Les Locataires

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Que se passe-t-il derrière la porte de nos voisins ?
Qui sont vraiment ces gens que l'on croise tous les jours dans sa cage d'escalier ?
Et de quoi sont-ils capables quand on leur déclare la guerre ?




Paris. 5, impasse de l'Amiral-du-Cheigny-du-Coët, dans le quinzième "chic". Ici, tout respire l'aisance et la tranquillité. Jusqu'à ce que l'immeuble soit racheté par un nouveau propriétaire. Bras armé d'une puissante société immobilière, un homme se présente alors aux locataires. Après quelques jours, ce personnage menaçant à la carrure de déménageur et à la rhétorique persuasive en sait assez long sur chacun pour le mettre à la rue. Pervers et violent, l'individu se félicite presque d'avoir affaire à un ramassis de tordus faciles à déloger. Il est loin d'imaginer à quelle meurtrière extrémité le mènera cette aventure...



Irrésistible galerie de portraits, satire au vitriol d'un certain milieu confit dans la suffisance, gangrené par l'argent et obsédé par le sexe, Les Locataires est avant tout un thriller à rebondissements.




Publié le : jeudi 6 février 2014
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221140888
Nombre de pages : 229
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couverture

DU MÊME AUTEUR

ROMANS

L’héritage Windsmith, Nil, 1996 ; Points P370

La Chambre de Barbe-Bleue, Nil, 1997 ; Points P644

Câline, Nil, 2000 ; Pocket

ESSAIS

Le Grand Cirque fiscal, Hatier, 1998

Mille Jours pour réussir l’Europe, J.-C. Lattés, 1990

(avec Thomas Kamm)

La Dernière Bataille de l’automobile européenne, Fayard, 1992

LIVRES D’ART

La Comédie-Française en coulisses,

Photos de Jean-Erick Pasquier, Éd. Plume, 1993

Thierry Gandillot

LES LOCATAIRES

roman

ROBERT LAFFONT

À Catherine Royer, qui aurait ri, je crois.


À Salvatore Adamo.

Un proverbe arabe dit : « Le monde est pareil à un concombre – aujourd’hui dans la main, demain dans le cul. »

Lawrence Durrell, Le Quatuor d’Alexandrie (Justine)

La vie est un tissu de coups de poignard qu’il faut boire jusqu’à la lie.

Monsieur Fenouillard

Ceci est un roman. Toute ressemblance avec des noms, des sociétés ou des institutions serait pure coïncidence.

1.

Le problème n’était pas seulement qu’il s’appelât Deniraud. C’était aussi le prénom, Robert. Souvent, les gens pensaient qu’il se moquait d’eux. Lui n’y pouvait rien. Ses parents non plus. Il était né en 1961. En fait d’acteurs, sa mère connaissait juste Grace de Monaco. Son père, Bourvil et de Funès. Et lui, aujourd’hui, payait.

La plupart du temps, il évitait de préciser son prénom. Bonjour, je suis monsieur Deniraud. Le nouveau propriétaire de l’immeuble. Souvent, ses interlocuteurs ne remarquaient rien. Et, s’ils s’étonnaient, il prenait le temps d’épeler – … A-U-D – en détachant bien les lettres, puis il attendait un peu, le temps que l’information parvienne jusqu’à une certaine partie du cerveau où s’évaluait l’hypothèse d’une plaisanterie.

Au téléphone, parfois, ses correspondants étaient persuadés qu’il s’agissait d’une blague radiophonique, et il lui fallait argumenter pour les convaincre du contraire. Le handicap de crédibilité n’était pas facile à remonter. Il restait toujours dans les esprits comme un soupçon de gag qui ne facilitait pas les négociations. Trop d’images sur pellicule venaient troubler le déroulement de son argumentaire. Difficile de discuter agios, indemnités, bail, terme, procès, sans sentir la présence de l’Autre. Chaque fois, Deniraud s’efforçait d’aborder les négociations de façon méthodique, presque scientifique. Et là, quoi qu’il en ait, il existait d’entrée de jeu un effet de halo, un décalage, même infime, qui faussait la donne.

