Les messagers

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Un passionnant recueil de nouvelles de Georges-Olivier Châteaureynaud.

Publié le : mardi 18 juin 1974
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246754893
Nombre de pages : 200
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La grisaille gagne sur les vergers, de part et d'autre de la route. Par moments, à travers la brume, les premières lueurs d'une ville brillent dans le lointain. L'adolescent croise un piéton parfois, un attelage qui se hâte dans le soir tombant. Les fermes se font plus nombreuses; basses de toit en ces contrées, étroites de fenêtres, elles semblent des animaux géants prostrés en bordure de la route sous le poids du ciel – des taupes, des hérissons, des limaces, tout ce qui a peu d'œil, et nul envol. Le dos rond au détour d'une haie une petite servante de ferme tremble de froid, tranquille sous le vent, et ouvre grand son œil unique pour voir passer l'étranger; l'autre, c'est avec sa bosse tout son héritage, une taie l'obscurcit. Des haillons de sarrau couvrent ses os aigus. Elle sourit du haut de son talus comme il arrive au plus près d'elle, au dernier pas qu'il fait qui les rapproche; un de mieux les séparerait à jamais et lui soudain n'ose plus passer sans rien dire. La nuit, plus que tomber des cieux, paraît sourdre du sol, des arbres, et se diluer dans l'air comme un nuage d'encre dans un verre d'eau.
– Bonsoir. La ville est encore loin, dis-moi ?
– Je ne sais pas, je crois que oui.
– Et cette ville est grande?
– On le dit. Je ne sais pas.
Elle ne sait rien d'autre sans doute, de les avoir jour après jour retrouvés sous ses pas, que le chemin du puits et celui de l'étable. Le monde est une frange de champs et de prairies autour d'une cour de ferme, et le reste légende. Du doigt, l'étranger montre un toit derrière elle, entre les arbres.
– Tu habites là?
Elle se retourne, elle hoche la tête.
– Oui, là. Et toi?
– Nulle part, je me promène.
De nouveau, elle hoche la tête. Elle n'a pas bien compris, mais elle n'insiste pas. Le garçon, devant elle, oscille d'une jambe sur l'autre. Il ne sait que lui dire de plus, il songe à repartir. C'est elle alors qui parle.
– Regarde, c'est nuit maintenant.
Les deux adolescents lèvent la tête. Le ciel n'est plus qu'un amas noir au-dessus d'eux, sans lune, sans étoile, sans rien qui luise nulle part. Eux-mêmes, à trois pas l'un de l'autre, c'est à peine s'ils peuvent encore distinguer leur visage dans la poix de brume et de nuit. Elle lui prend la main.
– C'est nuit; viens, si tu veux.
– Où donc?
– Au chaud, manger... Puisque tu n'habites nulle part.
Elle l'entraîne bien vite, sans lui laisser le temps de répondre, par des sentiers étroits où il trébuche, où des branches basses le giflent au passage. Elle court presque. Un instant, butant plus rudement contre une souche, il manque de tomber, lâche la main qui le guidait et s'effraie tout à coup.
– Eh! Eh, toi, où es-tu?
Il risque un pas, bras tendus dans le noir. La main le ressaisit à l'épaule, il respire.
– Mais viens donc! Et ne fais pas tant de bruit, il ne faut pas qu'on sache.
– Et pourquoi?
La main glisse le long de son bras, les doigts maigres assurent leur prise à son poignet. Elle le tire en avant sans répondre. Elle se hâte moins, maintenant, qu'elle n'aille point le perdre encore. Enfin la nuit là-bas s'éclaire. Le garçon aperçoit, autour d'un bûcher dressé au centre de la cour, de longues tables nappées de blanc. Gaiement, s'interrompant souvent pour goûter d'un vin ou d'un mets, des hommes en bras de chemise, des femmes en léger corsage malgré la fraîcheur de la nuit s'affairent à les garnir de vaisselle, de victuailles et de pichets. Des plaisanteries, des rires se mêlent aux crépitements du bûcher qu'on attise. Deux femmes puisent à pleine main au grand pochon d'osier qu'elles tiennent entre elles et parsèment de fleurs le moindre coin de nappe nue, et les plats même. Des musiciens sont là, devant le feu. Ils y tendent leurs doigts à dégourdir. A leurs pieds, des verres, des bouteilles, des instruments de musique. L'un d'eux, plus impatient, commence d'échauffer le sien. Un premier couinement de biniou s'élève, acide et frêle sur le fond des voix.
– C'est la fête? Allons voir!
La main de la petite se crispe sur son bras. Sa bouche subitement se tord de colère ou de crainte.
– Non, non, surtout pas ! Ne te montre pas, reste avec moi, ça vaut mieux.
– Mais pourquoi donc, à la fin? Ils sont méchants? Ils n'en ont pas l'air...
– Ils peuvent l'être. Viens, viens avec moi, je connais un endroit tranquille. Tu m'y attendras. J'irai te chercher de bonnes choses, tu verras, et du vin, et de l'alcool aussi, si je peux. Viens!
Ces gens autour du feu, si gais, pourquoi lui feraient-ils du mal? Il hausse les épaules et suit la petite bossue, puisqu'elle y tient. Par bonds furtifs, de pan de mur en autre, fuyant les flaques de lumière au-dessous des fenêtres, s'arrêtant pour reprendre haleine sous une charrette, dans le U d'ombre de ses grands bras, ils gagnent de l'autre côté de la cour une masure en léger retrait, la seul éteinte de la ferme.
– C'est là?
Elle pousse une porte, ils se jettent dans l'ombre étroite.
– Donne-moi la main encore. Il faut monter dans le noir.
Des choses traînent sur le sol, où il s'empêtre, et de ce remuement s'échappe une odeur de vieille corde, de cuir et de paille, et de fer roux. Il étouffe un juron.
– Il y a de tout, ici, de vieux harnais, des outils, des sacs. Plutôt que de les jeter on les met là, en bas de chez moi. Un bout de cuir, un bout de fer, ça peut resservir un jour... Attention, la marche.
Il la suit docilement dans l'escalier de bois. Il reconnaît ce parfum poussiéreux de bois cru, vieilli sans vernis, sans lavage, qui finit par durcir et presque se polir à seule force d'ans et de pas. Ils ont passé l'étage; on y met des noix et des pommes, les fenêtres sont condamnées. Elle l'attire plus haut toujours.
– C'est haut, c'est le plus haut toit de la ferme, c'est chez moi.
Ils parviennent enfin au grenier. Une vague lueur, depuis le brasier de la cour, écorne la pénombre aux entours immédiats de la fenêtre.
– Baisse-toi, rien qu'un instant.
Il obéit, le temps pour elle de masquer l'ouverture d'un carré de toile. Puis, dans l'obscurité retrouvée, il entend un écrasement léger de paillasse. Une allumette craque, trouant la nuit du grenier d'une caverne de lumière. La petite est assise sur sa paillasse, une bougie entre les mains; sur ses genoux, la grosse boîte d'allumettes de ménage à demi renversée.
– Oh, que je suis sotte! Attends.
Elle fiche la bougie au goulot d'un litre vert déjà moussu de suif, et récupère les allumettes une à une dans les plis de sa blouse.
– Assieds-toi. On est tranquille, ici. Bien sûr, c'est un peu désordre...
Son oeil, récapitulant sa misère, brille de paisible contentement, et le garçon, la gorge serrée :
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