Les Maquisards

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Ce nouveau roman de Hemley Boum est une bombe à retardement, un choc émotionnel inouï, qui nous révèle à travers une saga familiale bouleversante le rôle éminent du peuple bassa dans la libération du joug de la colonisation au Cameroun. Un pan caché de l'Histoire déployé dans un vécu de chair, de sang et d'amour, sans angélisme ni pathos. Conjuguer le passé au présent pour réenchanter la dignité humaine.
Publié le : vendredi 15 mai 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782371270312
Nombre de pages : 390
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Les Maquisards

Généalogie des personnages

LaCheminante, 2015

11, avenue Errepira — 64500 Ciboure

www.lacheminante.fr

sylviedarreau@metaphorediffusion.fr

ISBN : 9782371270220

Code Sodis : S560053

Hemley Boum

Les Maquisards

Roman

La Cheminante

Je ne puis devenir un homme à force de désirs,

je resterai donc femme pour mourir de chagrin.

William Shakespeare

Beaucoup de bruit pour rien

Prologue

La nuit était tombée comme un couperet tandis que Kundè fuyait. Il courait dans la forêt en gémissant. Surtout ne pas se retourner. La terre était meuble par endroits, puis soudain, il glissait sur une frondaison et se rattrapait de justesse aux branches basses des arbustes environnants. Il reprenait sa course folle sans s’apercevoir que maintenant ses pieds foulaient des ronces. « Sauve-toi, lui avait dit son père, notre peuple est prompt à la colère et lent au pardon. Va aussi loin que tu le peux et ne reviens pas. » Il fit un brusque mouvement de la tête comme pour chasser ce souvenir. Sa plainte s’intensifia mais il ne ralentit pas son allure pour autant. Les arbres paraissaient s’élancer à sa rencontre. Il pouvait sentir la gifle des branches qui laissaient sur son visage de fines zébrures d’où s’écoulaient de minuscules gouttes de sang. Elles se mêlaient à ses larmes, à sa sueur et lui piquaient les yeux. Il revit sa mère, accroupie près de son feu. Elle soufflait sur les braises afin que les émanations acres du bois laissent place à la flamme. Il était entré dans cette cuisine ivre de colère. Une révélation malveillante avait suffi à ébranler sa vie, elle lui devait des réponses :

— Qui est mon père ? gronda Kundè.

Elle leva sur lui des yeux rendus larmoyants par la fumée noire qui envahissait l’espace clos de la petite pièce. Contre toute logique, il crut qu’elle pleurait pour lui et en conçut une joie mauvaise.

— Tu m’as menti, cria-t-il, depuis toujours. Toute ma vie est un mensonge. Rien n’est réel, je ne suis personne.

Il hurlait, pleurait, les mots coulaient comme de la bile.

— Ton père ? demanda-t-elle en se redressant. Je ne comprends pas ta question fils. Tu as eu à tes côtés un homme qui t’a aimé, choyé. Il t’a tenu la main lorsque tu en avais besoin. Il t’a appris à chasser, à pêcher et à bâtir une maison. Il a payé ta scolarité, offert une éducation, expliqué le bien-fondé de la lutte, la différence entre le bien et le mal. Tu poses la question et tu connais la réponse. Crois-tu qu’un autre t’en aurait plus offert simplement parce qu’il aurait été ton géniteur ?

— Mensonges ! Tu essaies encore de m’embrouiller l’esprit. Réponds-moi, exigea-t-il. Pour une fois dans ta vie, donne-moi une réponse. Une seule.

— Tu crois qu’il n’y a qu’une réponse, une unique vérité ? Tu t’imagines que les choses sont noires ou blanches, tranchées ? Mais ce ne sont pas les enfants qui décident de l’identité de leur père, ce sont les mères. À ta question mon fils, pour tout homme sur cette terre, il n’y a qu’une réponse : Tu es le fils de ta mère. C’est la seule certitude qui compte. Tu n’es pas rien, tu es réel, tu es mon enfant.

Il fit un pas vers elle comme pour la frapper, et dans un même mouvement, elle avança vers lui. Mais son bras levé resta comme suspendu. Ils s’affrontèrent du regard, il fut le premier à lâcher prise. Cette fois, les larmes de sa mère lui étaient bien destinées, aveuglé par son chagrin, Kundè ne les vit pas.

