Les innocents

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Les innocents rassemble trois récits concernant, à des périodes différentes de notre siècle, des personnages ordinaires confrontés à des situations qui le sont moins, et qui vont orienter leurs vies dans des bouleversements inattendus. Ils ont à explorer les contours de la culpabilité et de l'innocence, de la morale personnelle confrontée à la loi sociale, du pardon. Et si la géographie de ces itinéraires va de Bordeaux aux Pyrénées en passant par les Landes, cela ne peut être un hasard complet.
Publié le : jeudi 16 juin 2011
Lecture(s) : 63
EAN13 : 9782748180466
Nombre de pages : 181
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2 Titre
Les innocents

3

Titre
L-N Gagnou
Les innocents

Nouvelles
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : ISBN : 2-7481-8046-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748180466 (livre imprimé)
ISBN : 7481-8047-X (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748180473 (livre numérique)

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. .

8 La neige
LA NEIGE
Les gendarmes sont revenus ce matin. Ils ont
demandé au père s’ils pouvaient encore
entendre les deux enfants. Bien entendu en sa
présence. Joëlle a été appelée la première, et elle
s’est assise à la table de la salle à manger, à la
place que le brigadier lui a désignée. Son père
était déjà installé, à l’endroit même qu’il choisit
pour les repas de famille, donc à l’angle de
Joëlle ; elle ne pourrait le regarder qu’en
détournant la tête des deux gendarmes qui
s’asseyaient en face d’elle. De toute façon, elle
n’était pas sûre d’avoir envie de le regarder.
Avait-t-elle seulement croisé son regard, depuis
hier soir ? Il semble ne plus voir personne.
Ils ont été très gentils. Ils n’ont jamais
cherché à la mettre en difficulté. Ils lui ont
demandé de raconter toute l’histoire, une fois
encore ; et tout au plus se sont-ils bornés à la
reprendre si un détail semblait ne pas
concorder, ou n’être pas à sa place. Mais tout
était bien à sa place, et Joëlle a tout exposé, la
voix cassée mais sans trembler. Et la feuille
9 Les innocents
blanche que remplissait un des gendarmes de
lignes noires et fines a été agrafée à celle qu’il
avait apportée avec lui : sa déposition de la
veille, mise au propre, tapée à la machine.
Quand ils ont appelé Fabrice, ils ont
demandé à Joëlle de bien vouloir retourner dans
sa chambre, parce que c’était la règle. Tout cela,
ils le lui ont expliqué d’une voix douce,
paternelle. Une voix qu’elle n’avait plus
entendue de son père, depuis hier soir.
Elle n’avait pas besoin d’être là pendant
l’audition de Fabrice ; elle savait que ça allait se
passer de même. Elle connaissait le moindre
mot qu’il prononcerait. Elle s’est étendue sur
son lit, parmi ses poupées. Mais elle s’est fait la
réflexion qu’elle commençait à être trop grande
pour jouer avec. Elle pourrait les ranger
désormais. Il y avait d’ailleurs bien longtemps
qu’elles ne servaient que de décoration sur son
lit. David aimait se vautrer parmi elles lorsqu’il
venait dans sa chambre. Il les amoncelait sur lui
et ne laissait dépasser du tas que sa propre tête.
C’était rigolo.
Elle a ouvert sa fenêtre, sans bruit, lorsqu’elle
a entendu les gendarmes partir. Le brigadier sur
le seuil a tendu la main à son père :

« Merci, Monsieur Vialle. Si vous pouviez
amener vos deux jeunes en fin de journée ou
demain, à la brigade, pour qu’ils signent leur
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déposition… Comme ça on pourrait classer
l’affaire. »