Deniraud aimait son métier qu’il trouvait simple et beau comme un morceau de Maurice André. Son idole, il n’écoutait que lui. Une manie, une faiblesse peut-être ; certainement, même. Il avait envisagé de se faire psychanalyser à ce sujet, surtout quand sa femme s’était tirée, emmenant avec elle Clémentine et la Golf décapotable, trois ans et demi plus tôt, le 23 décembre précisément ; il tenait la comptabilité des jours passés sans elle.

Un soir, il était entré dans son pavillon de Marnes-la-Coquette où, sous le sapin de Noël décoré de boules rouge et or, les cadeaux bien empaquetés attendaient. Il n’y avait personne ; il n’y aurait plus jamais personne. Il l’avait compris sur-le-champ. Les cadeaux, il les avait rangés au petit matin, dans un coin de la cave entre deux rangées de bouteilles de vieux bordeaux et n’y avait plus touché. Il s’était collé une indigestion de foie gras, avait débouché un sauternes qu’il avait bu jusqu’à l’écœurement avant de vomir. Il ne tenait pas l’alcool.

Jeanne n’avait pas laissé d’explications, rien. Juste ce mot : Je suis partie chez ma mère. N’essaie pas de me joindre. Je ne veux plus jamais te revoir.

Même pas de signature.

Il avait téléphoné à Levallois, bien sûr. Sa belle-mère lui avait raccroché au nez sans prendre la peine de quelques paroles de réconfort.

Ils s’étaient juste croisés, quelques mois plus tard, au palais de justice. Elle avait l’air absente, comme si rien de tout cela ne la concernait. Il n’y avait rien eu à négocier, juste à entériner les dates de garde de la petite, un week-end toutes les deux semaines et un mois de vacances.

La solitude, le sentiment d’injustice – le mot est faible ; humiliation conviendrait mieux – qui lui vrillaient le cerveau et les tripes depuis qu’on avait piétiné sa vie, trois ans plus tôt, avaient rendu Deniraud méchant. Oui, « on » avait piétiné sa vie. Ce n’était pas seulement Jeanne qui l’avait bousillé en partant. C’était la société tout entière qui était responsable. Ceux qui vendaient du bonheur à la louche dans les séries télé du début de soirée ou sur les couvertures papier glacé des magazines féminins. Changez de vie. Êtes-vous vraiment aimée ? L’homme de votre vie, est-ce bien lui ? Essayez un amant !… Il avait lu ça, une fois : Essayez un amant ! C’était après que Jeanne se fut tirée. Il avait eu envie d’aller mettre le feu à ce journal. Il avait même été jusqu’à chercher l’adresse sur Internet. Ces gens-là bâtissaient des fortunes en détruisant la vie des autres. Et personne pour le leur faire payer.

Méchant, oui. D’une méchanceté froide, implacable, calculatrice, manœuvrière, redoutable d’efficacité. Il n’éprouvait plus rien, n’avait plus le moindre état d’âme, le moindre atome de pitié pour qui que ce soit.

Déjà, avant la trahison de Jeanne, Deniraud était un exécuteur foudroyant, le bras armé de KM2I (traduire : Koechlin-Marceau-Iéna Immobilier), la puissante société qui l’employait. On lui confiait les missions délicates. De celles qui exigeaient finesse et fermeté, subtilité, violence. De la violence, il en avait à revendre. Mais elle n’apparaissait jamais. Elle était enfouie, dormante, peut-être, mais terriblement présente, comme palpable. Jamais il ne haussait le ton, jamais la menace n’était explicite. Simplement, il distillait la peur, petit à petit, avec parcimonie, comme s’il la savourait à doses comptées. Avec prudence, il approchait sa proie, l’encerclait à la façon d’un boa constrictor dont l’étreinte commence comme une caresse et s’achève dans un éblouissement d’os broyés, de souffle happé. Du grand art. Personne dans la boîte n’arrivait à égaler ses taux de rendement. Depuis qu’il vivait seul, il avait encore amélioré ses performances. Et ses primes de fin d’année. Il n’en avait rien à foutre, mais il continuait. Il ne savait rien faire d’autre.

