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Les Menteuses - tome 11 : Menaces

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255 pages

Je suis déçu, Emily, toi qui étais la plus sage d'entre toutes, te mettre dans une situation pareille... Quelle immaturité ! En tout cas, si l'on peut vous reconnaître une chose, les fi lles, c'est que vous donnez à notre bonne vieille ville soporifi que de Rosewood des allures de Hollywood, ces derniers temps. Vous rivalisez d'imagination pour créer des histoires dignes des meilleurs scénarios. Des secrets, des mensonges, des confi dences, des disparitions, tout y est ! L'histoire a peut-être un air de déjà-vu, mais que voulez-vous, des menteuses restent toujours des menteuses... Enfin, jusqu'au jour où la vérité éclate. Ne faites pas cette tête-là, si l'idée de voir vos secrets étalés sur la place publique vous terrifi e, le mieux c'est encore de ne pas en avoir.



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couverture

Les Menteuses

MENACES

SARA SHEPARD

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Isabelle Troin

image

Pour Caron


L’important, ce n’est pas qui entame la partie,
mais qui la termine.
John Wooden

UN PAQUET DE SECRETS

Avez-vous déjà fait quelque chose de si terrible, quelque chose de si choquant, quelque chose qui vous ressemblait si peu que ça vous a donné envie de disparaître ? Peut-être que vous êtes restée terrée dans votre chambre pendant toutes les grandes vacances, trop mortifiée pour oser vous montrer ? Peut-être que vous avez supplié vos parents de vous laisser changer de bahut ? Ou peut-être que vos parents ignorent tout, parce que vous vous êtes cachée d’eux autant que du reste du monde : un seul coup d’œil à votre visage, et vous craigniez qu’ils ne devinent ce que vous aviez fait ?

À Rosewood, une certaine jolie fille a gardé un secret de ce type pendant neuf longs mois. Elle s’est coupée de tout et de tous, à l’exception de ses trois meilleures amies qui avaient juré de ne rien raconter à personne.

Mais à Rosewood, le seul moyen d’empêcher que vos secrets ne finissent par être dévoilés, c’est de ne pas en avoir du tout…

 

Cet été-là s’était révélé l’un des plus chauds jamais enregistrés à Rosewood, une charmante et riche petite ville située à environ vingt minutes de Philadelphie. Pour échapper à la canicule, les gens affluaient en masse à la piscine du country club et au Rita local où ils commandaient des glaces à la fraise géantes. Ils allaient jusqu’à se baigner nus dans la mare aux canards de la fromagerie bio Peck, malgré la vieille rumeur affirmant qu’un cadavre y avait été repêché autrefois.

Mais la troisième semaine d’août, la météo changea brusquement. Les médias locaux baptisèrent ce phénomène « le gel d’une nuit d’été », à cause des températures polaires qui régnèrent sur la ville pendant plusieurs nuits d’affilée. Les garçons ressortirent leurs sweats à capuche ; les filles étrennèrent les jeans Joe’s et les doudounes sans manches achetés pour la rentrée des classes. Les feuilles des arbres commencèrent à virer au rouge et à l’or, comme si la Faucheuse était venue emporter l’été prématurément.

Par un jeudi soir glacial, une Subaru cabossée longeait une rue obscure de Wessex, une ville voisine de Rosewood. L’horloge du tableau de bord indiquait 01 : 26 en chiffres verts fluorescents. Pourtant, les quatre occupantes de la voiture étaient bien réveillées. En fait, elles étaient cinq : Emily Fields, Aria Montgomery, Spencer Hastings, Hanna Marin… et le minuscule bébé encore dépourvu de prénom dont Emily avait accouché le jour même.

Elles roulaient au pas, scrutant les numéros sur les boîtes aux lettres. Quand elles arrivèrent au 204, Emily redressa le dos.

— Arrête-toi, dit-elle d’une voix forte pour couvrir les pleurs du bébé. C’est ici.

