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Les Indignés de Montservier

De

Autrefois accueilli en sauveur, aujourd'hui considéré comme un homme d'affaires sans scrupule, Fabrice a décidé de fermer l'usine locale, et c'est tout l'avenir du village qui s'en trouve bouleversé.

Ajouté le : 08 mars 2017
Lecture(s) : 1
EAN13 : 9782812916069
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Fils d'agriculteurs, journaliste spécialisé dans le monde agricole,Didier Cornailles'est ensuite consacré à l'écriture d'essais, de récits historiques et de guides de randonnée. Observateur attentif et engagé du monde rural devenu romancier, il connaît depuis des succès réguliers d ontLe pays d'où je viens, récemment paru en Terre de poche.
LesIndignés deMontservier
Du même auteur Aux éditions De Borée La Croix du Carage,Terre de poche, roman La Photo de classe,roman Le Forgeron d'Éden,Terre de poche, roman Le pays d'où je viens,Terre de poche, roman Le vent des libertés soulevait la terre,Terre de poche,Prix du roman populaire 2008, roman Le Vol de la buse,prix Sully-Olivier de Serres 1992, Terre de poche, roman Terre de poche, roman Les Gens du pays,prix Henri Perruchot 2006, prix Marcel E. Grancher 2007, Terre de poche, roman
Autres éditeurs
Adam en héritage,roman Étrangers à la terre,roman Inuksuk,roman Je reviendrai vers vous,roman L'Alambic,roman L'Héritage de Ludovic Grollier,roman La Croix de Fourche,roman La Muse dans le grenier,roman Le Périple du chien,roman Le Prieuré,roman Les Labours d'hiver,prix Émile Guillaumin 1995, roman Les Terres abandonnées,roman Les Voisins de l'horizon,roman Sur les cendres des ronces,roman
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©
, 2013
DIDIERCORNAILLE
LES INDIGNÉS DEMONTSERVIER
« Le respect de la loi vient après celui du droit. » Henry David THOREAU
I
UILLAUME NE PRETA AUCUNE ATTENTION au changement de paysage. Il G fallait, pour qu'il l'ignorât, qu'il soit de bien m échante humeur. Une grosse et sombre colère qui parvenait mal, pourtant, à dissim uler la véritable panique qu'il sentait grouiller en lui. Comment allait-il faire ? Comment allait-il s'y prendre ? Une pareille responsabilité… Pourquoi lui ? Quelle mouche avait piqué Fabrice ? Du poing, il tapa sur le volant. L'incomparable son grave, très étudié, que rendait le moteur du gros 4 × 4 noir aux vitres fumées lui fut brièvement renvoyé par les parois du tunnel. Il n'était pas bien long, ce tunn el-là, et ne franchissait rien d'autre qu'une aimable colline piquetée de petites maisons ouvrières. Sans rire, à chaque fois qu'il le franchissait dans ce sens, e t il s'en fallait de peu que ce soit deux fois par semaine, Guillaume éprouvait un vérit able soulagement. De Bourbince, il passait en Mesvrin Il basculait des a imables coteaux orientés au sud-est, vers la Saône, à ceux, plus âpres, plus so mbres, où la rousse tuile romaine faisait place à l'ardoise bleutée du Morvan . Pour un peu, si on n'y prend garde, à quelques kilo mètres de là, d'un versant à l'autre d'un sommet de côte, c'est l'Yonne qui vous entraîne vers Paris et la Manche… « Le sommet du monde occidental… », disait avec que lque emphase le père Vincenot. Peu importait à Guillaume que l'eau des r us de son pays courût à la Méditerranée, à l'Atlantique ou à la Manche. C'étai t là une vision bien trop large et trop abstraite pour retenir son attention. Il s'en contrefichait. La Bourbince, qu'il laissait derrière lui, c'était la rivière que double le canal du Centre et que la ligne du T.G.V. franchit par là avant de filer, au nord, vers les grandes plaines du Bassin parisie n, au sud ; vers le Clunysois et le Mâconnais. Plus loin, les destinations finale s de ce train bien trop pressé pour lui, Guillaume s'en moquait comme de sa premiè re chemise. C'était au-delà de ses terres ! Le Mesvrin dont la rude vallée s'ouvrait devant les roues de son