Robert Deniraud était grand, un mètre quatre-vingt-treize, cent deux kilos. Bel homme, blond, les cheveux encore abondants, fins et ondulés, mèche sur le côté, toujours bien coupés – il allait chez le coiffeur tous les quinze jours –, la peau mate, légèrement hâlée quelle que soit la saison. Ses yeux bleus étaient le plus souvent dissimulés derrière des verres teintés. Depuis qu’il avait de l’argent, c’est-à-dire depuis cinq ou six ans à peine, il s’habillait chez Marcel Lassance pour les costumes et chez Hugo Boss pour les manteaux. Les chemises étaient siglées Ralph Lauren, les cravates Hermes et les chaussures Weston. Des marques qu’il avait longtemps aperçues dans les publicités des magazines, sans y faire attention, jusqu’au jour où il s’était mis à fréquenter les cadres supérieurs de KM2I.

À leur contact, il avait compris d’où venait cette impression d’aisance qui accompagnait chacun de leurs gestes, où qu’ils aillent, quoi qu’ils fassent, avant même qu’ils aient ouvert la bouche : leurs fringues. Il avait réalisé que bien s’habiller était une façon de se faire accepter dans le cercle des puissants, un signal de reconnaissance. Il s’était mis à haïr les costumes bon marché et les chemises achetées par trois dans les Grands Magasins qui, jusque-là, lui convenaient tout à fait. Il n’y avait rien d’ostensible dans sa nouvelle façon de s’habiller. Les tons étaient discrets – sombres les costumes, unies les cravates ; les rayures des chemises étaient la seule fantaisie qu’il s’autorisait. En fait, personne n’aurait pu mettre un prix sur ses vêtements.

Deniraud savait très bien qu’il n’avait pas assez d’argent pour rivaliser avec ses supérieurs. Il était fier de sa BMW, mais les autres se déplaçaient en jet privé. Son pavillon de Marnes qu’il n’avait pas fini de payer – il en avait encore pour une dizaine d’années de traites – paraissait minable en comparaison de leurs hôtels particuliers à Neuilly. Depuis le temps qu’il les fréquentait, il avait pu mesurer la distance qui le séparait des Pontes. Dans son milieu, dans sa famille, il était celui qui avait réussi. « Alors, t’es plein aux as ! » avait lancé son père le jour où il était arrivé dans leur cité HLM de la banlieue de Rouen au volant de sa BMW flambant neuve. Avant d’essayer de le taper de cinq plaques. Sans succès.

L’été, il allait à Saint-Jean-de-Monts, en Vendée, quand les autres, les cadres dirigeants de KM2I, louaient d’immenses villas en Toscane ou des ranches en Argentine ; l’hiver, il se contentait d’un studio à Val-Morel – il ne skiait pas, mais Clémentine, oui – et les entendait comparer la qualité des « dépose-hélicos » dans le Colorado et le Saskatchewan.

Deniraud négocia en souplesse l’arrivée sur le pont de Sèvres. L’habitacle de la BMW résonnait des éclats de trompette du Concerto brandebourgeois n° 2. Assez bien accordé à l’humeur du jour, acérée.

Il allait devoir s’occuper d’un immeuble bourgeois du XVe arrondissement, à la limite du VIIe, dans le quartier Cambronne. Une belle affaire. KM2I l’avait acquis quelques semaines plus tôt dans un lot de dix immeubles cédés par une compagnie d’assurances qui se délestait d’une partie de son patrimoine dont la rentabilité était insuffisante au regard des nouvelles normes de profitabilité imposées par les fonds de pension américains, les nouveaux maîtres de la Bourse de Paris.

KM2I n’apparaissait pas clairement comme le nouveau propriétaire des lieux. Une succession de quatre sociétés emboîtées les unes dans les autres – l’usine à gaz, plaisantaient les Pontes, très fiers d’eux, en tirant sur leurs cigares d’un air satisfait – créait un écran de fumée afin d’éviter à la maison mère les désagréments d’une opération qui pouvait toujours mal tourner. Cette fois, c’était la Foncière Valmy, filiale d’une certaine Finair (domiciliée à Monaco), elle-même filiale de STI Participations, celle-là directement reliée à KM2I, qui apparaissait en première ligne.