Aria, qui portait le pull Fair Isle acheté le mois précédent pendant ses vacances en Islande – un séjour auquel elle ne supportait plus de penser –, se rangea le long du trottoir.

— Tu es sûre ?

Elle détailla la modeste maison blanche. Un panier de basket flanquait l’allée ; un gros saule pleureur inclinait ses branches sur le côté, et des massifs de fleurs colorées s’étendaient sous les fenêtres de devant.

— J’ai vu l’adresse un million de fois sur les formulaires d’adoption. (Emily toucha la vitre.) 204 Ship Lane. C’est bien ici.

Le silence se fit dans la voiture. Même le bébé cessa de pleurer.

Hanna jeta un coup d’œil à la fillette posée près d’elle sur la banquette arrière. Ses lèvres roses minuscules et parfaites faisaient la moue. De l’autre côté d’Hanna, Spencer regarda le bébé elle aussi et se dandina, mal à l’aise. Elles pensaient toutes la même chose : comment la gentille, l’obéissante Emily Fields avait-elle pu se retrouver dans une situation pareille ?

Aria, Hanna et Spencer étaient ses meilleures amies depuis la 6e, à l’époque où Alison DiLaurentis, la fille la plus populaire de l’Externat de Rosewood – le collège privé qu’elles fréquentaient toutes – les avait recrutées pour former sa nouvelle bande. Emily avait toujours été la plus sage d’entre elles, celle qui ne disait du mal de personne, qui ne cherchait jamais la bagarre, qui portait des T-shirts trop grands plutôt que des jupes moulantes… et qui préférait les filles aux garçons. Jamais elle n’aurait dû tomber enceinte.

Depuis le début de l’été, ses amies croyaient qu’elle suivait un programme d’études à l’université Temple, tout comme Spencer en suivait un à celle de Pennsylvanie. Puis Emily leur avait révélé la vérité : elle se planquait dans la chambre universitaire de sa sœur parce qu’elle était enceinte. Aria, Hanna et Spencer avaient toutes réagi de la même façon. Elles étaient restées bouche bée, profondément choquées.

— Depuis quand le sais-tu ? avaient-elles demandé.

— J’ai fait un test de grossesse en rentrant de Jamaïque, avait répondu Emily.

Le père était Isaac, un garçon avec lequel elle était sortie l’hiver précédent.

— Tu es sûre de vouloir faire ça ? demanda Spencer à voix basse.

Un reflet dans la vitre attira son attention, et la jeune fille frémit. Mais quand elle se tourna vers la maison d’en face, un petit ranch en brique, elle ne vit personne.

— Je n’ai pas tellement le choix.

Emily tritura le bracelet en plastique de l’hôpital Jefferson, qu’elle portait encore au poignet. Le personnel ignorait qu’elle était sortie : les médecins voulaient la garder un jour de plus, le temps qu’elle récupère de sa césarienne.

Mais si elle était restée, son plan n’aurait pas fonctionné. Elle ne pouvait se résoudre à donner son bébé à Gayle, la femme riche qui l’avait payée très cher pour ça. Aussi lui avait-elle dit que sa césarienne était programmée pour le surlendemain. Puis elle avait demandé à ses amies de l’aider à quitter l’hôpital discrètement, juste après la naissance du bébé.

Chacune d’entre elles avait eu un rôle dans son évasion. Hanna avait rapporté son argent à Gayle. Spencer avait accaparé l’attention des infirmières pendant qu’Emily se traînait vers la sortie. Aria avait accepté de jouer les chauffeurs, et même déniché un siège auto dans un vide-grenier.

Et ça avait marché. Gayle n’avait pas pu emporter le bébé.

Soudain, comme s’il s’agissait d’un signal, le téléphone d’Emily sonna, brisant le silence tendu qui régnait dans la voiture. La jeune fille le sortit du sac en plastique dans lequel étaient fourrées ses affaires et consulta l’écran. Gayle. Frémissant, elle appuya sur « Ignorer ». Son portable se tut un moment, puis recommença à sonner. C’était toujours Gayle.

