Les furets de Mr Allbones

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À la fin de l’ère victorienne, dans la campagne anglaise, Walter Allbones, jeune homme miséreux, vit de larcins, de braconnage et de paris sur des combats de rats. Une nuit, alors qu’il vient de chasser les lapins à l’aide d’un de ses furets, il est surpris par un naturaliste réputé, Mr Pitford, et sa petite-fille, jeune personne d’une beauté envoûtante. C’est le début d’aventures surprenantes : un voyage périlleux à l’autre bout du monde, en Nouvelle-Zélande, où les furets sont jugés nécessaires pour éliminer les lapins qui prolifèrent.
Un roman historique drôle et féroce, inspiré par l’idéologie darwinienne, où percent des préoccupations écologiques très modernes, liées à l’équilibre précaire de la nature.

Dramaturge, poète, romancière, Fiona Farrell est née en 1947 en Nouvelle-Zélande, où elle vit actuellement. Auteure de six romans, elle a reçu plusieurs distinctions dans son pays.

Publié le : mercredi 8 octobre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213679631
Nombre de pages : 288
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Couverture : Hokus Pokus Créations.

© Gone Wild : Photographer’s choice / Getty Images.

 

Cet ouvrage est la traduction intégrale, parue
pour la première fois en France, du livre de langue anglaise :

 

MR. ALLBONES’ FERRETS

 

édité par Random House, Nouvelle-Zélande, 2007.

 

© Fiona Farrell, 2007.

© Librairie Arthème Fayard, 2014, pour la traduction française.

ISBN numérique : 9782213679631

À Ursula, Susannah et Doug, comme toujours,
ainsi qu’à Robyn Carrig et à la résidence de Rathcoola,
avec mes remerciements et mon affection.

Nous pouvons même jeter un regard prophétique vers l’avenir et prédire que ce sont les espèces communes et très répandues, appartenant aux groupes dominants et les plus importants qui s’imposeront finalement et donneront naissance à des espèces nouvelles et dominantes. Comme toutes les formes de vie actuelles descendent en ligne directe de celles qui existaient bien avant l’époque silurienne, nous pouvons être certains que la succession régulière des générations n’a jamais été interrompue et qu’aucun cataclysme n’a dévasté la totalité du monde. Voilà pourquoi nous pouvons envisager avec une certaine confiance un avenir sûr d’une durée aussi importante. Et comme la sélection naturelle n’agit que par et pour le bien de chaque être, toutes les qualités physiques et mentales vont tendre à progresser vers la perfection.

Charles Darwin,
L’Origine des espèces, 1859.

1.

 

£

s

d

350 furets, belettes et hermines

70

0

0

Coût nourriture avant embarquement

135

15

0

Total main-d’œuvre, etc.

16

5

0

Divers

69

8

5

2 750 pigeons

120

6

3

Frais d’acheminement, etc.

4

4

3

Idem

2

3

9

450 pigeons

19

13

9

Nourriture pour pigeons

42

4

6

Frais d’embarquement

6

4

3

Bâches

8

17

2

Installations sur le pont et aménagements

54

3

0

Frais de cargaison

94

10

0

Frais de traversée et armement bateau

16

0

0

 

659

15

4

Compte de mai 1885, Archives Riddiford,

Bibliothèque nationale de Nouvelle-Zélande.

 

 

Il est debout dans l’obscurité, les épaules voûtées, les mains au fond des poches, tandis que l’air de la nuit fait passer par les accrocs et les déchirures de ses vêtements de petits doigts glacés qui lui touchent la peau. Il remue les orteils dans ses galoches de cuir mince et tend une oreille fine pour guetter le reniflement d’un chien, un piétinement de feuilles mortes qui pourrait signifier qu’il a été découvert ; qu’il a été repéré et qu’il se tient, à ce moment précis, comme un animal imprudent, dont la vie est suspendue entre les deux repères du viseur, à la pointe du fusil du garde-chasse. Au-delà du groupe d’arbres qui commencent juste à laisser percer leurs feuilles, un oiseau appelle à plusieurs reprises : un hou-hou plaintif spécial, qu’il ne reconnaît pas. Les étoiles scintillent entre les branches, formant un vaste champ de pâquerettes de lumière. Il fait assez clair pour y voir, même si la lune est réduite à un simple copeau. Assez clair pour distinguer la bosse de la garenne qui ressemble à un ventre, parmi les frondes de fougère et le pâle tissu que forment ses filets, noués pour recouvrir, espère-t-il, chaque issue.