— Cela ne se passera pas comme ça, murmura-t-il, cette journée sera la dernière que je vivrai dans le mensonge.

Il tourna les talons et s’en alla comme il était venu, auréolé de haine.

Le jeune homme repoussa ces souvenirs, ils le ralentissaient dans sa fuite éperdue. Penser à sa mère ouvrait en lui un abîme de colère et d’incompréhension. L’amour tortueux, douloureux, nourri à ses pleurs d’enfant jamais consolés, à ses silences à elle, agissait comme un acide sur les plaies de sa solitude et lui obscurcissait l’esprit. Il avait alors l’impression de courir dans de la glaise, et qu’une multitude de petits-fils comme autant de toiles d’araignée, le ramenait en arrière. « Va aussi loin que tu le peux, et ne reviens pas. » Tels avaient été les derniers mots de son père. Alors Kundè filait dans la forêt désertée, par les hommes, les animaux, les dieux, les ancêtres. Si des hiboux hululaient au sommet des arbres, si des lièvres, des antilopes ou des serpents s’enfuyaient à son approche, si des essaims de guêpes ou de moustiques battaient en retraite, bouleversés par cet humain en perdition, il ne le remarqua pas. Kundè ne voyait rien, ne sentait que le martèlement désespéré de son cœur qui demandait grâce, l’odeur pestilentielle de sa propre sueur, de sa peur. Il n’entendait que son propre souffle rauque et l’écho de ses souvenirs. Avait-il tué le garçon ? Il pensait que oui, comment pouvait-il en être autrement. Il courait déjà depuis plusieurs heures et ne s’était pas rendu compte qu’il était poursuivi. Soudain, il s’était senti tiré en arrière.

— Où crois-tu aller comme ça ? hurla une voix dans son dos. Kundè se retourna d’un bloc pour faire face au jeune homme qui le menaçait, machette au poing.

— Nous savons ce que vous avez fait ton père et toi, vous avez vendu Mpodol, vous l’avez livré aux Blancs, sale bâtard, fils de pute et de traître, je ne te laisserai pas t’en tirer à si bon compte.

Il reconnut Joseph Manguele, le petit-fils d’Amos, son ami d’enfance. Pouvait-il encore prétendre à cette amitié ? D’ailleurs, quelle foi pouvait-il désormais accorder aux liens qui constituaient sa vie, alors que tout n’avait été que mensonge ?

Manyan – mon frère –, tenta-t-il.

— Tu n’es pas mon frère, salaud. Ta grand-mère était une putain et une sorcière, ta mère a tué son propre mari, et maintenant vous avez trahi Mpodol. Il est temps de payer pour tout le sang que vous avez versé, pour toute la turpitude que vous portez en vous. Je te tuerai, puis je tuerai ta mère, je vous exterminerai tous.

Ensuite, Kundè ne savait plus. Des heures de doute et de colère, de bouleversements, cette course sans espoir dans la forêt. Une folie furieuse s’empara de lui, décuplant ses forces. Il se jeta sur le jeune homme, insouciant de la machette levée et le roua de coups. Frappant dans le ventre, sur le visage. Lorsque ses poings devinrent trop douloureux, il se saisit d’un morceau de branche et continua de frapper comme un sourd. Jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que ses dernières forces l’abandonnent et qu’il s’écroule près de sa victime inerte. Il s’aperçut alors que ce qu’il avait pris pour un bout de bois était en réalité la machette avec laquelle l’autre l’avait menacé. Le corps déchiqueté, méconnaissable de son assaillant gisait par terre, les arbres alentour étaient éclaboussés de sang. Il poussa un hurlement de détresse et les oiseaux de nuit s’égayèrent avec effroi. « Qu’ai-je fait ? Quel monstre suis-je devenu ? » Ah, revenir en arrière, redevenir un enfant qu’une main aimante caresse, parler à sa grand-mère, marcher fièrement dans le sillage d’Amos, en tâchant d’imiter sa démarche décidée, son maintien droit, son rire sonore. Revenir en arrière, effacer, tout effacer.

— Pitié, murmura-t-il, ayez pitié.