Hanna se mordit l’intérieur de la joue.

— Tu ne devrais pas décrocher ?

— Pour lui dire quoi ? (Emily refusa de nouveau l’appel.) « Désolée, Gayle, mais je ne veux pas te donner mon bébé parce que je te trouve cinglée » ?

— Ce n’est pas illégal ? insista Hanna en balayant la rue du regard. (Il n’y avait personne en vue ; pourtant, elle se sentait nerveuse.) Et si elle porte plainte ?

— Ce qu’elle a fait est illégal aussi, répliqua Emily. Elle ne peut pas me dénoncer sans se compromettre du même coup.

Hanna mordilla l’ongle de son pouce.

— Mais si les flics l’apprennent et qu’ils se mettent à enquêter sur d’autres trucs ? La Jamaïque, par exemple ?

Une tension palpable s’installa dans la voiture. Même si elles y pensaient constamment, les filles s’étaient promis de ne plus jamais reparler de la Jamaïque. Ce voyage était censé leur faire oublier la véritable Ali, l’adolescente diabolique qui avait tué sa sœur jumelle Courtney – l’Ali que les filles connaissaient et adoraient.

L’année précédente, la véritable Ali était revenue à Rosewood et avait tenté de se faire passer pour leur vieille amie. Plus tard, elle s’était révélée le nouveau « A », le corbeau qui les tourmentait en leur envoyant des textos. Elle avait tué Ian Thomas, le bourreau des cœurs de l’Externat que la police soupçonnait du premier meurtre, et Jenna Cavanaugh à qui les filles et leur Ali avaient accidentellement fait perdre la vue pendant leur année de 6e.

La véritable Ali avait l’intention de tuer Aria, Hanna, Spencer et Emily. Elle les avait emmenées dans sa maison des Poconos, les avait enfermées dans une chambre et avait craqué une allumette. Mais les choses ne s’étaient pas passées comme prévu. Les filles avaient réussi à s’échapper, laissant la véritable Ali prisonnière de la maison au moment où celle-ci avait explosé. Même si on n’avait jamais retrouvé son corps, tout le monde pensait qu’elle était morte.

Et si tout le monde se trompait ?

Les vacances en Jamaïque devaient permettre aux filles de tourner la page et de renforcer leur amitié. Mais une fois sur place, elles avaient rencontré une dénommée Tabitha qui leur avait beaucoup fait penser à la véritable Ali. Elle savait des choses que seule Ali pouvait savoir, et elle avait les mêmes manières qu’elle. Petit à petit, les amies s’étaient convaincues qu’il s’agissait d’elle. Peut-être qu’elle avait survécu à l’incendie ? Peut-être qu’elle était venue en Jamaïque pour achever le travail commencé dans les Poconos ?

Il n’y avait qu’une seule chose à faire : l’arrêter avant qu’elle puisse se venger. Alors que la véritable Ali s’apprêtait à pousser Hanna de la terrasse du toit de l’hôtel, Aria était intervenue, et c’était Ali qui avait fini par tomber. Le temps que les filles descendent sur la plage, son corps brisé avait disparu – probablement emporté par la marée. Depuis, Aria, Hanna, Spencer et Emily étaient partagées entre le soulagement qu’Ali ait disparu pour de bon et l’horreur d’avoir tué quelqu’un.

— Personne ne découvrira jamais ce qui s’est passé en Jamaïque, grogna Spencer. Le corps de Tabitha a disparu.

Le téléphone d’Emily sonna de nouveau. Gayle. Puis il y eut un bip. 6 nouveaux messages, annonça l’écran.

— Tu devrais peut-être les écouter, chuchota Hanna.

Emily secoua la tête, les mains tremblantes.

— Mets ton portable sur haut-parleur, suggéra Aria. On va écouter avec toi.

Les lèvres pincées, Emily obtempéra.

— Heather, c’est Gayle, lança une voix dure. Tu ne m’as pas rappelée depuis plusieurs jours, et je m’inquiète. Tu n’as pas accouché plus tôt que prévu, quand même ? Il y a eu des complications ? Je contacte l’hôpital pour me renseigner.