Il se couche de tout son long et, appuyant l’oreille contre la boursouflure de la terre, perçoit les bruits sourds habituels : celui des bestioles qui pénètrent dans d’étroites fissures pour s’y faufiler, auquel se mêlent l’afflux rapide de son propre sang et, tel un bruit de pas légers, les battements de son cœur. Et voilà que, venant d’un lieu à quelques mètres plus bas, tandis qu’il est couché là à écouter comme un bébé au sein, s’élèvent d’autres sons : le frôlement de quelque chose qui se recroqueville pour passer dans un conduit, et dont la fourrure polit la terre, et puis tout à coup le boum, boum, boum de l’alarme, des pattes qui détalent, un ensemble de cris aigus assourdis et le tambourinement qui s’accélère jusqu’à devenir un martèlement frénétique.

Au-dessous, dans l’obscurité, quelque chose s’approche très vite, des yeux rouges luisent dans toute la longueur d’un tunnel, et il n’y a pas d’autre choix que de fuir, en abandonnant les petits au nid, comme une poignée de cerises roses, pour se précipiter au dehors, ou bien, si c’est trop loin, pour se fourrer dans le creux le plus proche, la tête coincée dans un cul-de-sac, l’arrière-train tourné vers l’intrus. À l’abri de l’attaque, espère le lapin. La cervelle et les yeux cachés, en sécurité, hors d’atteinte.

Mais avec Pinky, le lapin a affaire à forte partie. Pinky agite vivement sa queue comme un pinceau, tout à la joie élémentaire de donner la mort. Pinky dressée, petite, à se faufiler dans le trou le plus minuscule. Pinky capable d’atteindre le but inaccessible à d’autres membres plus massifs de son espèce : la base du crâne ou le cercle luisant de l’œil du lapin, exorbité sous l’effet de la terreur, vers lequel elle peut s’insinuer, pour livrer le coup mortel, proprement et sûrement. Et là, elle peut prétendre à cette friandise appréciée par-dessus toutes : la cervelle de l’animal, aussi suave et parfumée que de la crème fouettée, qu’elle aspire dans la boîte crânienne. Avec la promesse d’un tel plaisir, Pinky ne va pas se décourager, même si le lapin a réussi à s’enfoncer complètement. Si, de fait, il n’existe aucun passage, même pour sa petite morphologie, elle va tout simplement arracher tout ce qui reste de fourrure sur l’arrière-train de l’animal et s’attaquer à lui tandis qu’il vit encore, coupant les tendons qui relient la colonne vertébrale aux pattes arrière. Elle va le grignoter un peu, peut-être, rien que pour y goûter, puis s’en aller en laissant le lapin paralysé, pris au piège et couvert de sang, pour s’occuper de toutes les autres bestioles qui peuvent vivre dans la galerie, en les précipitant toutes vers la liberté qu’elles ne pensent trouver qu’à l’air libre, en surface.

Allbones l’entend à l’œuvre, lisse et vive, se retournant et se contorsionnant dans un étroit tunnel, comme si son corps n’était pas fait d’os mais uniquement de muscles et de cartilage malléable. Elle se déplace rapidement, avec une détermination intrépide, dans le vaste réseau souterrain : la garenne est ancienne, c’est un royaume de tunnels obscurs qui s’étend sur Dieu sait combien d’hectares, dans des sols légers et secs. Autrefois, elle était entretenue, car les peaux de lapin argentées atteignaient de bons prix chez les chapeliers de Londres, mais les modes changent, et cela fait des années désormais que les lapins peuvent en disposer librement et qu’ils ont accaparé un immense territoire : leurs terriers s’étendent si loin sous les genêts et les fougères que personne n’est vraiment en mesure de dire où ils peuvent bien s’arrêter.

