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Les monstres

De
153 pages
Cette camionnette a été la chance de ma vie. Elle a tué ma mère en la renversant en bas de chez nous... Selon l'inspecteur, ma "malheureuse maman" n'avait pas eu le temps de souffrir. J'ai soupiré de soulagement pour lui donner l'impression du devoir accompli... Elle était "partie". Pour de bon! Jamais je n'avais pu la considérer comme telle, même lorsqu'elle s'absentait pour quelques heures. Fourrée dans son sac à main, entre son carnet de chèque et un mouchoir parfumé, ma vie lui appartenait.
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ISBN: 2-7481-0247-9(pourlefichiernumérique)
ISBN: 2-7481-0246-0 (pour le livre imprimé)Laurent Brodut
Les monstres
ROMANI
Cettecamionnetteaétélachancedemavie.Elle
atuémamèreenlarenversantenbasdecheznous. La
pauvre femme s’est écroulée, toute disloquée, au coin
decetteruequ’elleavaittraversédescentaines,desmil-
liersdefois. Selonlepeintrequiconduisaitlevéhicule,
elles’estélancéeverslastationdemétrosansunregard
pourlacirculationtantelleétaitabsorbéeàfouillerdans
son sac àmain. Que pouvait-elle chercher ? Nul nele
saura jamais. Elle est morte sur le coup. Aussi muette
qu’unepoupéecassée. Lapolicem’arendulesacrempli
de tout son contenu qui s’était éparpillé sur la chaus-
sée : ses papiers, son porte-monnaie, son chéquier et
sacartebleue,unbâtonderougeàlèvres,untubed’as-
pirine,unsachetdeMaalox(elleétaitsujetteauxmaux
d’estomac) etses photos demoi. Dans son petitalbum
de poche, qu’elle traînait partout, l’on pouvait suivre
toute ma croissance. A chaque page, l’on était sûr de
metrouver. D’abordnourrisson,les fessesàl’air,puis
petit garçon les doigts dans le nez, adolescent les yeux
dissimulés derrière une frange grasse et trop longue…
Ainsi de suite jusqu’à mon vingtième anniversaire. Il
avaiteu lieu quelquesmoisavantl’accident.
Selon l’inspecteur, ma « malheureuse maman »
n’avaitpaseuletempsdesouffrir. Elleétait«partie»
commedansunévanouissement. Sansplusdedouleur.
J’ai soupiré de soulagement pour lui donner la déli-
vrante impression du devoir accompli. L’homme est
7Les monstres
probablementrentréchezlui,lesoir,enserassurantsur
ses capacités d’intervention dans les situations psycho-
logiquement délicates. Si toutefois il en doutait ! Cet
individu ne savait pas à quel point il avait raison. Elle
étaiteneffet«partie». Pourdebon! Jamaisjen’avais
pu laconsidérer commetel,mêmelorsqu’elles’absen-
taitpourquelquesheures. Fourréedanssonsacàmain,
entre son carnet de chèques et un mouchoir parfumé,
ma vie lui appartenait.
Toujours est-il que ma mère est morte en
brouillant, encore une fois, (la dernière), mes plans.
J’avais pourtant mis deux ans à en arriver là, même s’il
ne m’avait pas fallu plus de dix minutes pour inventer
ce coup de téléphone des cousins de Pau en goguette
à Paris. Comme on ne les voyait jamais, il était tout
à fait possible qu’ils aient insisté pour la rencontrer
pendant leur séjour. Et sans attendre car ils devaient
repartir dare-dare pour le pays palois. Un négoce de
vins et spiritueux rapporte beaucoup d’argent mais
laisse peu de temps pour les loisirs, même les plus
alléchants. EtDieu saitqueParis regorgedetentations
pour deux quinquagénaires encore en pleine force de
se cocufier tendrement. Ces deux bons vivants là sont
tout le contraire de ma mère. D’abord parce qu’elle
est morte, ensuite parce qu’ils ont toujours su vivre,
ce qu’elle n’a jamais voulu faire. Cela ne l’empêchait
pas d’exister. Elle s’est même toujours illustrée dans
le registre de l’asservissement. Je le sais pour avoir été
sonuniqueesclave.Quid’autreauraitpulesavoir?