engin, c'était déjà le vieux massif granitique. C'était chez lui. Il fallait que soient violents les sentiments qui l'habitaient pour que, ce matin-là, il omît de ressentir le petit plaisir dont il se délectait à chaque fois que, à l a sortie du tunnel de Montcenis, se révélait à ses yeux le paysage un peu brouillon et hirsute des forêts et des collines du Morvan. Depuis des années, il dépendait de la fantaisie de Fabrice que Guillaume ressente ou pas ces petits émois. Des fois, ça lui prenait de ne pas rentrer de trois ou quatre semaines. Des fois, le plus souvent , c'était un coup de téléphone le vendredi matin, sinon en début d'après-midi. - Tu viens me chercher ce soir ? À peine une question. Guillaume abandonnait le jard in et tout le reste. Pour rien au monde il aurait voulu faire attendre Fabrice. Il prenait les clefs du moulin au crochet, dans la cuisine, à gauche de la porte. - Surveille qu'il soit bien propre, disait Émilienn e. Comme s'il ne savait pas ! Il allait ouvrir en gran d les portes du garage que Fabrice avait fait aménager dans les dépendances du moulin. Religieusement ou presque, il s'installait aux commandes du gros 4 × 4 noir qui dormait là, dans la
pénombre. Il veillait bien à préchauffer le moteur autant qu'il le fallait, puis il tournait la clef comme on officie. Lentement, majestueusement, il faisait émerger l'en gin dans la lumière de la cour pavée, coupait le contact et allait chercher à l'atelier sa boîte à outils. La mécanique, ce n'était pas ce qui l'occupait. Bien t rop puissante et élaborée pour lui. C'était affaire de spécialistes. Il leur en ab andonnait le soin d'autant plus facilement que Fabrice n'avait jamais sourcillé sur le montant des factures. Lui, il lustrait la carrosserie à la peau de chamoi s, époussetait soigneusement les banquettes et les moquettes, bichonnait le tabl eau de bord. Ce 4 × 4 un peu monstrueux, c'était devenu sa chose. Il y tenait co mme à la prunelle de ses yeux. Il ne devait pourtant d'en détenir les clefs et d'avoir à assurer son entretien qu'à la commodité que trouvait Fabrice à n'avoir qu 'à se glisser à son volant, devant la gare du T.G.V. Pas une seule fois, depuis qu'ils avaient passé cet accord, Fabrice n'avait eu un mot pour remarquer l' impeccable propreté de sa voiture. Guillaume en jubilait ! Une seule remarque aussi peu désobligeante qu'elle eût été, même assortie d'un large sourire, l'aurait mortifié et jeté pour longtemps dans d'affreux tourments. Le silence et l 'indifférence de Fabrice lui étaient la preuve de la perfection de son travail ! Quand l'heure venait, il allait ranger ses chiffons et ses plumeaux, se réinstallait au volant et prenait la route de la gare T.G.V. du Creusot-Montchanin. Après, cela n'avait plus la même importance, mais il y ava it d'abord la traversée du village. Il ne s'agissait pas de la manquer ! Guill aume se savait observé. Il veillait ; ni trop vite, ni trop lentement, avec ce qu'il fa llait de décision et de maîtrise de soi. - Ah ! disait-on, voilà le Fabrice qui arrive. Peut-être la Céline… - Papa arrive, claironnaient les enfants. De leur mère, ils ne disaient rien. Mais, de toute la soirée, leurs regards se relayaient dans la direction du virage dont, peut-ê tre, avec un peu de chance, puisque papa arrivait, la vieille Peugeot défraîchi e de Céline allait déboucher. Bien sûr, ils avaient l'habitude… Même Gaëlle, du h aut de ses huit ans, toujours dans l'ombre de ses deux frères, se serait fait cou per les oreilles, qu'elle avait pourtant bien mignonnes, plutôt que d'admettre que le temps, parfois, lui paraissait long. Son sourire avait depuis longtemps fait la conquête de tout le pays. Comme ses frères, elle avait fait d'Émilienne une sorte de maman de substitution et de Guillaume quelque chose qui s'ap parentait plus à un grand-père toujours attendri qu'à un père à l'autorité ra ssurante. Inséparables, aussi