Les montagnes glissantes

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C’est un roman inspiré de faits réels. L’histoire d’un réfugié et de sa famille pendant la guerre en ex-Yougoslavie ainsi qu’un aperçu de cette guerre. Leur parcours dans la période du mois d’août 1991 jusqu’au mois de décembre 1992, le mois de leur arrivée à Paris. Certaines  réflexions  et analyse de la société et des nations yougoslaves ainsi que de la société française, mais aussi sur les certains valeurs et défauts humaines universels.
Publié le : lundi 23 mai 2016
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EAN13 : 9791026205562
Nombre de pages : non-communiqué
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Boris GRATIS

Les montagnes glissantes

 


 

© Boris GRATIS, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0556-2

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À mes fils, Vladimir et Matthieu

 

 

 

 

« La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas. »

 

Paul Valéry

 

AVERTISSEMENT

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

 

 

L’AUBE DE LA FIN

I

 

Il faisait très beau ce dimanche après-midi de juin 1991. Une fois de plus, la nature, parée de ses plus beaux atours aux couleurs joyeuses, impressionnait irrésistiblement les gens et les invitait aux célébrations estivales de la vie. Assis sur un banc devant la maison de son oncle, l’air inquiet et la tête légèrement levée, Marco observait le ciel pittoresque au-dessus de son village natal. Il se demanda si tout le monde en Europe partageait le même ciel. Si oui, comment était-il possible qu’ils ne voient pas ces messages de détresse portés par de petits nuages blancs qui se dirigeaient lentement vers l’ouest.

C’était encore un homme jeune. Son visage était ovale, lisse, soigné, très finement ridé. D’une stature d’un mètre quatre-vingt, d’allure sportive, bien proportionnée, c’était plutôt un bel homme. Il portait des cheveux mi-longs châtains qui cachaient ses oreilles qu’il trouvait un peu trop grandes. Au-dessous de son front haut et large, ses yeux verts reflétaient la sincérité et la douceur.

Le soleil, malgré son rayonnement intense, n’arrivait pas à disperser les nuages gris qui enfumaient son esprit. Depuis plusieurs années déjà, les temps étaient durs au pays. Ce coin du monde était envahi par une maladie sournoise qui n’avait ni nom ni vrai visage. C’était devenu le théâtre de toutes sortes de convulsions et de profondes mutations humaines. Les relations entre les républiques constitutionnelles yougoslaves ne faisaient que se détériorer. Il y avait de plus en plus d’hostilité et d’accrochages meurtriers entre les nationalistes serbes et croates en Croatie. Très souvent ces échauffourées étaient orchestrées par les leaders serbes de Serbie. Même s’il y avait encore quelques rares négociations entre les leaders nationaux des deux républiques, les désaccords étaient quasi constants, quel qu’en ait été le sujet. Des stigmatisations et des accusations publiques généralisées entre ces deux nations provoquaient de telles tensions, qu’il fut clair que leur divorce inévitable ne serait pas facile. Il n’y avait plus beaucoup d’espoir ni de bonne volonté pour que les choses s’améliorent. Marco pria pour que le temps s’arrête et que ce mal installé dans la tête de ses compatriotes s’évanouisse. Les souvenirs surgissaient, et sans s'en rendre compte, petit à petit, ses pensées remontaient le temps et l’emportaient doucement dans son enfance et son adolescence.

Il était né dans ce village de la Croatie, il y a juste trente ans. Ici, juste à côté, dans la chambre donnant sur la rue de la maison de ses grands-parents maternels. Depuis la disparition de sa grand-mère, elle appartenait à la famille de son oncle. Après avoir hérité du terrain, une partie de la grande cour de la même maison, ses parents y construisirent leur propre maison. À l’époque, Marco n’avait que quatorze ans et il avait beaucoup aidé son père pendant ces quelques mois de construction.

C’était une petite maison classique construite en parpaing et en béton, d’une architecture des années soixante-dix. Des moyens financiers insuffisants pour payer des professionnels du bâtiment, obligeaient Marco, son père et son oncle à faire eux-mêmes la plus grande partie des travaux. Dans le temps, la plupart des gens faisaient pareil ; on ne payait que pour les travaux qu’on ne savait pas faire. Ils aménagèrent la maison juste à la fin de l’été 1975. Les travaux d’isolation thermique furent repoussés à plus tard. Les conséquences en furent fâcheuses puisqu’il y était souvent difficile d’y habiter. Au plus froid de l’hiver, quand les températures extérieures descendaient à moins vingt, tout le monde se tassait à proximité des poêles à bois ou à fuel. Le soir, une demi-heure après l’extinction des feux, les chambres devenaient si froides qu’on avait l’impression que la maison n’avait pas été chauffée depuis une année. Très souvent durant ces nuits glaciales, de petits cristaux de glace se formaient sur les sourcils et dans les narines des occupants. Au petit matin tout était si froid que personne n’avait envie de sortir de son lit chaud. En se levant, les pieds nus posés par terre collaient immédiatement au sol gelé. Il fallait se lever, s’habiller, nettoyer et rallumer le poêle au plus vite et ensuite sortir en courant vers les dépendances dans la cour pour y chercher du bois ou du charbon.

