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Les Larmes des femmes

De
261 pages
1944. Après avoir été tondues, des femmes sont contraintes de défiler nues sur les pavés recouverts de débris de verre. Bébert et le Pointu, deux résistants, tentent d'intervenir pour sauver une jeune femme qu'ils connaissent. Arrêté et interrogé, l'homme qui a tondu les femmes dévoile l'identité de son chef, un dangereux collaborateur : l'enquête commence...
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Roger Faindt



Les Larmes
des femmes












Établi en Franche-Comté, Roger Faindt s’est lancé avec passion dans
l’aventure de l’écriture. Il est scénariste, « prêteur de plume », auteur de
nombreuses nouvelles, d’ouvrages de science-fiction et de plusieurs
romans ayant souvent pour toile de fond les deux grandes guerres du
xxe siècle. Il a été récompensé par le Prix Louis Pergaud 2001 pour La
lettre de Charlotte.


Du même auteur

Aux éditions De Borée


Bleuvent
Le Dernier Soldat
Les Âmes Simples
Le Silence des roses
La Lettre de Charlotte

Autres éditeurs


10 h 59
Ils ont cru aux larmes des femmes
La petite maison jaune
Le Souffle du Passé
Les fleurs de Nouara
Niobé, la fille aux lèvres bleues
Quand les ombres s’allongent






En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou
partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée, 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2





À celles qui ont été punies d’avoir aimé.




Avertissement




Thérèse, Rosa, Lucienne et tant d’autres ont été oubliées. Peu de
personnes ont cherché à connaître l’histoire de ces femmes maltraitées,
humiliées, tondues au cours des jours et des mois qui ont suivi la Libération.
Les photographies de ces femmes livrées aux gémonies du peuple ne nous
parlent pas. Qui étaient-elles ? Qu’avaient-elles fait pour mériter tels
châtiments ? Pas de nom, de prénom à mettre sur leurs visages. Anonymes
comme leurs bourreaux aux faciès hilares qui les battaient pour ne pas
châtier les coupables. L’épuration fut et restera la honte de la Libération. Ce
roman, librement inspiré de la vie de ces femmes et des hommes qui les ont
aimées, est une fiction. Mais, entre l’imaginaire et la réalité, la frontière est
parfois invisible.




Remerciements




Je remercie Hélène Faindt, Philippe et Catherine Guyot, et Yvain Guerrero
qui ont été les premiers lecteurs de ce livre.
Je veux également dire ma gratitude à Françoise et Gérard Comtet pour
leur aide à la traduction des dialogues en langue allemande.




« Le féminin est l’avenir ouvert
dans un temps déchiré. »
Joseph DEBÈS




Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée, défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés…

Paul ÉLUARD,
« Comprenne qui voudra »




Il pleuvait. Des larmes transparentes qui avaient la beauté et le parfum des
femmes, des larmes auxquelles ils avaient cru… Agenouillé dans la boue,
ruisselant de pluie, l’homme qu’ils cherchaient depuis des mois était devant
eux. Ses bras aux mains menottées tombaient devant lui comme un collier
trop lourd. Un collier de perles comme autant d’histoires tristes dont les
reflets zigzaguaient entre les gouttes. La mitraillette en avant, le Pointu
attendait. Derrière lui, Bébert serrait d’une main tremblante le pistolet de
l’officier allemand qui avait été tué sur la route de Champagney. Claude
pataugeait dans la boue, le regard suppliant du prisonnier sur le sien comme
un masque. Les trois garçons attendaient l’ordre de Gabriel. Il arriva comme
un coup de fusil, précis, brisant les trombes d’eau, cinglant l’air humide en
enfonçant la vie comme le marteau les douilles vides dans la nuque des
condamnés. Le Pointu tira une rafale. Le poitrail déchiqueté, le regard
révulsé, l’homme tomba lourdement sur le côté. Il râla. Il expulsa un
gargouillis d’air et de sang et trembla de tous ses membres avant de cesser
de respirer. Bébert s’approcha pour lui donner le coup de grâce, mais il ne
put. Gabriel lui arracha le pistolet des mains et tira. Bébert était blême. Tous
avaient sur le visage cette blancheur un peu grise qui était descendue de la
cime des arbres avec les souvenirs. Gabriel et Claude montèrent dans la
voiture et se mirent à fumer. Bébert s’approcha du Pointu et lui posa la main
sur l’épaule en disant :
– Tu penses à elle ?
Le Pointu hocha la tête. Bébert ne tremblait plus, mais son cœur frappait sa
poitrine, imitant le vacarme que faisaient les lapins dans leur clapier lorsqu’ils
avaient peur. Il pleuvait. Des larmes transparentes qui avaient la beauté et le
parfum des femmes, des larmes auxquelles ils croyaient encore…




