte du cap Cod par les Pères pèlerins(Pilgrim Fathers):
1. Tel que lont étudié entre autres L. Marx dansThe Machine in the Garden(voir notamment chap. 3, p. 73144) et L. Buell dansThe Environmental Imagination (notamment chap. 1 et 2, p. 3182). 2. John Smith,A Description of New England(1616) ; James H. St. John de Crèvecur, Letters from an American FarmerTimothy Dwight, «  (1782) ; The Flourishing e Village », 2 partie de son poèmeGreenfield HillSur Crèvecur, voir (1794). infra, p. 378, note 2. 3. L. Marx,The Machine in the Garden, p. 9. 4.Wilderness est généralement  qui nest ni féminin ni masculin en anglais traduit par « désert » ou « solitude » dans un contexte biblique, mais par « nature sauvage » dans un emploi plus contemporain. Sur cette notion complexe, voir notamment R. Nash,Wilderness and the American Mind, M. Oelschlaeger,The Idea of Wildernesset P.Y. Pétillon, « La plantation dans le Wilderness ».
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De plus, que pouvaientils voir si ce nest des solitudes[wilderness]hideuses et désolées, remplies de bêtes sauvages et dhommes sauvages []. Et ils ne pouvaient pas non plus, pour ainsi dire, monter au sommet de Pisgah afin de voir depuis ce désert un pays plus beau et dentretenir leurs espoirs 1 []
Lorsque les puritains arrivèrent en Amérique du Nord, cest tout naturellement que, profondément imprégnés de langage biblique, ils assimilèrent leur entreprise à la traversée du désert des Israélites, à uneerrand into the wilderness qui faisait deux des envoyés ou messagers dans une nature sauvage symbole dune mise à lépreuve permettant de recouvrer la 2 pureté de la foi primitive . La nature était ainsi fermement encadrée dans un paradigme providentialiste qui suffisait à lui donner sens. Dans cette perspective, elle apparaissait comme un lieu sauvage que lhomme avait pour mission de domestiquer et de rendre productif, par un processus de « réforme » ou d« amélioration »(improvement) qui ferait de ces « solitudes hurlantes »(howling wilderness)la terre promise quétait appelé 3 à être le Nouveau Monde .
1. William Bradford,History of Plymouth Plantation, vol. I, p. 156 (il sagit dun passage du livre I, chapitre 10). Le mont Pisgah est le nom de la montagne doù Moïse aperçut la terre promise (Deutéronome, 34, 14). Cest lun des thèmes bibliques les plus prégnants dans la culture anglosaxonne. On notera que Thoreau e connaissait bien la littérature coloniale duXVIIsiècle, mais aussi que la force dun héritage culturel est sa capacité à imprégner les esprits audelà de linfluence directe de telle ou telle lecture. Sil ne put lire le texte intégral du livre de Bradford avant sa première parution en 1856, il le connaissait à travers leNew England’s Memorialde Nathaniel Morton (1826). 2. Voir Samuel Danforth, « A brief recognition of New Englands errand into the wilderness » (1670), dont on trouvera un extrait dans A. Delbanco (éd.),Writing New England, p. 1217. 3. La référence majeure justifiant lidée de « soumission » du continent nord américain était la Genèse, 1, 28 (voir par exemple le texte de John Winthrop reproduit dans C. Merchant,Major Problems in American Environmental History, p. 7172). La promesse de la création dune « terre nouvelle » est exprimée dans Esaïe, 65, 17 et Apocalypse, 21, 1 ; sur cette idée et lexistence de toute une littérature à caractère millénariste dans lAmérique coloniale, voir C. Tichi,New World, New Earth (notamment chap. 1 et 2).
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