Personnen’estjamaisrestéassezlongtempsàlamaison
pour s’apercevoir qu’elle s’acharnait à transformer
son unique enfant en un sujet docilement voué à son
confort moral. Avec une rigueur quasi scientifique,
elle s’est ingéniée à détruire en moi le gène de la
révolte. Jusqu’à son dernier souffle, elle a toujours
cru me tenir dans l’ignorance de ses manigances. Elle
a rendu son ultime soupir sans même savoir que les
cousins de Pau n’étaient pas plus à Paris que la reine
8Laurent Brodut
d’Angleterresur lascènedu Crazy-Horse! J’avais tout
inventé. L’important était qu’elle se trouve dans le
hall du Pullman-Windsor à quatorze heures précises.
Dire que jusqu’à l’Etoile la ligne de métro est presque
directe et qu’à cette heure-ci elle aurait même trouvé
une place assise !
Lehasardaencoremieuxfaitleschosesquemoi.
Il faut croire que mon destin est mieux ficelé que ne
l’étaientmesplansoùriennelaissaitplaceàl’imprévu.
Ilafalluquecettevieille4.L.passepar-làpourmerap-
peler quemamèreauraittrèsbien pu décider,au der-
niermoment,d’allerauxgaleriesLafayetteplutôtqu’au
Pullman-Windsor, bien que cette fantaisie ne lui res-
semblaguère. Enrevanche,ilétaitplusprobablequ’elle
fut prise d’une subite aigreur à l’estomac et rebrousse
chemin à cinquante mètres de la rue Beaujon. Auquel
cas,monplanseraittombéàl’eauetmamanencoreàla
maison !
Du coup, grâce à la fourgonnette de cet artisan,
les cousins de Pau sont venus à Paris. Ils ont appris la
mortdecette«pauvreEmiliennechérie»parl’avisde
décès que j’avais fait passer dans le Figaro sachant que
ce journal devait être le leur. Pas manqué ! Elle, Ju-
liette,trouvaitgrandplaisiretbeaucoupd’idéesdansle
Figaro Madame alors que Roger se délectait des pages
saumon du Fig éco. C’est à peu près tout ce que l’on
s’estditlorsqu’ellem’atéléphoné,séancetenante,après
avoir lu et relu « sans ycroire» cette « horriblenou-
velle». Tellementabominablequ’ilsrappliquèrent,le
lendemain matin, par le premier avion ! J’eus beau les
sermonner,leurdirequeleurtémoignagedesympathie
m’avaitamplementtouché,queledéplacementnes’im-
posait pas, la cousine ne voulait rien entendre et en-
core moins laisser Emilienne « partir » sans eux. Ce
nouvel emploi du verbe partir, pour la deuxième fois
en trois jours, m’a fait entrevoir leur chagrin sous un
autre angle. Puisqu’ils tenaient tant à accompagner la
9Les monstres
« malheureuse » au seuil de l’éternité, ils n’auraient
qu’àveillersursescendrespourlerestedeleurvie!
Lesobsèquesfournirentauxcousinsuneoccasion
en or de passer une soirée à Paris. Leurs voisins et
clients n’iraientpas médire sur leur comptemême s’ils
ne portaient plus, au dîner, le rictus larmoyant qu’ils
affectaienttousdeuxenentrantdanslecrématorium.
Juliette m’a tenu la main tout le temps de la cé-
rémonie. Durantlesquatre-vingt-dixminutesquedu-
rèrentlacrémationellerenifla,semoucha,soupira,et
répéta sans arrêt :
« Toutcelaestvraimenttropbête.»
La cousine de Pau ne s’habituait pas à la fragilité
de la vie.