Besançon. Novembre 1944.

– Qu’est-ce que tu lui veux ? s’agaça Augustine en regardant Bébert.
– Lui parler. Je suis un ami.
La vieille femme ricana et répondit :
– Il y a longtemps qu’elle n’a plus d’ami.
– Elle est là ?
– Elle ne veut voir personne.
– Dites-lui que c’est Bébert.
La vieille femme accrocha ses doigts noueux à son tablier et, d’un geste, le
porta à son visage pour s’essuyer le front. Elle parut ennuyée.
– Elle est partie…
– Où ?
– Je ne peux rien dire.
– Partie définitivement ?
– Cela ne pouvait plus durer. Les gens continuent de l’insulter, de lui
cracher dessus. Elle a payé. Qu’on lui foute la paix !
Bébert hocha la tête. La voisine sortit sur le palier, un mièvre sourire aux
lèvres.
– Rentre, ne reste pas là, conseilla la vieille femme à Bébert en toisant la
voisine d’un regard méchant.
La porte refermée, elle ajouta :
– C’est cette vieille pie qui a parlé. C’est elle qui a dit que Thérèse logeait
chez moi. Cette salope peut bien aller à la messe tous les dimanches, elle ne
l’emporta pas au paradis sa méchanceté. Tiens, assieds-toi.
Augustine détourna une chaise.– Tu veux un verre de vin ?
– Volontiers.
– Je vais t’accompagner.
– Vous ne voulez pas me dire où elle est partie ? insista Bébert qui sentait
que la vieille femme se détendait.
– J’ai promis de ne rien dire, répéta la vieille femme en servant le vin.
En voyant la mine défaite de Bébert, elle suggéra :
– Je peux lui faire une commission si tu veux.
– Elle vient de temps en temps ?
– Dans ce quartier maudit, plutôt se pendre !
– C’est vous qui…
– Me déplacer ! À mon âge !
– Qui ? demanda Bébert, piqué d’une subite pointe de jalousie.
– Dis donc, t’es bien curieux. Le temps de la Gestapo est révolu à c’que je
sache !
Bébert esquissa un sourire. Il prit son verre et but tranquillement. Le visage
de Thérèse l’obsédait. Un visage rayonnant, éclairé de magnifiques mais
tristes yeux verts qui s’estompaient dans sa mémoire.
Augustine tendit un morceau de papier et un crayon au jeune garçon.
– Tiens, écris.
Bébert parut emprunté.
– Tu repasseras dans quinze jours… j’aurai des nouvelles.
Bébert ne répondit pas.
– Ne fais pas cette tête-là. Écris-lui. Elle te répondra.
– Peut-être, murmura Bébert en écrivant.
Il remit son message à la vieille femme et partit. En descendant l’escalier, il
eut l’impression que quelqu’un l’observait, que Thérèse le regardait
s’éloigner. Il se retourna, mais il ne vit personne.
Dans la rue, il s’arrêta, mal à l’aise. Une multitude d’images se bousculaient
dans sa tête. Des images qu’accompagnaient des voix, des rires et des cris.
Des images terribles. Il revit l’homme qui commandait les opérations. C’était
lui qui avait demandé de rassembler les filles pour les faire défiler. Un snob,un bourgeois sans grande instruction qui avait rejoint la Résistance en
juin 44. Un de ceux qui avaient concilié victoire avec avilissement et
dégradation. Celui-là même qui, quelques mois auparavant, avait peut-être
écrit sa lettre anonyme à la Gestapo. L’homme riait de la peur et des cris de
ses victimes. Des cris de désespoir qui résonnaient à l’infini dans la tête du
jeune garçon. Bébert n’avait pu rester sans réagir quand cet homme et ses
complices avaient humilié Thérèse. Bébert haïssait cet homme.