Il règne une agitation frénétique : des pattes qui grattent, se précipitent, des cris perçants au loin, un hurlement de terreur très aigu qui s’élève vers la surface. Allbones se cambre rapidement et se relève d’un bond, au moment où le premier lapin sort de terre à toute allure et se prend dans le filet. Les piquets tiennent bon : il les a enfoncés aussi fermement qu’il le pouvait et fixés à coup de pied. Les cordons aussi tiennent bon, ils se referment comme prévu sur un mâle de bonne taille. Allbones cherche à l’attraper, avant qu’il puisse emmêler son filet et le transformer en un enchevêtrement de chanvre boueux qu’il faudra passer des heures à démêler. Sous l’effet de la peur, le mâle dégage une odeur infecte, toutes griffes dehors, il agite ses pattes arrière pour garder l’avantage, il hurle et son appel ressemble étrangement au cri d’un enfant hors de lui. Allbones saisit prestement les pattes et cherche les os fragiles du cou. Une traction, une torsion, et c’est fini. Le lapin donne une dernière secousse puissante, avant de sombrer dans la crispation de la mort. Mais en voici déjà un autre, qui détale d’un trou situé quelques mètres plus loin, sous les racines d’un vieux chêne. Alors Allbones laisse tomber le premier lapin (d’un bon poids, pas trop vieux, et la fine membrane de ses oreilles s’est facilement déchirée, si bien que sa chair sera encore tendre) et il attrape le deuxième. Une femelle, sur le point de mettre bas, portant tout un chargement de petits qui s’agitent dans son ventre, et elle crie comme si ce soir, c’était la fin du monde, ce qui est le cas, en un sens, du point de vue des lapins.

L’étirement, la torsion. Une agitation à ses pieds, et en voilà un autre. Puis encore un. Ils courent dans toutes les directions et tirent sur ses filets. Une confusion de corps qui se débattent : tous des lapins, d’après le bruit, pas de rats indigents, chassés de leur refuge d’emprunt et prêts à mordre une main imprudente, comme seule une rate sait le faire. Pas de renard cherchant refuge dans la galerie, pas de chatte sauvage se croyant blottie, en toute sécurité, loin des chats en maraude pour donner naissance à ses petits. Ce soir, y a que des lapins. Allbones court de l’un à l’autre, tandis que la sueur perle sous son lourd paletot, et sa respiration s’alourdit au moment où il tente d’étouffer leurs cris, avant que le bruit ne parvienne aux oreilles du gardien du domaine, car les sons portent loin par de pareilles nuits tranquilles du début du printemps, lorsque subsiste dans l’air un souvenir des gelées. Il tire, il tord et, lorsqu’il en a le loisir, il libère chaque bête des mailles enchevêtrées du filet, puis la laisse tomber dans l’une des poches cousues dans la doublure de son paletot, jusqu’à ce que son vêtement pèse de toute sa charge chaude sur ses maigres épaules.

L’agitation commence à se calmer.

Encore un lapin, sous les ronces.

Un temps d’arrêt.

Encore un autre.

Puis, le silence. Plus de bête qui détale, plus de mouvement dans le filet.

Mais où est Pinky ?

Il est temps de partir maintenant, d’enrouler rapidement les filets en forme de huit entre le pouce et un doigt, puis de faire passer la ficelle autour, proprement, pour les attacher solidement en prévision d’une autre nuit. Il est temps de les recompter tous, pour être sûr qu’aucun n’a été oublié dans l’obscurité, avant de les glisser un par un dans ses poches, ainsi que les piquets et le greffon qu’il utilise pour creuser. Tout bien rangé, à l’abri d’une inspection, sous la masse de son vieux paletot de laine. Les lapins sont bercés dans cet espace entre la mort et cette vie d’herbe suave grignotée les matins de rosée, de batifolage sur un coteau au crépuscule, et de doux nids de lapereaux laiteux. Il lisse la terre à l’endroit où il a opéré ce soir, replace soigneusement les frondes de fougères pour dissimuler ses activités, et pendant tout ce temps-là, il guette le retour de Pinky.