Bouger vite, s’activer, c’était la seule façon de se réchauffer en attendant que les poêles commencent à émettre la chaleur.

En revanche, durant les étés chauds, courant juillet et août, la maison était d’une chaleur insupportable. Mis à part ces périodes de l’année, les cinq mois d’hiver et les deux mois de canicule estivale, la maison était relativement agréable à vivre.

Cette année-là, juste après l’emménagement dans la nouvelle maison, Marco partit continuer ses études dans une grande ville de Croatie située à soixante-dix kilomètres environ.

Ses parents le mirent dans un internat où il passa sa première année de lycée. Très vite, il apprécia cette vie en dehors de sa famille. Étant ambitieux et curieux de nature, il ne perdit pas de temps pour explorer la grande ville et pour profiter de ce nouvel environnement. Au début, il rentra à la maison tous les week-ends, puis peu à peu, ses visites au village s’espacèrent. Ses parents l’attendaient désormais avec impatience les week-ends. Malgré cette apparente indifférence et cet absentéisme, Marco n’avait jamais vraiment ni quitté ni cessé d’aimer son village natal et ses villageois. Chaque fois qu’approchait le moment d’un de ses rares retours, un sentiment de bonheur le remplissait. Il se réjouissait à l’avance en songeant aux retrouvailles avec ses amis d’enfance, à la vue des belles collines, aux forêts, aux couleurs des vignes et aux arbres fruitiers. Le parfum et le goût des fleurs d’acacia du mois de mai, ceux du blé et du maïs fraîchement moissonnés, l’odeur de la paille décomposée, les arômes des pommes et des pêches juteuses ne le quittaient jamais, et non plus ses premiers amours et les récoltes de griottes du mois de juin ainsi que les vendanges à l’automne organisées par l’école primaire.

Même aujourd’hui, dans les moments difficiles quand il se sent mal, épuisé ou perdu, il lui arrive de se remémorer cette période paisible de sa vie dans ce village splendide où il avait ses racines. Il avait passé toute son enfance et une bonne partie de son adolescence sur ces terres fertiles qui l’avaient conçu, créé et poussé dans ce monde. Chaque fois que son âme frissonnait, ilrecherchait la paix et la douceur de son berceau, mais aussi et surtout, la chaleur réunie de tous les poêles du village pour lui réchauffer le cœur.

Grâce à sa force mentale puisée dans ses racines si profondément ancrées, il résista bien aux nombreuses tempêtes de la vie qui l’avaient si souvent bousculé, menacé, parfois même quasi anéanti.

Ainsi somnolant en écoutant le chant des petits oiseaux jouant dans les branches des deux grands noyers plantés devant la maison par son grand-père maternel, Marco essayait de refouler cette multitude de questions sans réponses qui n’arrêtait pas de lui tourner dans la tête. Un voisin qui passait dans la rue poussant une brouette remplie d’herbes et de légumes, le sortit de son songe en le saluant. Marco lui répondit en soupirant, et avec un sentiment étrange d’impuissance, se leva et doucement rentra dans la maison de ses parents.

Dès qu’il s’assit à la table du salon, il se plongea à nouveau dans ses réflexions. Il repensait à cette maladie bizarre, qui s’était répandue comme une traînée de poudre à travers le pays, affectant de plus en plus de gens. Cette peste inextinguible se propageait au travers des fortes ondes émises par les malades. Les symptômes de ce mal étaient nombreux, et différaient d’une victime à l’autre selon leur personnalité. Ceux qui étaient possédés par la haine incompréhensible et menée par un fanatisme maladif, dominaient largement les autres. Ceux qui avaient une immunité naturelle contre cette maladie, n’avaient plus aucune chance de se faire entendre et de ramener les autres à la raison. De plus, leur opinion risquait d’être mal interprétée et sanctionnée par les Zombies dirigés par les leaders nationalistes.

Il était temps de partir.