Il n’y a pas d’écho dans la forêt, l’air se heurte à la touffeur végétale et s’éteint sans rebondir. Il était aussi seul qu’un homme peut l’être dans ce milieu indifférent aux peines et aux passions humaines. Son cri mourut de lui-même, ses supplications aussi. Et ses questions restèrent sans réponse. Kundè se releva et comme un zombie, continua en titubant sa course folle.

Fin septembre 1958
Les dernières heures

1

Mpodol remonta la rivière, s’enfonça dans la forêt. La nuit était tombée et les faibles rayons de la lune ne pénétraient pas la toiture des grands arbres. Cela lui était égal. Il connaissait chaque pousse, chaque arpent de cette terre. Il n’y avait pas au monde, un lieu où il se sentait plus en sécurité. Il s’y était réfugié de nombreuses fois au cours des dernières années, y revenait à chaque fois que les menaces habituelles devenaient plus précises. Lorsqu’un nouvel espion était détecté par ses propres infiltrés, un nouveau mercenaire en provenance de Guinée, du Congo, ou d’un autre front où se livraient des luttes sanglantes et secrètes contre l’occupant, lancé à ses trousses. Il gagnait alors la forêt afin de continuer son combat sous la canopée protectrice. Ici, la nuit était d’un noir sans nuance. Cependant, la vie était là, presque envahissante, grouillante. De temps à autre, la lumière fugitive d’un essaim de lucioles éclairait un bout de feuille ? De tronc d’arbres ? D’animal ? Difficile de distinguer quoi que ce soit dans ce halo spectral. Le jour, la forêt était si possible encore plus irréelle. Le soleil perçait par endroits la végétation serrée, donnant l’impression que des projecteurs avaient été disposés à des points stratégiques afin d’offrir cet éclairage singulier à une scène d’origine du monde. La forêt oppressait, l’air y était surchargé, différent, la terre glissante, boueuse près des marécages. Une flore dense faite d’herbes, d’humus et de lianes s’enlaçait d’arbres en arbres. La forêt procurait à ceux qui s’y aventuraient, la sensation troublante de se mouvoir dans un organisme vivant. Une entité autonome sans empathie aucune. Il l’aimait pour cela, avec la ferveur du dévot pour un dieu qu’aucun mot ne peut traduire.

