Les lignes blanches sont blanches longtemps

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À travers ces sept nouvelles ayant pour thème l'homosexualité, de près ou parfois de très loin, l'auteur souhaite banaliser cette orientation sexuelle, faire comprendre que ce qui arrive aux personnes gaies peut arriver à n'importe qui et que ces individus ne sont en rien différents des personnes hétérosexuelles. Cet ouvrage ambitionne de combattre l'homophobie, hélas toujours présente dans nos sociétés en 2015...
Dans ces nouvelles, il est question de la découverte de l'orientation sexuelle d'un jeune de 18 ans, de la difficulté de la double immigration, de la différence d'âge dans un couple, et de l'annonce d'une maladie qui bouscule une vie pour le mieux...


Publié le : vendredi 25 septembre 2015
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EAN13 : 9782332972521
Nombre de pages : 252
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ISBN numérique : 978-2-332-97250-7
© Edilivre, 2015
Firmin
On m’appelait Firmin. Enfin, je me prénomme toujours Firmin. Puisque je vous écris, c’est que je suis encore vivant. Mais pas de la même façon qu’avant. Avant quoi ? Tout a changé ; moi qui croyais retrouver mes repères. En oubliant bien sûr une question fondamentale pour moi. Vous avez un peu de temps ? Je vais vous raconter. Je suis né ici. Ici c’est Sen Mak ; une petite localité de la Perle des Antilles, Haïti, mon pays. Très tôt je m’aperçois que je ne suis pas comme les autres petits garçons. Les filles me laissent indifférent. Il me faut nuancer. Je les trouve gentilles, charmantes, j’ai de bons contacts avec elles, je les apprécie, je crois que c’est réciproque. Leurs jeux m’attirent davantage que les jeux violents des garçons ; de fait je délaisse de plus en plus les jeux de mes camarades. Je deviens assez rapidement celui qui, au moment de former les deux équipes qui vont s’affronter, est choisi en dernier ; quand ce n’est pas en désespoir de cause ; ou pire encore, quand nous sommes un nombre impair, celui qui est laissé sur la touche. Firmin, tu courras après le ballon perdu et nous le rapporteras !Et pourtant ! Oui. Et pourtant. Si je n’aime pas les jeux de mes camarades, si avec le temps mon rôle de laissé-pour-compte contribue à réduire encore davantage mes vacillantes habiletés de départ (je n’ai aucune aptitude innée sportive), je persiste à jouer le rôle humiliant qui m’est attribué. Cela me permet de zieuter les garçons. Être près d’eux me rend heureux. Surtout si je sais que je n’aurai pas à m’illustrer à leur contact mais me contenterai de les regarder jouer. Ils sont si habiles. J’aimerais bien être comme eux. Mais, je vous l’ai dit, je n’ai aucune habileté sportive, leur jeux je les regarde pour avoir l’occasion de mater mes camarades, mais j’espère toujours ne pas y prendre part. Si je délaisse momentanément les filles et rejoins les gars lorsqu’ils s’apprêtent à former des équipes, ce n’est que pour mieux me sentir près d’eux. À cette époque, je dois avoir huit-dix ans, je ne connais rien des pulsions sexuelles. Oups, j’oublie de vous raconter une toute petite anecdote. Elle a pris son sens beaucoup plus tard, à l’âge adulte. Sur le coup, je n’ai rien compris. J’ai quatre ou cinq ans. Derrière notre demeure rudimentaire, il y a une courette clôturée. Maman m’y laisse jouer librement sachant bien que je ne peux m’y échapper. Des hommes s’affairent à la construction de la maisonnette voisine. Comme je constitue la seule distraction possible pour eux, ils se divertissent en prenant du bon temps avec moi. Ils me font courir après un morceau de bois qu’ils lancent dans ma courette ; ils me posent des questions simples comme on en pose aux enfants ; ils s’amusent de mes réponses. Bref, ils me consacrent du temps. C’est la première fois que des hommes