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de Manuscrit

Les lunettes dArchibald
Fanny Seguin
Les lunettes dArchibald ou le voyage énigmatique
ROMAN
© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2-7481-1763-8 (pour le fichier numérique) ISBN: 2-7481-1762-X (pour le livre imprimé)
manuscrit.com 5bis, rue de lAsile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com
PROLOGUE
Où lon ne saura pas pourquoi je porte des lunettes noires mais où lon apprendra, entre autres, comment je ne me suis pas appelé Robert
Je ne quitte plus, je ne quitterai sans doute jamais plus les lunettes noires qui cachent mon regard. Je ne suis recherché daucune police, daucun ennemi, nobserve aucune mode, supporte parfaitement la lumière si aveuglante soit-elle, et ne souffre dau-cune affection des yeux. Jajoute que ceux-ci nétant pas dépourvus de beauté, jaurais tout à gagner à me montrer sans ces encombrants accessoiresEt pourtant, non, je ne suis pas fou.
En fait, tout a commencé par le prénom que je re-çus à ma naissance. Mes parents se désolaient de ne pas avoir denfants, dautant que mon père avait dé-cidé dès le premier jour de son mariage que, si garçon il devait y avoir, son nom serait Robert. Or, gar-çon il y eut. Ce fut moi. Je me pointai sans crier gare après dix ans de vains efforts parentaux. Je ne vous dis pas le délire. Quand lhonorable Odilon Parisys, mon père, notaire de son état, me vit pour la première fois dans mon berceau, lémotion le précipita dans une transe qui devait mêtre fatale. Il me saisit, me brandit à bout de bras, fulgura sans prévenir, frisa
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Les lunettes dArchibald
1 la glossolalie* et sombra dans une attaque de pro-phétisme : un nouvel Einstein, un nouveau Mozart, à tout le moins un nouveau Borg, était né, clama-t-il urbi et orbi. Le monde navait quà bien se tenir. Puis jetant dans la foulée Robert aux oubliettes, il resta sans voix pendant deux jours. Après quoi lillumi-nation eut lieu. Cest depuis que je nai plus cessé de mappelerArchibald.
Deux ans passèrent. Quand il parut évident que jétais le génie prophétisé, tout fut mis en uvre pour me donner léducation convenable : cours privés aux Enfants de France, séjour aux Etats-Unis, ten-nis, golfe, piano, que sais-je encore ? Reste quau terme de dix-sept années de ce régime, jétais devenu Archibald de la tête aux pieds. Adonné très jeune aux échecs, intoxiqué à Proust, carrément shooté, di-sons le mot, à Bach et Boulez, jétais guetté, sans men rendre compte, par loverdose. Grâce au ciel, je fus sauvé de justesse par deux passions inavouées (parce que en loccurrence inavouables) : lune pour les aventures de pirates (flibustiers, corsaires, bou-caniers, forbans, écumeurs des mers de tous poils navaient aucun secret pour moi, et dans ma hiérar-chie des lieux mythiques lîle de la tortue tenait la première place, avant lOlympe et le Crazy Horse) ; lautre pour les hippies et la méditation transcendan-tale. Cette époque des années soixante-dix, que je ne connaissais que par quelques lectures et ouï-dire, était à mes yeux une sorte dâge dor où des jeunes gens ornés de fleurs, beaux comme des archanges et innocents comme des agneaux, occupaient le plus clair de leur temps à sélever, par la pratique de la fameuse méditation, jusquau septième ciel de la
1. Glossolalie : don de langues, étrangères ou inconnues, quétaient censé posséder les premiers chrétiens pendant leurs transes et, encore aujourdhui, ceux quon appelle : les charismatiques.
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Fanny Seguin
Transcendance absolue (sans pour autant négliger un autre septième ciel, les transports de lEsprit nallant jamais chez ces Bienheureux sans ceux du corps). Etat ineffable et merveilleux que je me morfondais dignorer et auquel je métais juré daccéder coûte que coûte. En outre, ces êtres de légende, nhési-taient pasautre merveille- à aider lascension de leur esprit par le moyen de drogues mystérieuses aux noms étranges et, selon moi, ravissants : cannabis, chanvre indien, kief, haschich, marie-jeanne, mari-juana, et jen passe,terriblement dangereuses pour le commun des mortels, mais inoffensives et même souveraines pour eux, Grands Initiés, qui en maîtri-saient à la perfection les secrets et les pouvoirs re-doutables. Ces demi-dieux communiaient dailleurs par une sorte de rite qui consistait, le soir venu, au-tour dun feu -sacré, cela va sans dire- à faire circu-ler dans le recueillement, le Joint de la Paix Univer-selle, le Calumet de la Fraternité entre les Hommes. Quant à leur fameuse devise : Faites lamour pas la guerre, elle me paraissait dautant plus belle que je navais encore jamais fait lun, et aucune envie de faire lautre.
Il me faut ajouter avant de conclure cet auto por-trait que, pendant des années, je fus affligé dun cheveu sur la langue. La chose en soi naurait pas tiré à conséquences si je navais porté le nom que vous savez. Mais allez prononcer « Archibald Pa-risys » -en accentuant le « s » final- quand vous ne faites pas partie de ces fortunés du sort qui naissent la langue rigoureusement glabre. Par chance, appa-reils dentaires en tous genres et orthophonistes fi-nirent par venir à bout de ce handicap qui ne réappa-raîtlégèrement- quaux moments de grande fatigue ou démotion, ce qui dailleurs ne va pas sans don-ner une touche de distinction toute britannique à ma personne.
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