Besançon, rue Battant. Septembre 1944.

– Laisse tomber Bébert ! s’exclama le Pointu qui s’empara du bras de son
camarade.
– Je ne veux pas qu’ils touchent à Thérèse.
– Laisse tomber, j’te dis, tu vas avoir des ennuis.
La foule avait grossi. Une foule haineuse, menaçante, qui criait des injures
à en perdre haleine. Le groupe armé qui s’occupait des femmes était
submergé. Bébert avait reconnu l’un de ses membres. Un policier qui avait
travaillé pour la Milice en débusquant les réfractaires.
– Celui avec des lunettes, c’est lui qui a embarqué le fils Lerguet pour
l’Allemagne ! cria Bébert en se libérant de l’étreinte du Pointu.
Le policier s’approcha. Bébert vit les yeux de son camarade se fixer sur
l’homme à lunettes. Il vit son visage se crisper, ses rides cuivrées lézarder sa
peau. Bébert cracha et menaça :
– Si quelqu’un touche à Thérèse, j’le descends !
Le Pointu attrapa une nouvelle fois Bébert par le bras en le lui serrant
fortement. Lui aussi avait mal de voir ces femmes aux mains de ces excités
qu’il ne connaissait pas et qui jouissaient de leur sale besogne. Des femmes
seules, infiniment seules et qui devaient expier pour toutes les autres. Des
femmes aux vêtements déchirés qu’ils avaient extirpées de leur maison.
Certaines avaient été battues, d’autres étaient couvertes de crachats.
Aucune d’elles n’avait été interrogée. Ce qui leur était reproché n’intéressait
personne. Leur histoire n’intéressait personne. Des femmes sauvages, libres,
qui ne se reniaient pas. Si la jolie Thérèse avait succombé aux charmes d’un
soldat allemand, elle avait aussi renseigné et travaillé pour la Résistance.
Elle avait participé à la libération de Bébert et d’une camarade en se
déguisant en infirmière. C’était elle qui avait embrassé la sentinelle pour
masquer leur fuite. Bébert se rua sur l’homme à lunettes lorsque celui-ci
maltraita Thérèse qui refusait de se déshabiller. L’homme tomba, sa têtecogna le sol, ses lunettes se brisèrent. Quatre individus se précipitèrent sur
Bébert et le maîtrisèrent. Les gens firent cercle autour d’eux, empêchant le
Pointu d’intervenir.
– Collabo, à mort ! Col-la-bo, à mort… Col-la-bo, à mort… scanda la foule.
– La fille, à poil ! hurla un homme en faisant le V de la victoire.
– À poil, à poil… les che-veux, les che-veux… reprit la foule en chœur.
Le Pointu tira en l’air. Il y eut un instant de panique, puis les cris cessèrent
au profit de sinistres murmures. Bébert vit son camarade s’avancer, la
mitraillette en sautoir, prête à cracher ses balles. Il marchait d’un pas décidé,
l’air fier, arborant le brassard FFI. Un regard terrifiant transperçait son visage
minéral. Le chef du groupe armé, un petit homme ventru coiffé d’un béret qui
dégageait haut son front, une cigarette au coin des lèvres, fit signe à ses
sbires de libérer leur prisonnier. Bébert rejoignit le Pointu sous les quolibets.
– Viens, murmura ce dernier.
– Et Thérèse ?
– On ne peut plus rien pour elle ; il est trop tard…
– Trop tard !
– Tu veux te faire lyncher ou quoi ?
– On ne peut pas la laisser.
Le Pointu éloigna Bébert de la foule.
– Je veux rester ; je veux empêcher ces salauds de lui faire du mal.
– Arrête, Bébert. Arrête !
– Vous êtes tous des lâches ! hurla le jeune garçon.
– Putain, tu fais chier ! jura le Pointu.
– Cela vous arrange tous d’oublier ce que Thérèse a fait pour nous.
– Je n’ai rien oublié, mais… tenta de justifier le Pointu.
– Mais quoi ? coupa Bébert.
– Thérèse a couché avec un Boche.
– Et il faut qu’elle paye, c’est cela, hein !
– On en a tondu pour moins qu’ça, déplora son ami.
– Et tous ceux qui prêchaient la collaboration dans tous les domaines,