s’occupent vraiment de moi. Ils sont beaux, ces gars de construction ! Je les revois encore aujourd’hui dans mon souvenir. Vu la chaleur et le soleil, ils travaillent torse nu, ils sont musclés, minces, pas de surplus de gras chez eux, la bande élastique de leurs caleçons (toujours blancs à cette époque) dépasse légèrement du pantalon de travail. Je fantasme ! Des hommes m’accordent du temps, me parlent comme si j’étais intéressant. Jamais cela ne m’arrive à la maison. Nous sommes trop nombreux. Maman est trop occupée. Papa travaille à l’extérieur et, de retour après sa journée de travail, cale sa bière en silence sur le seuil de la maisonnette. Il ne s’occupe jamais des enfants. Ça me manque atrocement. C’est peut-être le départ de mon attirance pour les hommes. J’avais peut-être aussi cette prédisposition en moi. Ou les deux. Ou encore d’autres facteurs. Ou encore plusieurs agents s’entre-fécondant… Adolescent, pour me distraire, je vais souvent voir les batailles de coqs organisées sur la grand-place. Tous les jeunes de mon âge en sont friands, ils crient, hurlent, s’égosillent, s’époumonent à encourager les coqs les plus agressifs. En retrait du groupe, je reste le plus souvent muet. Je m’identifie avec les pauvres coqs qui ont le dessous et suis triste pour eux. Comment peut-on raffoler d’un jeu aussi cruel ? Et puis je lis. Pas vraiment beaucoup ; car les livres constituent une denrée rarissime chez nous. À cette époque les bibliothèques n’existent pas dans notre îlet en périphérie de Sen
Mak. J’ignore même s’il y en a aujourd’hui. Je demande souvent aux professeurs de me prêter un de leurs livres personnels dont ils ont parlé en classe. Ça les surprend. Au début, ils se méfient de moi. Ne reverront-ils jamais leurs précieux livres ? Est-ce que je vais les vendre au marché noir pour me faire quelques gourdes ? Ils ne m’en prêtent qu’un à la fois. Je dois leur rendre le précédent avant qu’ils ne consentent d’en mettre un autre à ma disposition. Avec le temps, ils me font de plus en plus confiance. Il y a même ce prof qui rit en m’avouant qu’il a d’abord craint que je revende son livre. À qui dans ce bled où j’habite ? La culture, quand ce n’est pas celle de la canne à sucre, n’est pas un bien de première nécessité ! Ma réputation fait vite le tour du hameau. Car un prof me cite un jour en exemple. C’est le début du cauchemar pour moi. Déjà que je ne suis pas populaire auprès des jeunes de mon âge ! Je deviens maintenant la risée de tous. « Firmin l’intello ! » Plus personne ne veut se tenir avec moi par crainte de l’association. Je m’isole de plus en plus. Je vis dans mon monde. C’est dans un atlas, puis dans un livre de géographie qu’un prof m’a suggéré, que j’apprends qu’il y a d’autres contrées où se pratique le français. En France, bien sûr ; des pays européens aussi ; beaucoup de pays africains. Et un petit îlot de francophonie en Amérique du Nord. La France et les pays européens me semblent culturellement trop éloignés de mon monde. Les pays africains quant à eux ne m’attirent pas en raison souvent de leur état de pauvreté. C’est là que je commence à rêvasser à cette région francophone d’Amérique. L’Amérique me semble plus près et m’apeure moins. Je m’abandonne d’abord à de très vagues songes. Il semble faire si froid là-bas ! Dommage. Cela me refroidit. Puis, celle que j’appelle respectueusement Madame Marguerite, une voisine et bonne amie de ma mère, m’apprend que plusieurs Haïtiens qu’elle a connus ont choisi d’aller vivre là-bas. Et d’après les échos qu’elle a eus, ils s’adaptent assez bien, forment maintenant une communauté d’importance, mènent leur vie, ne songent que bien peu à revenir en Haïti. Le climat les rebute bien sûr. Mais passés les premiers hivers, ils apprennent à s’y faire ; c’est un peu moins insupportable à chaque année. Et bien