Où est-elle donc ?

Il est temps de partir, les poches pleines, avant qu’il soit trop tard et que s’épuise la chance de cette soirée. Au-delà des arbres, se dresse le manoir, vide – cela fait maintenant plus d’un an qu’il est vide, d’après la mère Mossop, la source de tous les ragots. Depuis le décès du vieux Mr Aubrey. « Et c’était pas trop tôt », avait-elle ajouté, en louchant pour remplir une bouteille d’un litre avec un petit filet de son alcool de betterave. « Il était tellement radin qu’y voulait même pas se séparer de sa merde. »

Le manoir est peut-être inoccupé, mais une partie du personnel est restée, notamment le gardien du domaine, un ancien fantassin d’un régiment irlandais, court sur pattes, qui, en Inde, a appris à tirer vite et juste. Allbones l’a vu une fois ou deux près de Ledney, replié sur lui-même et fuyant les regards, et il ne souhaite nullement le connaître de plus près. Surtout pas ce soir. Il se met de nouveau à genoux, puis pose l’oreille contre le sol, mais il n’entend aucun son.

Le silence.

Normalement, Pinky n’a pas l’habitude de traînasser, de dévorer tranquillement sa proie sous terre tandis que lui fait le pied de grue là-haut avec ses minces galoches qui prennent l’eau. Il l’a depuis sa naissance et elle ne l’a jamais laissé tomber. Il s’est donné du mal pour elle, il l’a caressée, lui a donné un peu de sa salive à lécher dans la paume de sa main, et en échange, elle l’a récompensé en lui offrant des lapins et des rats, sans jamais l’abandonner une seule fois, comme c’est le cas ce soir, et faire ainsi de lui une cible pour le gardien du domaine. Il s’est toujours montré prudent, bien entendu, et il ne l’a jamais laissée entrer dans la garenne sans prendre la précaution de bien la nourrir auparavant. Ce soir, elle a eu un rat dodu, attrapé tout récemment sous la porcherie de la mère Mossop. Il en a coupé la queue pour lui éviter la gale, avant de le lui donner, et elle a émis des soupirs et des petits cris, tout au plaisir de disposer d’un cadavre encore chaud, rien que pour elle. Il lui a donné de l’eau également, une bonne mesure, car il fait chaud, quand on est occupé à tuer sous terre. Il n’a jamais accepté l’idée qu’un furet travaille mieux quand il a le ventre vide, même s’il y en a beaucoup qui pensent ça : comme Fowler Metcalfe, par exemple, qui lâche ses furets affamés, en leur fermant la mâchoire avec une muselière de fortune. Fowler est fier de dire que ses chiffres montrent l’efficacité de la faim. Mais Fowler a toujours été un gros vantard et en plus un menteur. Allbones doute de ses records, de ses trois cent quatre-vingts lapins capturés en une seule nuit, dans une seule et même garenne, de l’autre côté de la route de Brinkton, et de ses cent vingt rats capturés en une demi-heure.

Allbones nourrit bien ses furets, et ses furets déterrent les lapins, au lieu de traînasser pour se nourrir sous terre, et il n’en a jamais perdu un seul.

Jusqu’à ce soir, peut-être.

Pinky a eu son rat et elle a eu beaucoup d’eau, donc il est difficile de croire qu’elle festoie en bas. C’est vrai qu’elle ne laisserait pas passer l’occasion d’un lapereau ou deux, nus dans leur chair, succulents et délicieux comme le lait maternel. Mais ils ne la détourneraient pas longtemps de l’exaltation de la poursuite. Une bouchée rapide en passant, comme un homme qui cueillerait une poignée de prunes sur un arbre au bord du chemin.