«C’estvrai,quoi? Unemaladie,c’esttristeaussi
mais on a le temps de s’y faire, alors que ta mère, en
pleine santé… Et voilà que d’une minute à l’autre !…
Non, c’est trop bête. »
Nuldoutequesimamèreétaitmorted’uneleucé-
mieautermedelonguessouffrancesetenproieàladé-
chéance physique, la cousine aurait appelé de ses vœux
un événementaussisalutairequelepassagedecetteca-
mionnetteafinquelapauvreEmilienne« parte» avec
sadignité. Entredeuxsécrétionsdesonnezbéarnais,je
subodorais que Juliette neconsidéreraitjamais la mort
comme un néant total. Aussi, eut-elle la réaction que
j’espéraislorsquejeluifispartdemonintentiond’aller
disperser les cendres de maman sur quelque cime en-
neigéeoubienaugrédesflotstourmentésdelaManche.
La voyant blêmir, je baissais la tête et, regardant le sol
encoin,j’expliquaisnepasavoirlecouragedeconser-
ver cette funèbre relique auprès de moi. Non, je vou-
laisgarderd’elleunsouvenirvivantetnonuneurnecy-
lindrique qui viendrait constamment me parler de ma
mèreau passé. Maphraseterminée,jesoupirais defa-
tigue.
Dans le mille ! Non seulement la Juliette me
décernait une auréole d’honneur dans l’ordre des
10Laurent Brodut
grands martyrs mais m’offrait, dans la foulée, de ra-
mener l’urneàPau. Dansleur villa,les deuxépouxlui
attribueraient un emplacement de choix. Comme il
fallaitquejelesremercie,j’improvisaisuncompliment
à la mesure de leur offre :
«Ellevafairesonbaptêmedel’airetc’estgrâceà
vous. »
Deux grosses larmes dégoulinèrent sur la coupe-
rose de la cousine.
Une chance qu’ils aient eu l’idée de m’inviter à
dîner car les denrées comestibles n’étaient plus légion
dans les placards de la cuisine. Ma mère n’avait jamais
été une fanatique des réserves alimentaires. Elle avait
coutume de m’envoyer faire les courses en toute hâte
justeavantquelebouchernebaissesonrideaudefer.
En entendant ce souvenir, Juliette ne put retenir une
dernièregrosselarmequ’elleépongeaducoindesaser-
viettedamassée. ChezLipp,l’onnes’essuiepasleslèvres
avec un morceau de papier !
Avant de se séparer sur le boulevard Saint-Ger-
main, Roger avait pris soin, en réglant l’addition (sept
cent vingt-cinq francs, j’ai vu le chiffre du coin de
l’œil), de me faire passer une enveloppe contenant
un chèque de dix mille francs. De quoi voir venir et
m’extorquer la promesse de faire appel à lui en cas
de besoin ! Il savait fort bien que je n’en ferai rien.
L’argentdemamèren’étaitunmystèrepourpersonne.
Sauf, peut-être, pour elle qui « partait » en laissant,
presque intact le magot du grand-père. J’héritais de
la somme rondelette de neuf cent mille francs et de
l’appartement qu’elle tenait aussi de son père. Les
formalités dela succession restaientà régler pour l’ap-
partement. L’argent,j’enavaisdéjàfaitmonaffaire.
Les cousins avaient réservé une chambre au Lu-
técia. Je suis rentré seul et libre à la maison, laissant
Juliette et Roger à leur programme nocturne. Quant
à l’urne, elle trônait déjà sur la commode, dans leur
chambre de palace.
11Les monstres
Sur les conseils du cousin, j’ai pris un avocat.
Le peintre étant désigné comme seul responsable de
la mort de ma mère, il devait répondre, devant la
justice, d’homicide involontaire. Pauvre homme ! Il
était effondré, brisé, anéanti d’avoir supprimé la mère
d’un jeune homme qui avait tout juste vingt ans et
dont les études n’étaient pas terminées. Je crois qu’il
aurait volontiers offert sont bras droit, celui qui lui
sert à manier le pinceau, si telle amputation avait pu
effacer son acte. Il a bien tenté de minimiser sa part
de responsabilité en soulignant que la défunte avait
traversé la rue imprudemment. « Oui mais sur le
passage pour piétons », lui rétorqua le président de
la chambre correctionnelle. Cet honnête homme, qui
s’était cravaté pour paraître encore plus respectable,
passerait assurément le reste de sa vie rongé par le
remords.