qu’ils trouvent toujours le froid désagréable, que le soleil d’Haïti leur manque, la vie qu’ils connaissent là-bas leur semble meilleure qu’ici. Depuis lors, mes paramètres deviennenticietlà-bas. Je jongle de plus en plus entreici etlà-bas ;là-bas etici. Comme si là-bas représentait une page vierge où je pourrais repartir à zéro. Je m’arrête de plus en plus souvent après la classe chez Madame Marguerite. Prétexte, la saluer. Je veux l’entendre me parler des Haïtiens établis au Québec. Elle n’est pas dupe de mon stratagème. Elle ne se fait pas prier pour répondre à mes questions ; et même plus. Un jour, toutes les lettres reçues de là-bas traînent sur sa table de cuisine. Elle prétend s’apprêter à faire un peu de ménage dans toutes celles-ci.Les jeter ? Où as-tu la tête mon petit Firmin ? Elle m’appelle « mon petit Firmin » bien que je fasse presqu’une tête de plus qu’elle ; et bien que je sois déjà rendu en première au Lycée. L’an prochain, c’est la terminale et le bac, plus rien ne me retiendra ici. Je compte alors partir. Madame Marguerite a sorti les lettres pour, prétend-elle, les trier et mieux s’y retrouver dans tout son fatras. Je saisis l’occasion et lui offre un coup de main. Elle déplie les lettres devant moi, en lit quelques lignes et me les remet en m’indiquant la pile selon les familles des expéditeurs. Parfois, elle me demande de l’aider à déchiffrer l’écriture. Ce petit exercice, je le comprends, a pour but de me donner de l’info à propos du Québec. Et d’attiser ma curiosité et susciter des questions que je pourrais lui poser. S’établit une belle connivence entre nous deux. Madame Marguerite est bonne cuisinière et me prépare maintenant fréquemment un petit goûter kreyol dont je me régale.Tu as poussé comme la canne à sucre, une longue tige, il faut te remplumer !dit-elle en se moquant gentiment de moi. Elle connaît mes desserts me préférés et me prépare régulièrement son savoureux pain patate ou encore son zombie. Le bac, je l’obtiens enfin. Dix-neuf ans, c’est jeune pour partir. J’ignore comment en parler à ma mère. Je sais cependant qu’elle s’en doute car Madame Marguerite ne lui cache rien de mon intérêt singulier pour le Québec. Je m’ouvre de mon projet à la dernière minute ; j’ai prévu
lever les amarres la semaine suivante. Ma mère pleure, elle n’est pas arrêtable, tente de me culpabiliser, elle a tout fait pour moi qui suis toujours son petit Firmin adoré, je ne vais pas l’abandonner avec papa le taciturne, mon autre frère le plus vieux est déjà parti travailler dans un autre îlet, ma petite sœur… Elle ne se remettra pas de mon départ, j’aurai sa mort sur la conscience ! Je m’ouvre de ce drame annoncé auprès de Madame Marguerite. Lui demande de venir raisonner ma mère, intercéder en ma faveur.Je ne me mêle pas de vos affaires de famille,et cela me donne des sueurs froides. Je crois que tout est perdu, aucun espoir, je ne peux compter que sur elle et elle refuse tout net. J’insiste, têtu je n’en démords pas, supplie, m’obstine, et elle accepte enfin de rencontrer ma mère.Pour ce que ça donnera, me prévient-elle. La rencontre au sommet a lieu dans notre cuisine. Un soir après le repas. Je ne suis pas convié. Les deux femmes désirent demeurer seules. Je me poste au coin de la rue et fais mine de m’amuser avec un petit ballon et des élastiques. Je suis nerveux. Le temps s’étire. Des gamins se moquent de moi,L’intello ne lit pas ce soir, il a troqué ses bouquins pour un ballon mais ne sait qu’en faire. Regarde dans les livres, tu trouveras sans doute un mode d’emploi ! Et ils s’en vont en riant haut et fort de moi. La porte s’ouvre, Madame Marguerite sort de chez nous. Je me précipite aussitôt vers elle.Puis ? Elle ne me dira rien, m’indiquera de la main notre cuisine me faisant ainsi comprendre que c’est à ma mère que je dois poser la question.
