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JEAN CASSOU

 

 

LES MASSACRES

DE PARIS

 

 

roman

 

 
NRF

 

 

GALLIMARD

 

Et libre soit cette infortune.

 

ARTHUR RIMBAUD, 1872.

PREMIÈRE PARTIE

I

Le premier janvier mil huit cent soixante-dix, je me promenais dans Paris avec Siffrelin. J'étais allé le prendre chez lui, dans le faubourg Saint-Antoine ; nous avions longé la Seine. A présent nous parcourions les allées des Champs-Elysées, et les bourgeois endimanchés s'étonnaient du couple que nous formions, moi avec mon pardessus et mon chapeau haut de forme et lui avec sa blouse qui apparaissait sous le carrick usé dont il s'était revêtu. Parfois il posait sa lourde main sur mon épaule et de l'autre caressait sa barbe avec un de ces gestes solennels qu'ont les vieux ouvriers. Puis malgré le froid il ôtait son bolivar et laissait flotter ses longs cheveux blancs. C'était une journée calme et plombée. Je relevai le col de velours de mon pardessus.

– Père Siffrelin, lui dis-je, voilà des gens qui ne nous aiment pas.

Il haussa les épaules et cracha majestueusement. Il me semblait que j'étais aux côtés du chef d'une tribu étrangère, parmi des barbares hostiles : cette compagnie me communiquait je ne sais quel plaisir âpre et méprisant. Et je pensais aux femmes dont j'étais amoureux et aux poésies que j'écrivais en secret. Je pensais aussi à Siffrelin et à ses deux filles, Fernande et Marie-Rose, l'une enlaidie ou, du moins, durcie, recuite par le labeur et la maternité, l'autre encore vierge et magnifique.

– Marie-Rose, murmurai-je. Vous allez la marier un de ces jours...

– Il est toujours assez tôt pour faire une malheureuse.

Je vis à sa mine soudain contractée qu'il pensait à l'autre, Fernande, non pas que celle-ci fût malheureuse en ménage. Elle avait épousé un serrurier du voisinage, beau et brave garçon, mais leur enfant... Un accident s'était produit, à l'accouchement : il leur était né une petite fille à la colonne vertébrale de travers et qui ne serait plus tard qu'une vieille fille bossue.

– Vraiment, fis-je, il n'y a rien à faire pour cette pauvre petite ? Un de ces jours je vous amènerai un de mes amis médecin.

– Tu sais bien, me dit-il, qu'on a essayé le plâtre, pendant les premières années, et qu'il n'y a rien à faire. Elle est comme ça, elle le restera.

Cela était affreux à penser. Autour de nous, parmi les beaux arbres, dépouillés et droits, des Champs-Elysées, il n'y avait que des familles heureuses. Un petit garçon, déguisé en zouave, et que ses compagnons poursuivaient, vint s'empêtrer entre mes jambes, puis ils disparurent avec de grands cris.

– Fernande souffre beaucoup ? repris-je.

– Oui, et le père n'est pas fier... Le grand-père non plus, ajouta-t-il tout bas, au bout d'un instant de silence.

– Ces malheurs n'arrivent qu'une fois, lui dis-je. Marie-Rose aura plus de chance.

Je me mis à ne plus songer qu'à Marie-Rose, à son air de santé, à la joie robuste et violente que m'inspiraient sa stature, sa voix sourde, ses bras nus, sa chair devinée sous le caraco blanc et le linge épais. Que les femmes sont belles, me dis-je, que les femmes sont belles ! Toute mon âme fut subitement en fête. Je pris le bras du vieux Siffrelin et pressai le pas. Du bas-ventre me montait au cerveau une ivresse aiguë, presque douloureuse. Tout n'était pas perdu au monde puisqu'il y avait les femmes et que je pouvais, que je voulais leur consacrer ma vie. Puis je vis une petite fille bossue qui joue toute seule, dans un coin, et qui lève sur vous des yeux fixes où rien ne passe encore, où rien ne parle encore ni n'interroge.

– Se rend-elle déjà compte ? demandai-je. Sait-elle qu'elle n'est pas comme tous les enfants ? A-t-elle des petits amis qui se sont moqués d'elle ?