« Prends au moins une lampe » l’avait supplié Marie. Il n’en avait rien fait. Il venait de passer quelques jours dans une de ses planques pas loin d’Eseka et devait rejoindre ses compagnons, Amos et Likak à leur refuge de Lipan, une vingtaine de kilomètres plus au nord. Ses pieds connaissaient le chemin, sauraient le guider dans la forêt répondit-il à sa compagne, une lampe ne servirait qu’à le désigner de loin à ceux qui le traquaient. Il avait besoin de réfléchir, marcher dans ce milieu l’avait toujours aidé à mettre les choses en perspective, à leur donner une résonance qu’elles n’auraient pas eue autrement. Avant de s’opposer à l’occupant, il avait commencé par livrer plusieurs combats ici, seul. Imaginant les répliques de l’adversaire, rodant ses propres arguments. La situation se dégradait chaque jour un peu plus, les choses allaient beaucoup trop loin. Les nouvelles qui le contraignaient à ce voyage nocturne étaient alarmantes. Amos Manguele, son ami, son compagnon de la première heure lui avait appris l’incarcération de Muulé. Cette information était inquiétante en soi. En dix ans de combat, personne n’avait réussi à établir un rapprochement entre Muulé et le parti que Mpodol et les siens avaient créé dans le dessein de combattre l’occupant. Il était leur homme dans la place, au cœur même d’un système qui avait juré leur perte. Mpodol en ignorait les détails mais une arrestation dans ce cercle restreint était le signe d’une trahison par quelqu’un de très proche. Son statut de hors-la-loi l’acculait à une méfiance qu’il avait en horreur. Il avait un besoin impératif de s’appuyer sur des compagnons à la loyauté sans faille, Muulé en faisait partie. Ce dernier avait établi des relations de complicité voire d’amitié avec des administrateurs coloniaux, et des courants plus modérés de la lutte contre l’occupation française. Au fil des ans, Muulé avait mis en place un réseau d’informations aussi secret qu’efficace qui, plus d’une fois, avait sauvé la vie à Mpodol et la mise au mouvement. Courants modérés pensa-t-il, se retenant de cracher par terre avec mépris. Pouvait-on être modérément libre ? Pouvait-on accepter la liberté dans le cadre précis qui nous serait imposé et s’engager à ne jamais en sortir ?  «L’indépendance doit être totale et immédiate. » Cette phrase, il l’avait pensée ici même, dans cette forêt, par une nuit semblable à celle-ci. Il l’avait prononcée dès 1948, et senti qu’il n’y aurait pas de salut hors de ce parti pris. « Si Muulé parlait… » ne put s’empêcher de penser Mpodol. Mais Muulé ne parlerait pas. Il mourrait plutôt que de trahir la cause. Pour être passé dans leur geôle, Mpodol savait les tortures, les humiliations, son ami résisterait-il ? Il marcha plusieurs heures dans la forêt opaque, toujours plus au nord. Uniquement guidé par son instinct. Il traversa la bourgade de Boumnyebel puis se dirigea vers son refuge de Lipan. La petite cabane aux murs de terre battue et au toit fait de branchages tressés, était située dans une palmeraie depuis longtemps abandonnée. Amos Manguele la lui avait fait découvrir : « Seules les personnes en qui j’ai une totale confiance connaissent cet endroit. Tu y seras en sécurité, nul ne viendra te chercher ici. » Bien qu’Amos soit de quelques années plus jeune que Mpodol, leur amitié datait de l’époque de leurs études à l’École normale de Foulassi. Amos possédant aujourd’hui plusieurs plantations de palmiers à huile dans la région d’Eseka, était l’un des planteurs les plus prospères, les plus respectés de la région. Il avait fait des études, au moins jusqu’au baccalauréat, utilisait un français châtié, mais ne s’exprimait dans cette langue que lorsqu’il ne pouvait pas faire autrement, dans ses relations avec l’administration notamment. Le reste du temps, il parlait, écrivait en bassa. Leurs échanges ainsi que leur nombreuse correspondance s’effectuaient en leur dialecte. « Cela nous offre une longueur d’avance arguait Amos, le temps pour eux de trouver un traducteur, qui sache lire notre langue. » Mpodol l’écoutait, respectait ses avis. Amos lui avait présenté Esta et sa fille Likak, son autre famille comme il disait, et plus tard, lorsque ce dernier était revenu de guerre, Muulé. « J’ai une idée de la manière dont il pourra nous être utile. Muulé est un jeune homme intelligent, digne de confiance, c’est un fils pour moi. Nous n’aurons pas de meilleure recrue dans ce rôle. » Mpodol l’avait cru, et n’avait eu qu’à s’en féliciter au cours des années.

L’aube parut sans crier gare. L’instant précédent, la forêt était obscure, avant même qu’il n’en prenne conscience, les couleurs lui sautaient au visage. Kaki sombre des feuilles pourrissantes couvrant le sol, châtain mordoré de celles à peine vieillies, brun noir des troncs d’arbres centenaires, vert d’eau des jeunes pousses, absinthe des plantes en contact avec la lumière, olive trouble de celles qui poussent dans l’ombre, rouge orgueilleux des immortelles amarantes, arc-en-ciel écrasé des orchidées épiphytes. La rosée matinale achevait de laver la végétation des miasmes de la nuit. Le cri des animaux avait sensiblement changé. Le règne des bêtes nocturnes s’achevait tandis que les autres s’éveillaient avec le soleil. Au loin un coq chanta, l’aboiement d’un chien lui répondit en écho. Il poussa la porte de l’abri, ses compagnons l’y attendaient comme convenu. Likak avait allumé le feu dans un coin de la cabane puis cuisiné des feuilles de manioc et du macabo rouge. Après les salutations d’usage, Mpodol posa le grand sac en bandoulière qui ne le quittait plus, dans lequel il conservait ses lettres, ses carnets. Il prit de l’eau dans une calebasse, ressortit pour se laver le visage et les mains. Il avait marché sans trêve la nuit durant. S’il n’avait pas senti la fatigue alors, si sa randonnée dans la forêt l’avait plutôt revigoré, à présent, des douleurs lui vrillaient les cuisses, le dos. « Je me fais vieux » pensa-t-il sombrement. Les cris d’une famille de singes sur l’avocatier en face lui semblèrent particulièrement moqueurs. Il se vit leur jetant une poignée de cailloux bien ajustés, crut même entendre leurs protestations criardes, indignées. Il n’en fit rien. Il penserait souvent à ce geste manqué lors des prochaines heures. Il regretterait d’avoir résisté à l’appel de l’innocence. Un moment de grâce que l’enfant qu’il était, avait généreusement offert à l’homme qu’il était devenu et que l’adulte avait dédaigné. Ses ablutions terminées, Mpodol rejoignit ses compagnons. Il s’assit sur le lit de bambou au côté d’Amos. Likak réchauffa la nourriture, les servit généreusement s’installa sur un petit tabouret qu’elle avait rapproché du feu :