* * *
C’est ça la neige que je me dis. Je mets les pieds dehors de l’aérogare de Dorval. Un ami devait pourtant m’y attendre. Il a oublié ; ou un empêchement de dernière minute ; ou encore nous nous sommes croisés sans nous reconnaître. Comment faire maintenant ? J’ouvre ma valise sur le trottoir. J’y cherche le papier avec l’adresse. Madame Marguerite a réussi à me mettre en lien avec une famille haïtienne établie ici. Celle-ci accepte de m’héberger pendant un an pourvu que je m’occupe de son petit commerce au sous-sol. Une famille haïtienne, un an, ça rassure maman. J’aurai le temps de voir si le pays me convient. Des taxis. Dans la file, un chauffeur haïtien. Je vais vers lui. Le premier chauffeur de la file me dit très cavalièrement que ça ne marche pas comme ça ici. Je dois prendre la voiture en tête de rang. Alors, j’attendrai que ce soit le chauffeur haïtien. Vingt minutes à attendre, les pieds gelés dans la gadoue, le corps a froid, je n’ai pas les bons vêtements. Enfin. Je demande combien c’est la course pour Montréal.Ça dépend, me répond-il. Je lui tends mon papier avec l’adresse ; il me dit que ce n’est pas Montréal mais Ville Saint-Michel. Je suis pourtant certain que Madame Marguerite m’a répété plusieurs fois Montréal. Le chauffeur me dit le prix. Exorbitant pour moi. Je décline. C’est là que je pense au numéro de téléphone, je vais appeler. Je rentre dans l’aérogare, cherche et trouve enfin un téléphone. Je demande à la dame derrière moi de m’expliquer le fonctionnement. Je n’ai pas la pièce nécessaire. La dame sourit et me tend la monnaie. C’est à peine si ma famille d’accueil me replace. On ne m’attendait pas cette semaine mais dans un mois. J’explique que sitôt Noël passé, je suis parti de chez moi, rien ne m’y retenait plus. Le père me dit de l’attendre, il va venir me chercher, dans une heure. Je suis tout humide, je grelotte, j’ai faim. Je n’ai pas le choix. Stevenson est un chic type. Je n’ai pas grand-chose à dire. Je réponds à ses questions. Il rit tout le temps, même de mes banalités, tout est matière à plaisanterie pour ce gars ; même quand il proteste contre un connard qui ne sait pas conduire, à son avis, il pousse les hauts cris avec un grand sourire. Comme si rien ne l’atteignait. En route, il me donne plein de renseignements : sa femme, leurs deux enfants en bas âge, demain sa femme fera les friperies avec moi pour me dégotter des vêtements chauds, ils n’ont pas de chambre pour moi mais le divan est confortable, leur petit commerce est un dépanneur (une grosse épicerie chez nous) et je m’en occuperai, lui il travaille en usine, sa femme fait quelques ménages.Ça nous
prend tout ça pournous en sortir. J’ai compris depuis quelques années que mon orientation sexuelle posait problème ; aux yeux de la majorité s’entend. C’est une des raisons, sinon la principale, pour lesquelles j’ai quitté Haïti, pas la seule. Là-bas l’ostracisme de tout un chacun me pesait, j’étais mis de côté par mes camarades de lycée, je n’avais pas les mêmes goûts que les garçons de mon âge qui parlaient de leurs copines, de sport, d’activités physiques, qui ne lisaient jamais. Je me sentais asphyxié tout le temps. Je ne voulais pas apporter le déshonneur à ma famille, faire pleurer maman. Ce n’était plus possible. Autant aller voir ailleurs. J’ignorais tout à fait comment l’homosexualité était perçue au Québec. Au moins, je repartirais à neuf, je ne risquerais pas de salir ma famille et d’en subir le poids des reproches. Je m’aperçois rapidement qu’à cette époque l’homosexualité semble encore tabou au Québec. Personne n’en parle ; ou bien peu, et discrètement. On sait qu’existent des personnes homosexuelles, mais elles se tapissent dans l’ombre, font le déshonneur de leur famille. À peu près comme en Haïti. Sauf que pour moi, c’est bien différent. Ma famille est loin. Je n’ai plus tout le temps ce poids sur les épaules. Et puis, quand même, il y a une petite ouverture au début des années soixante-dix. Ça semble vouloir bouger un peu. On me dit que c’est dans la suite des émeutes duStonewall, un bar de New-York chargé par la police. Ici il y