– Je ne sais pas, fit Siffrelin d'une voix brusque. Et il se recoiffa de son bolivar en poussant un énorme soupir.

Sur la chaussée, le claquement des sabots des chevaux, leurs grelots, le roulement cotonneux des roues faisaient une rumeur qui montait, dans l'air morne, vers l'Etoile et l'avenue de l'Impératrice. Des cavaliers caracolaient, adressant des signaux aux calèches. Nous tournâmes à droite et parcourûmes des rues désertes, aux magasins fermés, puis les Boulevards où la foule grouillait. En me montrant la direction de Saint-Lazare et de la Porte Saint-Denis, Siffrelin grommela :

– Voilà qui me rappelle juin 48. Ça chauffait par ici.

Il me raconta ses batailles tandis que nous rebroussions chemin. Il avait été pris du côté de la caserne Poissonnière, emmené dans les caveaux des Tuileries. Il me racontait : quinze cents personnes entassées là-dedans, les femmes qui hurlaient, quelques-unes étaient devenues folles. De temps à autre les gardes mobiles tiraient des coups de feu au hasard, par les soupiraux. Et puis, dans le cours de la nuit, les roulements de tambour et les feux de peloton. Le lendemain on était venu en prendre une partie pour les changer de prison, et il s'était sauvé par les chantiers de bois du Louvre. Un vrai miracle. Il y avait eu aussi le 2 décembre. Cette fois il s'était battu dans le faubourg même, devant son atelier, rue d'Aligre. Pendant qu'il me racontait, le soir se mit à tomber, les becs de gaz s'allumèrent. Nous revîmes la Seine, et la foule devint plus dense. On commençait de crier les journaux du soir. Je proposai à mon compagnon de revenir par l'autre rive, pour varier, et nous traversâmes le pont de Solférino.

Au coin de la rue du Bac et du quai les gens s'agitaient. L'omnibus Grenelle-Porte Saint-Martin déboucha, son impériale toute chargée de monde, avec un grand vacarme. Mais ce n'était pas lui qui causait ce mouvement de foule. Des jockeys à cheval apparurent, précédant la daumont de l'Empereur et de l'Impératrice. Nous nous trouvâmes, Siffrelin et moi, sur le bord du trottoir, au premier rang des badauds. Près de moi, une dame bien mise, gracieusement appuyée au bras de son mari, agita son mouchoir. Leurs deux petites filles, rouges d'émotion, crièrent : « Vive l'Empereur ! » On les regarda. Le mari eut l'air gêné. Il y eut encore un cri, timide, de : « Vive l'Empereur ! » Je le vis passer, pâle sous son bicorne de général, la barbiche trop noire, et à côté de lui, l'Impératrice dans un manteau de fourrure. Un diamant brilla. Quelques Cent-Gardes, sabre au clair, fermaient le cortège, qui disparut dans la direction des Tuileries. La foule se dispersa.

– Tu les as vus ? me dit Siffrelin.

Nous avons retraversé la Seine au Pont-Neuf et nous nous sommes arrêtés un long moment devant le parapet, au pied de la statue du roi Henri. Il faisait tout à fait noir. Le fleuve projetait son large cours miroitant, animé des reflets du gaz, et s'en allait le perdre dans les profondeurs de Paris. A notre droite, le Louvre et les Tuileries étendaient leur masse funèbre. Je dis à Siffrelin, dressé à côté de moi, le visage farouche dans sa forêt de poils blancs :

– Père Siffrelin, le véritable empereur de Paris, c'est vous.

– Un drôle d'empereur, me dit-il, et peut-être aussi embêté que l'autre. Car, tu sais, il doit être fort embêté.

– On le serait à moins ! m'écriai-je.

Je repris :

– Parlons de choses sérieuses, père Siffrelin. Vous ne m'avez rien dit de vos affaires. Comment va-t-on dans l'ébénisterie ?

– Je manquerai bientôt de gomme laque, me répondit-il. Viens me voir un de ces jours.

– J'irai prendre le café avec vous et avec Marie-Rose, et nous causerons. C'est que, vous savez, père Siffrelin, il ne faut pas me prendre pour un jeanfoutre ! Je n'oublie par les choses sérieuses. Demandez plutôt à ma famille...