« Mangeons maintenant » dit-elle sans plus de façon. Des années de maquis leur avaient appris la valeur d’un repas. Quelle que soit l’heure, ils ne pouvaient que rarement prévoir le prochain. Ils mangèrent en silence, aucune question importante ne saurait être abordée avant la fin du repas. Le premier, Amos rompit le silence :

— Tu le sais ils ont pris Muulé, et Likak m’apprend à l’instant que le jeune Kundè a été arrêté également.

Mpodol ne dissimula pas sa surprise :

— Comment ? Kundè ? Mais ce n’est qu’un enfant. Étaient-ils ensemble ? Qu’est-ce que cela signifie ?

— Muulé est le père de Kundè dit simplement Amos.

Likak ne fit aucun commentaire : sa douleur ainsi que son inquiétude transparaissaient sur son visage. Tous prenaient la mesure de la gravité de cette annonce et en demeuraient sans voix. Chacun s’enferma dans ses pensées, Amos laissa les siennes voguer vers Esta, vers leur jeunesse. Ils s’étaient connus enfants, Ensemble, ils avaient découvert cette cabane. Amos s’en souvenait avec précision. C’était le mois d’avril, au début de la petite saison des pluies. Les abeilles revinrent, comme tous les ans, troubler l’air de leur incessant bourdonnement. Esta en déduisit qu’il devait y avoir pas loin une ruche, donc du miel sauvage. Elle lui offrit de l’aider à chercher le nid d’abeilles dans la forêt et n’eut aucun mal à l’entraîner dans sa quête. Esta était un garçon manqué. Elle avait toujours des idées folles qui toutes menaient à une expédition dans la forêt. Ce jour-là, après les travaux des champs, ils traînèrent ostensiblement derrière la troupe de mères, frères, cousins qui rentraient au village pour finir par bifurquer dans un sentier. Ils posèrent leurs charges. Esta ôta son tee-shirt d’un blanc terreux, l’accrocha à un piquet, marquant ainsi l’endroit. « Comme ça nous retrouverons sans peine nos affaires et notre chemin » lui dit-elle. Amos se souvient d’avoir pensé de façon un peu fugace que tee-shirt ou pas, ils auraient du mal à retrouver quoi que ce soit dans cette forêt à la nuit tombée, il n’exprima pas cette pensée. Des moments spécifiques de jeux n’existaient pas vraiment pour les enfants du village. Il y avait sans arrêt des tâches à accomplir, des travaux dans les champs, à la maison, des corvées d’eau, de bois à aller chercher pour la cuisson des repas. Pourtant il avait l’impression d’avoir passé son enfance à s’amuser : courir dans tous les sens, grimper aux arbres, nager dans le marigot non loin du village, tyranniser les oiseaux, les écureuils fouisseurs avec son lance-pierre, jouer au football des après-midi entiers sous le soleil torride. Dans ces souvenirs d’enfance, Esta revenait comme une évidence. Ils n’allaient pas rater une expédition dans la forêt à la recherche de miel sauvage, friandise adorée, si difficile à se procurer. Deux ans plus tôt, Amos faisait son entrée à l’école presbytérienne d’Eseka. Le premier jour, Esta et lui y allèrent ensemble, accompagnés par leurs mères respectives, ils effectuèrent à pied les six kilomètres qui séparaient leur village de l’école, s’y livrèrent docilement au test de la main droite sur l’épaule gauche. Les missionnaires protestants, incapables de déterminer si l’âge qu’on leur annonçait pour leurs élèves était réel ou pas, avaient mis en place un système qu’ils jugeaient infaillible. Chaque enfant se tenait bien droit devant le directeur blanc de l’école et devait toucher son épaule gauche de sa main droite en la passant au-dessus de sa tête. S’il y arrivait, ils en déduisaient que le petit avait au moins huit ans, l’acceptaient à la Section d’Initiation à la Lecture, première classe de primaire. Ceux qui n’y arrivaient pas devaient rentrer chez eux, revenir l’année suivante, ou en tout cas, lorsqu’ils pourraient se livrer sans peine à l’exercice. Esta échoua la première année et s’en retourna vexée au village. Ils avaient le même âge, elle se vantait de le battre à n’importe quelle compétition, qu’il s’agisse de grimper plus haut ou de courir plus vite. Elle n’avait pas tort. Seulement, elle était bien plus petite qu’Amos, et ne passa pas le test. Ce détail suffit à la faire recaler par le système scolaire. La jeune