D’habitude, Marco et sa petite famille venaient une fois par mois rendre visite à ses parents. Cette fois-ci, il vint tout seul pour passer le week-end. Sa femme Laura resta près de leur fils malade, un bébé âgé d’un an. Le c?ur gros, Marco quitta ses parents en leur promettant de revenir le mois prochain. Il reprit sa voiture et partit rejoindre sa petite famille en Serbie où il habitait maintenant depuis plusieurs années.

 

II

 

Marco n’avait que dix-huit ans quand il vint pour la première fois à Novi Sad, belle et grande ville de Serbie, afin d’y poursuivre ses études supérieures. C’était un coin de Yougoslavie qui était depuis toujours ouvert à tous. Le centre d’une région de plus de deux millions d’habitants, riche d’histoire, de cultures et d’institutions, une ville parmi les plus importantes de la Yougoslavie. Les habitants y étaient majoritairement serbes, mais la ville abritait plus de vingt-cinq nations et ethnies qui cohabitaient depuis des siècles.

Fondée au dix-septième siècle par l’empire Austro-hongrois pour servir la ville voisine, forteresse de Petrovaradin située en face de l’autre côté du Danube, la ville connut très vite un développement important grâce à sa position géographique située au carrefour d’événements importants de l’époque. Après la Première Guerre mondiale, elle fut attachée au nouveau royaume des Serbes, Croates et Slovènes et devint très vite la deuxième ville la plus importante de Serbie.

C’est là, dans cette atmosphère cosmopolite, amicale et fraternelle que Marco termina ses études supérieures et devint un citoyen yougoslave multiculturel. Il avait été accepté et adopté par les habitants de cette région tel qu’il était, si bien qu’il resta lui-même sans avoir à renier aucune de ses profondes convictions. C’est à ce moment qu’il se maria avec son amour, une jeune femme de la région, étudiante dans la même ville. Ensuite, il fit son service militaire obligatoire d’un an, et à son retour trouva du travail dans la ville de Zrenjanin, la ville natale de sa femme. Ils s’y installèrent et commencèrent leur vie de jeunes mariés. Heureux et pleins d’espoir en l’avenir, ils commencèrent de créer leur petite famille. Une histoire qui ressemblait à mille autres dans ce pays…

Deux ans après, à cause du travail de Marco, ils avaient déménagé dans une petite ville située dans les environs de Novi Sad. Le début n’était pas facile, mais avec le temps tout s’arrangea. Un ami d’université, Dusan, autochtone de cette ville de quinze mille habitants, les aida beaucoup. Il leur trouva un appartement, les présenta à sa famille et à ses amis dont certains travaillaient dans l’usine où Marco venait d’être embauché. Bref, il les accompagnait dans toutes leurs démarches nécessaires pour s’installer dans ce nouvel environnement urbain. Grâce à lui et à sa famille, ils étaient très bien accueillis et vite adoptés par cette petite ville sympathique.

Rentré tard chez lui bien fatigué, Marco embrassa sa femme et son fils déjà endormi. Après un résumé de ce week-end passé chez ses parents, il se coucha et trouva le sommeil aussitôt.

Le lendemain matin, après avoir pris son café, comme d’habitude vers cinq heures trente, il partit au travail. Marco travaillait dans un bureau de préparation technologique d’une importante usine d’environ six cents salariés. C’était une équipe sympathique d’une dizaine de personnes, ingénieurs et techniciens. Les gens arrivés au bureau vers six heures du matin, s’asseyaient à leurs tables de travail tout en sortant stylos, papiers, cahiers, etc., et continuèrent tranquillement leurs rêves nocturnes. Vers six heures trente, le technicien le plus près de la porte d’entrée et qui pouvait donc guetter le couloir, brisa le silence en disant :

— Elle arrive !

Une femme d’une quarantaine d’années entra, poussant un chariot devant elle.

— Bonjour les gars, du café !

Elle était de taille moyenne, bien ronde, correctement maquillée et vêtue d’une longue blouse de travail. Comme d’habitude, elle était souriante, bien réveillée et prête aux moqueries matinales de ses clients. Son chariot ressemblait à ceux utilisés par les hôtesses de l’air, mais la ressemblance s’arrêtait là. Elle devait avoir été choisie, comme d’ailleurs toutes celles qui travaillaient à la cantine de l’usine, pour n’éveiller aucune attirance sexuelle des salariés.