Il éclata de rire et se pencha sur le parapet. Nous restâmes silencieux à contempler les reflets de la Seine. Je pensais à la journée finie, au travail qu'il me faudrait reprendre le lendemain, à la duplicité de mon existence, à d'impossibles issues, à mes poésies, à Marie-Rose. Derrière nous les passants circulaient en se pressant. Je me sentais gelé, mais il me semblait que ce froid deviendrait tout à fait intolérable si je faisais le moindre mouvement. Au-dessous de nous, sous l'arche du pont, un reflet plus vif éclata, comme d'un incendie soudain. Une péniche venait de se glisser sous nos yeux, à l'arrière de laquelle, près du timonier, brûlait un grand brasero. Ce feu s'éloigna, peu à peu, se perdit sous le pont prochain, s'en fut diminuant dans le lointain, mais il m'avait laissé son image flamboyante et aventureuse, et quand je relevai la tête, j'avais les yeux éblouis et le cœur vacillant. Nous avons repris notre route. J'ai serré mes poings glacés dans les poches de mon pardessus et j'ai regardé Siffrelin, énorme à côté de moi, et si ridicule avec son carrick usé, son bolivar défraîchi, sa barbe blanche, son air entendu. Un immense découragement m'a saisi.

– Ah ! ai-je pensé, qu'est-ce que je vais jamais faire, moi, de ma maigre personne ? Si au moins quelqu'un pouvait me le dire ! Mais ce pauvre Siffrelin n'en sait rien, bien sûr ! Et s'il me le disait, il s'exprimerait en paraboles et je n'y comprendrais rien. Que peut-on comprendre à ce que disent les gens ? Ceux-là, qui tout à l'heure ont crié : « Vive l'Empereur ! » qu'est-ce qu'ils voulaient dire ? Et ce bateau enflammé qui vient de passer devant moi, que signiflait-il ? Rien non plus, sans doute.

Néanmoins, j'avais gardé dans les yeux l'éclat de ce feu sur l'eau, à côté de l'homme noir et de son gouvernail. Ce ne pouvait être pour rien qu'il m'était apparu traversant Paris de part en part.

II

Mon grand-père, Agénor Quiche, possédait une petite industrie rue de l'Hôtel-de-Ville, dans le quartier aux Juifs. C'était une fabrique de vernis pour meubles, qui occupait une boutique, un atelier avec un four et une cave servant de magasin. Il y employait un seul ouvrier et, dans les bons moments, prenait un aide supplémentaire pour le cassage des résines ou quelques courses pressées. En général, lui et l'ouvrier suffisaient à toute la besogne. Il aidait l'ouvrier à soulever, chacun par une anse, les lourds matras de cuivre qu'il faisait placer sur la chaudière, et était à lui-même son propre comptable et son propre placier. Lorsque l'ouvrier partait livrer la marchandise sur une charrette à bras, il prenait sa place auprès du four, des cornues et du réfrigérant à serpentin, ou devant les mortiers en fonte au creux sonore desquels, armé d'un gros pilon, il écrasait ensemble les résines et les gommes laques.

A sa mort, ses deux fils s'associèrent. Mon père n'avait pas le génie commercial. Mon oncle Joséphin se sépara de lui et alla établir, dans le Marais, une industrie du même genre, qui fructifia. Il finit par envahir tout un vieil hôtel de la rue Vieille-du-Temple, alluma sept à huit fours, employa une dizaine d'ouvriers, étendit son activité aux vernis pour voitures et entama fortement la clientèle de mon père. Quand celui-ci mourut j'avais dix-huit ans. J'avais fait de mauvaises études, constamment guidé par l'agréable pensée que je n'aurais pas à connaître les soucis de choisir une carrière et de passer des concours et que mon avenir était tout tracé : en attendant de succéder à mon père je m'occuperais avec lui et m'initierais à son commerce. Je n'avais aucune ambition, sinon celle de travailler peu et de rêver beaucoup.