— Heather ? répéta Spencer, nerveuse.

— C’est le nom que j’ai donné à tout le monde cet été, répondit Emily. Je m’en suis même servi pour décrocher un boulot, avec une fausse carte d’identité achetée dans South Street. Je ne voulais pas qu’on fasse le rapprochement entre moi et l’affaire Alison DiLaurentis. Quelqu’un aurait pu raconter à la presse que j’étais enceinte, et mes parents l’auraient appris. (Elle fixait son téléphone.) Gayle a l’air vraiment furax.

— Heather, c’est encore Gayle, disait le deuxième message. Je viens d’appeler Jefferson – c’est bien là-bas que tu devais accoucher, non ? Personne ne veut rien me dire. Tu peux décrocher et m’expliquer ce qui se passe, bordel ?

Les messages suivants témoignaient de plus en plus de sa frustration et de sa colère.

— Je suis à l’hôpital, annonçait Gayle dans le cinquième. Je viens de parler à une infirmière. Ils n’ont personne du nom d’Heather à la maternité, mais quand je t’ai décrite à cette femme, elle m’a dit que tu étais bien là. Pourquoi tu ne m’as pas appelée ? Qu’est-ce que tu as foutu du bébé ?

— Vous voulez parier qu’elle a donné du fric à l’infirmière pour la faire parler ? murmura Emily. Et moi qui croyais que je lui ferais perdre ma trace en me faisant admettre sous mon vrai nom…

Elle savait que c’était risqué, même si elle avait donné une boîte postale à Philadelphie en guise d’adresse et utilisé l’argent économisé en faisant du baby-sitting pour payer la note. Et si, pour une raison ou pour une autre, ses parents appelaient l’hôpital et découvraient pour quelle raison elle y avait été admise ? Mais comme Gayle la connaissait uniquement sous le nom d’Heather, utiliser sa vraie identité lui avait paru un moyen facile de la semer.

Le temps de laisser son sixième message, Gayle avait pigé.

— Tu t’es bien fichue de moi, gronda-t-elle. Tu as accouché et tu es déjà sortie, pas vrai ? Je parie que c’était ton plan depuis le début, sale petite garce. Tu avais l’intention de me rouler. Tu croyais vraiment que je filerais cinquante mille dollars à n’importe qui ? Tu me prends pour une idiote, ou quoi ? Je vais te retrouver. Je vais vous retrouver, toi et le bébé, et tu t’en mordras les doigts.

— Ouah, souffla Aria, choquée.

— Oh mon Dieu. (Emily referma son téléphone.) Je n’aurais jamais rien dû lui promettre. Je sais qu’on a rendu l’argent, mais je n’aurais pas dû le prendre du tout. Cette femme est folle. Maintenant, vous comprenez pourquoi je fais ça ?

— Bien sûr, acquiesça Aria à voix basse.

Le bébé se mit à geindre. Emily caressa sa petite tête puis, prenant son courage à deux mains, ouvrit la portière et sortit dans la nuit glacée.

— Allons-y.

— Em, non, protesta Aria.

Elle descendit de voiture et saisit son amie par le bras au moment où celle-ci s’affaissait contre la portière, visiblement mal en point.

— Le docteur t’a dit de ne pas t’agiter, tu te souviens ?

— Je dois donner le bébé aux Baker, protesta faiblement Emily avec un signe du menton vers la maison.

Aria hésita. Un camion klaxonna dans le lointain. Par-dessus le grondement sourd du moteur de la Subaru, Aria crut entendre un rire aigu.

— D’accord, capitula-t-elle. Mais c’est moi qui le porte.

Elle saisit le siège auto à l’arrière. Une odeur de talc lui chatouilla les narines, et la jeune fille sentit une boule se former dans sa gorge. Son père Byron et sa petite amie Meredith venaient juste d’avoir un bébé, eux aussi. Aria aimait sa demi-sœur Lola de tout son cœur. Si elle regardait le bébé d’Emily trop longtemps, elle risquait de s’y attacher tout aussi fort.