Allbones est à genoux dans la nuit étoilée, et son haleine forme un petit nuage de brume au-dessus de ses épaules. Au-dessus de la garenne, l’air est chargé de sang, de musc, de peur, une odeur si âcre qu’elle pourrait assurément alerter un chien attentif, même à un quart de mille de là. Cela fait une bonne demi-heure que le dernier lapin a bondi dans le filet puis dans sa main qui l’attendait. Il entend, au-delà des bois, la sonnerie assourdie de l’horloge de Ledney. Il compte les coups. Onze. À cette heure-là, il faudrait être parti. Il applique son oreille sur la terre humide, mais n’entend rien. Le silence. Le silence qui tombe lorsqu’une pièce pleine de monde s’est vidée tout à coup. Le silence qui tombe sur un champ de bataille couvert de sang après un combat.

Il regrette terriblement son furet mâle blanc. Pompey était grand et fort et bien entraîné pour l’attaque. S’il avait eu Pompey en poche, il aurait pu agir maintenant : il aurait pu le faire entrer dans la garenne pour la fouiller, draguer la frontière entre les racines d’arbres et les rochers brisés, dans le réseau des tunnels souterrains. Pompey aurait déniché Pinky. Il la retrouverait et se posterait là, et Allbones, après avoir passé quelques heures à creuser frénétiquement, les aurait localisés, pensait-il, et sortis de là pour les rapporter à la maison.

Mais Pompey a disparu. Ou plus exactement, on le lui a pris. Ce furet blanc qu’Allbones avait troqué contre la moitié de ses animaux, un après-midi, près de l’arène où combattent les rats, à l’auberge des Armes du Roi. Il faut bien reconnaître que Pompey n’était pas fait pour le combat. Il s’était montré timide, dans l’arène, contre un gros rat qui se battait avec acharnement et qui l’avait vaincu, ainsi que deux autres furets mâles, avant qu’une femelle de Fowler lui inflige un coup fatal, à la manière d’une danseuse. Pourtant, Allbones voulait ce mâle blanc, et plus tard, quand on régla les paris, il l’obtint : c’était un reproducteur, qui s’accouplait vigoureusement et qu’il fallait soustraire au tonneau quand les femelles étaient en chaleur, sinon il en oubliait de manger et perdait tout à fait la forme. Il montait toutes les femelles du tonneau, sans exception, non pas une seule fois mais à plusieurs reprises, avant de prendre aussi les jeunes mâles et les petites, tellement jeunes qu’elles avaient encore les yeux fermés, si bien qu’elles quittaient le nid déjà imprégnées de sa semence, qui donnait naissance à des rejetons, lorsqu’elles étaient assez mûres et que c’était la saison. Pompey les montait toutes, en babillant de bonheur, une heure ou plus à chaque fois, tandis que ses pattes et ses dents grattaient les endroits dégarnis dans la fourrure, et il se trouvait fixé si fermement par son organe en action que l’on pouvait soulever les deux bêtes loin du sol sans rompre leur accouplement. Allbones les tenait dans sa main et observait le mâle de près. Les yeux de Pompey luisaient de désir et son corps ondoyait sous l’effet d’un spasme extatique. Allbones observait son ardeur avec un étonnement mêlé d’une admiration prodigieuse.

Ce vigoureux mâle blanc avait compensé l’investissement d’Allbones en engendrant une nombreuse descendance de petits aussi souples et costauds que lui et, la plupart du temps, d’un blanc immaculé. Un somptueux blanc crémeux, facile à repérer dans les bois, par les nuits sans lune, un blanc qui faisait des petits furets d’Allbones les meilleurs de leur espèce à des milles à la ronde. En éliminant impitoyablement tous les roux ou ceux qui ressemblaient à des putois, Allbones avait obtenu la perfection : une race de furets d’un blanc parfait, connus pour leur force, leur agilité et leur beauté, et la plus blanche de tous, la plus élégante, la plus réussie, c’était Pinky. Elle avait le museau fin, elle était intrépide, féroce et généralement sûre.