Il en fut selon mes vœux : les études finies, mon père me fit tenir ses livres et l'accompagner dans ses tournées de clients. Je parcourus avec lui le faubourg Saint-Antoine, visitai les ébénistes, appris comment on bavarde avec eux, avec leurs apprentis, avec leurs familles. Mon père, bien qu'il fût d'une culture quelque peu supérieure, se trouvait à l'aise parmi ces gens. Il leur parlait politique, c'était la chose qui l'intéressait le plus. Moi, je partageais ses opinions sans y avoir jamais profondément réfléchi ni leur attacher autrement d'importance. J'avais lu tous les livres de sa bibliothèque, où s'assemblaient les esprits les plus libres du siècle précédent et les plus généreux de l'actuel, et dont son imagination, toujours en branle, prolongeait et confondait les frémissantes conclusions. J'avais découvert dans ses tiroirs des rubans couverts d'inscriptions bizarres et de signes, des lettres, des papiers à emblèmes. Ces lectures et ces découvertes avaient excité dans mon esprit une vague curiosité, des sentiments d'attente et d'espoir que je ne débrouillais pas encore et que je remettais à plus tard de définir nettement. Ce qui me touchait, pour le moment, c'était la diversité des lieux que nous traversions, les ateliers bruissants, les cours aux odeurs de planche, le calme épais qui régnait dans ces rues et cachait tant d'activité, et les retours aux côtés de mon père, le soir. Une joie secrète se concentrait alors en moi, qui achevait de s'épanouir à l'aise lorsque j'avais regagné notre rue, cette fraîche et sordide rue de l'Hôtel-de-Ville qui abritait sa sinuosité derrière les tourelles du vieux Palais de Sens, rue elle-même toute gothique, incroyable, ensevelie dans le passé, pareille à une morte. Des vieilles juives à perruques rousses s'interpellaient de porte à porte dans leur langue rauque et criarde. Le rabbin passait, matelassé dans sa lévite et se rendant à la schoule. Des gamins dépenaillés jouaient dans le ruisseau. Mon cœur tressaillait lorsque apparaissait, au seuil d'une porte noire, telle une rose de ce fumier, quelque jeune fille, le teint olivâtre, les cheveux crêpés et de longs yeux qui me regardaient avec une tranquille et lointaine audace. Enfin nous entrions chez nous et je retrouvais le magasin plein de caisses et de flacons, l'atelier clair, au fond, donnant sur la cour et, en même temps que ma mère, cette inoubliable odeur de ma maison, où se mêlaient la résine, le camphre, la térébenthine, le copal et la sandaraque.

A la mort de mon père je me mis courageusement à l'œuvre, de concert avec ma mère. Mais celle-ci avait le cerveau plus fumeux encore que son défunt mari. Quant à moi, je délaissais les affaire pour passer des heures dans les cabinets de lecture. Puis, saisi de remords, je courais voir les ébénistes. Mais la concurrence que nous faisait l'oncle Joséphin depuis des années recueillait alors tous ses fruits. A part de rares clients fidèles, on ne me connaissait plus. Quand je me présentais au nom de la maison Quiche, Théodore Quiche fils et successeur, on me reprenait : « Joséphin Quiche, voulez-vous dire, rue Vieille-du-Temple, la grosse maison de vernis en tous genres... » Ma mère et moi. nous connûmes des heures sombres. Mais elle gardait son humeur fantasque, parcourait le magasin et l'atelier en parlant toute seule, et moi je rêvais à des romans. Pourtant, dans certains instants de bon sens, ma mère me conseillait de vendre la fabrique dont, si bas qu'elle fût tombée, on tirerait tout de même une toute petite rente, et de me faire employé de bureau ou commis de magasin. Ainsi parviendrions-nous à vivre aussi médiocrement qu'à présent, mais au moins sans cette préoccupation du lendemain et ces angoisses perpétuelles que nous occasionnaient les vicissitudes du commerce. Les échéances nous accablaient, et les traites et les billets protestés, sans compter les visites du propriétaire, une brute du nom de Moitrier qui terminait invariablement son discours par ces mots :

– Allons, madame Quiche, je veux bien reporter cela au quinze en souvenir de votre mari, mais n'y revenez plus.

– Jusqu'au vingt, monsieur Moitrier. Le vingt, vous serez payé, je vous le jure. Le vingt, au matin, mon fils vous apportera la somme chez vous. N'est-ce pas, Théo ?