Le téléphone d’Emily sonna de nouveau, et le nom de Gayle apparut sur l’écran. Emily laissa tomber l’appareil dans son sac.

— Dépêche-toi, Aria.

Son amie hissa le siège bébé un peu plus haut dans ses bras, et les deux filles s’avancèrent d’un pas incertain sur la pelouse des Baker. Aussitôt, la rosée leur mouilla les pieds, et elles évitèrent de justesse une tête d’arrosage plantée dans l’herbe. En gravissant les marches du porche, elles remarquèrent un fauteuil à bascule en bois et une gamelle en céramique marquée « LABRADORS BIENVENUS ».

— Oh, s’extasia Aria en la désignant. J’adore les labradors.

— Les Baker m’ont dit qu’ils venaient d’en adopter deux petits, révéla Emily d’une voix tremblante. J’ai toujours rêvé d’avoir un labrador.

Aria regarda un million d’émotions se succéder sur le visage de son amie en l’espace d’une seconde. Elle lui prit la main et la pressa.

— Ça va aller ?

Il y avait tant de choses à dire, et aucun mot capable de les exprimer.

Les traits d’Emily se durcirent.

— Il faudra bien, répondit-elle, les dents serrées.

Prenant une grande inspiration, elle s’empara du siège auto et le déposa sous le porche. Le bébé poussa un cri aigu. Emily jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. La Subaru d’Aria attendait le long du trottoir. Quelque chose se faufila dans l’ombre près de la haie. L’espace d’une seconde, Emily crut que c’était une personne, puis sa vision se troubla. C’était sans doute la faute des médicaments que son organisme n’avait pas encore éliminés.

Emily sortit de son sac une copie du certificat de naissance du bébé et la lettre d’explication qu’elle avait rédigée peu de temps avant son entrée à l’hôpital. Puis, malgré la douleur de la césarienne, elle se pencha pour les glisser dans la sangle du siège auto. Avec un peu de chance, les Baker comprendraient, et ils aimeraient la fillette de tout leur cœur.

Emily embrassa le bébé sur le front et laissa courir ses doigts sur ses joues duveteuses, d’une douceur incroyable. C’est mieux ainsi, disait une voix dans sa tête. Tu le sais.

Elle appuya sur la sonnette. Quelques secondes plus tard, une lampe s’alluma dans la maison, et deux bruits de pas résonnèrent dans le couloir. Aria saisit la main d’Emily, et toutes deux rebroussèrent chemin aussi vite que possible.

La porte d’entrée s’ouvrit au moment où elles bouclaient leur ceinture de sécurité. Une silhouette se découpa sur le seuil. Elle regarda d’abord la rue, puis baissa les yeux vers le siège auto abandonné… et le bébé à l’intérieur.

— Démarre, grogna Emily.

Aria enfonça l’accélérateur. En tournant au coin de la rue, elle jeta un coup d’œil à Emily.

— Ça va aller.

Hanna glissa un bras entre les sièges avant pour poser la main sur celui d’Emily. Celle-ci s’affaissa et se mit à sangloter, tout bas d’abord, puis très bruyamment. Ses amies avaient le cœur brisé pour elle, mais aucune des trois ne savait quoi dire. Encore un secret dévastateur qui venait s’ajouter à une liste très longue comprenant déjà la mort d’Ali en Jamaïque, l’arrestation de Spencer pour possession de drogue, ce qu’Aria avait fait en Islande et l’accident de voiture d’Hanna pendant l’été. Au moins, « A » ne les tourmentait plus – elles avaient fait le nécessaire pour ça. Elles avaient recouru à une solution terrible, mais personne ne le saurait jamais.