Pétain le premier, vous les avez tondus ?Le Pointu haussa les épaules. Sur la place, la tonte des femmes avait
commencé. Des jeunes hommes munis de fusils, les bras cerclés de
brassards tricolores s’activaient autour d’elles. Des femmes, des enfants, des
hommes âgés et des vieillards les entouraient en criant. Beaucoup se
délectaient de la scène en affichant des visages affreux, imbéciles.
– Et celui qui tond la fille, tu le connais ? demanda Bébert au Pointu qui
regardait fixement l’homme avec mépris.
– Encore un de septembre, murmura ce dernier.
– Ça me dégoûte. J’ai honte, terriblement honte, avoua Bébert en se
rapprochant de ceux qui, indifférents, étaient restés en retrait.
– Viens, conseilla le Pointu en posant sa main sur l’épaule de son
camarade.
– Je veux rester pour Thérèse. Je veux qu’elle me voie, j’espère qu’elle me
verra.
– Si tu restes, je reste, répondit le Pointu, l’air résigné.
– Tu comprends, je veux aller jusqu’au bout avec elle. Je veux voir de quoi
ces salauds qui portent notre nom sont capables.
– Jusqu’au bout avec ces salauds pour Thérèse, je ne te comprends pas.
– Tu n’as jamais rien compris aux femmes.
Le Pointu ne répondit pas. Sous la menace, les femmes s’étaient dévêtues.
Bébert avait les yeux rivés sur Thérèse, nue, qui attendait son tour pour être
tondue. Il l’avait vue se déshabiller empreinte de cette peur qui déformait son
visage. Elle l’avait fait avec des gestes rapides, efficaces, avec une précision
qui glaçait l’imagination. Elle l’avait fait tout simplement d’une manière qui
aurait gêné plus d’un homme en d’autres circonstances. Bébert aurait voulu
que Thérèse tournât la tête, qu’elle le vît, qu’elle sût qu’il était là et qu’il ne
pouvait rien faire. Thérèse se tient droite, très droite. Elle attend, comme
statufiée. Son tour approche. Elle semble ne plus regarder nulle part. Avec
une autre femme, elles sont les seules à ne pas avoir baissé la tête. Elles
veulent percer le mystère de cette nuit étrange, sans lueur, criblée de cris et
d’injures, qui s’avance vers elles. Thérèse a serré ses cuisses pour tenter de
cacher son sexe. Elle a voulu croiser les bras sur ses seins, mais son
gardien l’en a empêchée. Des seins menus, mais bien galbés, aux pointes
d’un mauve nacré qui attirent le regard. L’homme au béret et à la cigarette a
pris Thérèse par le bras pour la conduire vers le coiffeur. Bébert s’est
avancé.– Fais pas l’con. Ils sont déchaînés ! prévint le Pointu qui hésitait entre rage
et tristesse.
Bébert pivota et regarda méchamment son camarade. Un regard voilé d’un
immense désarroi. Un regard décalé, brisé, qui contraignit le Pointu à
remarquer son œil perdu, crevé. La Gestapo avait-elle épargné son
deuxième œil afin qu’il pût voir ce que ses compatriotes, ceux de son camp,
étaient capables de faire ? Le Pointu détourna les yeux. Il était mal à l’aise
face à l’absurdité des événements. Il lâcha le bras de Bébert qu’il
emprisonnait.
– C’est à moi de la conduire, tu comprends ?
– Attends !
Le Pointu retira son brassard et l’enfila au bras de son camarade.
– Fais gaffe, murmura-t-il.
– Qu’est-ce que tu fous encore là, toi ? gueula l’homme au béret en
apercevant Bébert.
– C’est une collabo, il faut la tondre ! hurla une femme aussi laide que
grande.
Un homme vêtu d’un costume trop large, le col de chemise déboutonné, la
cravate desserrée, les cheveux en bataille et les sourcils broussailleux,
s’approcha. Ses petits yeux brillants tressautèrent dans leur orbite lorsqu’il
parla.
– Qu’est-ce que tu veux, tu es de quelle section ?
– Tu l’as volé où ton brassard ? observa l’homme au béret, goguenard.