solidaires dans l'adversité que dans les jeux et da ns les bêtises qu'ils ne dédaignaient pas de commettre, comme une compensati on aux absences trop fréquentes et trop longues de leurs parents, ils av aient réussi à se faire adopter par le village. Il leur arrivait de se sentir plus à l'aise chez les uns ou chez les autres que dans la grande et belle demeure du mouli n. Mais c'était chez Émilienne et Guillaume qu'ils se trouvaient le mieu x ! Était-ce une raison suffisante pour lui flanquer un e telle responsabilité sur le dos, à lui, Guillaume, qui n'avait rien fait d'autre que d'honorer toujours et en tous points la confiance absolue que Fabrice lui accorda it ? Ça faisait combien ? Bientôt douze ans qu'ils étaie nt arrivés à Montservier. On les avait bien regardés de travers, ces Parisiens q ui venaient de racheter le moulin. Une ruine pareille… Qu'est-ce qu'ils allaie nt donc en faire ? Allaient-ils
seulement en faire quelque chose ? La Céline, toujo urs encombrée de son Joël qui n'avait pas beaucoup plus de un an… On aurait d it une gamine un peu paumée. Elle faisait pitié. Malgré la méfiance, l'É milienne lui avait fait bon accueil. Cette pauvre femme… Dans ce moulin glacé, humide, ouvert à tous les vents, avec un enfant en si bas âge… Lui, le Fabrice, on n'avait pas trop cherché à étab lir le contact. On n'en avait pas eu envie. Trop sûr de lui, cet homme-là. Des comme lui, on en avait déjà vu quelques-uns… pas longtemps ! En général, ils étaie nt restés triomphants, sûrs de tout révolutionner, jusqu'à ce que s'éloignent l es beaux jours… Bien peu avaient passé le cap de Noël. Aucun n'avait fini l'hiver ! Celui-là, pourquoi ferait-il mieux ? Ce n'était pas ce qu'on croyait, les hivers , en Morvan ! Les grandes idées, les projets mirobolants, ça n'a jamais chauffé comme une bonne grosse cuisinière qui vous dévore à pleines f lammes les stères de bois coupé à deux hivers de là et soigneusement stockés devant la porte de la cuisine… D'ailleurs, on l'avait bien dit. Le Fabric e, il n'avait pas insisté. Moins encore que les autres. Bien avant que s'installe le vrai froid, il avait repris femme et enfant et toute cette belle petite famille avait disparu vers on ne savait trop quelle ville… Encore que, à la réflexion, ce fut peut-être là qu' on commença à y croire, à leur histoire de résidence dans le vieux moulin. Il ne s 'était même pas donné la peine de donner ses ordres aux artisans. Il avait convoqu é un architecte et lui avait mis sur le dos la responsabilité pleine et entière de r éaliser au détail près ce qu'il voulait. Et il le savait très bien, ce qu'il voulait ! Il n'était qu'à voir l'empressement de tout ce beau monde pour comprendre. Guillaume s'en souvenait parfaitement. Il en était. Il était encore maçon, à l'époque. Il y avait travaillé, dans ce vieux mouli n dont personne ne voulait croire, au début, qu'ils allaient en faire une rési dence aussi luxueuse que confortable. Il n'y avait que l'architecte pour y c roire. Ou alors pour faire comme s'il y croyait. Mais ça ne changeait pas grand-chos e. Un architecte ! Avait-on jamais travaillé avec un a rchitecte, dans ces contrées-là ? Il en avait passé des soirées, Guillaume, à gribo uiller des plans avec ses clients sur un coin de table de cuisine, en même te mps qu'on prenait l'apéro. Quand on s'était bien compris, on topait dans la ma in et l'affaire était faite. Est-ce qu'il était besoin d'un architecte pour faire d'une vieille maison morvandelle une confortable résidence secondaire ? Il avait froncé les sourcils comme les autres quand on leur avait imposé cet architecte-là, mais, comme les autres, il avait fai t taire ses remarques lorsqu'il avait récolté, en bas de devis aux montants plus qu e substantiels, les signatures nécessaires pour qu'il n'y ait plus rien d'autre à faire qu'à s'exécuter ! Au printemps suivant, les plâtres à peine secs, ils