Elles n’auraient pas dû en être aussi sûres. Après ce qui s’était passé, elles auraient dû faire confiance à leur intuition, prendre davantage au sérieux toutes ces ombres et ces rires aigus. Quelqu’un les observait bel et bien ce soir-là. Quelqu’un les espionnait et complotait contre elles, n’attendant qu’une occasion pour utiliser les informations ainsi récoltées.

1

C’EST SI BON D’ÊTRE ENFIN RÉUNIS !

Par un samedi soir glacé de début mars, Aria Montgomery dînait chez son petit ami Noel Kahn. Elle sourit tandis que Patrice, le chef particulier de la famille, lui servait une assiette de rigatonis à l’huile de truffe. Noel était assis à sa droite. De l’autre côté de la table de la salle à manger en acajou, M. et Mme Kahn s’efforçaient de tenir à distance leurs trois caniches de concours : Reginald, Buster et Oprah. C’était Noel qui avait baptisé cette dernière quand il était petit parce qu’il était obsédé par l’émission de la célèbre présentatrice.

— Ça nous fait vraiment plaisir de te revoir, Aria.

Mme Kahn, une femme imposante aux yeux bleus soulignés par des petites ridules et aux doigts chargés de diamants valant plusieurs centaines de milliers de dollars, adressa un sourire chaleureux à la jeune fille. Son mari et elle étaient rentrés quelques minutes avant l’heure du dîner.

— Tu n’étais pas venue depuis longtemps.

— Ça m’a manqué, avoua Aria.

Noel lui pressa affectueusement la main.

— Et moi donc ! dit-il avant de l’embrasser sur la joue.

Un délicieux frisson remonta le long de la colonne vertébrale d’Aria. Noel conduisait un Range Rover et jouait dans l’équipe de lacrosse de leur lycée. C’était un « ado mâle typique » de Rosewood et, en théorie, pas du tout son style de garçon. Pourtant, il avait su la conquérir. Si l’on mettait de côté une brève rupture survenue quelques semaines plus tôt, cela faisait presque un an qu’ils sortaient ensemble.

Depuis leur réconciliation, les deux jeunes gens rattrapaient le temps perdu. Le lundi soir, ils avaient assisté à un match des Flyers de Philadelphie. Aria avait réussi à se mettre dans l’ambiance et applaudi en hurlant avec le reste du public chaque fois que leur équipe marquait un but. Le mardi, ils étaient allés voir un film français d’art et d’essai dont Noel avait dit qu’il « donnait à réfléchir », même si Aria pensait qu’il essayait juste de lui faire plaisir. Le mercredi, le jeudi et le vendredi, ils étaient restés chez les Kahn, vautrés sur le canapé, à regarder des vieux épisodes de Lost en DVD. Et plus tôt ce jour-là, ils avaient fait une balade en raquettes après une tempête de neige sortie de nulle part.

Patrice réapparut avec la salade, et les Kahn levèrent leur verre.

— À mon séduisant époux, lança la mère de Noel.

— À la plus belle femme du monde, répondit son mari.

Noel fit semblant de vomir, mais Aria laissa échapper un « Ooooh » admiratif. Depuis qu’elle était avec Noel, elle avait appris à connaître ses parents : des gens qui se parlaient encore après vingt-cinq ans de mariage et qui continuaient à s’organiser des surprises romantiques pour la Saint-Valentin.

Ella et Byron Montgomery n’avaient jamais fait ça, et c’était sans doute la raison pour laquelle ils avaient fini par divorcer. Aria avait dit à Noel qu’il avait de la chance d’avoir des parents toujours aussi amoureux, et le jeune homme avait répondu qu’il en était conscient. Les garçons étaient parfois aveugles vis-à-vis de ce genre de choses, et Aria se réjouissait que son petit ami soit capable de reconnaître une relation de couple saine.

Mme Kahn sirota une gorgée de vin.

— Alors, quoi de neuf, Aria ? Tu es contente que le père d’Hanna se présente aux élections ?

— Bien sûr, acquiesça la jeune fille en piquant une pâte avec sa fourchette. Et c’est marrant de voir Hanna à la télé dans ses spots de campagne.