Il était déjà là lorsque je suis arrivé au palais de
justice. Sans l’avoir jamais vu, je l’ai reconnu. Assis
sur un banc devant la salle d’audience, tétanisé par la
douleur et la gêne, ça ne pouvait être que lui. C’est
moi qui suis allé le saluer. En me voyant arriver à sa
hauteur, il eut le réflexe de se protéger le visage. Il
lui a fallu un bon quart d’heure pour admettre que je
n’avais aucune intention belliqueuse. Le peintre finit
par se ranger à mon explication persuasive. Cet acci-
dent avait fait trois victimes : ma mère, moi-même et
lui qui, je le savais, n’avait pas souhaitétuer une inno-
cente sous le pare-chocs chromé de sa fourgonnette !
Il m’écoutait, les yeux écarquillés. Quand j’eus ter-
miné, il se mit à pleurer à chaudes larmes. L’eau cou-
lait comme deux cascades sur ses joues. Dans un ho-
quet, il tendit les mains en direction de mon visage.
Ma barbe de plusieurs jours dut le rebuter et l’empê-
cha de mecaresser les joues. Pour lui,j’étais unesorte
de saint, un philosophe, quelqu’un d’une extraordi-
naire bonté… Je coupais court avant qu’il n’en vienne
au « brave gars » et propose de me payer un demi au
12Laurent Brodut
pied de Notre-Dame à l’issue du procès. D’ailleurs
mon avocat arrivait, essoufflé, en haut de l’escalier de
pierre. Selonsesproprestermes,ilavaitficeléledossier
« comme une rosette de Lyon ». D’après les conclu-
sionsdel’enquête,laresponsabilitéduconducteurétait
établie. Lajusticedevaitm’attribuerdel’argentautitre
du pretium doloris. Autrement dit, l’on m’octroyait
del’argentpourséchermeslarmesd’orphelininconso-
lable ! Puisque cela m’était offert, voire dû, pourquoi
m’enpriver? Monavocatm’expliquacequeRogeravait
sansdouteflairé: mamèrepouvaitvaloirbeaucoupplus
cherquelasommegénéralementproposéeparlescom-
pagnies d’assurance des conducteurs en faute. Et oui :
lepeintremeprivaitd’unemamanquipourvoyaitseule
à tous mes besoins ! Et mes études étaient loin d’être
terminées! Sanscompterqu’ilmefaudraitrecommen-
cerl’annéeencours,vouéeàl’échecaprèsuntelchoc!
Sansparler del’élémentmaîtredudossier,l’atoutma-
jeur : ma mère constituait ma seule famille, mon père
ne s’étant jamais fait connaître aux yeux de l’état civil.
C’estpourquoiilfallaitqu’unavocatvienneplaiderma
cause afin que la justice multiplie l’offre de l’assureur
du peintre !
Selon mon homme de loi, ma mère valait trois
cent mille francs. L’avocat de l’artisan n’a rien trouvé
àredireàlademandedesonconfrère. Lepeintreéco-
pait, en sus, d’une suspension de permis de conduire
pendant six mois et d’une amende de dix mille francs.
J’ai cru, un instant, que cette somme tomberait égale-
mentdansmonescarcelle. Leprésidentm’accordadeux
cent mille francs de dommages et intérêts. Ajouté aux
neuf cent mille francs de mon héritage, ce pécule me
faisait franchir la barre du million que tant de gogos
convoitent en tournant une roue à la télévision ! Pour
mon avocat, justice était bien rendue. En plus de ses
honoraires,ilempochaithuitpourcentdelasomme.
Lorsquejemesuisrenduàsoncabinetpourver-
sermacontributionàl’œuvredejustice,ilm’areçuavec
13Les monstres
leshonneursetlacompassiondusàuntristeendeuillé.
L’homme de robe se voulait « tout à mon service » au
cas où je souhaiterais rechercher mon père, car enfin,
j’avais encore besoin de grandir. Il me fallait un ter-
reaufertile,propiceàl’épanouissementdemaperson-
nalitéjusqu’àl’âgedelacomplètematurité. Naturelle-
ment, il pouvait m’être d’un secours précieux et m’as-
sisterdanstouteslesdémarchesfastidieusesquej’aurais,
lecaséchéant,àaccomplir. Commesijen’avaispasété
capable d’y arriver seul !