Lorsque nous fûmes acculés aux dernières extrémités, ma mère, sans rien m'en dire, prit une suprême résolution. Nous étions à quelques jours de la faillite. Depuis la veille nous ne nous alimentions plus que d'un peu de riz au lait. Notre unique ouvrier, lassé de ne plus recevoir ses gages, nous avait quittés. Je venais de rentrer d'une tournée stérile à travers le faubourg, lorsque ma mère me dit :

– Devine ce que j'ai fait ce matin.

– Qu'as-tu fait ?

– J'ai été chez Joséphin.

Je demeurai consterné. Mais elle avait raison : nous n'avions plus qu'à nous remettre aux mains de l'ennemi.

– Il y a dix ans que nous ne nous étions vus, poursuivit ma mère. Il m'a trouvée bien vieillie, mais lui non plus n'est pas jeune.

– Et qu'est-ce qu'il t'a dit ?

– Rien de décisif. Je crois cependant qu'il veut bien venir à notre aide. Avant tout il désire te voir, causer avec toi. Il faut y aller, Théo.

Je me rendis rue Vieille-du-Temple, j'entrai dans la vaste cour où des ouvriers chargeaient un camion à deux chevaux et je demeurai un instant à contempler la façade de ce bel hôtel Louis XIV au fronton duquel une déesse vidait sa corne d'abondance. J'examinai la porte vitrée, encadrée de pilastres corinthiens et surmontée d'une enseigne où s'étalait le nom glorieux de Joséphin Quiche. Enfin, le cœur battant, je gravis les trois marches et j'ouvris la porte. Après un vestibule dallé, on pénétrait dans un vaste salon, dont le parquet au point de Hongrie était usé, blanc de poussière, couvert de brins de paille et de papiers et que des bat-flanc divisaient en cinq ou six petits bureaux. Il y avait des vestiges de peinture, bleus et roses, au plafond et, sur les murs, des lambris dédorés. Dans un des petits bureaux se tenait mon oncle Joséphin, un homme gros, rouge, à moustache et à impériale jaunes, très propre de sa personne, vêtu d'une redingote noisette et d'un impeccable pantalon de casimir blanc. Il n'était pas sans ressembler à mon père, et la main qu'il me tendit était fine et grasse comme celle de mon père. Lui aussi reconnut mon air de famille, car son premier mot fut que je tenais de mon père plus que de ma mère.

– Mais cela ne vaut pas mieux, ajouta-t-il brusquement. Ni lui ni elle n'étaient taillés pour la vie. Je ne sais lequel a fait le plus de mal à l'autre. Enfin, ton père est mort, n'en parlons plus. Quant à ma belle-sœur...

– Monsieur, fis-je avec un petit mouvement d'humeur dont je me sentis très fier, je ne suis pas venu ici pour entendre vos jugements.

– Tu entendras ce que je te ferai entendre. Ton père vous a menés gentiment à la misère, et ta mère et toi vous avez achevé son ouvrage avec une suite et une persévérance que vous auriez pu mieux employer. Ce qui est fait est fait. C'est la faillite, n'est-ce pas ? Ta mère m'a expliqué cela. D'une façon pas très claire, sans doute, car elle n'a pas des notions commerciales bien précises, la pauvre femme, mais enfin quand il s'agit de faillite tout le monde est d'accord et c'est une chose qu'on ne saurait appeler d'un autre nom. Voici ce que je te propose.

Il prit un temps, je soufflai moi-même. Puis il me pria de m'asseoir, ce qu'il avait négligé de faire jusque-là.

– Moi, reprit-il, j'ai le sens de la famille. C'est une vertu qui va, d'ordinaire, avec le sens commercial. Mais oui, mon petit. Quand on s'intéresse à une affaire que l'on a créée soi-même, que l'on voit croître et se développer sous ses yeux, c'est qu'on a la fibre paternelle et qu'on est fait pour aimer sa femme, ses enfants, et pardessus le marché la femme et l'enfant de son frère. De ton père et de moi, bien sûr, tu as toujours pensé que le butor, c'était moi et le grand homme ton père. Naturellement, toi aussi, tu es une sorte d'artiste, tu me méprises, tu te réserves le monopole des beaux sentiments. Quand tu m'auras vu vivre au milieu des miens, quand tu partageras toi-même ma vie et que tu auras agrandi le cercle dont je suis le centre... Car tu vas partager ma vie, oui, et rentrer dans le sein d'une famille dont tu n'aurais jamais dû... Enfin, n'anticipons pas. j'en arrive à ce que je voulais te dire.