fille en conçut une méfiance, une aversion a priori pour ce qu’elle appellerait plus tard « la logique du Blanc ». « Qu’est-ce que ma taille a à voir avec mon intelligence ? » pesta-t-elle. En semaine, Amos allait à l’école aux aurores, ne revenait que tard le soir puis devait encore aider aux tâches domestiques. Esta l’attendait à l’entrée du village. « J’ai fini mes travaux ensuite je suis allée voir ta mère pour effectuer les tiens lui disait-elle, j’ai déjà puisé l’eau, balayé la cour, rangé la maison, viens, on va jouer ». Il ne lui restait plus qu’à poser son ardoise, à saluer sa mère avant de la rejoindre en courant. Bientôt, il y eut les devoirs. Esta ne le comprenait pas. « Tu y as passé la journée, tu n’as pas réussi à faire tout ce qu’on te demandait ? Il faut aussi que tu y passes tes soirées ? Serais-tu particulièrement bête ? » Amos se plut tout de suite l’école. Il découvrit qu’il aimait étudier. Les deux premières années d’études dans les écoles protestantes américaines étaient consacrées à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture en bassa, la Bible traduite étant l’ouvrage de référence. Amos redécouvrit sa langue maternelle en la voyant transcrite sur du papier. Il apprit à lire enthousiasme toutes les lectures auxquelles il avait accès. Dans le même temps, il se fit de nouveaux camarades. Au village aussi, il avait des amis, ils étaient tous également parents. L’école accueillait tous les enfants des villages environnants. Il était curieux des autres, allait spontanément vers eux, n’avait aucun mal à s’intégrer. Le pasteur, qui faisait office de directeur d’école, ainsi que son instituteur, le trouvaient bavard, frondeur, mais sans animosité. Les gens l’aimaient bien, l’écoutaient, Amos constata qu’il avait une influence sur eux. Tout cela se mit en place au fil des ans. En cette première année d’école, Esta sentit qu’il s’éloignait d’elle, de leurs jeux d’enfants. Elle mit cela sur le compte de l’école et ne lui en tint pas rigueur. Elle pensa que les choses redeviendraient comme avant lorsqu’elle-même y serait admise. En cela elle se trompait. Les garçons et les filles ne jouaient pas ensemble dans la cour de récréation. Pas plus qu’au village d’ailleurs. Passé l’âge de la petite enfance, la société n’avait pour les uns et les autres ni les mêmes attentes, ni les mêmes exigences. Si leur amitié était tolérée, gentiment moquée lorsqu’ils étaient enfants, en grandissant, il leur fut signifié qu’une fille et un garçon prépubères, ne pouvaient pas entretenir une telle proximité. Cela fut fait sans qu’aucun mot ne soit échangé. Au moment où ils décidèrent de se mettre en quête de miel sauvage, la fin de leur complicité d’enfant était actée, tout au moins officiellement. Esta se servit d’une petite machette et d’un bout de bois pour ouvrir le chemin dans les branchages. De quoi parlèrent-ils ? tenta de se remémorer Amos. Esta ne « papotait » pas. Elle était très attentive à l’environnement, se concentrait sur les pièges à éviter ; ils n’échangeaient que sur l’essentiel. « Il y a une colonie de fourmis rouges juste là, fais bien attention où tu mets le pied » lui disait-elle sans ralentir. « J’ai cru voir un nid d’abeilles là-haut, tu m’attends ici. » Sans lui laisser le temps de réagir, elle grimpait sur l’arbre. Mais il n’y avait pas de miel sur celui-là, ni sur les suivants. Ils marchèrent plusieurs heures avant, enfin, de dénicher l’objet de leur convoitise. Une ruche au creux d’un arbre. Ils n’avaient pas prévu de récipient pour recueillir le miel. Esta improvisa une écuelle de feuilles de joncs tressées et avec des mouvements très lents, l’emplit du précieux nectar. Seulement alors, ils s’aperçurent qu’insensiblement, ils s’étaient éloignés du village et faits surprendre par la nuit. « On va par là » dit Esta autoproclamée chef d’expédition. Étrange, pensait Amos, aujourd’hui, il était le garçon, par conséquent, le plus fort, le plus malin, le plus instruit assurément, mais il ne lui était même pas venu à l’idée de contredire son amie. Pas même lorsqu’ils repassèrent pour la cinquième fois devant le même arbre et durent se rendre à l’évidence : ils tournaient en rond.