Si un locataire plus tenace que les autres cherchait à se retourner contre le nouveau propriétaire, il avait en face de lui la Foncière Valmy, en réalité une simple boîte aux lettres dans le XIIe arrondissement de Paris dont Robert Deniraud était le seul gérant. Il lui faudrait beaucoup de temps et dépenser beaucoup d’argent en démarches administratives et en frais d’avocats avant de remonter jusqu’à la maison mère. Et si les choses tournaient mal – procès, articles dans les journaux, intervention des militants politiques de gauche ou, pis, on l’avait déjà vu, occupation du bâtiment par des associations de droit au logement –, la boue remuée ne venait pas souiller KM2I qui pouvait toujours jouer les vierges effarouchées. Et trancher, éventuellement, la branche pourrie. En toute quiétude.

Les Pontes disposaient d’une réserve inépuisable de cynisme et de mépris envers le reste de l’humanité ; une seule chose leur foutait une trouille bleue : voir le sigle KM2I à la rubrique « Faits divers » des journaux. Ce qui les faisait bander, c’étaient les commentaires des quotidiens économiques et financiers, les jugements des revues boursières, les infographies couleur où l’on voyait le cours de l’action s’envoler, les interviews complaisantes avec leurs photographies dans leur hôtel particulier de la rue de Galliera, les notices dans les pages « Carrières » où le moindre mouvement, la moindre progression, le moindre avancement fournissait un prétexte pour récapituler l’ensemble de leurs faits et gestes depuis qu’ils étaient entrés dans le business. Une seule citation dans l’édition européenne du Wall Street Journal ou une invitation au forum de Davos, et ils prenaient leur pied.

Deniraud n’avait pas encore droit aux notules dans la page « Carrières » des Échos ni aux stock-options dont les autres semblaient s’être gavés depuis des années ; il était trop bas sur l’échelle. Et pourtant c’était lui qui se cognait le sale boulot. Il était le meilleur, on ne se privait pas de le lui faire savoir depuis l’Olympe. Il accumulait les primes, mais il n’avait pas accès à la big money. Il avait entendu l’expression une fois dans la bouche d’un Ponte. Il avait mis des années à comprendre, mais, maintenant, il savait. Il savait qu’il fallait toujours ajouter au moins un zéro à la somme qu’il imaginait ; il savait également qu’il n’avait pas sa place à la table. Et il doutait que son couvert soit jamais mis un jour.

2.

Le jour pointait quand Greta (ou Gabriella, ou Gloria, David ne savait plus trop) poussa pour la troisième fois de la nuit les petits piaffements annonciateurs du moment où elle allait jouir. Après, c’étaient des braiments à vous faire exploser les tympans. La grande fille avait passé ses mains sous sa croupe, frémissante et blanche comme un marshmallow poudré de sucre glace, pour mieux poser ses mollets sur les épaules de David ; elle secouait la tête de gauche à droite, d’un oreiller à l’autre, emmenant dans le mouvement la masse épaisse de ses cheveux frisés et les seins laiteux, aux aréoles roses piquées d’un téton brun qui fascinaient tant les hommes.

Puis elle se cambra, le corps en arc-de-cercle. Au sommet de sa course, David saisit délicatement son cou et la maintint ainsi, le visage tendu vers lui dans la quête du plaisir ; elle, les maxillaires serrés à bloc, son jeune front plissé de rides, les yeux mi-clos, chavirés, fut surprise quand la pression sur sa gorge s’accentua ; alors, il la relâcha lentement avant qu’elle ait le temps d’avoir peur. Ils ne se connaissaient pas assez. Depuis moins de douze heures, en fait.

Le mouvement de balancier reprit, s’accéléra ; la gifle des cheveux roux aussi. Ne m’arrête plus, dit-elle, essoufflée, avec son invraisemblable accent suisse, puis elle se mit à débiter ce qu’il prit pour des grossièretés en allemand avant que ses halètements ne reprennent. Les tubulures en cuivre des montants du lit frappaient le mur à chaque coup de boutoir, et David se prit à penser au miroir de la salle de bains, de l’autre côté de la cloison, à la tablette où reposaient son rasoir, sa mousse à raser, son after-shave, ses boîtes d’Efferalgan, sa brosse à dents et son tube de Fluocaril, qui étaient peut-être par terre à l’heure qu’il était.

Il réprima un sourire.

David se souvint du jeune fils de la psy qui habitait en dessous. C’était un truc – les hurlements, les jurons, tout ce tremblement de terre – à vous traumatiser jusqu’à la fin de vos jours. Mais il ne tarda pas à oublier ce petit merdeux, qui ne ratait pas une occasion de le faire chier, car il sentait au creux de ses reins le délicieux frémissement annonciateur d’un feu d’artifice de première bourre.