– À la Gestapo en échange de mon œil ! vociféra Bébert en s’approchant
brusquement de lui.
Surpris, celui-ci eut un mouvement de recul. Il se mit à ricaner.
– Pauvre con, dégage… ou mon copain qui a tué plus de Boches que vous
tous réunis va te faire un trou où je pense, menaça Bébert.
L’homme au béret cessa de rire. Le type en costume, qui avait aperçu le
Pointu et dont le visage ne lui était pas inconnu, demanda en désignant
Thérèse d’un mouvement de tête :
– C’est cette fille que tu veux ?
– C’est ma fiancée.
L’homme au béret gloussa.– Tu sais de quoi on l’accuse ? reprit son compère.
– Oui.
– Elle a couché avec les Boches, clama l’homme au béret en se faisant les
cornes pour ridiculiser Bébert.
Telle une ogresse affamée de cris, de huées et d’injures, insaisissable, la
foule hurlait toujours :
– À mort les collabos, à mort ! À mort les femelles de la Gestapo. Les
cheveux, les che-veux, oui !
– C’est à moi de la punir, s’énerva Bébert qui bouscula l’homme au béret.
– On fait ça très bien, et puis ça t’évitera des ennuis, répondit l’homme en
costume.
– C’est à moi de la punir, répéta Bébert, le visage crispé.
– N’insiste pas, conseilla l’homme en costume.
– C’est à cause d’elle que j’ai perdu mon œil, cria Bébert en tirant sur la
peau de sa joue pour accentuer la laideur de son visage.
L’homme en costume hocha la tête avec une étrange douceur pour donner
son accord. Bébert regarda Thérèse à la dérobée. Elle baissa légèrement les
yeux. Elle n’avait pourtant pas honte d’être nue devant lui. Elle semblait
rassurée qu’il fût là. Elle sentit la peur la toucher quand il lui tendit la main.
Thérèse était belle. Bébert l’avait toujours trouvée belle. De cette beauté
intérieure qui rendait les êtres plus secrets. Il aimait son regard ténébreux qui
semblait vouloir l’étouffer et l’empêcher de parler. Elle avait réprimé un
soupir quand il lui avait pris la main. Thérèse a l’impression de voir son
camarade à travers un voile, comme à distance. Elle a compris que c’est lui
qui va la conduire au supplice. Elle devine qu’il veut parler, mais qu’il ne peut
pas. Que sa voix s’est prise comme dans un filet dans ce voile qui s’épaissit
en les séparant un peu plus.
Bébert lui a lâché la main pour lui saisir le poignet. Elle est sa prisonnière.
Elle est l’animal qu’il conduit à l’abattoir. L’homme qui fait office de coiffeur
l’attend sur une estrade recouverte d’un tapis de cheveux. Un regard cynique
ride son visage. Il gesticule pour haranguer la foule. Thérèse marche, mais
elle a peur. Elle a peur de cet homme en noir qui brandit ses ciseaux en
zébrant le ciel d’éclairs sinistres. Elle a peur de ces gens qui hurlent des
menaces, des injures, qui lèvent le poing et lui crachent dessus. Bébert est
acclamé, ovationné par ceux qui, tout à l’heure, l’insultaient pour avoir pris sa
défense.Thérèse a trébuché en montant sur l’estrade. L’homme qui fait office de
coiffeur a ri. Il sent l’alcool. Il est encore grisé de sa beuverie de la veille.
Bébert s’est emparé des ciseaux. Il veut couper la première mèche. L’homme
en costume a fait signe à son coiffeur de laisser faire. Thérèse est pâle, très
pâle. Assise sur une chaise, face à son bourreau qui la regarde en riant et
qui montre ses dents jaunies par le tabac, elle semble dépossédée
d’ellemême. Ce n’est pas elle qui est assise sur cette chaise, mais une autre. Ce
qui se passe, ce qui lui arrive est si absurde, si injuste, qu’il efface la réalité.
Thérèse a peur de faire un cauchemar. Ses bourreaux sont pourtant bien là à
la regarder, à attendre qu’elle perde le symbole de sa féminité. Bébert aussi