Franchement, tout était plus agréable à regarder que la bande-annonce de La Tueuse au visage d’ange, le téléfilm inspiré du cauchemar que la véritable Ali avait fait vivre à Aria, Hanna, Emily et Spencer.

— M. Marin organise une grande soirée de levée de fonds le week-end prochain, dit Noel entre deux bouchées.

— Je sais, nous comptons y assister, révéla Mme Kahn.

Son mari se tamponna la bouche avec sa serviette.

— En fait, je ne suis pas libre ce soir-là. Tu devras y aller sans moi.

Mme Kahn parut surprise.

— Pourquoi ?

— J’ai un dîner de boulot en ville. (M. Kahn parut soudain très intéressé par son BlackBerry, qu’il avait posé à côté de son assiette.) Noel, ta mère m’a parlé de la Croisière verte. Je suis sûr que vous l’attendez avec impatience, dit-il pour changer de sujet.

— Carrément, s’enthousiasma Noel.

Quelques semaines plus tard, les élèves de terminale de l’Externat de Rosewood devaient faire une croisière dans les îles tropicales – un voyage commémoratif de leur dernière année de lycée, couplé à une excursion scientifique. Aria était ravie de s’être réconciliée avec Noel à temps pour qu’ils puissent en profiter ensemble. Passer des heures à lézarder au soleil avec lui… ce serait le paradis !

La porte d’entrée s’ouvrit avec un grincement, et des pas résonnèrent dans le couloir.

— Coucou ? appela une voix familière teintée d’un accent étranger.

— Klaudia ! (Mme Kahn se leva légèrement.) Nous sommes là !

Klaudia, l’étudiante finlandaise qui logeait chez les Kahn depuis plus d’un mois, entra dans la salle à manger. Comme d’habitude, elle portait une robe-pull moulante ultracourte qui mettait en valeur son énorme poitrine et sa taille minuscule. Des bottes au-dessus du genou accentuaient ses longues jambes minces. Ses cheveux d’un blond presque blanc s’étalaient sur ses épaules, et ses lèvres pulpeuses, maquillées de gloss framboise, faisaient la moue.

— Coucou, Noel ! roucoula-t-elle en agitant les doigts. (Puis son regard se posa sur Aria, et son sourire se flétrit.) Oh. Toi.

— Salut, Klaudia, lança Aria sur un ton forcé.

— Tu veux dîner ? s’empressa de demander Mme Kahn. Patrice s’est encore surpassé.

La jeune fille leva le nez.

— Pas la peine, répondit-elle dans son anglais laborieux.

En réalité, Aria savait qu’elle maîtrisait leur langue à la perfection, mais qu’elle prétendait le contraire parce que ça l’aidait à entretenir le cliché de l’étrangère vulnérable. Ainsi, les gens lui passaient des tas de choses qu’ils n’auraient pas tolérées d’une autre fille.

— J’ai déjà mangé avec Naomi et Riley, ajouta Klaudia avant de tourner les talons et de se diriger vers l’escalier.

Dès qu’une porte eut claqué à l’étage, Noel jeta un regard exaspéré à ses parents.

— Pourquoi elle est toujours là ? Vous aviez dit que vous appelleriez les responsables du programme d’échange pour la renvoyer chez elle !

Mme Kahn fit claquer sa langue.

— Tu lui en veux toujours d’avoir emprunté ton blouson ?

— Elle ne me l’a pas emprunté : elle me l’a volé ! protesta Noel d’une voix de plus en plus forte.

— Chut ! lui intima sa mère en levant les yeux vers le plafond. Elle va t’entendre.

Aria fixait son assiette, jubilant intérieurement. Peu de temps avant, elle était sûre que Noel voulait coucher avec Klaudia – comme n’importe quel garçon l’aurait voulu à sa place. La Finlandaise avait un physique à tourner dans une pub pour de la bière ; de plus, elle était manipulatrice et diabolique.