Il s'étranglait dans son éloquence et sa jubilation. Il ne parvenait pas à achever ses phrases, mais il s'en montrait aussi satisfait que s'il les eût menées à bon terme pour l'éblouissement d'un public transporté. Il tira un mouchoir de soie de sa poche, s'essuya la bouche et le front, caressa son impériale et poursuivit :

– C'est que j'ai tant de choses à te dire ! Et que j'aurais mieux aimé, crois-le bien, dire à ton père qu'à toi-mème. J'avais tant de choses à lui dire ! Bon, puisque le destin en a décidé ainsi, c'est toi qui les récolteras. Patience ! Chacune viendra en son temps. J'ai réfléchi à votre histoire, et voici ce que j'ai résolu. Premièrement je vous tire de la faillite. Laisse-moi continuer, tu me diras merci tout à l'heure. Ce que j'en fais, ce n'est pas pour toi, encore moins pour ta mère, puisque... Evidemment, tu penses que c'est pour le nom. Le nom des Quiche ! Et cela te fait sourire. Tu es au-dessus de ces choses-là, toi, n'est-ce pas ? Mettons que ce soit pour le nom, bien que ce ne soit pas tout à fait cela... J'estime, plus exactement que... Enfin, oui ou non, êtes-vous venus ici, ta mère et toi, pour que je vous tire de la faillite ? Oui, n'est-ce pas ? C'est donc que cela ne vous est pas égal de faire faillite ! Alors ? Eh ! bien, c'est entendu, vous ne ferez pas faillite. Je paye tout.

– Je ne vous remercie pas puisque vous ne voulez pas que je vous remercie. Laissez-moi tout simplement vous dire, monsieur...

– Tu diras ce que tu voudras quand j'aurai fini de parler. En attendant, ne m'appelle plus monsieur. Je suis ton oncle, c'est un fait contre lequel tu ne peux rien malgré tout ton esprit. Et c'est parce que je suis ton oncle que tu es ici, n'est-ce pas ? Je continue. Vous voilà donc tirés d'affaire, mais vous ne pouvez pas continuer à fabriquer des vernis qui ne se vendent pas et à risquer la faillite au bout de chaque trimestre. Il n'y a qu'une fabrique de vernis, il n'y a qu'une maison Quiche : la mienne. Par conséquent, vous ne ferez pas faillite, mais vous liquiderez.

– Et que deviendrons-nous ?

– Sois tranquille : vous ne serez pas malheureux. Vous habiterez ici, ta mère et toi, tout simplement. Il y a une chambre fort propre pour ta mère et une soupente fort suffisante pour toi. Tu travailleras dans mes bureaux. Ta mère s'entendra parfaitement avec ma femme, ta tante, qui a du cœur, sache-le, au moins autant que vous et quelque chose en plus qui s'appelle de la cervelle. Tu t'entendras avec mes filles, mais tu n'en épouseras aucune, je t'en préviens tout de suite. Elles sont plus ou moins fiancées, et je laisserai la fabrique à l'un de mes gendres. Mais peut-être, si tu te conduis bien, y aura-t-il moyen d'envisager pour l'avenir un mode d'association quelconque. Pour le moment tu n'as pas à penser à l'avenir. Tu es un naufragé et tu te contentes de dire : ouf ! Je te sauve la vie et je te donne un emploi chez moi. Tu vas commencer par travailler aux écritures pour achever ton apprentissage, puis tu pousseras une pointe dans les ateliers. Dans un mois, je t'enverrai faire la place. Tu connais déjà le faubourg, cela te sera facile. Et tu es censé connaître plus ou moins les vernis pour ébénisterie. Seulement tu ignores tout des vernis pour voitures : il faudra t'y mettre peu à peu. Pour mes conditions, les voici : un tant pour cent à débattre sur les affaires que tu apporteras, plus un fixe mensuel de deux cents francs sur lequel...