« J’entends une rivière », dit soudain Esta. Les deux enfants entreprirent de remonter le cours d’eau dans le sens qui leur semblait être celui de leur village. Ils tombèrent par hasard sur une palmeraie abandonnée. Les plantations de palmiers étaient situées à l’écart, au cœur de la forêt. Bien souvent, les agriculteurs y construisaient une habitation dans laquelle ils s’installaient pour plusieurs semaines lors des grands travaux d’entretien ou des saisons de récolte. Ils trouvèrent la petite cabane qui allait devenir leur refuge secret, et au plus fort des combats, le quartier général de la garde rapprochée de Mpodol. Devenu adulte, Amos acheta l’endroit dans l’intention d’y planter une palmeraie, puis y renonça, décidé à le préserver tel quel, en souvenir de cette première nuit avec Esta, si chère à son cœur. Il aménagea sommairement la petite cabane, pas trop, afin de ne pas la rendre ostentatoire, juste assez pour la rendre confortable a minima. Leur retour au village donna lieu à la bastonnade de rigueur, les parents avaient la gifle et les fessées faciles. Esta et Amos avaient reçu leur dose de coups pour des bêtises d’enfants. Sa mère battait Esta aussi longtemps qu’elle le pouvait sans que cette dernière ne se laisse aller à pleurer. « Crie, la suppliait Amos, demande pardon, pleure un peu, fais au moins semblant, elle s’arrêtera de te frapper ». Esta se contentait de se crisper, posant sur sa mère un regard de défi buté qui agissait comme de l’huile sur le feu de sa colère. Amos était si fier d’elle en ces moments-là ! Il s’imaginait en héros de légende délivrant sa princesse maltraitée. Ses rêves de bravoure se nourrissaient à la littérature occidentale fournie par la bibliothèque du presbytère, dont il se délectait. Dans les contes que lui racontait sa grand-mère au coin du feu, les adultes, symbolisant la sagesse avaient invariablement raison. Les jeunes qui rêvaient pour eux-mêmes, finissaient toujours par payer cher leur témérité.

« Je déteste être un enfant. Nous sommes tout en bas de l’échelle dans ce village, juste avant les animaux, lui répétait Esta, je n’ai qu’une hâte, grandir au plus vite. » Tout le monde avait son mot à dire dans l’éducation de l’enfant, n’importe quel adulte estimait qu’il en savait plus que lui, et pouvait décider à sa place. Son avis n’était jamais sollicité, s’il s’avisait de le donner, il était immédiatement ramené à sa condition, et sanctionné pour son audace. Cette impuissance horripilait Esta. Elle acquit dans le village une réputation de petite fille insolente, n’accordant pas aux aînés le respect qui leur était dû. Jeannette sa mère, rendue responsable de l’attitude de sa fille, se consumait de dépit. L’indiscutable suprématie des aînés sous le seul prétexte de leur grand âge ne se justifiait pas aux yeux d’Esta, elle accordait son respect et sa confiance avec parcimonie. Amos trouvait qu’elle dramatisait quelque peu, cela ne lui déplaisait pas tant que cela de s’en remettre à des personnes bienveillantes qui avaient la compétence requise pour assurer sa protection, sa sécurité, son bien-être. Malgré tout, il débordait d’admiration pour sa compagne de jeux sans peur. Il apprit à calquer son attitude sur la sienne, même s’il lui arrivait, après une correction particulièrement virulente de pleurer en cachette. Il se demandait alors si Esta en faisait autant, cela lui semblait bien peu probable. Plus tard à l’école, Esta apprit la fable de La Fontaine, Le chêne et le roseau. Elle demanda à Amos ce qu’était un chêne, il l’ignorait, n’en ayant jamais vu, mais il lui expliqua que c’était une sorte de baobab. La petite fille éclata de rire. « Ils sont en train de nous expliquer qu’un roseau donne des leçons à un baobab pour résister à la tempête ? Où as-tu déjà vu un roseau vivre plus longtemps que cet arbre ? D’ailleurs es-tu bien sûr qu’il s’agisse d’une espèce de baobab ? » Il n’avait pas vu les choses comme ça. « Entends-le comme un conte si tu veux, tenta Amos, il nous signifie qu’il vaut mieux être un peu flexible parfois, se laisser porter par le courant, plutôt que de résister au point de se briser ». Elle trouva son explication encore plus incongrue :