Noel n’avait pas cru Aria quand celle-ci lui avait dit que Klaudia était cinglée. Il pensait que c’était juste une étudiante étrangère innocente, qui avait besoin qu’on la protège contre la Grande Méchante Amérique. Aussi Aria avait-elle triomphé quand Noel était venu la voir la semaine précédente pour lui dire que Klaudia ne l’intéressait pas – qu’elle était folle et qu’il faisait tout son possible pour la renvoyer dans son pays.

Mme Kahn fronça les sourcils.

— Klaudia est notre invitée, Noel. Nous ne pouvons pas la jeter dehors comme ça.

Les épaules de Noel s’affaissèrent.

— Tu prends son parti contre moi ?

— Essaie de t’entendre avec elle, mon chéri. Culturellement, c’est une expérience géniale, d’accueillir Klaudia.

— Si tu le dis. (Le jeune homme laissa tomber sa fourchette.) Tu sais quoi ? Je n’ai plus faim.

— Noel ! protesta Mme Kahn.

Mais son fils se dirigeait déjà vers la porte. Aria se leva elle aussi.

— Merci pour le dîner, dit-elle, gênée.

Elle voulut rapporter son assiette à la cuisine, mais Patrice, qui attendait dans un coin, la lui prit des mains et lui fit signe de filer.

Aria rejoignit Noel à l’étage, dans le deuxième salon équipé d’un énorme écran plat et de cinq consoles de jeu différentes. Le jeune homme prit deux Sprite dans le mini-frigo, se laissa tomber sur le canapé et se mit à zapper d’un air orageux.

— Ça va ? demanda Aria.

— Je n’arrive pas à croire qu’ils refusent de m’écouter quand je leur parle d’elle, maugréa le jeune homme en désignant du pouce la chambre de Klaudia, située plus loin dans le couloir.

Aria lui aurait bien fait remarquer que, la semaine précédente, lui-même refusait de l’écouter quand elle lui confiait ce qu’elle pensait de la jeune fille, mais elle se dit que ce serait mal venu.

— Il ne te reste que quelques mois à tenir avant qu’elle rentre en Finlande, pas vrai ? Tu peux peut-être te contenter de l’ignorer. Et puis, maintenant qu’elle fait une fixation sur quelqu’un d’autre, elle te foutra sans doute la paix.

— Tu parles de M. Fitz ? (Noel haussa un sourcil.) Ça ne te dérange pas ?

Aria se laissa tomber sur le canapé et regarda par la fenêtre qui donnait sur le jardin de derrière avec sa maison d’invités. Une semaine plus tôt, pendant que Noel et elle étaient séparés, Ezra Fitz, l’ancien professeur d’anglais et ex-petit ami d’Aria, était revenu à Rosewood dans l’espoir de la reconquérir. Tout s’était passé comme dans le fantasme qui, depuis le départ d’Ezra l’année précédente, tournait en boucle dans la tête d’Aria.

Hélas ! Le rêve n’avait pas tardé à se transformer en cauchemar. Ezra n’était plus l’homme dont Aria se souvenait, mais un type geignard qui avait constamment besoin qu’on le rassure. Ne trouvant pas ce qu’il cherchait auprès d’Aria, il avait fini par se tourner vers Klaudia. Aria les avait surpris en train de se peloter dans le vestiaire pendant la soirée organisée par le club de théâtre de l’Externat après la représentation de Macbeth. Depuis, Klaudia se vantait partout qu’Ezra lui organisait des rencards sexy et qu’ils cherchaient un appartement pour emménager ensemble à New York.

— Peu m’importe que Klaudia et lui soient ensemble, répondit Aria sans mentir. C’est toi que je veux.

Noel posa la télécommande et attira Aria vers lui. Il prit son visage à deux mains et l’embrassa, puis lui caressa le cou et les épaules. Quand Aria sentit ses doigts se prendre dans une bretelle de son soutien-gorge, elle comprit qu’il voulait davantage. Elle s’écarta légèrement de lui.

— On ne peut pas faire ça maintenant. Pas avec tes parents au rez-de-chaussée.

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