avaient vu arriver les décorateurs, les marchands de cuisine, les peintres et toute une kyrielle de spécialistes dont la plupart leur étaient totalemen t inconnus. Quelques mois encore et les premiers camions de déménagement s'ét aient pointés. On n'avait jamais vu un tel défilé. La méfiance était toujours là, intacte, mais, tout de même, on aurait trouvé dommage de ne pas assister à la su ite ! Céline était enceinte de Renaud quand tout le villa ge avait été invité à une somptueuse pendaison de crémaillère. Elle s'était t erminée par un feu d'artifice tel qu'on n'en avait jamais vu jusque-là dans la ré gion. Ils étaient tous rentrés chez eux, un peu soûls, un peu groggy, sans rien dé mordre de leur méfiance,
mais un peu curieux tout de même de ce qu'il allait advenir de tout ça ! Guillaume, lui, commençait vaguement à en avoir une petite idée. Bien avant que le feu d'artifice soit tiré, Fabrice l'avait pr is à part. Il n'y était pas allé par quatre chemins. - Tu vois, lui avait-il dit, cette grande maison, C éline et moi, on a bien l'intention de l'habiter. Ah, bien sûr, il faudra qu'on s'absen te. Nos affaires, à elle comme à moi, elles nous font voyager pas mal. Alors, habite r ici plutôt qu'ailleurs… Et il se trouve que ce moulin, tu vois, il nous plaît. On y est bien, là. Plutôt que de se retrouver dans un appartement d'une résidence quelc onque de la région parisienne, si luxueuse soit-elle, nous on préfère le calme d'ici. Bon, c'est un peu loin, un peu isolé… Et après ? Tu sais, à se cogner les embouteillages parisiens, ça ne vaut pas mieux… Guillaume en était convaincu, mais il ne voyait pas où Fabrice voulait en venir. Comme il n'avait encore aucune envie de se départir de la méfiance générale, il voulut couper court. - Et dans la vie, vous faites quoi ? demanda-t-il a vec passablement de morgue. Fabrice Brédouville prit un air songeur, ce qui ne manqua pas de surprendre Guillaume. Lui, dans la vie, il faisait maçon. Il n 'avait jamais eu besoin de la moindre réflexion pour en faire l'annonce. - Ce que je fais… hésita Fabrice. C'est compliqué. Disons que je suis financier. Je monte des affaires… Mon boulot, c'est de m'occup er des marchés, d'en décrocher, au besoin de savoir quand ça vaut le cou p d'investir ou de produire, selon les cas… Et puis d'autres choses… des affaire s… Je gère pas mal d'affaires… Tu comprends ? Guillaume acquiesça, pour la forme… Il comprenait s urtout qu'il n'y avait là-dedans rien à comprendre pour un petit maçon à la r etraite de son espèce. De toute façon, pour ce que ça l'intéressait ! L'essen tiel n'était pas encore venu, il s'en doutait. Pour qu'on y revienne, il suffisait d 'attendre et de bien écouter. Fabrice compris. Il cessa de tourner autour du pot. - Voilà, dit-il. Comme on voyage beaucoup, ma femme et moi, on a besoin de quelqu'un qui puisse s'occuper du moulin pendant no s absences… C'était donc seulement ça ! - Et des enfants… ajouta tout de même Guillaume, ré aliste. - Oui, c'est ça… Aussi des enfants… Enfin, on y était. Homme de confiance, quoi ! C'éta it flatteur, mais ça faisait du travail, tout ça. C'était moins la fatigue que redo utait Guillaume que le changement dans ses habitudes… Mais, tout de même, ce grand moulin transformé en somptueuse résidence… En être un peu comme le maître… Il y avait quelque chose de tentant… C'était comme les e nfants… Émilienne, bien sûr, pousserait des cris, demanderait si ce n'était pas un malheur… Mais elle serait si contente ! Pour la forme, il avait demandé à réfléchir. Fabric e avait discrètement avancé quelques chiffres de nature à infléchir sa décision du bon côté ! Il avait tergiversé quelques jours, pour qu'il ne soit pas dit qu'il s'était précipité sans réfléchir. Peut-être, s'il avait pu savoir où tout cela allait l'em mener, y aurait-il regardé à deux fois avant de finir par donner un accord qui tenait toujours…