« Les baobabs ont des racines profondément ancrées dans la terre, des feuilles qui dansent avec le soleil. Certains d’entre eux sont centenaires. Tous vivent bien plus longtemps que le plus malin et le plus flexible des roseaux. Ne trouves-tu pas comique qu’un roseau donne des leçons de survie à un baobab ? » Amos s’amusa de sa véhémence. « Ce qu’il veut dire, c’est qu’on peut toujours apprendre d’un plus petit que soi, certaines situations nécessitent plus de souplesse que de force. » Esta ne voulut rien entendre, il la connaissait assez pour savoir qu’elle ne lâcherait pas l’affaire. « Le roseau n’est pas plus petit que le baobab, argumenta-t-elle, ils sont différents. Ils n’ont pas de leçon à recevoir l’un de l’autre, ils vivent dans la même forêt, sur la même terre, chacun avec ses spécificités, voilà tout. Ce de La Fontaine a-t-il déjà observé les plantes dans une forêt ? »

Il l’ignorait. Hormis quelques-unes de ses fables, il ne savait rien de « ce de La Fontaine » comme disait Esta. « Je ne le connais pas. Mais si un jour je le rencontre, je tâcherai de lui poser la question. » Elle rit. « Moque-toi ! », se tut un moment et ajouta : « Tout de même, quelle fable stupide. »

Amos revisitait sa jeunesse avec une infinie nostalgie maintenant qu’Esta n’était plus là. Le choc suscité aujourd’hui par l’arrestation de Kundè et de Muulé lui donnait l’impression que le baobab pliait, ses racines une à une arrachées de la terre par une terrible tempête. Ils avaient déjà tellement perdu ! Amos se dit qu’ils ne pourraient supporter une seule mort de plus. La chute de Muulé serait dévastatrice pour le mouvement ainsi que pour toutes les personnes présentes dans cette pièce, une terrible épreuve. Que dire du petit Kundè ?

— Ils ont pris mon garçon, hoquetait Likak, tirant Amos de ses pensées pour le ramener aux événements dramatiques qui les réunissaient dans la petite cabane.

La dernière fois qu’il avait vu la jeune femme pleurer, Esta, sauvagement torturée venait de succomber à ses blessures. Amos se souvint, d’un autre jour de grande tristesse : le mariage de Likak. Il lui avait annoncé que Muulé s’était engagé aux côtés de la France et avait rallié Marseille pour y rejoindre son unité. La jeune fille n’avait pas versé une larme, mais s’était figée telle une goutte d’eau dans le froid glacial, recroquevillée sur elle-même. À l’époque, il avait souhaité qu’elle laisse éclater ses pleurs et lui permette de la consoler. Aujourd’hui non plus, il ne trouvait ni les mots ni les gestes adéquats. Amos regrettait amèrement le temps où il pouvait de son affection balayer les ombres qui obscurcissaient sa vie de petite fille. Ses peines d’adulte la malmenaient comme un typhon, elle résistait de toutes ses forces, sa petite si courageuse. Il était incapable de lui venir en aide malgré le désir qu’il en avait. « Je t’en prie, je t’en prie Esta, ne nous abandonne pas. » Il priait les mannes de son amie, son amante, l’amour de sa vie, sa divinité flétrie, dans son cœur à jamais immortelle, son seul espoir désormais.

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