Sauf ce soir. Allbones se tient là, abandonné dans l’obscurité, les captures de la soirée figées dans les poches de son paletot, et il se répand en malédictions. Il maudit la perte de son mâle blanc, il se maudit lui-même parce que, ce soir, il a retiré du tonneau Pinky, plutôt que Flick ou Fluff. Il avait hâte de partir à la tombée de la nuit, pour échapper à la pièce étroite où les mioches n’avaient pas arrêté de se chamailler et de se jeter sous ses pieds, partout où il avait essayé de s’asseoir pour réparer ses filets. La chaumière étroite était sans cesse parcourue de bruits d’agitation, après des jours et des semaines de pluie : une pluie comme celle qui les avait obligés à construire l’arche dans la Bible. Quarante jours et quarante nuits d’une pluie grise qui arrivait de l’est, et dont le souffle était encore chargé du froid des steppes, une pluie qui gonflait chaque fossé pour le transformer en cours d’eau, chaque cours d’eau pour le transformer en torrent puissant, une pluie qui détrempait les chemins pour en faire une boue, où l’on enfonçait jusqu’aux genoux, et qui inondait les champs, si bien que les vaches restaient à beugler lamentablement pour appeler à l’aide sur des îlots qui se rétrécissaient à mesure que l’eau reprenait ce qu’elle avait livré seulement quelques dizaines d’années plus tôt aux ingénieurs inventifs.

Une pluie qui rendait impossible toute activité extérieure. Comme tous les autres journaliers, employés dans les champs ou chargés d’entretenir les talus, Allbones restait assis à ne rien faire, car les talus et les fossés où ils gagnaient leur pain quotidien étaient recouverts d’eau et résistaient mal aux remous envahissants de boue ocre. La pluie gargouillait dans les gouttières. Pas de travail, pas de paye. La pluie s’insinuait, goutte à goutte, dans tous les trous et les fissures des murs et des toits, si bien que l’on ne pouvait rien garder au sec. La farine levait et pourrissait, les murs laissaient apparaître un revêtement duveteux de moisissure et bientôt on commençait à entendre une toux que l’on appelait le « chant de Ledney » : un accès de toux humide et grasse qui causait des suffocations, qui entraînait la plupart du temps de la pâleur, un amaigrissement et des éclaboussures de sang, qui s’étalaient sur l’oreiller comme des fleurs de coquelicot.

Mais aujourd’hui, un vrai miracle ! Au milieu de l’après-midi, la pluie s’était arrêtée. Un pâle rai de lumière était descendu par la porte lorsqu’elle avait été ouverte sur la cour et les mioches s’étaient bousculés pour sortir à sa rencontre, dans un monde qui venait d’être lavé, sillonné de gouttes d’eau et superbement boueux. Allbones lui aussi s’était préparé : il avait hâte de retrouver le silence des bois, le vent nocturne qui se glissait furtivement dans les branches, le grattement des pattes de lapins pris dans ses filets. Il avait hâte aussi de trouver de la viande. De la viande bouillie, de la viande grillée. Du foie, des rognons, de la cervelle, des cuissots dodus et des os à sucer, après des semaines de navets, chapardés dans la grange derrière l’église, ou de pommes de terre, soustraites une à une à la réserve jalousement gardée de la mère Mossop. Sans rien pour leur donner du goût, en dehors de quelques grives arrachées à leurs nids trempés, dans la haie, dont les carcasses osseuses n’évoquaient qu’une très vague idée de nourriture. Tout l’après-midi, la bouche d’Allbones avait salivé à l’idée de la viande. Sa langue s’était enflée à cette perspective. Et, dès que le soleil vacillant descendit au milieu de petits nuages d’un rouge incertain, il sortit en plongeant la main dans le tonneau derrière la porte où, après la mystérieuse disparition de Pompey, il avait transféré ses furets, jusque-là gardés dans la cour. Et il en avait extrait Pinky.

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