Sortis de leur rêverie matinale, tasse de café en main et confortablement installés derrière leurs bureaux, les employés, cigarette au coin des lèvres commencèrent à commenter les journaux télévisés de la veille et les nouvelles fraîches du matin. Une heure après, prenant conscience du temps passé, les discussions passionnées s’arrêtèrent : tout le monde se remit au travail. À part quelques toux matinales et les quelques protestations des rares non-fumeurs, l’atmosphère de travail régna jusqu’à dix heures environ.

Soudain, un homme sortit de son sac une bouteille d’eau-de-vie, et la levant bien haut, demanda :

— Qui veut boire ? Quelqu’un est-il intéressé ?

Commença alors la danse de la bouteille, passant de main en main puis d’un poste à l’autre. Depuis quelques mois cela devenait un rituel habituel tous les jours avant le déjeuner. L’ambiance vite réchauffée, les discussions recommencèrent là où elles s’étaient arrêtées deux heures plus tôt :

— La guerre, va-t-elle éclater ?

— L’armée doit-elle reprendre le pouvoir du pays ?

— Les Occidentaux vont-ils réagir ?

— La Russie est-elle avec nous ou non ?

— … ?

Marco évitait personnellement de trop participer à ces discussions quotidiennes, vaines et devenues banales à tous les niveaux de la société. En général, il ne partageait pas la plupart des opinions de ses collègues, mais aujourd’hui le discours d’un collègue serbe attira toute son attention.

Ce n’est pas juste, moi qui commence tout juste à vivre, ils veulent me pousser dans cette stupide guerre. Quel destin minable pour tous nos jeunes ! disait démonstrativement ce brave jeune homme en s’adressant à la cantonade.

— Pourquoi dois-je faire cette maudite guerre ? Je n’ai pas encore trente ans, ne suis pas marié, pas de copine, pas d’enfants, pas d’argent ; j’habite chez ma tante… Je n’ai jamais fait de mal à personne et n’ai vraiment pas profité du système de ce pays de toute ma vie, en quoi que ce soit… Aujourd’hui, il faut que je meure pour des ambitions de gens malades, qui n’ont jamais pensé qu’à eux-mêmes… Il faut que je donne ma pauvre vie tandis que leurs familles et leurs enfants resteront bien cachés et protégés dans leurs belles maisons ou riches villas loin du tonnerre des canons et des sifflements des balles ?

Marco, lui qui était déjà marié et père de famille, partageait l’opinion et les sentiments de ce collègue. Depuis plus de deux ans, il ne regardait plus la télévision ni ne lisait les journaux et magazines, devenus de véritables plateformes de propagande des nationalistes et des « grands patriotes ». Petit à petit, sous l’influence de l’autorité des régimes installés, les médias étaient devenus de véritables armes de bourrage de crânes. Ils n’arrêtaient pas d’inventer des informations mensongères dans le but de semer la haine et de faire des procès d’intention. Les télévisions étaient en grande transformation : les thèmes de la vie ordinaire comme les événements culturels, sociaux ou économiques, étaient diffusés tard dans la nuit, ou tout simplement supprimés. Un journal de propagande par heure, voir en continu, remplaçait les trois journaux télévisés habituels de la journée.

Les nouveaux régimes, aussi bien en Croatie qu’en Serbie, avaient tout changé dans leurs médias. Les journalistes, inadaptés à la situation nouvelle, avaient été remplacés par leurs chiens fidèles. Pour finir, les télévisions nationales des deux républiques ressemblaient à un chenil dont les boxes se faisaient face, et où les chiens n’arrêtaient pas d’aboyer en montrant leurs crocs.

Tout cet endoctrinement agressif, inventé et mené par des esprits tordus, n’avait qu’un but, former une opinion nationale unique chez la majorité des gens. Ces campagnes marathoniennes furent très efficaces dans toutes les nations yougoslaves, mais on disait qu’en Serbie et en Croatie, elles étaient particulièrement sophistiquées. La prise du pouvoir et adhésion des gens aux idées de leurs leaders nationalistes, Milosevic et Tudjman, furent tout simplement spectaculaires.

Certes, tous ne tombaient pas facilement dans le piège des nationalistes et n’adhéraient pas à leurs opinions, mais ceux-là étaient peu nombreux. Leur résistance et leur lutte, surtout au début, n’étaient pas négligeables. Malheureusement très vite, faute de nombre, de pugnacité et de soutien nécessaire des citoyens, ces forces de paix perdirent leur bataille contre les forces nationalistes et ultranationalistes. Petit à petit, la haine gagna du terrain, et tous ceux qui se positionnaient contre étaient considérés comme ennemis du peuple. La devise du temps qui s’imposait fut claire : « Défense de réfléchir autrement ».