J’avais donc le choix entre lui demander si, par
hasard,il nemeprenaitpaspour un idiotou bienune
solution plus courtoise :
«Jevaissongeràvotreoffreetreprendraicontact
avecvousdèsquej’auraimûrimadécision.»
J’optaispourlaversiondiplomatiqueensongeant
qu’il n’avait pas entièrement tort. Il avait même mis le
doigt sur le nœud du problème. En un certain sens,
mon père était la cause de tout. Si cet homme là, quel
qu’il soit, avait épousé ma mère, reconnu son enfant
(moi) et vécu avec nous, je n’en serais sûrement pas
là aujourd’hui. Peut-être aurais-je des occupations
dignes de mon âge ou bien vivrais-je encore dans la
confortable insouciance du lendemain. Avec un peu
de chance, je brasserais dix, cent idées à la seconde
danslesbistrotsaulieud’alignerdeschiffres,aussigros
soient-ils,danslecabinetdemon avocat.
Lehasardenavaitvoulu autrement.
Del’auteur demesjours,mamèrenem’avaitja-
mais révélé grand chose si ce n’est qu’il était de Bor-
deaux. Ellel’avaitconnulà-basauprintempssoixante-
quatre. Elle avait dix-sept ans et vivait seule avec son
père. Ce dernier avait été nommé sous-préfet au pa-
radis du vin rouge. Une fin de carrière sans surprise
pour un énarque que Polytechnique n’avait jamais ad-
mis dans ses rangs supra-élitistes. Donatien-Auguste
Marchand,mongrand-père,s’étaitrésigné,trèsjeune,
14Laurent Brodut
àlafonctionpubliqueaudésespoirdesafamille,meur-
tried’avoirnourriensonseinunegrainedefonction-
naire. C’est ainsi qu’il ne fut plus jamais le bienvenu
dans l’hôtel particulier de la rue de la Pompe où ses
aïeux avaient élevé des générations d’amiraux, de no-
taires et d’éminents médecins spécialistes. Quand l’un
d’eux s’avérait incapable, il s’illustrait, au moins, dans
les concours hippiques. Mon grand-père, lui, n’a ja-
mais su tenir sur laselle d’un cheval !
Ilestmortpeuaprèsmoncinquièmeanniversaire.
Nous habitions déjà à Boulogne-Billancourt, rue des
Belles-Feuilles. En prévision de sa retraite, Donatien-
Augusteavaitachetéungrandappartementdansunim-
meuble porte de Saint-Cloud, une luxueuse construc-
tion des années cinquante. Mon héritage ! Lui qui
pensait y recevoir sa fille, un gendre et des petits-en-
fants pour les fêtes carillonnées nous a eus, ma mère
et moi, en permanence sur le dos ! Selon ma mère,
monpèren’ajamaisétéinformédesapaternité. Ilde-
vaitavoirvingtetunouvingt-deuxans. Pouréchapper
aux rumeurs bordelaises, la jeune Emilienne avait été
priéed’alleracheversagrossessederrièrelesmursdecet
appartement. Dans uneoisivetéforcéemais consentie,
elle a attendu ma naissance, d’une part, et le retour de
son père, d’autre part. L’heure de sa retraite a sonné
trois semaines avant que je ne paraisse, violet et fripé
commeunfruitpourri. J’étaissansconteste,etdemé-
moired’obstétricien,lebébélepluslaiddetoutel’his-
toiredelaclinique. Sanslarigueurdemongrand-père
etlespréjugésdemamère,jecroisquel’onm’auraitvo-
lontiersabandonnéàlaported’uneléproserie. Il n’en
futrien. Mongrand-pèreavaitinsistépourquejevoie
lejoursereinement,danslablancheurhygiéniqued’un
établissementconvenableavantd’envisagermonavenir.
Jemedemandesijenedoispasàmalaideur(trèstem-
poraire)sadécisiondemegarderaveceux. Sij’avaisété
un beau bébé dodu, au crâne rond et lisse, il eut sans
douteeumoinsdescrupules,etsurtoutmoinsdehonte,
15