est là. Elle voudrait prendre sa main pour avoir le courage de ne pas pleurer.
Bébert tient les ciseaux. Il la touche. Un long frisson a parcouru son corps
lorsqu’il a saisi ses cheveux. Un seul coup de ciseau couvrira les
acclamations de la foule.
Thérèse a courbé la tête. Le coiffeur qui a pris le relais de Bébert vient de la
lui relever brutalement en la tirant par les cheveux. Quelque chose s’est brisé
en elle avec ce bruit de ciseaux dans sa chevelure. Pourtant, Bébert est
toujours là. Il cherche son regard de son œil solitaire. Elle ne veut pas qu’il la
regarde. Elle a honte de son corps maculé de crachats visqueux. Ceux qui
sauront ne voudront plus la saluer, la toucher.
La chevelure de Thérèse s’échappe. Une chevelure de soleil, châtain, qui
se répand au hasard du vent par taches sur le sol. Ses mèches se mêlent
aux autres, aux crachats. Elles collent à ses seins, à ses cuisses. Les gens
rient et se congratulent au fur et à mesure qu’apparaît la peau de son crâne.
Les mains se tendent ; chacun veut sa mèche. Le coiffeur en offre à la foule
dans un tonnerre d’applaudissements. Thérèse a vu Bébert s’agenouiller et
ramasser l’une d’elles avant de partir. Elle a vu sa tristesse. Elle a vu des
larmes quitter son œil, couler lentement sur ses joues et occuper sa bouche
qui murmurait son prénom. Elle s’est mise à pleurer. Les cliquetis des
ciseaux avaient cessé ; la tondeuse était à l’œuvre.
Bébert a rejoint le Pointu. En retrait, assis sur le pas d’un porche, il est
blanc comme un linge. Bébert devine que son camarade n’en peut plus et
que l’envie de tirer dans le tas pour se soulager le taraude.
– Viens, j’en ai marre de voir s’exciter tous ces abrutis, grommela-t-il.
– Tu sais, j’ai pleuré. Je crois qu’elle l’a vu.
– Arrête Bébert, tu fais chier…
Le Pointu cracha et, le regard dirigé vers la foule, ajouta en haussant la
voix :– Tu l’as vu l’autre grand con avec ses ciseaux ? J’t’en foutrais de son
cinéma. Ça doit l’exciter de se venger sur ces pauvres filles. J’aurais bien
voulu le voir à l’œuvre, face aux Boches, une Stein dans les mains. Il en
aurait pissé dans sa culotte, oui !
– Faudra qu’on se renseigne sur ces gars-là, avisa Bébert.
– Je vais lui faire bouffer ces ciseaux à ce malade.
– Tu veux qu’on parte.
1– Heureusement que Ginette ne voit pas ça.
– J’aimerais tant la revoir.
Le Pointu se leva et posa la main sur l’épaule de son camarade.
– Et Dédé, Neinei… et tous les autres. Ça me fait chier qu’on ne soit plus
tous ensemble.
Le Pointu était triste, les yeux voilés de larmes.
– Ils ne sont quand même pas morts pour qu’on voie ça, gueula-t-il
subitement.
La foule hurlait toujours. Les femmes tondues avaient été regroupées.
– Ils veulent les faire défiler, s’émut Bébert.
– Quelle bande de cons.
– Regarde !
Trois hommes s’acharnaient à briser des bouteilles sur les pavés de la rue.
Le Pointu les regarda s’activer, interloqué. Il mit un certain temps à
comprendre. Il se précipita sur le plus proche, un jeune garçon.
– Qu’est-ce que tu fais ? questionna-t-il.
– J’exécute les ordres, répondit le gamin tout en continuant son travail.
– Vous n’allez tout de même pas…
– Les faire marcher là dessus… oh que si !
Le Pointu donna une bourrade au jeune garçon qui faillit perdre l’équilibre.
– Qu’est-ce qu’il veut le grand con ? demanda le deuxième casseur de verre
qui était plus âgé en s’approchant.
– Il t’emmerde, le grand con.
– Il n’est pas d’accord que les filles marchent là-dessus, bredouilla le jeunegarçon en parlant d’une voix adoucie pour apaiser les choses.
– On s’en fout de son avis… Ces salopes doivent payer.
– Toutes des putains ! gueula une vieille femme qui avait écouté la