Les différentes formations de nationalistes serbes, vêtus de leurs uniformes paramilitaires marqués de cocardes et de signes spécifiques, pouvaient faire leurs manifestations et leur propagande hostile sans aucun problème dans toutes les villes de Serbie. De plus, sous prétexte de leurs droits démocratiques, ils bénéficiaient d’une protection sans réserve de la police nationale et du pouvoir local. En revanche, quand un rassemblement d’opposants, ou de pacifistes, était programmé dans une ville, la démocratie marchait beaucoup moins bien.

Marco fut témoin une fois d’un tel événement dans la ville où il habitait. Un groupe organisé de manifestants opposants au pouvoir, venant des autres villes en Serbie, voulait rejoindre leurs camarades de la ville et y faire avec eux une manifestation de paix en son centre. Dès que leurs cars furent arrivés à l’entrée de la ville, ils furent empêchés d’aller plus loin par les forces de la police. Bien déterminés et décidés de ne pas se laisser faire, les manifestants descendirent des cars afin de marcher jusqu’au centre-ville éloigné de quelques kilomètres. Pour les arrêter, la police fit un cordon en pointant leurs fusils vers eux. Quelqu’un du groupe s’écria :

— Incroyable ! Vous seriez même capables de tirer sur vos compatriotes ?

L’officier de police commanda à ses soldats de charger leur arme et répondit froidement et sans hésitation à la foule :

— Les gens qui pensent comme vous ne sont pas nos compatriotes.

Après quelques échanges verbaux accompagnés d’exclamations mécontentes ou insultantes, les manifestants déçus remontèrent dans leurs cars et firent demi-tour.

De temps en temps après son travail, Marco avait l’habitude de passer dans un bistro boire une bière avec un collègue ou un ami. C’était toujours un moment agréable et relaxant après une longue journée de labeur. Les discussions portaient, comme partout dans le monde dans pareils endroits, sur les problèmes de travail, d’argent, de politique, bref, de tout et de rien, sans se prendre vraiment la tête pour quoi que ce soit.

Mais, ces derniers temps, l’atmosphère et les sujets de discussion avaient bien changé. Parfois, une conversation en face-à-face, surtout s’il s’agissait d'un sujet délicat, évoluait rapidement à l’arrivée d’une tierce personne, qu’elle soit simple connaissance ou ami commun. Curieusement cette discussion prenait une voie nouvelle, les avis précédents changeaient complètement, et Marco ne reconnaissait plus son interlocuteur. Une sorte de méfiance et de peur du tiers s’installait. Ces situations, Marco les appelait « le phénomène de trois ». Pour être un bon citoyen, il fallait se mettre dans un cadre de nationalisme actuel, d’un patriotisme exagéré, voire de chauvinisme. Toute pensée qui s’opposait à cette pensée, devenue universelle, était interdite moralement et même passible d’étiquette « ennemi intérieur ». Marco sentait qu’au fond beaucoup de gens pensaient comme lui, mais faute de courage, ou d’absence d’opinion personnelle claire due à une confusion ambiante, ils préféraient pencher du côté adverse. En général, Marco évitait toute discussion sur le thème délicat d’une possibilité de guerre et surtout celles concernant la Croatie. Quand il ne pouvait les éviter, il se forçait à parler le langage universel et faisait semblant d’être d’accord avec tout le monde. Il lui fut très difficile de garder le moral, de tenir bon et de résister dans un tel milieu. Heureusement, il eut de rares occasions avec quelques amis proches et dans des endroits privés, de s’exprimer, d’avoir de sincères discussions, de vérifier la justesse de ses idées et surtout de s’assurer qu’il n’était pas le seul à penser différemment.

À l’époque, il croyait toujours que la raison et la bonne conscience de ses compatriotes gagneraient. Pour lui, cette guerre n’était toujours pas possible. Il se disait souvent :

 

Nous avons beaucoup avancé depuis la dernière guerre dans ce beau coin du monde. La civilisation, l’humanisme, l’évolution technique, sociale et politique ne sont pas passés à côté de ces vallées et de ces montagnes balkaniques… Nous avons évolué dans une société relativement moderne, avec toutes les valeurs de base d’une civilisation contemporaine et démocratique. Comment est-ce possible que les idées bizarres, minables et rétrogrades de quelques centaines d’hommes, des leaders ultranationalistes de Yougoslavie, gagnent sur les acquis et les progrès de nos vies réunies depuis plus de quarante ans ? Notre fraternité, notre unité, tous nos mariages mixtes, et notre bonne image dans le monde entier, tout cela ne peut s’écrouler comme un château de cartes.

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