Le père a hoché la tête, sans un mot. Il est
clair que pour lui l’affaire jamais ne sera classée.
La porte s’est refermée. Elle a entendu les
pas lourds de son père sur les dalles de la
grande salle. Elle n’a pas entendu Fabrice ; il a
dû s’éclipser tout à l’heure, tandis que tous
étaient sur le pas de la porte. Elle projette de le
rejoindre dans sa chambre, sans bruit. Elle
craint que son père ne les entende. Elle
s’aperçoit qu’elle est terrorisée à l’idée de ce
qu’il peut penser.
Elle pèse sur la poignée, mais la porte ne
cède pas : Fabrice s’est enfermé à clé. Elle est
étonnée, mais finalement soulagée ; elle
s’aperçoit ainsi qu’en fait elle n’avait rien à lui
dire. Juste le besoin de s’amalgamer, de se
solidariser. Pourtant elle ne se sent pas solidaire.
Elle le hait. Non, elle le plaint. Non, elle le hait.
Mais un léger bruit dans la serrure lui
apprend qu’il est en train d’ouvrir. La porte
s’entrebâille, et un visage terreux apparaît. Elle
se laisse capter par cette supplique violente qui
émane de lui, et elle se glisse dans la pièce. Un
clair soleil inonde les murs ; elle lui a toujours
envié cette chambre à l’est où les matins sont si
toniques. Mais ce matin, elle se satisfait d’avoir
pour sa part une chambre à l’ouest, où les soirs
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sont si sereins. La tempête de la nuit a chassé
les derniers nuages, et le ciel est limpide. Joëlle
cligne les yeux sur la neige. Elle frissonne. Elle
se dit que jamais plus elle n’aimera la neige. Ce
matin, c’est avec rage qu’elle a manié la pelle
pour dégager le portail, des larmes plein les
yeux – mais on pouvait penser que c’était le
froid. Le chasse-neige est passé, a tracé le
chemin, et les gendarmes n’ont eu aucune
difficulté, cette fois, pour parvenir jusqu’à la
maison. Quelle pureté ! On voudrait pouvoir
s’enfouir là-dessous, et que tout soit effacé.
Quittant la fenêtre, elle se retourne et regarde
son frère. Il est assis sur son lit, les mains sous
ses cuisses, la tête rentrée dans les épaules, et
silencieusement il pleure. Elle n’a pas envie de
lui dire : « Ne pleure pas. » Ni de le secouer en
lui criant : « À quoi ça sert, maintenant, de
pleurer ? » Elle se contente de poser une main
sur ses cheveux, une main qu’il ne saisit pas.
Elle reste ainsi une minute, immobile. Puis elle
entend que son père fait démarrer la jeep. Cela,
curieusement, la soulage. Enfin ils vont pouvoir
circuler librement dans la maison, parler à voix
normale, même s’ils n’ont rien à se dire. Mais
ele entend un coup de klaxon, et dévale
prestement l’escalier.

« Vous êtes prêts ? On y va ! »

12 La neige
Elle n’ose pas demander où on va, encore
moins prétendre rester ici.

« Juste une minute, s’il te plaît. J’appelle
Fabrice et je mets mes bottes ».

Et de nouveau, elle galope dans l’escalier.
Elle fait irruption dans la chambre de Fabrice,
qui a tout entendu, et qui déjà enfile son anorak
en reniflant. Elle court s’équiper elle-même,
chausse ses bottes fourrées, et prend son
anorak sous le bras. La pensée la traverse
brutalement qu’heureusement qu’elle a choisi
cet anorak gris plutôt que le rose, l’an dernier,
quand sa mère le lui a acheté ; sinon, qu’aurait-
elle pu se mettre ? Elle rejoint son père et son
frère devant la maison. Le père verrouille la
porte d’entrée tandis que les enfants sont
supposés monter dans la voiture. Fabrice,
d’autorité, a ouvert une des portes de l’arrière.
Tiens, aujourd’hui, il ne s’arroge pas la place
avant ! Joëlle pourtant ne la lui aurait pas
disputée. Les pneus crissent sur la neige tassée ;
et on n’entend à part cela que le bruit du
moteur. Le silence est oppressant. La
luminosité l’agresse également mais elle n’ose
pas mettre ses lunettes de soleil. Est-ce qu’on a
le droit de mettre des lunettes de soleil ? Ses
yeux lui piquent ; heureusement, la question se
règle vite, quand elle voit son père attraper ses
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propres lunettes dans l’étui logé au-dessus du
rétroviseur.
Ils ont traversé le village. Joëlle a glissé au
passage un regard vers la rue au bout de laquelle
est son école. Comme elle aimerait se trouver
en cet instant dans cette classe claire et
bruissante, assise bien sagement à côté de
Clémence, face au maître, M. Bonaventure.
Clémence, elle n’a pas osé lui téléphoner ce
matin, pour lui dire qu’elle serait absente. Sans
doute croit-elle qu’elle est malade. À moins
qu’elle ne sache déjà… Mais alors, que sait-
elle ?
La voiture roule vite. Ce n’est pas l’habitude
de son père, au contraire ; c’est toujours lui qui
modère leur mère quand elle est au volant. Elle
le regarde du coin de l’œil, ce qui n’est pas
propre à la rassurer. Jamais elle ne l’a vu aussi
tendu, aussi dévasté. Il faut dire que jamais non
plus… Elle est incapable d’aller au bout de sa
réflexion, elle aussi a une boule dans la gorge.

« Où on va, papa ? finit-elle par risquer.

– On va retrouver maman. »

Silence. Elle n’ose pas regarder Fabrice, mais
elle sent qu’il doit être comme elle, rempli
d’effroi. À la fois cependant, elle éprouve
quelque soulagement à rompre cet
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enfermement de leur pitoyable trio. Maman,
peut-être, nous parlera, elle.
La route est interminable, mais finalement on
entre dans la ville ; les panneaux des centres
commerciaux jalonnent le parcours en groupes
de plus en plus denses. Le samedi, quand ils
viennent faire les courses en famille, Joëlle
adore les regarder, les lire ; elle s’amuse de leur
rusticité, de leur naïveté. Elle les trouve laids,
mais elle ne pourrait s’en passer. Aujourd’hui,
elle les trouve vulgaires et agressifs, et
dérisoires. Elle sent que jamais plus elle ne
pourra les voir autrement. Elle aimait tant que
David s’amuse à les déchiffrer ! Il parvenait à
énoncer la marque, mais le reste relevait de la
plus pure invention. Ils riaient. Est-ce qu’il
pense à ça, lui aussi, papa ?
Leur mère les attend dans le hall de l’hôtel.
Elle est pâle, les yeux rougis, n’a aucun sourire
pour les accueillir. Le père lui pose un baiser sur
le front. Fabrice n’ose pas s’approcher, mais elle
l’attire vers elle et l’embrasse sur les deux joues.
Joëlle alors se jette dans ses bras et la serre fort,
si fort. Sa mère lui ébouriffe la tête, sans un
mot.