La Suissesse s’était calmée, la tête enfouie dans les oreillers, encore haletante, sa généreuse poitrine soulevée par le rythme accéléré de sa respiration. Il la laissa s’apaiser jusqu’à ce que, le haut du corps relâché, son bassin se mette à onduler lentement.

C’était plus qu’il n’en fallait à David, qui, les yeux fermés, la tête renversée, se concentrait sur l’image de la vulve qu’il avait eu la surprise de découvrir, quelques heures plus tôt, épilée avec soin, laissant juste au-dessus de la fente comme un petit carré de pelouse bien tracé dans un jardin à la française. À cette pensée, une chaleur agréable envahit son bas-ventre, irrigua son sexe encapuchonné, et il incrusta ses doigts dans la chair helvète au moment même où il explosait en elle.

David resta ainsi de longues secondes, jouissant de ce moment de bonheur suspendu, et prêt à en jouir le plus longtemps possible, lorsque le léger cliquetis de l’affichage mécanique de son réveil le ramena à la réalité : sept heures et vingt-neuf minutes. Il pensa que c’était l’heure idéale pour se rendormir et renvoyer à plus tard l’écriture en cours de la biographie de Rimbaud que devait signer un secrétaire d’État candidat au parachutage dans une banlieue de Charleville-Mézières.

Il quitta la chaleur tiède des cuisses humides où son sexe ramolli se perdait, envoya la capote usagée rejoindre ses deux consœurs et un reste de joint dans un cendrier posé sur la table de nuit et se laissa tomber à côté de la fille.

Greta, ou Gabriella, ou Gloria, quel que fût son nom, dormait déjà, abandonnée, les bras en croix, une moue de bonheur sur les lèvres.

3.

Impasse de l’Amiral-du-Cheigny-du-Coët (1777-1836). Calme, luxe et prospérité, à un jet de pierre du métro aérien. Ici, la rumeur de la ville parvient de manière diffuse. L’entrée de cette voie privée où seuls les riverains sont autorisés à se garer est marquée par deux plots de ciment pyramidaux, reliés par une grosse chaîne. L’impasse vient buter contre un mur peu élevé recouvert de vigne vierge qui laisse deviner, de l’autre côté, un jardin probablement vaste à en juger par la taille des arbres dont on aperçoit les branches hautes. En ce début d’été, le feuillage est assez dense.

En tant que représentant du nouveau propriétaire du numéro 5 de l’impasse de l’Amiral-du-Cheigny-du-Coët, Robert Deniraud disposait d’une autorisation de stationnement et il en usa. Il sortit de sa BMW et défit la chaîne qu’il suffisait de lever pour ouvrir le passage. Le cadenas n’était pas utilisé. Puis il se gara, coupa le moteur sans éteindre la musique, posa les mains sur le volant en ronce de noyer et ferma les yeux.

Le soleil lui chauffait le visage. Il se laissa emporter par la musique de Bach et songea à la mer. De gros rouleaux qui se fracassent contre les rochers noirs de la côte sauvage à la sortie de La Baule ; des mouettes qui volent à reculons sous la gifle du vent ; un sentier abrupt qui plonge vers une crique de sable fin ; Jeanne et Clémentine riant aux éclats, pataugeant dans les flaques où filent de minuscules crevettes prises au piège.

Il songea que la gare Montparnasse n’était pas loin. Le train mettait à peine plus de trois heures pour rejoindre Le Croisic. On ne pouvait pas aller au-delà. Après, c’était l’Amérique.

Il revoyait Jeanne, accroupie sur le quai à côté de Clémentine, le museau barbouillé de chocolat. Elle, le bras tendu en direction de l’horizon : « Tu vois, Clem, là-bas, c’est l’Amérique ! », et Clémentine qui balayait des yeux le lointain, l’air absent, avant de revenir à sa crêpe.

Il savait qu’il n’irait pas, bien sûr, ni au Croisic ni ailleurs ; il n’avait jamais fait une chose pareille de sa vie – tout plaquer sur un coup de tête – et il ne le ferait jamais, mais cette pensée, qui le quitterait au moment même où s’achèverait, sur l’autoradio, les derniers accords du concerto, n’était pas déplaisante.