Il souffla encore, s'épongea et dit :

– Sur lequel je te retiendrai vingt-cinq francs de pension pour ta mère et soixante-quinze francs qui serviront à indemniser, jusqu'à concurrence forfaitaire de cinq mille francs, la dette que tu vas contracter envers moi pour la liquidation de ta fabrique. Tu vois : je ne te demande pas de remboursement. Une simple indemnité de cinq mille francs. Tant pis pour moi si ça me coûte le double. Si même tu veux te libérer plus vite, tu pourras le faire. Je ne veux pas te maintenir en servage. Non, tu es de la famille et tu seras de la famille. Ta mère et toi, vous mangerez à notre table et vous vivrez sous notre toit. A présent, tu peux me remercier. Et je voudrais que ton père soit en ce moment-ci dans un petit coin.

Je ne pouvais que le remercier. Il se leva et je lui tendis la main.

– Demain matin, me dit-il, j'irai dans votre bicoque. Tu me montreras tes livres et nous réglerons tout.

Ce jour-là fut pour ma mère et moi notre dernier jour de régime au riz. Le lendemain, Joséphin parut, les poches de sa redingote noisette gonflées de billets de banque. Il montra de l'attendrissement en revoyant le magasin paternel, l'atelier abandonné et, au premier étage, le petit appartement dont il reconnut la plupart des meubles. Il baisa la main de ma mère, qui pleurait, lui dit : « Allons, allons, ma chère... » Enfin il s'installa derrière le comptoir poussiéreux après l'avoir épousseté de son mouchoir de soie et en prenant garde à ne point salir son pantalon de casimir. Nous lui apportâmes nos livres de comptabilité et tous nos papiers, qu'il se mit à parcourir, derrière un lorgnon d'écaille, avec des sourires indulgents et des hochements de tête.

– Et qu'est-ce que vous avez en magasin ? demanda-t-il. Pas grand'chose, n'est-ce pas ? Tu as fait un inventaire ? J'espère tout de même qu'on va pouvoir gonfler un petit actif. Sinon...

Je lui prêtai une blouse pour qu'il descendît à la cave avec moi. On y accédait par une trappe qui, dans le fond de l'atelier, s'ouvrait sur un escalier de pierre moisi et glissant. Je le précédais avec une lanterne, cependant qu'il grommelait :

– Vrai, vous n'avez pas fait de progrès depuis l'autre Napoléon. Tu verras chez moi si c'est moderne !

Moi, pour la dernière fois, j'aspirais à pleins poumons l'ombre et l'humidité où s'était écoulée mon enfance, cet air de fond de jardin où, parmi les pierres moussues et le parfum automnal des essences, j'avais vu les ténèbres s'étoiler parfois d'un long regard de gazelle. Après que tout fut réglé, et l'inventaire de la cave et la liquidation des comptes, et que j'eus reçu en bons billets le prix de mon entrée dans la famille de mon oncle, j'accompagnai celui-ci à la porte et, tandis qu'il s'attendrissait et s'indignait tout ensemble sur l'aspect sinistre et délabré des choses, je contemplai l'étroite rue serpentine, l'ombre grasse, les façades ventrues aux recoins profonds, aux portes vermoulues et les murailles spongieuses, caressées çà et là d'une tache de soleil, de même que la lymphe du ruisseau s'allumait de loin en loin d'un tressaillement mordoré. Midi sonnait à Saint-Gervais. Une douce tiédeur enveloppait le grouillement des bonnes femmes et faisait luire, à la devanture d'une fruiterie voisine, les épidermes vernissés d'un panier de piments.

– Eh ! bien, dit Joséphin, vous allez sortir de votre caverne. Ça ne vous fera pas de mal.

– Il prétend qu'il ne veut pas me mettre en servage, dis-je à ma mère quand je me retrouvai seul avec elle, mais en réalité nous sommes ses prisonniers. Nous nous sommes vendus. Tu avais raison : nous aurions mieux fait de nous débarrasser de la fabrique avant la catastrophe. J'aurais trouvé une place n'importe où. Au moins nous serions libres.

– Je te l'avais dit.

– La catastrophe est venue plus vite que je ne croyais. Et puis, quelle place est-ce que j'aurais trouvée ?

– Sait-on jamais ?