a la descente et la manifestation d’un autre bar, leTruxx. C’est le mouvement d’affirmation des Gais qui commence. Je préfère me tenir à carreau. Mon statut d’immigrant n’ayant pas encore sa résidence permanente m’incite à la discrétion ; ne pas me faire remarquer ! Après une année de séjour chez Stevenson, Sandra et les enfants, je leur annonce ma décision : je vais demeurer au Québec ; tout n’est pas parfait mais c’est encore beaucoup mieux que chez moi. Je m’occupe de régulariser ma situation d’immigration. Stevenson offre de me parrainer. Il me faut remplir ma demande d’immigration depuis l’extérieur du Canada. Ce n’est pas compliqué. La frontière américaine n’est pas loin. La paperasse prend quand même une année, il faut compter avec les dossiers en souffrance, mon dossier n’est jamais complet, on me réclame souvent un nouveau document et je dois contacter Haïti, mais plusieurs critères plaident en ma faveur. Je connais le Québec, y ai travaillé un an, je suis jeune, j’ai un diplôme complété (cours secondaire ici), et je suis francophone. J’obtiens enfin ma résidence permanente. Dans trois ans, je pourrai postuler la citoyenneté. Je n’ose y croire, je regarde le chemin parcouru depuis mon départ d’Haïti… Trouver un appart ne sera pas vraiment difficile. C’est le boulot qui pose problème. Stevenson, malgré sa gentillesse et sa bonne volonté, ne peut se permettre de me payer. Je dois trouver autre chose. Un jour, il me dit qu’il croit qu’il y aura une ouverture à son usine et qu’il parlera de moi à son contremaître. Firmin flotte sur un petit nuage ! Pas longtemps, Stevenson m’apprend la semaine suivante qu’il y avait déjà un autre candidat sur les rangs. Le petit nuage de Firmin pleure un grand coup ! Sandra m’offre de demeurer dans leur appart tant que je n’aurai pas de boulot. C’est gentil. Ils sont déjà à l’étroit. Je ne veux pas abuser de leur hospitalité. Et puis, j’ai besoin de ma liberté, ma solitude aussi, mes affaires, me sentir chez moi. Ça fait maintenant deux ans que je squatte sur le divan du salon, qu’ils n’ont pas vraiment d’intimité, moi non plus du reste, que toute la famille se serre pour m’accommoder. Il est temps que cesse cette situation. Je dois tout de même me résoudre à accepter leur offre. Pas de travail, pas d’argent, comment paierais-je un appart même modeste ? Alors je cherche. Si je savais conduire, je pourrais faire taxi. Je m’imagine derrière le volant, écouter la radio, la musique, me promener dans la ville… Stevenson, à qui j’en parle, rit de moi et m’incite à rêver à autre chose. Je comprendrai des années plus tard. Je fais souvent les petites courses pour Sandra. C’est bien le moins. Cela m’amène souvent à l’épicerie, une grande surface où on trouve tout. Un jour, le gérant qui m’a remarqué souvent et à des heures atypiques qui lui indiquent que je n’ai peut-être pas de travail régulier, me demande si je veux travailler à l’épicerie. Je dis oui, bien sûr. Il m’offrira un boulot dans la
partie entrepôt. Ma mine trahit mon peu d’enthousiasme. Je lui dis que j’aimerais mieux être en contact avec les gens. Il pense alors àwrapper, emballeur si on veut. Je vois les gens et je peux leur dire un petit mot. C’est du temps partiel, seulement les jours d’affluence, les jeudis, vendredis et samedis. Ça me convient pour commencer. Plus tard, quand il m’aura observé travailler, le gérant m’offre de compléter mes heures en travaillant dans la partie entrepôt. Je ne fais plus la fine bouche et cette fois j’accepte. Ça me fait une paie convenable. Je remercie Sandra et Stevenson de leur accueil et suis maintenant prêt à prendre un petit logement, – en colocation avec Serge, un camarade de travail à temps partiel, car il fait surtout autre chose comme travail. Serge me parle constamment de sa copine. Il me montre d’abord des photos. Puis, énonce ses goûts sur tout et rien. S’enhardit à vouloir l’inviter à l’appart mais me le demande d’abord. Je suis un peu choqué, chez moi un garçon n’emmène pas sa copine à la maison. J’ai mal compris. Il veut me la présenter. On organise un repas à trois.Firmin, tu pourrais inviter