Il chassa de son esprit les images brouillées par la nostalgie et revint à ses premières impressions de mer et de vent qui avaient la vertu de lui purifier le cerveau. Il avait besoin de ces visions marines ; il vivait ces moments comme un chevalier prêt à partir au combat. Son armure à lui, c’étaient ces quelques minutes au soleil, illuminées par le génie de Bach. Après, le monde ne serait plus que ruses, mensonges, intimidations.

L’immeuble en pierre de taille datait de la fin du XIXe siècle, comme l’attestait la plaque bleue, portant la mention « Gaz à tous les étages », accrochée au-dessus de la porte d’entrée. Deniraud connaissait par cœur le plan de l’édifice, bien qu’il n’y ait encore jamais mis les pieds. Il en savait aussi mieux que personne l’histoire, sur le plan architectural, juridique, financier et même sociologique. Comme s’il s’agissait d’un être vivant, il en avait identifié les forces et les faiblesses. Au cours de la partie qui s’engageait, il allait progressivement réduire les premières et creuser les secondes.

Il y avait des missions qui étaient gagnées avant même que d’avoir commencé : immeuble en mauvais état, charges négligées, baux mal ficelés, retards de loyers, colocataires divisés, âgés ou impécunieux, infractions juridiques… Dans ce cas le bastion était emporté sans coup férir et au moindre coût pour KM2I. Les Pontes tiraillaient l’oreille du grognard Deniraud, en signe de reconnaissance, et lui demandaient de repartir aussitôt à l’assaut d’une autre citadelle. Des médailles, il en avait la poitrine bardée, tel un héros de la Révolution, la Grande, la soviétique que révérait son alcoolique de père ; ils n’en étaient pas avares, les Pontes, de leurs colifichets. Mais ils auraient pu lui donner la Légion d’honneur, il s’en fichait, il aurait préféré toucher sa part du butin.

La porte du numéro 5 s’ouvrit, laissant passer deux hommes qui s’arrêtèrent pour discuter un moment à côté d’une grosse Kawasaki. Le plus grand, l’air sportif, portait un casque intégral à la saignée du bras. Il le posa sur le siège de la moto qu’il entreprit de libérer de son antivol. Le second, plutôt mince, le visage rond, absolument chauve, était vêtu d’une veste légère couleur vanille et d’un jean rose coupé large qui tombait sur des mocassins à bouts carrés. Deniraud écarta d’emblée l’économiste du quatrième qu’il imaginait mal rouler en Kawa ou s’affubler d’un jean rose. Peut-être le type du premier étage, un designer automobile chez Renault. Concernant le motard, il aurait misé sur le producteur télé qui vivait au deuxième ou sur le locataire du troisième, un vague écrivain toujours fauché (il avait en permanence trois ou quatre loyers de retard). Au cinquième habitait une vieille dame. Le sixième était occupé par une série de chambres de bonne.

Il n’avait pas encore une idée très nette de ce qui se tramait dans les combles, mais il n’allait pas tarder à s’en inquiéter. En règle générale, il ne lui fallait guère plus d’un mois pour se débarrasser de la faune qui créchait sous les toits, des amis d’amis, des sous-sous-sous-locataires, des fausses nièces de province à la pelle, des sans-papiers, des situations irrégulières, des loyers impayés, des squatters – des micmacs et des trafics à peine imaginables auxquels il mettait fin rapidement. Sans parler des amours coupables, voire tarifées !

C’était fou le nombre de prostitués des deux sexes qu’il pouvait y avoir à Paris, avait-il remarqué au cours de ses campagnes d’expulsion. Et pas toujours le genre auquel on s’attendait : des étudiantes bien proprettes, des garçons de café, des vendeuses, des sportifs et des fleuristes. Il se souvenait du judoka, surtout, qui avait tenté de l’impressionner en se mettant en position d’attaque, puis, devant l’insuccès de sa tentative d’intimidation, de lui rouler une pelle ; le judoka s’était ramassé son poing dans la gueule et avait dévalé l’escalier de service la tête la première. Deniraud lui rendait plus de vingt kilos. Cas exceptionnel. En général, un ou deux avertissements plus ou moins menaçants suffisaient pour voir les locataires fourrer leurs affaires dans un sac et s’égailler comme une volée de moineaux après un coup de fusil.