Nous remuions des regrets et des hypothèses. Tout cela était bien inutile. Au bout du compte, le fatalisme qui nous unissait, ma mère et moi, l'emportait sur toutes les suppositions et résolvait toutes les alternatives. Pendant ces derniers jours nous achevâmes de régler nos affaires, nous vendîmes nos meubles ; je ne gardai que quelques livres. Enfin nous fîmes nos adieux à la rue de l'Hôtel-de-Ville et nous allâmes nous installer chez mon oncle.

Les appartements de celui-ci et de sa famille occupaient le premier étage de la façade. Le rez-de-chaussée, comme nous l'avons dit, était consacré aux bureaux. On y avait également aménagé quelques ateliers. Ceux-ci se prolongeaient au rez-de-chaussée de l'aile gauche, un grand bâtiment neuf qui venait buter, à l'entrée, contre le pavillon où le portier avait sa loge. Au premier étage de ce corps de bâtiment il y avait des magasins, des dépôts de paille et de verrerie et une petite pièce mansardée, encombrée d'archives, où l'on établit ma chambre. De ma fenêtre je voyais la cour et, en face de moi, l'autre aile, celle de la droite, occupée par la remise des camions et les écuries. Symétrique à la loge du portier, on avait installé une échoppe vitrée, au toit couvert de tuiles, où un homme en blouse, assis sur un haut tabouret, faisait des écritures sur un haut registre. Près de son échoppe, il y avait une bascule, et c'était lui qui surveillait l'entrée et la sortie des marchandises.

J'étais donc relégué parmi les bonbonnes et la comptabilité, au cœur même de la maison Quiche, comme si je ne devais pas oublier qu'il me fallait me consacrer tout entier, nuit et jour, au commerce et à l'industrie. Ma mère, elle, était logée, loin de moi, dans une chambre assez agréable, tout au bout de l'appartement familial. Nous nous rencontrions aux repas et nous nous jetions alors des regards à la fois plaintifs et ironiques. Le soir, après le dîner, j'obtenais de temps à autre la permission de sortir seul avec elle et nous allions jusqu'au square du Temple, échangeant nos impressions sur notre nouveau milieu. Elle trouvait à dire sur tous ces gens d'innocentes drôleries qui me faisaient rire. Puis je la faisais me raconter des choses du temps où j'étais à peine éveillé à la conscience, des histoires sur mon père, nos promenades, nos vacances, les vacances les plus anciennes que j'eusse passées, celles qui ne pouvaient m'avoir laissé qu'un souvenir purement verbal et qu'à présent elle remplissait de chair et de sang. Elle me parlait aussi des gens qu'elle avait connus et qui formaient, dans ma vie antérieure, une société choisie et puissante. Réfugiée près d'eux et moi près d'elle, elle m'apparaissait alors comme une souveraine qui n'avait rien à craindre et qui pouvait me protéger. Elle-même se laissait aller à embellir ces temps lointains de toutes les ressources de sa future et mélancolique imagination. Mais quand je la retrouvais, à table ou au salon, si mince et si douce sous son châle noir, obligée de suspendre les vagabondages de sa fantaisie pour suivre docilement la conversation de son beau-frère et de sa belle-sœur, je me sentais pris pour elle d'une grande pitié, qui confirmait et redoublait celle que, non sans complaisance, j'éprouvais pour mon propre destin.

Devant sa famille, mon oncle Joséphin pérorait avec cette faconde où j'avais reconnu une haine longtemps accumulée contre son frère et qui, n'ayant pu s'exprimer méthodiquement en présence de celui-ci, se déversait sur moi avec une précipitation torrentielle et chaotique. Il parlait, debout, la main gauche ouverte sur la hanche, dans l'attitude que l'on voyait à l'Empereur sur ses portraits, et qu'il lui avait vue à une soirée d'Opéra où il avait pu le contempler longuement en personne, debout dans sa loge aux côtés de l'Impératrice et des plus jolies dames de sa cour. Je compris vite que c'était aussi par imitation de l'Empereur qu'il portait cette redingote noisette et ce pantalon blanc, qui avaient été un des premiers costumes de Napoléon III, celui qu'il portait à ses débuts présidentiels, alors que l'amour qu'on lui dédiait était dans sa vivacité juvénile, tout en espoir et en fraîcheur.

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