une copine aussi. Je ne sais trop que répondre. Lui dire que je suis homo, pas question. Il s’en doute peut-être. Jamais je ne me permets ce genre de remarque que les gars passent sur les filles, je ne parle tout simplement pas de fille. Serge est un gars-gars, un vrai mâle, un jeune travailleur de la construction, j’imagine les préjugés dans ce milieu vis-à-vis des homos. Alors, je tais mes tendances, pardon, mon orientation, je n’ose parler. Puis, je me dis qu’il a sans doute deviné pour moi. Alors, je fais moncoming outsoir que nous dînons tous deux à un l’appart. Il me dit que ça ne le dérange pas. Il a un cousin homo et, les rares fois où il le voit, il s’entend bien avec. Alors Serge me dit d’inviter un copain si ça me chante. Quand je lui avoue que je n’ai personne dans ma vie, il me plaint. Il réfléchit. Puis il m’annonce qu’il croit que Pierre, un camarade de travail dans l’entrepôt, est homo. Moi aussi je croyais ça, Pierre m’attire mais comment me lancer, je suis trop timide. Et si Pierre n’était pas ce que je crois ? Le repas à trois se passe bien. On plaisante bien. Je trouve Isabelle charmante. Serge revient à la charge. Il me parle de plus en plus d’homosexualité, je ne dois pas rester recroquevillé comme je le suis, il me relance à propos de Pierre à qui il ne connaît pas de copine, il ne parle jamais de fille ; ni de copain du reste. Je comprends tranquillement que l’homosexualité n’est pas une maladie ici. Oh il y a bien de forts relents de perceptions anciennes, malade mental, pédophile, criminel, trois étiquettes qui subsistent encore mais qui tendent petit à petit à disparaître. On en parle discrètement, mais c’est quand même ça. En tout cas, c’est mieux qu’en Haïti. Je ne suis cependant pas prêt à faire le saut, m’ouvrir comme ça. Un jour que je prends une bière avec Stevenson, et que nous sommes les deux seuls, je lui demande comment il réagirait si son fils lui apprenait qu’il est homo.Pas de danger, il n’a que dix ans et déjà il regarde les petites filles. Je repose ma question différemment. Mon insistance met peut-être la puce à l’oreille à Stevenson.Il demeurerait mon fils et je continuerais de l’aimer.C’est sûr que je serais un peu déçu, mais sa vie ça lui appartient. C’est un bon gars Stevenson. Il me confie que sa perception a changé depuis qu’il est au Québec. Ce n’est pas la même chose pour Sandra. Elle est beaucoup plus rigide sur cette délicate question. Stevenson croit que c’est parce qu’elle n’a jamais été en contact avec une personne homosexuelle. Sinon, elle comprendrait peut-être.Peut-être oui, peut-être non, que je m’entends ajouter. Ça reste comme ça. Je parle de cette conversation avec Serge. Selon lui, c’est une réaction assez typique. Ce n’est quand même plus comme lorsqu’il était tout jeune, il entendait des horreurs à propos des homos. Serge prétend que les mentalités changent tranquillement, mais que ça va prendre encore du temps. Il me parle ensuite d’associations bénévoles de support qui doivent exister, il n’en connaît pas car ce n’est pas son milieu, mais il est convaincu que ça doit se trouver.Il y a une ligne téléphonique pour vous autres, appelle, ils vont te renseigner. Ça mijote à feu doux dans ma petite tête. Une publicité pour la ligne téléphonique dans l’autobus m’interpelle. Ici personne ne s’offusque. Je n’ose imaginer comment serait lacérée
pareille affiche chez moi. Et puis il est dit qu’il s’agit d’un service anonyme et confidentiel. Bien que je me sois ouvert à Serge, j’attends son absence de l’appart pour enfin oser téléphoner. Un écoutant fort gentil me répond, il m’écoute longuement, ne me propose aucune solution extérieure mais me fait des jeux de miroirs, des reflets, me place en face de mes contradictions, m’aide à puiser en moimafaçon de résoudre la situation qui me préoccupe. Il me donne finalement les coordonnées d’une association support où se rencontrent hebdomadairement des membres de la communauté. J’ignore si je donnerai suite, le courage me manque encore. Le respect de l’entretien m’impressionne beaucoup. C’est peut-être une première vraie fois où je me suis