« Tu as des nouvelles ? dit le père.

– Non, rien de plus. Il faut attendre.
L’autopsie est en cours. Ça veut dire que c’est
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fait, mais que les conclusions ne sont pas
rendues. On va nous prévenir dans la journée,
sans doute. »

Des années plus tard, Joëlle gardait encore
dans sa gorge l’amertume de cette journée, la
pire de sa vie, parce qu’elle n’avait été faite que
d’attente, de silence, de vide. Tous quatre
s’étaient traînés dans les rues, errant dans le
parc – mais sans se concerter, ils avaient
écourté leur tour, chacun ayant probablement
trop d’images d’un autre temps liées à ces lieux
– regardant les vitrines d’un œil machinal,
attendant l’heure de repasser à l’hôtel, voir s’il y
avait un message. Le message.
Fabrice et Joëlle secrètement espéraient que
leurs parents allaient les autoriser, comme ils
avaient coutume de le faire, à se promener
seuls, avec un simple rendez-vous à la clé. Mais
ils semblaient ne pas y penser. Ou bien c’était
délibéré : ils ne voulaient pas les laisser seuls ;
ou rester seuls eux-mêmes ? Alors ils
marchaient, les mains enfoncées dans leurs
poches, la tête rentrée dans le col de leur
anorak, la buée sortant de leur bouche. Tantôt à
côté l’un de l’autre, devant ou derrière leurs
parents, mais toujours silencieux. Leurs parents,
eux, se parlaient-ils ? Ils recevaient parfois des
bribes de conversation :

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« Tu n’as pas trop froid, chérie ? »

Et la mère pour toute réponse semblait
hoqueter. Ou :

« Quelle heure est-il ? »

Mais l’heure n’avançait pas.
Joëlle se rappelait avec précision la lumière
sur les montagnes. Elle s’évadait par là-haut. Il
faisait plutôt gris – il devait encore neiger sur les
sommets – mais certains pics se dessinaient sur
un filet d’argent, témoignant que le soleil luttait
derrière. C’était apaisant de s’absorber dans ce
spectacle, au lieu de coller ses yeux à ces résidus
gris de neige sale qui s’écrasaient mollement
sous ses bottes, la menaçant de glisser à chaque
changement de trottoir. Le passage des voitures
sur la chaussée créait un fond sonore composé
d’éclaboussures, mais tous les bruits étaient
atténués, comme si chacun réfrénait son
énergie, en attendant des jours plus secs.
Elle avait une fois parlé de cette journée avec
son frère. Il lui avait avoué que ce jour-là, lui,
c’était plutôt la peur qui l’avait tenaillé, et qu’il
n’en avait été libéré que par ce message qu’enfin
ils avaient reçu : le permis d’inhumer était
délivré. Tous alors avaient respiré au même
rythme, à la fois soulagés de cette inactivité
forcée, et angoissés du monde dans lequel ils
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entraient, et dont ils ne savaient ni quand ni
comment ils en sortiraient, le monde de la mort.
Les parents, immédiatement, se rendirent aux
Pompes Funèbres. Pour le coup, ils laissèrent
enfin Fabrice et Joëlle seuls, dans le salon de
l’hôtel, en leur recommandant de ne pas
bouger. Le frère et la sœur se trouvèrent
hagards l’un face à l’autre, incapables de se
parler, et après avoir chacun de leur côté
farfouillé dans la pile des revues, ils
s’absorbèrent dans la contemplation de
l’émission de télé qui passait à ce moment-là.
Chacun s’enfouit dans se propres pensées,
chacun lutta contre ses propres fantômes. Les
parents avaient expliqué :

« On va arranger les obsèques ».

Tous ces mots étaient connus de Joëlle, mais
ils formaient un chapelet singulier, aux étranges
évocations. Ils étaient des intrus dans cet
univers qui jusque-là avait été le sien, pas
préservé de tout, assurément, mais loin de cette
glaciation lugubre qui prenait corps.
Joëlle avait vu cela comme un long tunnel qui
les avaient happés. Il y a des choses à faire, des
démarches à accomplir, des attitudes à adopter.
Tout acte spontané est banni. Le maître-mot est
« on doit », avec sa variante « il faut ». Et les
deux plutôt à la forme négative d’ailleurs. On ne
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