Les deux hommes se serrèrent la main. Sans quitter le trottoir, la Kawasaki se glissa entre le mur de l’immeuble et le plot pyramidal maintenant la chaîne qui bloquait l’entrée de l’impasse. Le chauve regarda la moto s’éloigner, l’air songeur, puis déclencha à distance l’ouverture des portières d’une Laguna couleur amande, ce qui plaidait pour l’hypothèse du designer.

Deniraud attendit que la Renault eût quitté l’impasse pour couper, à regret, le sifflet de Maurice André et s’extraire de sa voiture. Quelques secondes plus tard, il poussait pour la première fois la porte du numéro 5.

4.

… Je suis dans une merde noire… La Kawasaki filait sur la voie sur berge à hauteur du musée d’Art moderne, le vent sifflait dans les oreilles de Jean-Marie Destrées, qui conduisait, son casque intégral imprudemment passé à l’avant-bras. Merde noire… Merde noire… Depuis un an, cette phrase avait pour ainsi dire colonisé son esprit. Pourtant, elle n’avait encore jamais passé la barrière de ses lèvres. Personne ne l’avait entendu la prononcer, ni Éva, sa femme, ni les salariés de Quasar Prod, la boîte de production audiovisuelle qu’il avait créée, avec succès, dix années plus tôt, ni surtout son banquier, qui n’avait pas la moindre idée du désastre qui s’annonçait.

Destrées s’endormait en pensant Je suis dans une merde noire, se réveillait en pensant Je suis dans une merde noire, et, entre les deux, la sarabande des merde noire assaillait sans relâche son cerveau épuisé. C’était une véritable gangrène qui gâchait chaque instant de ce qui avait, pendant des années, participé à son bonheur d’enfant comblé de la société de consommation. Parfois, il regrettait de ne pas avoir tenu un journal dans lequel il aurait consigné tous les moments de sa vie où il s’était senti pleinement heureux – une partie de tennis par une belle journée d’été sur un court en terre battue, par exemple ; ou une descente à Val-d’Isère – tiens, la face de Bellevarde à fond les manettes, et le dernier arrivé paie le vin chaud. Il se souvenait d’un instant précis, des années plus tôt, où il avait éprouvé une forme de félicité : il était seul, une gougère tout juste sortie du four accompagnée d’un verre de bourgogne à l’ombre d’un pommier, dans la campagne du côté de Tonnerre. Il faisait beau, le soleil était haut, le ciel d’un bleu lumineux et l’herbe grasse. Pas un nuage, pas un bruit. Même les oiseaux s’étaient tus.

C’était avant son divorce. Il devait avoir trente-deux ou trente-trois ans, Juliette et Benjamin étaient encore petits. Jean-Marie Destrées passait alors pour un brillant sujet, un jeune loup aux incisives acérées qui tenait les mousquetaires triomphants de la pub des années 1970 pour des demi-dieux régnant sur l’Olympe de la Marque, déesse à laquelle lui, le jeune diplômé de l’Essec, vouait un culte enflammé. Aujourd’hui, à quarante-neuf ans, pour la première fois de sa vie, il souffrait. Mal au dos, mal au ventre, mal à la tête. Son corps de sportif qui jamais jusqu’ici ne lui avait fait défaut se rebellait. Brutalement. Surtout, il y avait cette barre qui pesait sur le haut de son torse en permanence, rendant pénible sa respiration. Parfois, la douleur se faisait plus aiguë, et il avait alors le sentiment que son cœur allait se déchirer comme une vulgaire feuille de papier. Depuis sa varicelle, à l’âge de six ans, il n’avait qu’à de rares occasions mis les pieds dans le cabinet d’un médecin. La première fois qu’il en avait vu un pour lui parler de ce poids qui pesait sur sa poitrine, il s’était retrouvé sur-le-champ en cardiologie – on craignait l’infarctus – mais il s’avéra, après examen, que son cœur battait avec la régularité d’une TAG Heur. C’était le cardiologue qui lui avait dit ça – « une vraie TAG Heur » ; ça l’avait fait rire : c’était justement la marque de la montre qu’il portait ce jour-là.

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