senti accueilli pour qui je suis, sans jugement aucun. Je rapporte ce coup de fil à Serge. Il m’écoute, sans m’interrompre.Le premier pas est toujours le plus difficile, après on se sent mieux tu verras. D’où sors-tu ça ? Serge me raconte ce qu’il a ressenti la première fois qu’il a abordé une fille. Il était bien jeune, à l’école secondaire, et ce n’était pas évident. J’ai hâte de me sentir mieux. Mais ça vient un peu. Maintenant je ne me sens plus aussi seul, je sais que d’autres que moi partagent mes goûts. Et qu’ils ne sont pas de méchantes personnes pour autant, des pervers, des criminels, des malades mentaux qu’il faut soigner ou réformer. Des gens normaux, des bons et des méchants aussi sans doute. Trois semaines passent avant que je ne trouve le courage de me présenter à l’association. J’apprendrai plus tard que je souffre d’homophobie intériorisée. Je suis mon premier ennemi ! Le premier soir, l’animateur nous demande de nous présenter au groupe. Nous sommes une douzaine. Je suis le seul noir. Double discrimination ; ou triple : immigrant, minorité visible, homosexuel. Il y a un thème de discussion ; suis trop nerveux pour le retenir. Je crois que ça porte sur les difficultés liés à la sortie du placard et les inconvénients. Je suis un peu perdu. La sortie du placard, bien d’autres expressions nouvelles pour moi. Parfois je demande qu’on m’explique. D’autres fois, je laisse passer ; la timidité. Un participant veut élargir la discussion aux désavantages de ne pas sortir du placard. J’écoute attentivement, comme si on m’avait démasqué, comme si cela s’adressait spécifiquement à moi ! Ça me fait drôle de sortir du local sans devoir me cacher. Pourtant une affiche bien visible de la rue indique en grosses lettres qu’il s’agit d’une association pour personnes homosexuelles. Je marche vers la station de métro en compagnie d’un autre participant. On ne parle presque pas.À la semaine prochaine ?qu’il me dit quand on se quitte. L’association des gais et lesbiennes devient un peu ma famille. Avec le temps, j’apprends à connaître plusieurs participants. On ne se voit qu’aux rencontres hebdomadaires. Je ne serais pas capable autrement. Ça ne fait rien, c’est déjà un pas important. D’entendre parler les autres qui partagent les mêmes goûts que les miens me fait un bien immense. Je ne suis plus seul. Je leur parle de Pierre, sans le nommer, et dis mon incapacité à l’aborder. Tous m’écoutent. Me posent ensuite quelques questions. Les semaines suivantes, ils me demandent où j’en suis dans « ce dossier ». Ils m’encouragent à faire le pas. Ils me soutiennent. Chacun y va d’une petite suggestion, d’un encouragement discret ; cela, pour m’enhardir ou me donner gentiment une petite poussée. Car tous sont d’avis que ça doit venir de moi, je dois surtout écouter ce dont j’ai envie, saisir le moment, le prétexte qui forcément s’offrira si je suis suffisamment alerte pour le reconnaître. Un jour au travail ce moment se produit. Pour une banale raison, Pierre et moi devons travailler pendant l’heure du repas des autres collègues et nous nous retrouvons tous les deux seuls à manger à la petite cantine des employés une heure plus tard. Je ne sais pas comment aborder le sujet. Je commence prudemment.Comment t’es-tu retrouvé ici à travailler dans l’entrepôt du magasin ?Pierre me parle de son parcours. Il a étudié au collège en techniques policières, mais comme il détestait ça,Pas pour moi, il a abandonné dès la première année. Il a ensuite fait techniques administratives mais, ses études terminées, il n’a pas trouvé de boulot dans son domaine. Il a su qu’il y avait une ouverture ici, alors il a pris ce travail en