conversation, avant de s’éloigner.
Bébert avait rejoint le Pointu dont le visage était toujours aussi pâle.
– Ils vont terminer, murmura-t-il en évoquant les tontes.
– Hé, petite tête, c’est d’être borgne qui te rend émotif. C’est pourtant pas
difficile à comprendre que les gens ont envie de voir défiler ces salopes pour
les insulter. Il n’y a pas que les résistants qui ont le droit de racheter leur
honneur, rappela le casseur de verre.
– En s’avilissant, en étant aussi con et fumier que les types de la Gestapo,
c’est lamentable, riposta Bébert.
– C’est l’une de ces salopes qui a dénoncé mon frère, cria l’homme plus
âgé en tremblant des lèvres.
Il marqua un temps d’arrêt avant d’ajouter :
– Arrêté, torturé, fusillé ! Les Boches l’ont fusillé… Alors, même s’il fallait
que je casse des tonnes de verre jusqu’à l’église de la Madeleine, même
avec les mains en sang, je le ferais. Je le ferais pour lui…
Un tonnerre d’applaudissements interrompit la conversation. La dernière
tonte venait de s’achever. Comme un diable sur son tréteau, le coiffeur jetait
en l’air et sur la foule des paquets de cheveux qu’il ramassait à pleines
poignées. Les gens avaient commencé à descendre la rue, à faire une haie
pour assister au défilé. Les membres du groupe armé rassemblaient les
femmes et se plaçaient pour les escorter. Bébert aperçut Thérèse. Elle était
en première ligne. L’ignoble chemin se dessinait sous les yeux des deux
garçons à les paralyser. Bébert avait honte, terriblement honte d’être au
milieu de cette foule veule qui scandait des propos haineux et violents. Une
honte qui l’écrasait, qui le collait au sol en l’empêchant de fuir. Fuir en
laissant Thérèse, il ne pouvait. Le Pointu aussi rongeait son frein. Il avait
allumé une cigarette. Il fumait comme un malade. Bébert devinait que tout
cela le dégoûtait, mais qu’il était impuissant lui aussi. Le sinistre convoi
s’ébranla sous les huées et les applaudissements. Le Pointu croisa le regard
de son camarade. Un regard triste, fatigué. Il comprit qu’il ne pourrait pas le
laisser sur le bord du chemin avec le cœur malade. Il partit brusquement et
rejoignit Thérèse en se frayant un chemin dans la foule. Il prit place à ses
côtés. Il décida de défiler avec elle afin de la protéger des mauvais coupscomme il le pourrait.
Les filles marchaient en tentant d’éviter les débris de verre qui jonchaient le
sol. Les gens les insultaient, les bousculaient pour qu’elles tombent et se
coupent. L’une d’elles venait de se blesser au pied. Accroupie, les yeux rivés
sur sa plaie, elle reçut un magistral coup de botte dans les reins. Elle cria de
douleur. Elle se releva sous une bordée d’injures. Bébert a refermé la porte
du porche sous lequel il s’est réfugié. Il n’en peut plus de voir ces femmes
dénudées, les pieds en sang, continuer de marcher avec dans le regard cette
incommensurable peur et cette infinie tristesse qui marqueraient à jamais
l’esprit.
Le Pointu accompagna Thérèse jusqu’à la fin. Il la laissa se blesser en
marchant sur les débris de verre. Il autorisa une vieille femme aux yeux vides
à l’asperger d’eau sale, mais il la libéra de l’étreinte d’un homme édenté qui
voulait permettre à deux filles excitées de dessiner une croix gammée sur
son front avec du rouge à lèvres. Il ne put tout empêcher, mais il sut que sa
présence avait évité le pire. Le pire ! Ne l’avait-il pas vécu en accompagnant
Thérèse jusqu’au bout de l’humiliation ?
Affalé contre la porte, la tête entre les bras, Bébert n’arrivait plus à contenir
ses larmes. Il pensait à Thérèse, à sa mère, au chagrin de toutes ces
femmes…