attendant. Il me pose soudain une question bien personnelle, son propos me surprend :Firmin, tu as une copine ?comme ça que ça commence. Je lui réponds par la négative et lui C’est relance sa question. Il me réplique qu’il est gai, comme si cela allait de soi, ça ne semble pas lui poser problème. Et ajoute :Toi aussi ?Je suis découvert, ne peux nier. Je ne réponds pas mais me contente de baisser la tête. Il me dit qu’il se doutait bien à mon propos. Il ajoute que je peux compter sur son entière discrétion. Dans son cas, il préfère ne pas en parler ouvertement devant les autres collègues, c’est du domaine privé et ça ne les concerne pas. Il ajoute aussi qu’ils peuvent bien penser ce qu’ils veulent, cela ne l’atteint pas ; prétend-il. Je ne le crois pas vraiment. Pierre me confie ne pas être pressé pour trouver un chum, que cela arrivera bien et qu’alors il saura le reconnaître rapidement, mais que cela ne s’est pas encore produit. Il a le temps. Pierre doit avoir vingt vingt-cinq ans. En attendant, il veut bien des amis. On n’en a jamais trop. Il me parle du défilé de la Fierté Gaie et m’invite à y assister en sa compagnie, et de celle de plusieurs de ses amis.Ça te donnera l’occasion de connaître des gars. À la fois content de son offre et déçu. Pierre m’offre son amitié, mais pas plus. Je lui réponds que je vais y penser. C’est seulement dans trois semaines. On finit notre lunch en placotant de tout et de rien et, en retournant au travail, il me donne une petite tape amicale sur l’épaule. Ça me fait du bien. Par ailleurs, je sais à quoi m’en tenir à son sujet, Pierre ne sera jamais un chum, il peut devenir un ami. « On n’en a jamais trop ». Dans ma tête se retournent les émotions contraires, la déception, et la joie d’avoir un ami,gaisurcroît. de Car j’ai appris depuis à utiliser l’expressiongai beaucoup moins négativement connotée qu’homosexuel et, je laisse cet aspect activiste plus politique et revendicatif aux militants. Bien sûr que c’est tout réfléchi au sujet de son invitation pour le défilé de la Fierté Gaie. C’est la compagnie de Pierre qui m’attire, pas le défilé. Par chance j’ignore que l’événement jouira d’une couverture médiatique d’envergure. Autrement j’aurais cherché un prétexte pour me défiler, sans jeu de mot bébête. Imaginez ma frayeur de me voir sur une photo de journal ou de figurer dans un topo à la télé ! En attendant, j’attends le bon moment pour lui donner ma réponse. Le jour du défilé. Je suis tout surpris d’être là, en plein jour, au centre-ville. Il y a beaucoup de monde. Beaucoup plus que je ne l’aurais cru. Pas seulement des gars ou des filles gais, mais aussi des familles avec de jeunes enfants ; les enfants aiment ce genre de manifestation colorée avec de la musique et de la danse. Fierté gaie, ça ne signifie rien pour eux mais ils s’amusent. Je suis surpris que les parents amènent ici leurs rejetons, ça montre une ouverture d’une certaine partie de la population. Pierre sent ma gêne. Il me taquine, me présente ses amis, tous bien gentils. De l’autre côté de la rue, face à nous, un gars semble seul. Haïtien j’en suis certain. Moyennement beau, il a quelque chose de touchant, de réservé, et mon regard se dirige constamment vers lui. Soit qu’il s’en aperçoive, soit simple hasard, il me regarde aussi. Nos regards se croisent, puis demeurent accrochés. Ce n’est pas trop intimidant, nous sommes quand même loin l’un de l’autre. Le défilé terminé, les spectateurs marchent derrière le dernier char dans la rue. Nous nous rendons dans un parc où la fête continue – danse, musique, kiosques de souvenirs ou de présentations d’organismes pour la défense et la promotion des droits des gais, quelques discours aussi. Je suis Pierre et ses copains. Au parc, je croise à nouveau l’Haïtien vu au défilé. On se sourit sans se parler. Puis. Cinq minutes plus tard, nous nous retrouvons de nouveau l’un près de l’autre. Il engage la conversation.Fritz-Gérald, mais tout le monde m’appelle Fritz, c’est plus court et sympathique, et il me tend la main. On se met à converser comme si d’être deux des rares Haïtiens ici établissait déjà une complicité. Tout comme moi, c’est sa premièreGay Pride. Ses parents habitent ici mais il ne faudrait pas qu’ils apprennent. Je lui résume mon parcours.Il y a beaucoup de bruit ici, si on allait prendre un café dans un endroit plus tranquille ?me propose-t-il. Je le suis, je ne connais pas les endroits du coin. Il y a longtemps que Fritz et moi sommes attablés devant notre café. Nous avons à peine
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