1 . Voir Le Silence des roses





Besançon. Novembre 1944.

L’esprit encore rempli de souvenirs, Bébert rejoignit le café où il retrouvait
habituellement le Pointu. Comme tous les dimanches matin, il y avait foule.
Beaucoup d’hommes, mal rasés, l’air fatigué, habillés de vêtements élimés et
de souliers usés comme au temps de l’occupation. Le Pointu regardait
fixement le zinc en vidant son verre de vin. Il esquissa un sourire quand il
aperçut son camarade.
– Tu l’as trouvée ?
Bébert hocha négativement la tête.
– Qu’est-ce que tu prends ?
– Un rouge.
– Un rouge, répéta le Pointu en s’adressant à Jean-Louis, le cafetier.
– Ne fais pas cette tête-là, on la retrouvera ta Thérèse, lança le Pointu en
tapotant la main sur l’épaule de son camarade.
Le Pointu sentait l’alcool. Il buvait beaucoup depuis que tout était fini.
Toutes ces histoires d’épuration, de règlements de compte, de chasses aux
sorcières le mettaient mal à l’aise. Le Pointu doutait. Lui qui avait été si dur
avec les collaborateurs pendant l’occupation semblait désarmé. Il s’était
d’ailleurs disputé avec un camarade de combat à propos de l’exécution d’un
jeune garçon accusé de collaboration. Une exécution sommaire sans preuve
de culpabilité et pour laquelle les parents du jeune homme demandaient
aujourd’hui des comptes en clamant l’innocence de leur fils. Ce qui s’était
passé à Battant avec les filles, « les femelles de la Gestapo » comme les
appelaient certains, avait aussi laissé des traces. Deux d’entre elles s’étaient
suicidées depuis. Si l’une avait effectivement collaboré, l’autre, dénoncée par
jalousie par son ex-fiancé, était innocente.
– La vieille Augustine sait, mais elle ne veut rien dire, soupira Bébert.
– Elle finira bien par cracher le morceau…Bébert parut sceptique.
– Elle a bien fait de partir… Avec tous ces imbéciles qui se proclament
juges et bourreaux en estimant que certaines n’ont pas été assez punies,
c’est une sage décision, raisonna le Pointu.
– Ces salauds ne méritent pas de porter le nom de résistants.
– Ils s’en foutent de la Résistance.
– Si un jour je revois le grand con avec son béret, je lui casse la gueule.
– Ça te soulagera, répondit le Pointu qui savait toutefois que son ami n’en
ferait rien.
Il termina son verre de vin cul sec et en commanda un autre. Bébert restait
silencieux. Il buvait lui aussi, lentement, par petites gorgées. Il pensait à tous
ces gens dont il avait croisé le chemin. Amis, ennemis et, pour ces derniers,
l’importance qu’il y avait eu à décider rapidement de leur sort. Le Pointu
n’avait pas été tendre, mais son courage avait sauvé la vie de certains.
– Tu sais, j’ai peur pour Thérèse, lança Bébert en rompant le silence.
– Ne t’inquiète pas. Thérèse a toujours su ce qu’elle faisait et pourquoi elle
le faisait.
– Elle n’est pas si forte qu’elle veut le laisser croire.
– Elle a pris des risques avec les Allemands et avec nous. Elle savait que
cette situation était dangereuse. Combien d’entre nous l’ont mise en garde et
même menacée…
– Elle aimait.
Le Pointu ricana, visiblement mal à l’aise. Il attendit un peu pour parler.
– Un Boche, Bébert !
Le jeune garçon ne répondit pas. Il fit signe à Jean-Louis de lui servir un
autre verre de vin.
– Un Boche, martela le Pointu, un Boche qui a pris la poudre d’escampette
avec ses copains en oubliant Thérèse. Un lâche, un salopard… Il savait ce
qui l’attendait. Tu appelles ça un homme, toi ?
– C’est à Thérèse de le juger, rétorqua calmement Bébert, provocateur.
Le Pointu haussa les épaules.
– Je lui demanderai quand je la verrai, enchaîna Bébert.
– Qui te dit qu’elle n’a pas été rejoindre son bel aryen…